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Full text of "Revue des deux mondes"

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DES 



DEUX MONDES 



LXIP ANNÉE. — TROISIÈME PÉRIODE 



TOME CXII. -— 1" JUILLET 1892. 



Paris. — May & Motteroz, libr.-impr. réunies, 7, rue Saint-Benoît. 



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REVUE 



DES 



DEUX MONDES 



LXII« ANNÉE. — TROISIÈME PÉRIODE 



TOME CENT DOUZIÈME 




PARIS 

BUREAU DE LA REVUE DES DEUX MONDES 

RUE DE l'université, 15 

1892 



AP 

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pcr. S 



LA RECONSTRUCTION 



DE 



LA FRANCE EN 1800 



L'ÉCOLE. 



L'INSTRUCTION PUBLIQUE DEPUIS 1815. 

QUATRIÈME PARTIE (1). 



IV. 

Considérons maintenant un autre eiïet, non moins pernicieux, de 
l'institution primitive. Au sortir du lycée, après la classe de philo- 
sophie, le système suppose que l'éducation générale est achevée; il 
n'en propose pas une seconde, ultérieure et supérieure, celle des 
universités. A la place de ces universités encyclopédiques, dont 
l'objet est l'enseignement Hbre et l'avancement libre de la science, 
il met des écoles d'État, spéciales, séparées les unes des autres, 

(1) Voyez la Revue du 15 mai, du l*''' et du 15 juin. 



6 REVUE DES DEUX MONDES. 

chacune d'elles enfermée dans son compartiment distinct, cha- 
cune ayant pour but de créer, constater et proclamer une capacité 
pratique, chacune d'elles chargée de conduire pas à pas le jeune 
homme, à travers une série d'études et d'épreuves, jusqu'au titre 
ou diplôme final qui le qualifie pour sa profession, diplôme indis- 
pensable ou du moins très utile, puisque, sans lui, dans beaucoup 
de cas, on n'a pas le droit d'exercer, et que, grâce à lui, dans tous 
les cas, on entre dans la carrière avec faveur et crédit, dans un 
bon rang, avec une notable avance. — A l'entrée de presque toutes 
les carrières dites Ubérales, un premier diplôme est exigé, celui de 
bachelier ès-lettres ou de bachelier ès-sciences, parfois l'un et l'autre, 
et l'acquisition de ce grade est maintenant pour toute la jeunesse 
française un grave souci, une préoccupation quotidienne et pénible. 
A cet effet, aux alentours de la seizième année, le jeune homme 
travaille, ou plutôt on le travaille; perdant un an ou deux, il se 
soumet à une culture forcée, non pas en vue d'apprendre et de 
savoir, mais pour répondre bien ou passablement à l'examen et 
pour faire certifier, sur preuves ou semblans de preuves, qu'il a 
reçu toute l'éducation classique. — Ensuite, à l'école de médecine 
ou de droit, pendant les quatre années prescrites, seize inscriptions 
échelonnées, quatre ou cinq examens superposés, deux ou trois 
vérifications terminales, l'obligent à fournir les mêmes preuves ou 
semblans de preuves, pour faire constater, chaque année, qu'il 
s'est assimilé les enseignemens de l'année, et pour faire attester, 
à la fin de ses études, qu'il possède à peu près l'ensemble et la 
diversité des connaissances auxquelles il est astreint. 

Dans les écoles où le nombre des admis est limité, la cul- 
ture, encore plus active, devient intense et continue : à l'École 
centrale, aux écoles commerciales ou agronomiques, à l'École des 
Beaux-Arts ou des Chartes, l'élève est là toute la journée; aux 
écoles mihtaires, à l'École polytechnique ou normale, il est là 
toute la journée et toute la nuit ; on l'a caserne. — Et l'impul- 
sion qu'il subit est double : à la pression de l'examen s'ajoute 
celle du concours. A l'entrée , à la sortie et pendant tout 
son séjour, non-seulement à la fin de chaque année, mais 
chaque semestre ou trimestre, parfois toutes les six semaines ou 
même tous les quinze jours, il est évalué d'après ses compositions, 
exercices, interrogatoires, avec tant de points pour chacune de 
ses valeurs partielles, avec tant de points pour sa valeur totale, 
et, d'après ces chiffres, il est classé à tel rang parmi ses cama- 
rades qui sont ses rivaux. Descendre dans l'échelle serait 
désavantageux et humiliant; monter dans l'échelle sera utile et 
glorieux. Sous la poussée de ce motif, si fort en France, son prin- 



LA RECONSTRUCTION DE LA FRANCE EN 1800. 7 

cipal objet est de monter ou, du moins, de ne pas descendre : il 
emploie à cela toute sa force, il n'en dépense aucune parcelle à 
côté ni au-delà, il ne s'accorde aucune diversion, il ne se permet 
aucune initiative ; sa curiosité contenue ne s'aventure pas hors du 
cercle tracé; il n'absorbe que les matières enseignées et dans 
Tordre où elles sont enseignées ; il s'en emplit, et à pleins bords, 
mais pour se déverser à l'examen, non pour retenir et garder à de- 
meure ; il court risque de s'engorger, et, quand il se sera dégorgé, 
de rester creux. — Tel est le régime de nos écoles spéciales : ce 
sont des entreprises de jardinage systématique, énergique et pro- 
longé; l'État, jardinier en chef, agrée ou choisit des plants qu'il se 
charge de mener à bien, chacun en son espèce. A cet effet, il sé- 
pare les espèces et les range chacune à part sur sa couche de ter- 
reau; là, toute la journée, il bêche, sarcle, ratisse, arrose, ajoute 
engrais sur engrais, applique ses puissans appareils de chauffage, 
accélère la croissance et la maturation. Dans certaines couches, 
ses plants sont toute l'année sous cloche; de cette façon, il les 
maintient dans une atmosphère artificielle et constante, il les con- 
traint à s'imbiber plus largement des liquides nutritifs qu'il leur 
prodigue, à se gonfler, à s'hypertrophier, à produire des fruits 
ou des légumes de montre, qu'il expose et qui lui font honneur ; 
car tous ces produits ont bonne apparence, plusieurs sont superbes 
d'aspect, leur grosseur semble attester leur excellence, il les a 
pesés au préalable, et les étiquettes officielles dont il les décore 
annoncent le chiffre authentique de leur poids. 

Pendant le premier quart et même pendant la première moitié 
du siècle, le système est resté presque inoffensif; il n'opérait pas 
encore à outrance. Jusqu'en 1850 et au-delà, ce que, dans les 
examens et les concours, on demandait aux jeunes gens, c'était 
bien moins l'étendue et la minutie du savoir que des preuves d'in- 
telligence et la promesse d'une aptitude : dans les lettres, on véri- 
fiait surtout si le candidat, familier avec les classiques, écrivait 
correctement en latin et assez bien en français ; dans les sciences, 
on vérifiait surtout si de lui-même, il mettait le doigt vite et juste sur 
la solution d'un problème, si, de lui-même, il enfilait vite et droit, 
jusqu'au bout, sans dévier ni broncher, une longue série de théorèmes 
ou d'équations; en somme, l'épreuve avait pour but de constater en 
lui la présence et le degré de la faculté mathématique ou de la fa- 
culté littéraire. — Mais, depuis le commencement du siècle, les an- 
ciennes sciences subdivisées et les nouvelles sciences consolidées ont 
multiplié leurs découvertes, et, forcément, les découvertes finissent 
par s'introduire dans l'enseignement public. En Allemagne, pour 
s'installer et parler en chaire, elles trouvaient ces universités ency- 



8 REVUE DES DEUX MONDES. 

clopédiques où l'enseignement libre, souple et multiple se hausse 
incessamment et de lui-même jusqu'au niveau montant de la 
science. Chez nous, faute d'universités, elles n'avaient que les 
écoles spéciales; c'est là seulement qu'elles ont pu se faire place 
et obtenir des professeurs. Dès lors, le caractère propre de ces 
écoles a changé : elles ont cessé d'être strictement spéciales et 
véritablement professionnelles. — Chacune d'elles, étant un indi- 
vidu, s'est développée à part et pour soi; elle a voulu posséder à 
domicile et fournir sous son toit tous les enseignemens généraux, 
collatéraux, accessoires et ornementaux qui, de près ou de loin, 
pouvaient servir à ses élèves. Elle ne s'est plus contentée de faire 
des hommes compétens et exerçans; elle a conçu la forme supé- 
rieure, le modèle idéal de l'ingénieur, du médecin, du juriste, du 
professeur, de l'architecte; pour fabriquer ce type extraordinaire 
et désirable, elle a imaginé quantité de cours surérogatoires et de 
luxe, et, pour obtenir ces cours, elle a fait valoir l'avantage de 
donner au jeune homme, non-seulement toutes les connaissances 
techniques, mais encore le savoir abstrait, les informations diverses 
et multiples, la culture complémentaire et les grandes vues gé- 
nérales qui mettront dans le spécialiste un savant proprement dit 
et un esprit très largement ouvert. 

A cet effet, elle s'est adressée à l'État ; c'est lui, l'entrepreneur 
de l'instruction publique, qui fonde toute chaire nouvelle, nomme 
l'occupant, paie le traitement, et, quand il est en fonds, il n'y ré- 
pugne pas; car il gagne à cela une bonne renommée, un surcroît 
d'attribution et un fonctionnaire de plus. — Voilà comment et 
pourquoi, dans chaque école, les chaires se sont multipliées : 
Écoles de droit, de médecine, de pharmacie, des chartes, des 
Beaux-Arts, Écoles polytechnique, normale, centrale, agronomique, 
commerciale, chacune d'elles devient ou tend à devenir une sorte 
d'université au petit pied, à rassembler dans son enceinte la tota- 
lité des enseignemens qui, si l'élève en profite, feront de lui, dans 
sa profession, un personnage accompli. — Naturellement, pour que 
ces cours soient suivis, l'École, de concert avec l'État, accroît les 
exigences de ses examens, et bientôt, pour la moyenne des intelli- 
gences et des santés, le fardeau qu'elle impose devient trop lourd. 
En particulier, dans les écoles où l'on n'entre que par un con- 
cours, la surcharge s'exagère; c'est que la presse est trop grande 
à l'entrée; il y a maintenant cinq, sept, et jusqu'à neuf candidats 
pour une place. Devant cet encombrement, il a bien fallu exhausser 
et multipUer les barrières, prescrire aux concurrens de les sauter, 
ouvrir la porte à ceux qui en franchissent de plus hautes et en 
plus grand nombre. Nul autre moyen de choisir entre eux, sans 



LA RECONSTRUCTION DE LA FRANCE EN 1800. 9 

être taxé par eux d'arbitraire et de népotisme ; à eux d'avoir de 
bons jarrets et d'en tirer tout le service possible, partant, de se 
soumettre à un dressage méthodique, de s'exercer et de s'entraîner, 
toute l'année, pendant plusieurs années de suite, en vue de 
l'épreuve finale, sans autre pensée que celle des barrières qu'ils 
vont trouver devant eux, en champ clos, à date fixe, et qu'ils de- 
vront sauter mieux que leurs rivaux. 

Aujourd'hui, après le cours complet des études classiques, 
quatre années d'école ne suffisent plus pour faire un docteur en 
médecine ou en droit; il en faut cinq ou six. Du baccalauréat ès- 
lettres ou ès-sciences, aux diverses licences ès-lettres ou ès- 
sciences, on compte au moins deux ans, et, de celles-ci aux agré- 
gations correspondantes, deux ans, trois ans, et souvent davantage. 
Trois années de mathématiques préparatoires et de travail acharné 
conduisent le jeune hommejusqu'au seuil de l'École polytechnique ; 
ensuite, après ses deux ans d'école et d'eflbrt non moins soutenu, 
le futur ingénieur passe trois années non moins laborieuses à l'École 
des ponts et chaussées ou des mines : cela lui fait huit ans de pré- 
paration professionnelle. De même ailleurs, et avec plus ou moins 
d'excès, dans les autres écoles. — Notez l'emploi des jours et des 
heures (1) pendant cette longue période : les jeunes gens ont 
suivi des cours, mâché et remâché des manuels, résumé des résu- 
més, appris par cœur des mémentos et des formules, emmagasiné 
et rangé dans leur mémoire une multitude énorme de généralités 
et de détails. Toutes les informations préalables, toutes les con- 
naissances théoriques, qui, même indirectement, peuvent servir 
dans leur future profession ou qui servent dans les professions 
voisines, sont là, classées dans leur tête, prêtes à sortir au 
premier appel, et, comme l'examen va le prouver, disponibles à la 
minute : ils les possèdent, mais rien d'autre ni de plus. Leur édu- 
cation a versé tout entière d'un seul côté : ils n'ont point fait d'ap- 
prentissage pratique. Jamais ils n'ont pris une part active et mis 
la main, en qualité de collaborateurs ou d'aides, à une œuvre de 
leur profession. A vingt-quatre ans, le futur professeur, agrégé 
nouveau, qui sort de l'École normale, n'a pas encore fait une 
classe, sauf pendant quinze jours dans un lycée de Paris. A vingt- 
quatre ou vingt-cinq ans, le futur ingénieur qui sort breveté de 
l'École centrale, de l'École des ponts ou des mines n'a jamais coo- 
péré à l'exploitation d'une mine, à la chauffe d'un haut-fourneau, 
au percement d'un tunnel, à l'établissement d'une digue, d'un 



(1) J'ai moi-même été examinateur pour l'entrée d'une grande école spéciale, et je 
parle ici après expérience. 



10 REVUE DES DEUX MONDES. 

pont ou d'une chaussée : il ignore les prix de revient et n'a jamais 
commandé une équipe. Si le futur avocat ou magistrat ne s'est 
pas résigné à l'office de clerc dans une étude de notaire ou d'avoué, 
à vingt-cinq ans, même docteur en droit avec trois boules blan- 
ches, il ignore les affaires, il ne sait que les codes, il n'a jamais 
dépouillé un dossier, conduit une procédure, dressé une liquida- 
tion, rédigé un acte. De dix-huit à trente ans, le futur architecte, 
qui concourt pour le prix de Rome, peut rester à l'École des Beaux- 
Arts, y rendre projets sur projets, puis, s'il a le prix, passer trois 
ans à Rome, y dessiner à outrance, multiplier sur le papier les 
plans et les restaurations, enfin, à trente-trois ans, revenir à Paris, 
muni des plus beaux titres, architecte du gouvernement, et avec 
l'ambition de bâtir des édifices, sans avoir collaboré, en second ou 
même en troisième, à la construction effective d'une seule maison. 
— Aucun de ces hommes si savans ne sait son métier, et chacun 
d'eux, à cette heure tardive, est tenu de s'improviser praticien (1), 
comme il peut, en toute hâte, trop vite, à travers beaucoup de 
mécomptes, à ses dépens, aux dépens des autres, et avec des ris- 
ques graves pour les premières œuvres qu'il conduit. 

Avant 1789, dit un témoin de l'ancien régime et du régime mo- 
derne (2), les jeunes Français ne dépensaient point ainsi leur jeu- 
nesse. Au lieu de piétiner si longtemps aux abords d'une carrière, 
ils y étaient introduits de très bonne heure, et, tout de suite, ils se 
mettaient à y courir. Avec un bagage fort mince et lestement 
acquis, a on entrait à seize ans et même à quinze ans dans le 
militaire, à quatorze ans dans la marine, » un peu plus tard dans 
les armes spéciales, artillerie ou génie. Dans la magistrature, à 
dix-neuf ans, le fils d'un conseiller-maître au parlement était 
conseiller-adjoint, sans voix délibérative jusqu'à vingt-cinq ans, 
mais, en attendant, employé, actif et parfois rapporteur d'une 
affaire. Non moins précoces étaient les admissions « à la Cour des 
comptes, à la Cour des aides, dans les juridictions inférieures, 
dans les bureaux de toutes les administrations financières. » Là et 
ailleurs, si quelque grade en droit était exigé, le retard qui s'en- 
suivait n'était pas sensible ; les examens de la Faculté n'étaient 
que des simulacres ; moyennant argent, après une cérémonie plus 

(1) A la Faculté de médecine, l'apprentissage pratique est moins retardé : les futurs 
docteurs, à partir de la troisième année d'études, font, pendant deux ans, « un stage 
hospitalier» qui est chaque année de dix mois, ou 284 jours de service, dans un hôpital, 
et « un stage obstétrical, » qui est d'un mois. Plus tard, à l'entrée des concours, qui 
conduisent au titre de médecin ou chirurgien des hôpitaux, et d'agrégé de la Faculté, 
la préparation théorique sévit comme dans les autres carrières. 

(2) Souvenirs, par M. X... (Écrits en 1843.) 



LA RECONSTRUCTION DE LA FRANCE EN 1800. 11 

OU moins grave, quand on avait besoin d'un diplôme, presque sans 
études, on l'obtenait (1). — Aussi bien, ce n'était pas dans l'école, 
mais dans la profession, qu'on acquérait l'instruction profession- 
nelle : à parler exactement, pendant six ou sept années, le jeune 
homme, au lieu d'être un étudiant, était un apprenti^ c'est-à-dire un 
ouvrier novice sous un ou plusieurs ouvriers-maîtres, dans leur 
atelier, à l'ouvrage avec eux, et il s'instruisait en faisant, ce qui 
est la meilleure façon de s'instruire. Aux prises avec les difficultés 
de l'ouvrage, il sentait tout de suite son insuffisance (2), il deve- 
nait modeste, il était attentif; devant ses maîtres, il se taisait, il 
écoutait, ce qui est l'unique moyen d'entendre. S'il avait de l'es- 
prit, il découvrait lui-même ses lacunes ; à mesure qu'il les con- 
statait^ il éprouvait le besoin de les combler, il cherchait, s'ingé- 
niait, choisissait entre les divers moyens; Hbrement et par sa 
propre initiative, il collaborait à son éducation, générale ou spé- 
ciale. S'il lisait des livres, ce n'était pas avec résignation et pour 
les réciter, mais avec avidité et pour les comprendre. S'il suivait 
des cours, ce n'était point parce qu'il y était tenu, mais volontai- 
rement, parce qu'il s'y intéressait et y profitait. — Magistrat à 
dix-sept ans, le témoin que je cite suivait au lycée ceux de Garât, 
La Harpe, Fourcroy, Duparcieux, et, tous les jours, à table ou le 
soir, il entendait son père et les amis de son père raisonner entre 
eux des afiaires qui, le matin, avaient été discutées au Palais ou à 
la Grande-Chambre. 11 se prenait de goût pour sa profession :avec 
deux ou trois avocats de mérite et quelques jeunes magistrats 
comme lui, il s'inscrivait à une conférence chez le premier président 
de la première chambre des enquêtes. Cependant, il allait chaque 
soir dans le monde ; il y voyait, de ses yeux, les mœurs et les 
intérêts, les hommes et les femmes. D'autre part, au Palais, con- 
seiller-écoutant, il siégeait, pendant cinq années, à côté des 
conseillers-juges, et parfois, rapporteur d'une affaire, il opinait. 
Après un tel noviciat, il pouvait juger lui-même, au civil et au 
criminel, avec expérience, compétence, autorité; dès vingt-cinq 

(1) Souvenirs, etc. A la Faculté de droit de Paris, personne n'assistait aux cours, 
sauf des écrivains gagés qui écrivaient la dictée du professeur et en vendaient des 
copies. — « Les thèses étaient presque toutes soutenues à l'aide d'argumens com- 
muniqués d'avance... A Bourges, tout se bâclait dans l'espace de cinq ou six mois au 
plus. » 

(2) Ibid. Aujourd'hui, « le jeune homme, qui n'entre dans le monde qu'à vingt-deux, 
vingt-trois ou vingt-quatre ans, croit n'avoir plus rien à apprendre; il y apporte le 
plus souvent une confiance absolue en lui-même, et un profond dédain pour tout ce 
qui ne partage pas les idées, les opinions qu'il s'est faites. Plein de confiance en la 
force, en la valeur qu'il se suppose, il est dominé par une seule pensée, celle de mon- 
trer au plus vite cette force et cette valeur, de faire preuve enfin de ce qu'il vaut. » 



12 REVUE DES DEUX MONDES. 

ans, il était formé et capable des plus hautes charges ; il n'avait 
plus qu'à vivre pour s'achever, pour devenir l'administrateur, le 
député, le ministre, le dignitaire que l'on a vu sous le premier 
Empire, sous la Restauration, sous la monarchie de Juillet, c'est-à- 
dire le politique le mieux renseigné, le mieux équilibré, le plus 
judicieux, et, à la fm, le plus considéré (1) de son temps. 

Tel est aussi le procédé qui, encore aujourd'hui, en Angleterre 
et en Amérique, forme, dans les diverses professions, les futurs 
talens. A l'hôpital, dans la mine, dans la manufacture, chez Tar- 
chitccte, chez l'homme de loi, l'élève, admis très jeune, fait son 
apprentissage et son stage, à peu près comme chez nous un clerc 
dans son étude ou un rapin dans son atelier. Au préalable et 
avant d'entrer, il a pu suivre quelque cours général et sommaire, 
afin d'avoir un cadre tout prêt pour y loger les observations que 
tout à l'heure il va faire. Cependant, à sa portée, il y a, le plus 
souvent, quelques cours techniques qu'il pourra suivre à ses 
heures libres, afin de coordonner au fur et à mesure les expériences 
quotidiennes qu'il fait. Sous un pareil régime, la capacité pratique 
croit et se développe d'elle-même, juste au degré que comportent 
les facultés de l'élève, et dans la direction requise par sa besogne 
future, par l'œuvre spéciale à laquelle dès à présent il veut s'adap- 
ter. De cette façon, en Angleterre et aux États-Unis, le jeune 
homme parvient vite à tirer de lui-même tout ce qu'il contient. Dès 
vingt- cinq ans, et bien plus tôt, si la substance et le fonds ne lui 
manquent pas, il est, non-seulement un exécutant utile, mais en- 
core un entrepreneur spontané, non-seulement un rouage, mais 
de plus un moteur. — En France, où le procédé inverse a prévalu 
et, à chaque génération, devient plus chinois, le total des forces 
perdues est énorme. 

De quinze à seize ans jusqu'à vingt-cinq ou vingt-six, s'étend la 
période la plus féconde de la vie humaine ; il y a là sept ou huit 
années de sève montante et de production continue, bourgeons, 
fleurs et fruits ; c'est alors que le jeune homme ébauche toutes 
ses idées originales. Mais, pour qu'elles naissent en lui, pour 
qu'elles poussent, pour qu'elles soient viables, il leur faut, dès ce 
moment, l'influence excitante ou répressive de l'air ambiant dans 
lequel elles vivront plus tard; elles ne se forment que là, dans 
leur milieu naturel et normal ; ce qui fait végéter leur germe, ce 
sont les innombrables impressions sensibles que le jeune homme 
reçoit tous les jours à l'atelier, dans la mine, au tribunal, à 
l'étude, sur le chantier, à l'hôpital, au spectacle des outils, des 

(1) Ce dernier mot est de Sainte-Beuve. 



LA RECONSTRUCTION DE LA FRANCE EN 1800. 13 

matériaux et des opérations, en présence des cliens , des ou- 
vriers, du travail, de l'ouvrage bien ou mal fait, dispendieux ou 
lucratif: voilà les petites perceptions particulières des yeux, de 
l'oreille, des mains et même de l'odorat qui, involontairement 
recueillies et sourdement élaborées, s'organisent en lui pour lui 
suggérer tôt ou tard telle combinaison nouvelle, simplification, 
économie, perfectionnement ou invention (1). De tous ces con- 
tacts précieux, de tous ces élémens assimilables et indispen- 
sables, le jeune Français est privé, et justement pendant l'âge 
fécond; sept ou huit années durant, il est séquestré dans une 
école, loin de l'expérience directe et personnelle qui lui aurait 
donné la notion exacte et vive des choses, des hommes, et des 
diverses façons de les manier. Pendant tout ce temps, sa faculté 
inventive est stérilisée, de parti-pris ; il ne peut être qu'un réci- 
pient passif; ce qu'il eût produit avec l'auire système, il ne le pro- 
duit point sous celui-ci : dans la balance du doit et avoir, c'est 
une perte sèche. — Cependant, il a beaucoup coûté. Tandis que 
l'apprenti, le clerc assis devant ses dossiers dans son étude, l'in- 
terne debout en tablier blanc auprès des malades dans son hôpi- 
tal, paie par ses services, d'abord son instruction, puis son dé- 
jeuner, et finit par gagner quelque chose en plus, au moins son 
argent de poche, l'étudiant à la Faculté ou l'élève dans une école 
spéciale s'instruit et vit aux frais de sa famille ou de l'État ; il ne 
livre en échange aucune œuvre utile aux autres hommes, éva- 
luable en deniers sur le marché; sa consommation actuelle n*est 
point compensée par sa production actuelle. Sans doute, on espère 
qu'un jour la compensation se fera, que plus tard il remboursera, 
et largement, capital et intérêts, toutes ces avances ; en d'autres 
termes, on escompte ses futurs services, et, à son endroit, on fait 
une spéculation à longue échéance. — Reste à savoir si la spécula- 
tion est bonne, si finalement la recette couvre la dépense, bref, 
quel sera le rendement net et moyen de l'homme ainsi formé. 

Or, parmi les valeurs consommées, il faut compter en première 
ligne le temps et l'attention de l'élève, la somme de ses efforts, 
telle quantité d'énergie mentale ; il n'en a qu'une provision 
limitée, et, non-seulement la proportion que le système en con- 
somme est excessive, mais encore l'application que le système en 

(1) Dunoyer, De la liberté du travail (1845), ii, 119. Selon des ingénieurs anglais, 
les progrès extraordinaires de l'Angleterre dans les arts mécaniques « tiennent beau- 
coup moins aux connaissances théoriques des savans qu'à l'habileté pratique des ou- 
vriers, lesquels réussissent toujours mieux que les esprits cultivés à vaincre les diffi- 
cultés. » Exemples à l'appui, Watt, Stephenson, Arkwright, Grampton, John Kay, et, 
en France, Jacquart. 



l/l REVUE DES DEUX MONDES. 

fait n'est pas rémunératrice. On épuise cette provision, et on 
l'épuisé en l'employant à faux, presque sans profit. — Dans nos 
lycées, l'élève travaille assis plus de onze heures par jour; dans 
tel collège ecclésiastique, c'est douze heures, et dès l'âge de 
douze ans, par besoin de primer dans les concours et d'obtenir aux 
examens le plus grand nombre d'admissions. — Au terme de cette 
éducation secondaire, s'échelonnent les épreuves successives, et 
d'abord le baccalauréat. Sur cent candidats inscrits, cinquante 
échouent, et les examinateurs sont indulgens (1). Gela prouve 
d'abord que les refusés n'ont guère profité de leurs études; 
mais cela prouve aussi que le programme de l'examen n'est pas 
adapté au type ordinaire des esprits, ni aux facultés natives de 
la majorité humaine, que beaucoup de jeunes gens capables d'ap- 
prendre par la méthode contraire n'apprennent rien par celle-ci, 
que l'enseignement, tel qu'il est, avec l'espèce et la grandeur du 
travail cérébral qu'il impose, avec son tour abstrait et théorique, 
excède la portée moyenne des intelligences et des mémoires. 
— • En particulier, pendant la dernière année des études classi- 
ques, les élèves ont dû suivre le cours de philosophie : au temps 
de M. Laromiguière, cela pouvait leur être utile; au temps de 
M. Cousin, le cours n'était pas encore très malfaisant; aujour- 
d'hui, tout imprégné de néo-kantisme, il ingère, dans des esprits 
de dix-huit, de dix-sept, et même seize ans, une pâtée métaphy- 
sique aussi lourde que la scolastique du xiv® siècle, horriblement 
indigeste et malsaine pour ces estomacs novices : ils l'avalent en 
se distendant, et, à l'examen, la rendent, telle quelle, toute crue, 
faute d'avoir pu se l'assimiler. — Souvent, après un échec au bac- 
calauréat ou à l'entrée des écoles spéciales, les jeunes gens se met- 
tent ou sont mis dans ce qu'ils nomment « une boîte » ou « un 
four; » c'est un internat préparatoire, analogue aux boîtes dans 
lesquelles on élève les vers à soie, et aux fours où on fait éclore 
les œufs. Plus exactement, c'est une g aveuse mécanique : là, toute 
la journée, on les bourre; par cette alimentation incessante et 
forcée, on n'accroît pas leur savoir véritable, ni leur vigueur men- 
tale, tout au contraire; mais on produit en eux l'engraissement 



(1) Bréal, Quelques mots, etc., p. 336. (Il cite M. Cournot, ancien recteur, inspec- 
teur général, etc.) : — « Les Facultés savent qu'elles s'exposeraient à des avertisse- 
meas de la part de l'autorité, à des comparaisons et à des désertions fâcheuses de la 
part des élèves, si la proportion entre les candidatures et les admissions n'oscillait 
pas entre 45 et 55 pour 100... Quand la proportion des ajournemens a atteint le chiffre 
de 50 ou 55 pour 100,.. les examinateurs admettent en gémissant, vu la dureté des 
temps, des candidats dont la moitié au moins serait rejeiée par eux s'ils ne se sen- 
taient les mains liées. » 



Li RECONSTRUCTION DE LA FRANCE EN 1800. 15 

superficiel, et, au bout d'un an, de dix-huit mois, ils se présentent 
au jour dit, avec le volume artificiel et momentané dont ils ont 
besoin pour ce jour- là, avec le volume, la surface, le luisant et 
tous les dehors requis, parce que ces dehors sont les seuls que 
puisse constater et imposer l'examen (1). Un peu moins brutalement, 
mais de la même façon et avec le même objet, fonctionnent, dans 
nos lycées et collèges, tous les enseignemens spéciaux et systé- 
matiques qui préparent les jeunes gens à l'École de Saint-Cyr, aux 
Écoles polytechnique, navale, centrale, normale, agricole, commer- 
ciale, forestière; eux aussi, ces enseignemens sont des gaveuses 
qui opèrent sur l'élève en vue de l'examen. Pareillement, au-dessus 
de l'enseignement secondaire, toutes nos écoles spéciales sont des 
gaveuses publiques (2) ; à côté d'elles, il y en a de privées, annon- 
cées par des réclames dans les journaux et par des affiches sur 
les murs, pour préparer le jeune homme à la licence en droit, au 
troisième et quatrième examen de médecine ; probablement, il y en 
aura quelque jour pour le préparer à l'inspection des finances, au 
Conseil d'État, à la Cour des comptes, à la diplomatie, au concours 
qui fera de lui un médecin ou un chirurgien des hôpitaux, à l'agré- 
gation de droit, de médecine, des lettres ou des sciences. 

Sans doute, quelques esprits, très prompts et très robustes, 
résistent à ce régime; tout ce qui leur est ingurgité, ils l'absor- 
bent et le digèrent; après leur sortie de l'école et la conquête de 
tous les grades, ils gardent intacte la faculté d'apprendre, de 
chercher, d'inventer, et composent la petite élite de savans, let- 
trés, artistes, ingénieurs, médecins, qui, dans l'exposition inter- 
nationale des talens supérieurs, maintient à la France son ancien 
rang. — Mais les autres, en très grande majorité, au moins neuf 
sur dix, ont perdu leur temps *et leur peine, plusieurs années de 
leur vie, et des années efficaces, importantes ou même décisives: 
comptez d'abord la moitié ou les deux tiers de ceux qui se pré- 
sentent à l'examen, je veux dire les refusés, ensuite, parmi les admis, 
gradués, brevetés et diplômés, encore la moitié ou les deux tiers, 
je veux dire les surmenés. On leur a demandé trop en exigeant 
que tel jour, sur une chaise ou devant un tableau, ils fussent, 
deux heures durant et pour un groupe de sciences, des réper- 

(1) Un vieux professeur, après trente ans d'exercice, me disait en manière de 
résumé : « La moitié au moins de nos élèves sont impropres à recevoir l'instruction 
qu'on leur donne. » 

(2) Récemment, le directeur d'une de ces écoles disait avec beaucoup de satisfac- 
tion et encore plus de naïveté : a Cette École est supérieure à toutes les autres de 
son espèce en Europe; car nulle part ailleurs, dans le même nombre d'années, on 
n'enseigne tout ce que nous y enseignons. » 



16 REVDE DES DEUX MONDES. 

toires vivans de toute la connaissance humaine ; en effet, ils ont 
été cela, ou à peu près, ce jour-là pendant deux heures ; mais, 
un mois plus tard, ils ne le sont plus ; ils ne pourraient pas subir 
de nouveau l'examen; leurs acquisitions, trop nombreuses et trop 
lourdes, glissent incessamment hors de leur esprit, et ils n'en font 
pas de nouvelles. Leur vigueur mentale a fléchi ; la sève féconde 
est tarie; l'homme fait apparaît, et, souvent c'est l'homme fini. 
Celui-ci, rangé, marié, résigné à tourner en cercle et indéfiniment 
dans le même cercle, se cantonne dans son office restreint ; il le 
remplit correctement, rien au-delà. Tel est le rendement moyen ; 
certainement la recette n'équilibre pas la dépense. En Angleterre et 
en Amérique, où, comme jadis avant 1789, en France, on emploie 
le procédé inverse (1), le rendement obtenu est égal ou supérieur, 
et on l'obtient plus aisément, plus certainement, à un âge moins 
tardif, sans imposer des efforts si grands et si malsains au jeune 
homme, une si grosse dépense à l'État, une si longue attente et de 
tels sacrifices aux familles (2). 

Or, dans les quatre Facultés, droit, médecine, sciences et let- 
tres, on compte cette année 22,000 étudians; ajoutez-y les élèves 
des écoles spéciales et les aspirans qui étudient pour y entrer, en 

(i) Souvenirs (inédits), par M. X... Quoique l'admission aux Écoles préparatoires 
fût très précoce, a nos officiers de marine, du génie et artillerie passaient justement 
pour les plus instruits de l'Europe, aussi habiles dans la pratique que dans la théorie; 
la place que les officiers d'artillerie et du génie ont tenue dès 1792 dans l'armée fran- 
çaise a suffisamment prouvé cette vérité. Et cependant ils ne savaient pas la dixième 
partie de ce que savent aujourd'hui ceux qui sortent seulement des Écoles prépara- 
toires. Vauban lui-même n'eût pas été en état de subir l'examen d'entrée à l'École 
polytechnique. » Il y a donc dans notre système « un luxe de science, fort beau en 
lui-môme, mais qui n'est nullement nécessaire pour assurer le bon service de l'ar- 
mée de terre ni de mer.»— De même dans les carrières civiles, barreau, magistrature, 
administration, et même dans les lettres ou les sciences. La preuve est dans le grand 
nombre des talens qui, dès 1789, se signalèrent à la Constituante. Dans l'Université 
naissante, on ne demandait pas la moitié des connaissances qu'on exige aujourd'hui; 
rien de semblable à notre baccalauréat si chargé ; et cependant il en est sorti Ville- 
main, Cousin, Hugo, Lamartine, etc. Jadis point d'École polytechnique; pourtant l'on 
vit à la fin du xviii® siècle en France la plus riche constellation de savans, Lagrange, 
Laplace, Monge, Fourcroy, Lavoisier, Berthollet, Haûy, etc. (Depuis la date de cet 
écrit, le défaut du système français s'est beaucoup aggravé.) 

(2) Certainement, en Angleterre et aux États-Unis, Farchitecte et l'ingénieur produi- 
sent plus que chez nous, avec plus de souplesse, de fertilité, d'originalité et de har- 
diesse dans l'invention, avec une capacité pratique au moins égale, et sans avoir 
passé par six, huit ou dix ans d'études purement théoriques. — Cf. Des Bousiers, la 
Vie américainey p. 619 : « Nos polytechniciens sont des érudits scientifiques... L'ingé- 
nieur américain n'est pas omniscient comme eux, il est spécial. » — « Mais il a, 
de sa spécialité, une connaissance profonde, il est toujours en quête de perfection - 
nemens à y apporter, et il fait beaucoup, plus que le polytechnicien , avancer sa 
science » et son art. 



LA RECONSTRUCTION DE LA FRANCE EN 1800. 17 

tout probablement 30,000. Au reste, il n'est pas besoin de les 
compter : depuis la suppression du volontariat d'un an, c'est toute 
la jeunesse capable d'études, qui, pour ne rester qu'un an à la 
caserne et ne pas s*y abrutir pendant trois ans, se précipite sur 
les bancs du lycée et sur les banquettes d'une Faculté : il ne s'agit 
plus pour le jeune homme d'arriver au baccalauréat, comme autre- 
fois ; il faut encore qu'il soit admis, après un concours, dans une 
école spéciale, ou qu'il obtienne dans une Faculté les plus hauts 
grades et diplômes; en tous les cas, il est tenu de subir avec succès 
des examens multipliés et difficiles. Présentement, il n'y a plus de 
place en France pour l'éducation inverse, ni pour aucune autre d'un 
type différent. Désormais, à moins de se condamner à trois ans de 
caserne, aucun jeune homme ne peut voyager jeune et longtemps, 
ou se former à domicile par des études originales et libres, sé- 
journer en Allemagne pour y chercher dans les universités l'in- 
struction spéculative, s'en aller en Angleterre ou en Amérique 
pour y puiser dans une usine ou dans une ferme l'instruction 
pratique. Saisi par notre système, il est contraint de se livrer à 
l'engrenage qui va rempHr son esprit de prétendus outils, d'acqui- 
sitions inutiles et encombrantes, qui lui impose en échange une 
dépense exorbitante d'énergie mentale, et qui probablement fera 
de lui un mandarin. 



V. 



A cet étrange et dernier effet aboutit l'institution de l'an x, et 
l'on voit que, pour le produire, l'esprit jacobin, grossièrement 
égalitaire, est intervenu. En effet, depuis 1871 et surtout depuis 
1879, c'est lui qui, à travers la forme napoléonienne, souffle, 
pousse, dirige, et cette iorme lui convient. Sur le principe, qui est 
l'entreprise de l'éducation par l'État, Napoléon et les vieux jaco- 
bins étaient d'accord; ce qu'il établit en fait, ils l'avaient proclamé 
en dogme ; par suite, la structure de son engin universitaire ne 
leur répugnait pas ; au contraire, elle agréait à leur instinct. C'est 
pourquoi les nouveaux jacobins, héritiers de cet instinct et de ce 
dogme, ont tout de suite adopté l'engin subsistant; il n'y en avait 
point qui leur fût plus commode, plus capable de se prêter à leurs 
fins, mieux adapté d'avance à leur service. En conséquence, sous la 
troisième République comme sous les gouvernemens antérieurs, la 
machine scolaire continue à rouler et à grincer dans la même or- 
nière, par le jeu du même mécanisme, sous l'impulsion du même 
TOME cxii. — 1892. 



18 REVUE DES DEDX MONDES. 

moteur unique et central, conformément à la même conception 
napoléonienne et jacobine de l'État enseignant, conception redou- 
table qui, chaque année plus envahissante, plus largement et plus 
rigoureusement appliquée, exclut de plus en plus la conception 
contraire, la remise de l'éducation aux intéressés, aux ayans- 
droit, aux parens, aux entreprises libres et privées qui ne dépen- 
dent que d'elles-mêmes et des familles, à des corps permanens, 
locaux, spéciaux, propriétaires, organisés par un statut, et régis, 
administrés, défrayés par eux-mêmes. Sur ce modèle, quelques 
hommes d'esprit et de cœur, instruits par le spectacle de l'étran- 
ger, essaient de constituer, dans nos grands centres académiques, 
des universités régionales, et l'État va peut-être leur concéder, 
sinon la chose, du moins le nom et le simulacre de la chose; mais 
rien au-delà. Par son droit public, par les attributions de son Con- 
seil d'État, par sa législation fiscale, par le préjugé immémorial de 
ses juristes, par la routine de ses bureaux, il est hostile aux indi- 
vidus collectifs; jamais ils ne seront pour lui des individus véri- 
tables; s'il consent à les ériger en personnes civiles, c'est tou- 
jours à condition de les tenir sous sa tutelle étroite, de les traiter 
en mineurs et en enfans. — Au reste, même majeures, ces uni- 
versités resteraient ce qu'elles sont, des officines de grades ; elles 
ne peuvent plus être maintenant un asile intellectuel, une oasis au 
terme de l'instruction secondaire, une station de trois ou quatre 
ans pour la libre curiosité, pour la culture désintéressée de soi- 
même. Depuis l'abolition du volontariat d'un an, un jeune Fran- 
çais n'a plus le loisir de se cultiver ainsi ; la curiosité libre lui est 
interdite ; il est trop harcelé par un intérêt trop positif, par le be- 
soin des grades et diplômes, par les préoccupations de l'examen, 
par la limite d'âge ; il n'a pas de temps à perdre en tâtonnemens, 
en excursions mentales, en spéculation pure. Désormais notre sys- 
tème n'admet pour lui que le régime auquel nous le voyons 
soumis, à savoir l'entraînement, l'essoufflement, la course au galop 
sans répit dans une piste, et les sauts périlleux, de distance en 
distance, par-dessus des obstacles préparés et numérotés. Au lieu 
de se restreindre et de s'atténuer, les inconvéniens de l'institution 
napoléonienne s'étendent et s'aggravent, et cela tient à la façon 
dont nos gouvernans la comprennent, au procédé original et hé- 
réditaire de l'esprit jacobin. 

Quand Napoléon édifia son Université, ce fut en homme d'État 
et en homme d'affaires, avec les prévisions d'un entrepreneur et 
d'un praticien, avec le calcul de la dépense et du rendement, des 
besoins et des débouchés, de manière à se fabriquer, au plus vite 
et avec le minimum de frais, les outils militaires et civils qui lui 



LA RECONSTRUCTION DE LA FRANCE EN 1800. 19 

manquaient et dont il avait toujours trop peu, parce qu'il en fai- 
sait une consommation très grande : à ce but précis et défini, il 
rapportait et subordonnait le reste, y compris la théorie de l'État 
enseignant; elle n'était pour lui qu'un résumé, une formule et un 
décor. Au contraire, pour les vieux jacobins, elle était un axiome, 
un principe, un article du Contrat social; par ce contrat, l'État 
était chargé de l'éducation publique ; il avait le droit et le devoir 
de l'entreprendre et de la conduire. Gela posé, en théoriciens con- 
vaincus et par le procédé aveuglément déductif, ils tiraient les 
conséquences et se lançaient, les yeux clos, dans la pratique, avec 
autant de précipitation que de raideur, sans se préoccuper des 
matériaux humains, du milieu réel , des ressources disponibles, 
des effets collatéraux, de l'effet total et final. De même, aujour- 
d'hui, les jacobins nouveaux : selon eux, puisque l'instruction est 
bonne (1), elle sera d'autant meilleure qu'elle sera plus étendue 
et plus approfondie ; puisque l'instruction étendue et approfondie 
est très bonne, l'État doit, de toute sa force, et par tous les moyens, 
l'inculquer au plus grand nombre possible d'enfans, d'adolescens 
et de jeunes gens. Tel est désormais, aux trois étages de l'ensei- 
gnement, supérieur, secondaire et primaire, le mot d'ordre transmis 
d'en haut. 

En conséquence, de 1876 à 1890 (2), rien qu'en bâtisses pour 
l'enseignement supérieur, l'État a dépensé 99 millions. Jadis les 
recettes des Facultés couvraient à peu près leurs dépenses; au- 
jourd'hui, en sus de leurs recettes, l'État leur alloue chaque année 
6 millions et demi. Il y a fondé et il y défraie 221 chaires nou- 
velles, 168 cours complémentaires, 129 conférences, et, pour leur 
fournir des auditeurs, il entretient, depuis 1877, 300 boursiers qui 
se préparent à la licence, et, depuis 1881, 200 boursiers qui se 
préparent à l'agrégation. — Pareillement, dans l'enseignement 
secondaire, au lieu de 81 lycées en 1876, il en a 100 en J887 ; au 
lieu de 3,820 bourses en J876, il en distribue, en 1887, 10,528; 
au lieu de 2,200,000 francs pour cet enseignement en 1857, il 
dépense 18 millions en 1889. — Par cette surcharge de l'instruc- 

(1) L'instruction est bonne, non pas en soi, mais par le bien qu'elle fait, notamment 
à ceux qui la possèdent ou l'acquièrent. Si un homme, en levant le doigt, pouvait 
mettre tous les Français et toutes les Françaises en état de lire couramment Virgile 
et de bien démontrer le binôme de Newton, cet homme serait dangereux, et on de- 
vrait lui lier les mains; car, si par mégarde il levait le doigt, le travail manuel répu- 
gnerait à tous ceux qui le font aujourd'hui, et, au bout d'un an ou deux, devien- 
drait presque impossible en France. 

(2) Liard, Universités et Facultés, p. 39 et suivantes. — Rapport sur la statistique 
comparée de l'instruction, t. ii (1888). — Exposition universelle de 1889, (Rapport du 
jury, groupe II, l'^^ partie, p. 492.) 



20 REVUE DES DEUX MONDES. 

tion, tous les examens ont été surchargés : il fallait bien « mettre 
dans les grades » que l'État exige et confère « plus de science 
que par le passé; c'est ce qu'on fit partout où il sembla néces- 
saire (1). » Naturellement, et par contagion, l'obligation d'un sa- 
voir plus grand descendit de renseignement supérieur dans l'en- 
seignement secondaire. En efïet, c'est depuis cette date qu'on voit 
la philosophie néo- kantienne, du plus haut de l'éther métaphy- 
sique, grêler sur la dernière classe des lycées et meurtrir à de- 
meure des cerveaux de dix-sept ans ; c'est encore depuis cette 
date qu'on voit, dans la classe de mathématiques spéciales, la 
végétation épineuse des théorèmes compliqués pulluler et s'enche- 
vêtrer avec un tel excès qu'aujourd'hui le candidat à l'École poly- 
technique doit posséder, pour y entrer, des théories que son père 
y apprenait une fois admis. — De là « les boîtes, fours, » inter- 
nats privés, cours préparatoires laïques ou ecclésiastiques et autres 
« gaveuses scolaires ; » de là l'eflort mécanique et prolongé pour 
introduire dans chaque éponge intellectuelle tout le liquide scien- 
tifique qu'elle peut contenir, pour l'en imbiber jusqu'à saturation, 
pour la maintenir en cet état de plénitude extrême, ne fût-ce que 
pendant les deux heures de l'examen, sauf à la laisser ensuite se 
dégonfler incontinent, puis s'aplatir; de là cet emploi erroné, cette 
dépense outrée, cette usure précoce de l'énergie mentale, et tout 
ce pernicieux régime qui opprime si longtemps la jeunesse, non 
pas au profit, mais au détriment de l'âge mûr. 

Pour arriver jusqu'aux masses incultes, pour parler à l'intelli- 
gence et à l'imagination populaires, il faut des mots d'ordre ab- 
solus et simples ; en fait d'instruction primaire, le plus simple et 
le plus absolu est celui qui la promet et l'offre à tous les en fans, 
filles et garçons, non-seulement universelle, mais encore com- 
plète et gratuite, A cet efïet, de 1878 à 1891 (2), l'État a dépensé 
en constructions et installations scolaires 582 millions ; en salaires 
et autres frais, il fournit cette année-ci 131 millions. Quelqu'un 

(1) Liard, ibid., p. 77. 

(2) Ces chiffres ont été recueillis aux bureaux de la direction de l'instruction pri- 
maire. — Le total de 582 millions se compose de 241 millions fournis directement par 
l'État, de 28 millions fournis par les départemens, et de 312 millions fournis par les 
communes : les communes et les départemens, étant en France des appendices de 
l'État, ne souscrivent qu'avec sa permission et sous son impulsion ; c'est pourquoi, en 
réalité, les trois contributions n'en font qu'une. — Cf. Turlin, Organisation finan- 
cière et budget de l'Instruction primaire, 1889, p. 61. (Dans cette étude, la comptabi- 
lité est établie un peu autrement : certaines dépenses de premier établissement, étant 
fournies par des annuités , sont transportées dans les dépenses annuelles) : « Du 
le»- juin 1878 au 31 décembre 1887, dépenses d'installation première, 528 millions î 
dépenses ordinaires en 1887, 173 millions. » 



LA RECONSTRUCTION DE LA FRANCE EN 1800. 21 

paie tout cela, c'est le contribuable, et de force; de force, et avec 
l'assistance des gendarmes, le percepteur met la main dans toutes 
les poches, même dans celles où il n'y a que des sous, et il en 
retire tous ces millions. Instruction gratuite, le mot sonnait bien, 
et semblait indiquer un cadeau véritable, une libéralité du grand 
personnage vague qu'on appelle l'État et que le public ordinaire 
entrevoit toujours à l'horizon lointain comme un supérieur indé- 
pendant, par suite, comme un bienfaiteur possible. En réalité, 
c'est avec notre argent qu'il fait ses cadeaux, et sa générosité est 
le beau nom dont il décore ici son exaction fiscale, cette nouvelle 
contrainte ajoutée à tant d'autres qu'il nous impose et dont nous 
soufïrons (Ij. — Au reste, par instinct et tradition, il est naturelle- 
ment enchn à multiplier les contraintes, et cette fois il ne s'en 
cache pas. De six à treize ans, l'instruction primaire devient obli- 
gatoire (2) : le père est tenu de prouver que ses enfans la reçoi- 
vent, sinon à l'école publique, du moins dans une école privée ou 
à domicile. Pendant ces sept années elle est continue, et, chaque 
année, elle dure dix mois. L'école prend et garde l'enfant trois 
heures chaque matin et trois heures chaque après-midi ; elle verse 
dans ces petites têtes tout ce que, pendant une période si longue, 
elle peut y verser, tout ce qu'elles peuvent contenir et au-delà : 
orthographe, syntaxe, analyse grammaticale et logique, préceptes 
de composition et de style, histoire, géographie, calcul, géométrie, 
dessin, notions de littérature, de politique, de droit, et finalement 
une morale complète, « la morale civique. » 

Qu'il soit fort utile à chaque adulte de savoir lire, écrire, 
compter, et que, pour ce motif, l'État exige de chaque enfant ce 
minimum de connaissances, on peut ne pas désapprouver cette 
exigence de l'État : par le même motif et du même droit, il devrait, 
dans toutes les villes et villages des côtes , fleuves et rivières, 
installer, pour les riverains, des écoles de natation, et là com- 
mander à chaque garçon d'apprendre à nager. — Qu'aux États- 
Unis il soit fort utile à chaque fille ou garçon de recevoir la tota- 
hté de l'instruction primaire, cela est particulier aux États-Unis, 
et cela se comprend dans un pays vaste et neuf, où les débouchés 
multiples et divers s'offrent de toutes parts (3) , où toute carrière 
peut conduire aux plus hauts sommets, où un fendeur de bois est 

(1) Loi du 16 juin 1881 (sur la gratuité). 

(2) Loi du 28 mars 1882 (sur l'obligation). 

(3) Il faut tenir compte, non-seulement comme ici, du débouché social, mais encore 
du tempérament national. L'instruction disproportionnée et supérieure à la condition 
opère différemment sur des races différentes : pour l'Allemand adulte, elle est plutôt 
un calmant et un dérivatif j dans le Français adulte, elle est surtout un irritant ou 
môme un explosif. 



22 REVUE DES DEUX MONDES. 

devenu président de la république, où l'adulte change plusieurs 
fois de carrière et doit, pour s'improviser chaque fois une compé- 
tence, posséder les élémens de toutes les connaissances, où la 
femme, étant pour l'homme un objet de luxe, ne travaille pas, de 
ses bras, à la terre, et ne travaille presque pas, de ses mains, au 
ménage. — Il n'en est pas de même en France : sur dix élèves de 
l'école primaire, neuf, fils ou filles de paysans et d'ouvriers, reste- 
ront dans la condition de leurs parens; la fille, adulte, fera toute 
sa vie, à domicile ou chez autrui, le blanchissage et la cuisine; le 
fils, adulte, confiné dans un métier, fera toute sa vie la même 
œuvre manuelle dans un atelier, dans son échoppe, sur son champ 
ou sur le champ d'autrui. Entre cette destinée de l'adulte et la 
plénitude de son instruction primaire, la disproportion est énorme; 
manifestement, son éducation ne le prépare point à sa vie, telle 
qu'il l'aura, mais à une autre vie, moins monotone, moins res- 
treinte, plus cérébrale, et qui, vaguement entievue, le dégoûtera 
de la sienne (1) ; du moins, elle l'en dégoûtera longtemps et à plu- 
sieurs reprises, jusqu'au jour où ses acquisitions scolaires, toutes 
superficielles, se seront évaporées au contact de l'air ambiant et 
ne lui apparaîtront plus que comme des phrases vides : en France, 
pour un paysan ou un ouvrier ordinaire, tant mieux quand ce 
jour-là vient tôt. 

A tout le moins, les trois quarts de ces acquisitions sont pour lui 
superflues : il n'en tire profit ni pour son bonheur intime, ni pour 
son avancement dans le monde ; et pourtant il est tenu de les faire 
toutes. En vain, le père de famille voudrait en limiter l'étendue, 
borner l'approvisionnement mental de ses enfans aux connaissances 
dont ils feront usage, à la lecture, à l'écriture, aux quatre règles, 
n'employer à cela que le temps nécessaire, la saison opportune, trois 
mois d'hiver pendant deux ou trois hivers, garder au logis la fille 
de douze ans pour aider la mère et prendre soin des derniers nés, 
garder à ses côtés son fils de dix ans pour paître son troupeau 
ou piquer ses bœufs devant sa charrue (2). A l'endroit de ses en- 



(1) Parmi les élèves qui reçoivent cette instruction primaire, les plus intelligens et 
es plus appliqués poussent plus avant, passent un examen, obtiennent le petit brevet 

qui les qualifie pour l'enseignement élémentaire. En voici les conséquences. Tableau 
comparatif publié par la préfecture de la Seine des emplois annuellement vacans dans 
ses divers services, et des candidats inscrits pour ces emplois (Débats, 1(5 sep- 
tembre 1890): Emplois vacans d'instituteurs, 42 ; nombre des candidats inscrits, 
1,847. Emplois vacans d'institutrices, 54; nombre des aspirantes inscrites, 7,139. — 
7,085 de ces jeunes filles, instruites et brevetées, ne pouvant être placées, doivent se 
résigner à épouser un ouvrier ou à se faire femmes de chambre, et sont tentées de 
devenir des lorettes. 

(2) Dans certains cas, la commission scolaire, instituée auprès de chaque école, peut 



LA RECONSTRUCTION DE LA FRANCE EN 1800. 23 

fans, de leurs intérêts, de ses propres besoins, il est suspect, il n'est 
pas bon juge ; l'État a plus de lumières et de meilleures intentions 
que lui. Par conséquent, l'État a le droit de le contraindre, et, d'en 
haut, de Paris, l'État, en fait, le contraint. Gomme autrefois, en 1793, 
les législateurs ont opéré d'après le procédé jacobin, en théoriciens 
despotes : ils ont dessiné dans leur esprit un type uniforme, uni- 
versel et simple, celui de l'enfant de six à treize ans, tel qu'ils le 
souhaitent, sans raccorder l'instruction qu'ils lui imposent avec la 
condition qu'il aura, abstraction faite de son intérêt positif et per- 
sonnel, de son avenir prochain et certain, exclusion faite du père, 
seul juge naturel et mesureur compétent de l'éducation qui con- 
vient à son fils et à sa fille, seul arbitre autorisé pour déterminer 
la quantité, la qualité, la durée, les circonstances, les contrepoids 
de la manipulation mentale et morale à laquelle ces jeunes vies, 
inséparables de la sienne, vont être soumises hors de chez lui. — 
Jamais, depuis la Révolution, l'État n'a si fort affirmé son omni- 
potence, ni poussé si loin ses empiétemens et son intrusion dans 
le domaine propre de l'individu, jusqu'au centre même de la vie 
domestique. Notez qu'en 1793 et 1794 les plans de Lepelletier de 
Saint-Fargeau et de Saint-Just étaient restés sur le papier ; celui-ci, 
depuis dix ans, est entré dans la pratique. 

Au fond, le jacobin est un sectaire, propagateur de sa foi, hostile 
à la foi des autres. Au lieu d'admettre que les conceptions du monde 
sont diverses et de se réjouir qu'il y en ait plusieurs, chacune adap- 
tée au groupe humain qui la professe et nécessaire à ses fidèles pour 
les aider à vivre, il n'en admet qu'une, la sienne, et se sert du pou- 
voir pour lui conquérir des adhérons. Lui aussi, il a ses dogmes, 
son catéchisme, ses formules impératives, et il les impose. — Désor- 
mais (1) l'éducation sera non-seulement gratuite et obligatoire, mais 
encore laïque et purement laïque. Jusqu'ici, la très grande ma- 
jorité des parens, la plupart des pères et toutes les mères avaient 
souhaité qu'elle fût en même temps rehgieuse. Sans parler des 
chrétiens convaincus, beaucoup de chefs de famille, même tièdes, 
indifïérens ou sceptiques, jugeaient que cette mixture valait mieux 
pour les enfans, surtout pour les filles. Selon eux, la science et la 
croyance ne doivent point entrer séparées, mais combinées et en 
un seul aliment, dans les très jeunes esprits; du moins, dans le 
cas particulier qui les concernait, cela, selon eux, valait mieux pour 
leur enfant, pour eux-mêmes, pour la discipline intérieure de leur 



accorder des dispenses. Mais il y a deux ou trois partis dans chaque commune, et le 
père de famille doit être bien avec le parti dominant pour obtenir ces dispenses. 
(1) Lois du 28 mars 1882 et du 30 octobre 1886. 



24 REVUE DES DEUX MONDES. 

maison, pour le bon ordre à domicile dont ils étaient responsa- 
bles, pour le maintien du respect et la préservation des mœurs. 
C'est pourquoi , avant les lois de 1882 et de 1886 , les conseils 
municipaux, encore libres de choisir à leur gré l'enseignement et 
les maîtres, confiaient souvent leur école à des Frères ou à des 
Sœurs, par contrat, pour tant d'années, à tel prix et d'autant 
plus volontiers que ce prix était très bas (1). Par suite, en 1886, 
il y avait, dans les écoles publiques, 10,029 Frères enseignans et 
39,125 Sœurs enseignantes. Or, depuis 1886, la loi veut, non-seu- 
lement que l'enseignement public soit purement laïque, mais en- 
core qu'il ne soit donné que par des laïques ; en particulier, les 
écoles communales seront toutes laïcisées, et , pour achever cette 
opération, la législateur fixe un délai; ce délai passé, aucun con- 
gréganiste, religieux ou religieuse, ne pourra enseigner dans au- 
cune école pubUque. 

Cependant, chaque année, en vertu de la loi, des écoles commu- 
nales sont laïcisées par centaines, de gré ou de force ; là-dessus, 
quoique l'afïaire soit locale au premier chef, les conseils munici- 
paux ne sont pas consultés ; sur cet intérêt privé, domestique, qui 
les touche à vif et en un point si sensible, les chefs de famille n'ont 
pas voix délibérative. Pareillement, dans les frais de l'opération, 
leur part leur est imposée d'office : aujourd'hui (2), dans le total 
des 131 millions que coûte chaque année l'instruction primaire, les 
communes contribuent pour 50 millions; de 1878 à 1891, dans le 
total des 582 millions dépensés en constructions scolaires, elles 
ont contribué pour 312 millions. — Si ce système déplaît à cer- 
tains parens, qu'ils se cotisent entre eux, qu'ils bâtissent à leurs 
frais une école privée, qu'ils y entretiennent à leurs frais des Sœurs 
ou des Frères; cela les regarde; ils n'en paieront pas un sou de 
moins à la commune, au département, à l'État, en sorte que leur 
charge sera double et qu'ils paieront deux fois, d'abord pour 
l'instruction primaire qu'ils repoussent, ensuite pour l'instruc- 
tion primaire qu'ils agréent. — Dans ces conditions, des mil- 
liers d'écoles privées se sont fondées : en 1887 (3), elles avaient 

(1) Journal des Débats, 1" septembre 1891, Rapport de la commission de statis- 
tique : « En 1878-79, le nombre des écoles congréganistes était de 23,625 avec 
2,301,943 élèves. » 

(2) Bureaux de la direction de l'instruction primaire, budget de 1892. 

(3) Exposition universelle de 1889. Rapport général, par M. Alfred Picard, t. iv, 
p. 367. — A la même date, le chiffre des élèves dans les écoles publiques était de 
4,500,119. — Journal des Débats, n" du 12 septembre 1891, Rapport de la commission 
de statistique : « De 1878-79 à 1889-90, 5,063 écoles congréganistes publiques ont été 
ransformées en écoles laïques ou supprimées; à l'époque de leur transformation, elles 
comptaient en tout 648,824 élèves. — A la suite de cette laïcisation, 2,839 écoles con- 



LA RECONSTRUCTION DE LA. FRANCE EN 1800. 25 

1,091,810 élèves, à peu près le cinquième de tous les enfans 
inscrits dans toutes les écoles primaires. Ainsi un cinquième des 
parens ne veulent pas du système laïque pour leurs enfans; du 
moins, ils préfèrent l'autre quand l'autre leur est offert; mais, pour 
le leur offrir, il a fallu des dons très larges, une multitude de sous- 
criptions volontaires. Par ce chiffre des parens et des enfans, par 
cette grandeur des dons et souscriptions, on peut déjà mesurer la 
méfiance et l'aversion que provoque le système imposé d'en haut. 
Notez de plus que, dans beaucoup d'autres communes, partout où 
les ressources, l'entente et la générosité des particuliers fondateurs 
et donateurs n'ont pas été suffisantes, les parens, même défîans et 
hostiles, sont contraints aujourd'hui à livrer leurs enfans à l'école 
qui leur répugne. — Afin de préciser, imaginez une gazette offi- 
cielle et quotidienne, intitulée Journal laïque^ obligatmre et gra- 
tuit pour les enfans de six à treize ans^ fondée et défrayée par 
l'État, moyennant 582 millions d'installation première et ^ 31 mil- 
lions de frais annuels, le tout puisé, bon gré mal gré, dans la 
bourse des contribuables ; posez que les 6 millions d'enfans, filles 
et garçons, de six à treize ans, sont abonnés d'office à ce journal, 
que, sauf le dimanche, ils le reçoivent tous les jours, que, chaque 
jour, ils sont tenus de lire le numéro pendant six heures. Par tolé- 
rance, l'État permet aux parens qui ne goûtent pas sa feuille offi- 
cielle d'en recevoir une autre à leur goût ; mais, pour qu'il y en 
ait une autre à portée, il faut que des bienfaiteurs locaux, associés 
entre eux et taxés par eux-mêmes, veuillent bien la fonder et la 
défrayer; sinon, le père de famille est contraint de faire lire à ses 
enfans le journal laïque qu'il juge mal composé, gâté par des su- 
perfétations et des lacunes, bref, rédigé dans un mauvais esprit. 
C'est ainsi que l'État jacobin respecte la liberté de l'individu. 

En revanche, par cette opération , il s'est lui-même étendu et 
fortifié; il a multiplié les institutions qu'il régit et les personnes 
qu'il manie. Pour diriger, inspecter, recruter et distribuer son en- 
seignement primaire, il a maintenant 173 écoles normales d'insti- 
tuteurs et d'institutrices, 736 écoles et cours d'enseignement pri- 
maire supérieur et professionnel , 66,784 écoles élémentaires, 
3,597 écoles maternelles, environ 115,000 fonctionnaires, hommes 
et femmes (1). Par ces 115,000 agens, représentans et porte-voix, 

gréganistes privées se sont ouvertes en concurrence et comptent, en 1889-90, 
354,473 élèves. » — « Dans l'espace de dix années, l'enseignement public laïque a 
gagné 12,229 écoles et 973,380 élèves ; l'enseignement public congréganiste a perdu 
5,218 écoles et 550,639 élèves. D'autre part, l'enseignement congréganiste privé a 
gagné 3,790 écoles et 413,979 élèves. » 
(1) Turlin, ibid., p. 61. (M. Turlin compte « 104,765 fonctionnaires, » auxquels il 



26 REVUE DES DEUX MONDES. 

la Raison laïque, qui siège à Paris, parle jusque dans les moindres 
et plus lointains villages ; c'est la Raison telle que nos gouvernans 
la définissent, avec le tour, les limitations et les préjugés dont ils 
ont besoin, petite fille myope et demi-domestiquée de l'autre, la 
formidable aveugle, Taïeule brutale et forcenée qui, en 1793 et 
179A, trôna sous le même nom à la même place. Avec moins de 
violence et de maladresse, mais en vertu du même instinct et 
avec le même parti-pris, celle-ci exerce la même propagande ; elle 
aussi, elle veut s'emparer des générations nouvelles, et, par ses 
programmes, ses manuels, par ses esquisses et résumés de l'an- 
cien régime, de la Révolution et de l'Empire, par ses aperçus des 
choses récentes ou contemporaines, par ses formules et ses sugges- 
tions à l'endroit des choses morales, sociales et politiques, c'est 
elle-même, elle seule, qu'elle prêche et glorifie. 



VI. 



Ainsi s'achève en France l'entreprise française de l'éducation par 
l'État. Quand une affaire ne reste pas aux mains des intéressés et 
qu'un tiers, dont l'intérêt est diflérent, s'en saisit, elle ne peut 
aboutir à bien : tôt ou tard, son défaut original se manifeste, et 
par des effets inattendus. Ici, l'effet principal et final est la dis- 
convenance croissante de Véducation et de la vie. Aux trois étages 
de l'instruction, pour l'enfance, l'adolescence et la jeunesse, la 
préparation théorique et scolaire sur des bancs, par des livres, s'est 
prolongée et surchargée, en vue de l'examen, du grade, du diplôme 
et du brevet^ en vue de cela seulement, et par les pires moyens, 
par l'application d'un régime antinaturel et antisocial, par le retard 
excessif de l'apprentissage pratique, par l'internat, par l'entraîne- 
ment artificiel et le remplissage mécanique, par le surmenage, 
sans considération du temps qui suivra, de l'âge adulte et des offices 
virils que l'homme fait exercera, abstraction faite du monde réel 
où tout à l'heure le jeune homme va tomber, de la société am- 
biante à laquelle il faut l'adapter ou le résigner d'avance, du con- 
flit humain où, pour se défendre et se tenir debout, il doit être, au 
préalable, équipé, armé, exercé, endurci. Cet équipement indis- 
pensable, cette acquisition plus importante que toutes les autres, 
cette solidité du bon sens, de la volonté et des nerfs, nos écoles 

faut ajouter le personnel enseignant, administrant, auxiliaire des 173 écoles normales, 
et leurs 9,000 élèves, tous gratuits.) 



LA RECONSTRUCTION DE L\ FRANCE EN 1800. 27 

ne la lui procurent pas ; tout au rebours ; bien loin de le qualifier, 
elles le disqualifient pour sa condition prochaine et définitive. 
Partant, son entrée dans le monde et ses premiers pas dans le 
champ de l'action pratique ne sont, le plus souvent, qu'une suite 
de chutes douloureuses ; il en reste meurtri, et, pour longtemps, 
froissé, parfois estropié à demeure. C'est une rude et dangereuse 
épreuve ; l'équilibre moral et mental s'y altère, et court risque de ne 
pas se rétablir; la désillusion est venue, trop brusque et trop com- 
plète; les déceptions ont été trop grandes et les déboires trop forts ; 
le jeune homme a subi trop de crève-cœur. Quelquefois, avec ses 
intimes, aigris et fourbus comme lui, il est tenté de nous dire : 
« Par votre éducation, vous nous avez induits à croire, ou vous 
nous avez laissés croire que le monde est fait d'une certaine façon; 
vous nous avez trompés; il est bien plus laid, plus plat, plus sale, 
plus triste et plus dur, au moins pour notre sensibilité et notre 
imagination ; vous les jugez surexcitées et détraquées ; mais, si elles 
sont telles, c'est par votre faute. C'est pourquoi nous maudissons 
et nous bafouons votre monde tout entier, et nous rejetons vos 
prétendues vérités qni, pour nous, sont des mensonges, y com- 
pris ces vérités élémentaires et primordiales que vous déclarez 
évidentes pour le sens commun, et sur lesquelles vous fondez vos 
lois, vos institutions, votre société, votre philosophie, vos sciences 
et vos arts (1). » — Et voilà ce que la jeunesse contemporaine, 
par ses goûts, ses opinions, ses velléités dans les lettres, dans les 
arts et dans la vie, nous dit tout haut depuis quinze ans. 



H. Taine. 



(1) A cet égard, on trouvera des indications très instructives dans l'autobiographie 
de Jules Vallès, en trois volumes intitulés : VEnfantJe Bachelier, l'Insurgé. — Depuis 
1871, en littérature, non-seulement les œuvres réussies des hommes de talent, mais 
encore les tentatives avortées des novateurs impuissans et des demi-talens fourvoyés 
sont des indices qui convergent. 



BOURGEOIS D'AUTREFOIS 



LA FAMILLE GOETHE 



Les archives de la famille Goethe ne se sont ouvertes qu'en 1885, 
à la mort de Walther von Goethe, petit-fils de l'auteur de Werther 
et de Faust. Walther, en qui s'éteignait la descendance du grand 
poète, avait légué ses papiers à la grande-duchesse de Saxe-Wei- 
mar, qui s'empressa d'en confier la publication à un groupe d'éru- 
dits. Bien que de nombreux volumes aient déjà paru, « l'armoire 
de Weimar » semble encore loin d'être épuisée ; mais ce que nous 
possédons constitue dès à présent un trésor. A mesure que ve- 
naient au jour lettres et documens, bien des figures s'éclairaient 
dans l'entourage de Goethe. Des physionomies qu'il s'était con- 
tenté d'esquisser dans ses Mémoires se précisaient et s'accen- 
tuaient. D'autres, auxquelles il n'avait pas donné place dans sa 
galerie, sortaient de la pénombre et réclamaient à leur tour 
l'attention. 

De toutes ces figures, aucune n'a autant gagné que la mère de 
Goethe à la grande lumière qui s'est répandue sur elle. Son fils 
en avait tracé une jolie silhouette. Il l'avait montrée gaie et 
sereine, bonne, active, jouant dans son intérieur le rôle de provi- 
dence au petit pied. Ce n'était toutefois qu'une silhouette, et cette 
excellente et originale créature méritait mieux. Les nouvelles pu- 
blications et les recherches dont elles ont été le point de départ (1) 

(1) Voir Goethes Muiter, par le docteur Karl Heinemann, ouvrage consciencieux. 



BOURGEOIS d'autrefois. 29 

ont grandi W^^ Goethe. Elle était la digne mère de son illustre 
fils, cette bonne ménagère allemande, quoiqu'elle mît elle-même 
son vin en bouteilles et qu'elle usât largement du droit qu'on avait 
alors, en tout pays, de faire des fautes d'orthographe. Exquise 
par l'intelligence autant que par le cœur, elle est un exem- 
plaire achevé d'une classe qui était justement en train de se faire 
une meilleure place, plus large et plus haute , sur la scène du 
monde, et que nous connaissons mal, parce que les romanciers et 
les auteurs dramatiques s'occupaient encore fort peu des bour- 
geois, sinon pour en faire des ganaches. En vivant auprès de 
M"^*^ Goethe, dans sa vieille maison de Francfort, nous apprenons 
de quel milieu sortaient les Saint-Preux et les Werther, quelles idées 
ils avaient sucées au berceau et dans quel esprit ils affron- 
taient la bataille contre les préjugés de classes et la sottise nobi- 
liaire. Nous voyons la bourgeoisie du xviii® siècle à l'œuvre, pré- 
parant ses fils à leurs hautes destinées ; mais c'était souvent sans 
le savoir, et il arrivait que les premières résistances, ces jeunes 
ambitieux les rencontraient à leur foyer. Ce fut le cas pour Goethe, 
cruellement entravé par un^père respectueux de la tradition ; et ce 
fut la gloire de sa mère d'avoir été son alliée fidèle dans sa lutte 
pour être le premier, à la cour comme à la ville, aux dépens de 
n'importe qui et de n'importe quoi, de par les seuls droits du 
mérite et au mépris des antiques privilèges du sang. 

I. 

Les origines de la famille Goethe sont modestes. L'arrière-grand- 
père du poète était maréchal-ferrant dans un bourg de la Thu- 
ringe. Il eut un fils qui apprit « l'honorable » métier de tailleur et 
vint s'étabhr à Francfort, où il fit une petite fortune et épousa en 
1705 la propriétaire de l'auberge du Saule, située dans la grande 
rue de la ville et bien achalandée. Ses affaires continuèrent à pro- 
spérer, et c'est du Saule qu'est venue la grande aisance de ses des- 
cendans. Après sa mort, sa veuve se retira dans une maison qu'elle 
avait achetée rue de la Fosse-aux- Cerfs et qui est aujourd'hui un 
but de pèlerinage pour l'Allemagne, car c'est là qu'est né Goethe. 
Celui-ci se rappelait très bien avoir joué dans sa petite enfance au- 
près du fauteuil ou du lit de sa grand'mère, l'ancienne hôtelière de 
la grande rue. Elle était maigre, invariablement vêtue de blanc, et 
il la voyait, dans ses souvenirs, semblable à une ombre. 

abondant en documens; les publications de la Goethe-Gesellschaft ; les Œuvres com- 
plètes de Goethe; ses Lettres, etc. 



30 RE7DE DES DEDX MONDES. 

De trois enfans qu'elle avait eus, il ne lui était resté qu'un fils, 
nommé Gaspar, qui a été le père du poète. Gaspar avait annoncé dans 
son jeune âge des facultés exceptionnelles. Ge fut du moins ce que 
crurent découvrir les yeux prévenus de ses parens, et Gaspar tut 
choisi pour être la gloire de la famille, l'homme supérieur qui 
décrasserait le nom de Goethe et ferait souche de gros bourgeois 
en belle perruque poudrée et jabot de dentelle. On lui fit faire de 
bonnes études, et il n'aurait tenu qu'à lui de s'avancer dans les 
emplois à sa portée, s'il eût été moins têtu et moins maniaque. 
Mais il avait plu à la nature de donner un cerveau étroit, rempli 
d'idées bizarres et désagréables, au père d'un des génies les plus 
libres qui aient existé. 

C'était un grand homme robuste, au menton un peu en avant, et 
à la bouche serrée de paysan avare. Taciturne et opiniâtre, il avait 
l'humeur sombre et était ennemi de la joie. Jouir de la vie, même 
en toute innocence, lui paraissait coupable. La vie était faite pour 
peiner, et il peinait, et il faisait peiner les autres, sans trêve ni 
repos. Il eût été mieux à sa place, et beaucoup plus heureux, au 
village, à faire suer des florins à son champ par une lutte patiente 
de paysan contre le gel, la grêle, le hâle, les intempéries et les 
accidens qui rendent la terre ingrate. Sa dureté aurait passé pour 
courage, son entêtement pour constance. Sa ladrerie n'au- 
rait plus été que de l'ordre et de l'économie. Gondamné par 
l'ambition des siens à être un monsieur de la ville, il s'était appli- 
qué laborieusement à des travaux pour lesquels il n'était point 
fait, et il n'y avait gagné que de devenir pédant par-dessus le 
marché. Il avait la tête très dure, n'apprenait qu'avec des peines 
incroyables, et il eut beau suer sang et eau toute sa vie sur ses 
livres, compulser, annoter, prendre des leçons et faire des devoirs 
à l'âge d'être grand-père, il ne fut jamais qu'un maussade péda- 
gogue. 

Le mal eût été médiocre s'il s'était contenté de se donner des 
pensums à lui-même, mais il était venu au monde une férule à 
la main. Son pédantisme était agressif, et il n'avait malheureuse- 
ment rien à faire du malin au soir que d'instruire son prochain. 
Au sortir des bancs, il avait demandé je ne sais quelle place aux 
autorités de Francfort et avait essuyé un refus. Gela le piqua. 11 se 
retira sous sa tente et s'exclut lui-même, pour l'avenir, de tous 
les emplois de Francfort, ville libre et très jalouse de son indépen- 
dance, en se faisant conférer par l'empereur Gharles VII le titre 
purement honorifique de conseiller impérial. On a retrouvé récem- 
ment dans les archives de la famille la lettre par laquelle l'empe- 
reur lui accorda cette faveur moyennant la somme de 313 gulden 



BOURGEOIS d'autrefois. 31 

30 kreutzer. Gaspar Goethe eut désormais le droit de se faire appe- 
ler « Excellence » dans les occasions officielles. Il paya cet hon- 
neur d'une oisiveté forcée qu'il employa à faire le régent de col- 
lège aux dépens des siens. Au surplus, fort honnête homme et ne 
manquant pas de dignité. 

Son fils en a parlé d'un ton chagrin dans Poésie et Vérité (1). 
En général, Goethe n'avait qu'une tendresse médiocre pour sa 
lignée paternelle. Il lui préférait la branche maternelle, moins 
humble et plus riante. Sa mère était une Textor, d'une vieille 
famille bourgeoise où l'on comptait plusieurs générations de 
juristes distingués. Le trisaïeul de Goethe était professeur de 
jurisprudence, son bisaïeul conseiller aulique. Son grand-père 
Textor avait pratiqué le droit avant de devenir maire de Francfort, 
haute dignité qui lui valait de jouer le premier rôle dans les céré- 
monies publiques. Il portait le dais sur la tête des empereurs. 
A la maison de ville, son siège était d'un degré au-dessus des 
sièges des échevins ; c'était à lui que les députés de Worms, de 
Nuremberg et de Bamberg venaient offrir solennellement, avant 
l'ouverture de la foire, les présens symboliques dont le sens s'était 
en partie perdu : le poivre, « représentant de toutes les marchan- 
dises ; » trois paires de gants « merveilleusement tailladés , 
piqués et façonnés avec de la soie, signe d'une faveur accordée 
et acceptée; » des baguettes blanches, des pièces d'argent et un* 
vieux chapeau de feutre. A l'issue de l'audience, le maire remettait 
les présens symboliques à sa femme, qui versait le poivre dans la 
boîte aux épices et distribuait les menus objets aux enfans de la 
famille. Il n'y avait personne, ce jour-là, qui ne s'enorgueillît en 
son cœur d'appartenir de près ou de loin au vieux Textor. 

Pour lui, les honneurs ne l'avaient point gonflé. Il prouva son 
bon sens en refusant de se laisser anoblir par Tempereur ; il 
disait que ses filles, qui étaient sans fortune, ne trouveraient 
à se marier ni dans la bourgeoisie ni dans la noblesse quand elles 
seraient des demoiselles de qualité. La simplicité de ses goûts 
paraissait dans la conduite de sa vie. Le matin, il allait à la mai- 
son de ville, vaquer aux affaires publiques. En rentrant au logis, 
il mettait la longue robe de chambre et le bonnet de velours noir 
plissé qui lui donnaient l'air, selon Goethe, de a représenter un 
personnage mitoyen entre Alcinoûs et Laërte; » comparaison qui 
semble indiquer, chez le grand poète, des idées originales sur 
le costume antique. En cet équipage, qui ne lui ôtait rien de 
son aspect imposant, le grand-père Textor allait au jardin soigner 

(1) On sait que c'est le titre des Mémoires de Goethe. 



32 REVUE DES DEDX MONDES. 

ses fleurs et ses espaliers. Les beaux gants tailladés reçus à l'ouver- 
ture de la foire lui servaient à se préserver des épines en greffant 
ses rosiers. Les jours de mauvais temps, il restait dans sa véné- 
rable chambre boisée, où tout était très vieux, les meubles et les 
livres, et où il était sans exemple qu'on eût changé un objet de 
place. Lui-même était méthodique et plein de paix. Il donnait l'im- 
pression de quelque chose d'immuable et d'éternel. 

Ce tranquille vieillard représente merveilleusement bien la bour- 
geoisie du vieux temps, riche en vertus domestiques, laborieuse, 
modérée dans ses désirs et très jalouse de bon renom, mais for- 
maliste, d'esprit peu ouvert et inconsciente de sa force. C'est 
une race qui a disparu. On ne sait plus que par les livres 
ce qu'était la classe moyenne d'avant la chasse aux places et les 
casse-cou de la spéculation. En France, elle avait commencé à 
avoir la tête tournée dès Louis XIV, par l'élévation soudaine et 
inattendue d'un si grand nombre des siens. La bourgeoisie alle- 
mande, au contraire, gardait encore son antique niodestie au 
temps du grand-père Textor, ce qui explique l'attitude étonnée et 
scandalisée de beaucoup d'Allemands, et non pas seulement des 
nobles, quand la génération de Goethe s'élança à la conquête, 
sinon de l'égalité, du moins de la puissance. 

La femme du vieux Textor ne nous est guère connue que par 
un portrait, qui en dit heureusement très long sur ce qui peut 
nous intéresser. Nous voyons dès le premier coup d'oeil de qui 
Goethe tenait son grand front et ses yeux superbes. La robe à fleurs 
de la vieille dame est hérissée de ruches empesées. Son visage 
sérieux est encadré dans un vaste bonnet blanc, compliqué et 
raide, qui donne à l'ensemble un je ne sais quoi de modeste et de 
charmant. 

On retrouve dans les portraits de sa fille et des amies de la 
maison ces honnêtes bonnets blancs, qui ont l'air du signe de 
ralliement de toutes ces aimables femmes. Ils sont variés comme 
le caractère de celles qui les portent. La mère de Goethe, personne 
d'imagination vive, aime les combinaisons savantes, où la mousse- 
line se prodigue en ornemens fantasques qui rappellent la façade 
d'une cathédrale gothique. La Charlotte de Werther révèle la divine 
simplicité de son âme dans son petit bonnet en forme de marmite 
renversée, juché sur sa haute coiffure. Une autre amie de Goethe, 
M""® de La Roche, a su donner au sien l'élégance mélancolique qui 
convenait à l'ange des larmes. Au travers de toutes les nuances 
perce un sentiment commun. Humbles ou recherchés, austères ou 
coquets, les bonnets blancs de ces bourgeoises cossues sont de 
personnes qui ne souffraient nullement d'appartenir à une société 



BOURGEOIS d'autrefois. 3 S 

considérée comme inférieure, et d'en porter les insignes. Il leur 
aurait été facile de copier les modes des grandes dames, ainsi que 
leurs petites-filles n'ont pas manqué de le faire. Elles s'en gar- 
daient comme d'une faute de goût, grâce à un heureux instinct 
qui leur faisait aimer les existences harmonieuses, sans dispa- 
rates ni disconvenances. Satisfaites de la place où le sort les avait 
mises, on n'aurait pas trouvé trace chez elles de la sottise et des 
ridicules dont l'invasion de parvenus vaniteux infecte aujourd'hui 
la bourgeoisie, et dont les plus vieilles familles ne savent pas tou- 
jours se préserver. 

Les Textor avaient eu sept enfans, dont Elisabeth, née le 19 fé- 
vrier 1731, qui a été la mère de Goethe. Elisabeth était une jolie 
fille vive et rieuse, qui respirait la santé et la bonne humeur. Elle 
avait la tête pleine de chansons, de contes qu'elle disait à ravir, 
de mots drôles qui ne demandaient qu'à partir, et d'idées très sages 
de petite personne pratique. Ses grands yeux bruns étincelaient. 
Son front était bien développé. Le nez manquait un peu de style, 
mais il était si gai ! La bouche un peu trop grande avait tant d'es- 
prit! Il est rare de rencontrer une physionomie aussi heureuse, 
reflétant avec autant de vivacité la joie d'être au monde et l'épa- 
nouissement d'une âme jeune et naïve, qui ne pense que du bien 
de la vie et des hommes. Le milieu correct où elle était élevée 
n'avait pu lui ôter une pointe très marquée d'originalité, et elle 
était venue au monde avec des goûts littéraires qui lui faisaient 
trouver l'atmosphère de la maison paternelle étouffante. Il est cer- 
tain que les idées sentaient le renfermé dans la chambre boisée du 
vieux Textor, parmi ses vénérables bouquins, tous arriérés; et les 
mœurs voulaient que cette science moisie fût encore trop bonne 
pour les filles. 

On leur donnait alors, dans les classes moyennes, une éduca- 
tion élémentaire. Elles apprenaient la lecture et l'écriture, un 
peu de grammaire, la musique et la danse. Le reste du temps 
appartenait aux travaux de ménage, qui étaient une bien plus 
grande affaire que maintenant. On trouve encore aujourd'hui, au 
fond de nos provinces, des maîtresses de maison qui possèdent par 
héritage toutes sortes de recettes pour faire difficilement les choses 
faciles. Les ménagères de Francfort étaient riches en recettes 
de ce genre, au siècle dernier, et voyaient de mauvais œil les per- 
sonnes enclines à simplifier les rites sacrés de la lessive ou du 
beurre salé. Elles en étaient choquées comme d'un manque de piété 
envers les aïeules. Elisabeth Textor n'eut pas à espérer l'approba- 
tion du public féminin, quand on la vit dérober du temps à l'office 
et à la lingerie pour l'employer à des lectures. Ses sœurs la bapti- 
TOME cxii. — 1892. 3 



34 REVUE DES DEUX MONDES. 

sèrent la Princesse. Elle tint bon. Pourtant elle ne fut jamais une 
femme instruite : le fond primitif était trop pauvre. Un demi-siècle 
plus tard, écrivant à son petit-fils pour lui vanter le bonheur d'ap- 
prendre des leçons, elle ajoutait dans son langage imagé : — « De 
mon temps, nous étions si ignorantes, que nous bayions à propos 
de tout comme une vache devant une nouvelle porte. » 

Vers onze ans, elle eut une passion digne d'une princesse de conte 
de fées pour Charles VII, l'empereur éphémère vaincu par Marie- 
Thérèse. Il était très beau et très bête. Du moins il parut éblouis- 
sant aux Francfortoises quand il vint dans leur ville se faire cou- 
ronner (17ii2). C'était encore le bon temps où il suffisait d'avoir 
coiffé une couronne, fût-elle en carton, pour être paré de grâces 
surnaturelles par les imaginations féminines. Elisabeth aperçut 
Charles VII le vendredi saint, tandis qu'il visitait les églises, vêtu 
d'un long manteau noir et suivi d'une foule de seigneurs et de 
pages. Elle le suivit, le vit s'agenouiller au dernier banc, parmi 
les mendians, et fut pénétrée d'admiration. Jamais elle n'oublia 
cette figure. Il avait des yeux! et des cilsl et une manière de 
(( voiler son regard » avec ses cils ! qui étaient tout à fait irrésis- 
tibles. Elle le revit une autre fois à une cérémonie pubUque. Il 
avait un manteau rouge, et elle cria : « Vive l'empereur ! » avec un 
tel entrain, qu'il la regarda et lui fit un petit signe de tête. Ce sont 
de ces choses qui font époque dans la vie d'une petite fille. Elisa- 
beth Textor sentit « qu'une grande porte s'était ouverte dans son 
cœur. » On prétend que, parvenue à l'extrême vieillesse, elle était 
encore remuée d'une émotion juvénile au souvenir du bel empe- 
reur. 

Tandis qu'elle rêvait, en mettant sa cornette, à son prince Char- 
mant, le bonhomme Textor songeait prosaïquement à l'embarras 
de marier quatre filles sans dot. La providence vint à son secours 
en inspirant des pensées ambitieuses à Caspar Goethe, fils de l'au- 
bergiste du Saule. Caspar était riche, et il avait le titre de con- 
seiller impérial. Le moment lui semblait venu de prendre pied 
dans la bourgeoisie en s'alliant à une vieille famille. Il demanda la 
main d'Elisabeth Textor, qui finissait à peine de grandir, et le 
père la lui donna sans difficulté. Le futur était déjà barbon et il 
avait mauvais caractère, mais c'était un homme droit et un bon 
parti. La future se soumit à son sort « sans beaucoup y réfléchir. » 
A quoi bon? Il n'en aurait été ni plus ni moins. La voix du chef de 
famille était alors la voix du destin, et il était contraire aux prin- 
cipes d'ÉUsabeth Textor de se tourmenter inutilement. — « Quand 
on est forcé d'avaler le diable, disait-elle, il ne faut pas trop le 
regarder. » Elle avala son époux les yeux fermés, et ils se ma- 
rièrent le 20 août 1748. 



BOURGEOIS d'autrefois. 35 



II. 



Ils allèrent habiter rue de la Fosse-aux-Cerfs, chez la grand'mère 
vêtue de blanc et semblable à une ombre. La maison était antique 
et biscornue. Les étages faisaient saillie sur le rez-de-chaussée, 
mettant une grande ombre sur la rue. A l'intérieur rien n'était de 
niveau et tout allait de guingois. Ce n'était que coins et recoins, 
passages obscurs, pièces borgnes, marches à descendre ou à mon- 
ter. Une maison faite exprès pour jouer à cache-cache. La nou- 
velle épousée en aurait été bien capable ; ce n'était encore qu'une 
enfant; mais M. le conseiller impérial nourrissait des pensers plus 
graves. Le premier passe-temps qu'il offrit à sa jeune femme fut 
de faire des pages d'écriture. L'italien suivit, puis ce fut le tour 
de la musique. L'élève avait de la bonne volonté, et Caspar Goethe 
se livra en paix à sa vocation de maître d'école. Son honnête cer- 
velle était bourrée de plans et de systèmes qu'il comptait appliquer 
à ses fils, quand il en aurait; en attendant, il se faisait la main sur 
sa femme. Et ainsi se passa leur lune de miel. 

Un an après leur mariage, le 28 août 17A9, un fils leur naquit, 
à demi mort. On eut beaucoup de peine à le ranimer. Enfin, il 
ouvrit les yeux. On lui mit une robe bariolée, un bonnet orné de 
fleurs en argent, et on le porta à l'église, où il reçut au baptême 
les noms de Jean Wolfgang. Quinze mois plus tard vint une fille, 
l'étrange Gornélie de Poésie et Vérité, D'autres enfans moururent 
6n bas âge. 

Voilà M""® Goethe occupée à bercer un marmot de génie. Quelque 
aimable qu'elle fût, c'est par son rôle de mère qu'elle nous inté- 
resse avant tout. Sans son Wolfgang,- elle aurait passé ignorée sur 
cette terre, comme tant d'autres charmantes créatures qui ont 
accompli leur devoir obscurément et sans gloire. La Providence lui 
ayant confié un de ses nourrissons de choix, on est naturellement 
curieux de voir comment elle s'en est tirée et si elle avait tout 
d'abord compris l'importance de sa tâche. Je connais peu d'his- 
toires plus exquises. C'est une jolie chose qu'une femme qui de- 
vient illustre, simplement parce qu'elle a été une bonne et brave 
femme. 

Elle devina sur-le-champ que son fils serait un homme extraor- 
dinaire. En bonne conscience, il n'y a pas à lui en savoir gré; 
d'innombrables mères ont la même intuition, sans que les déboires 
des autres puissent les désillusionner. W^ Goethe étant tombée 
juste, on a recueilli pieusement le souvenir des riens qui l'avaient 
confirmée de jour en jour dans sa conviction, et cela est touchant 



56 REVUE DES DEUX MONDES. 

à force de puérilité. Tout lui était révélation : les pleurs « doulou- 
reux » de son nourrisson, sa manière de regarder la lune, son 
aversion pour les enfans laids, et jusqu'à ses fréquentes colères. 
Sitôt qu'il marcha, ce fut (( avec beaucoup de majesté. » Sitôt qu'il 
put jouer, ses camarades « furent toujours ses laquais. » A sept 
ans, il répondit un jour avec fierté : « Ce qui suffit aux autres ne 
me suffit pas, à moi. » La mère gardait toutes ces choses dans son 
cœur. Elle n'en oublia jamais la moindre bagatelle. JQuelque temps 
avant sa mort, elle disait à Bettina, la confidente des derniers 
jours : — (( Ces pensées sont de Tor pour moi (1). » 

A l'époque où elle prononçait ces mots, il se mêlait à sa ten- 
dresse un légitime orgueil. Ce fils chéri, favori des dieux, aussi 
beau qu'intelligent, et qu'elle avait senti dès le berceau tout pal- 
pitant de forces impatientes, — elle savait qu'il lui avait dû dans 
son enfance plus et mieux que des soins de nourrice. Elle avait 
contribué au glorieux épanouissement de son esprit, gêné dans 
son expansion par les manies du père. La routine bourgeoise s'était 
faite oppressive et triste à leur foyer. M""® Goethe la contrecarra 
perpétuellement, tantôt sans y penser, parce qu'il lui était impos- 
sible de ne pas avoir ses idées à elle et de ne pas les crier sur les 
toits ; tantôt parce qu'elle se souvenait de ses propres aspirations 
vers des horizons plus larges, au temps où ses sœurs l'appelaient 
la Princesse parce qu'elle aimait à lire. Le père s'appliquait à faire 
entrer l'esprit de ses enfans dans un moule décent et correct où il 
n'y eût place pour aucune hardiesse. La mère les excitait sans 
cesse à faire éclater les moules. Wolfgang et Gornélie furent à 
peine hors du maillot, que le contraste des deux influences devint 
sensible. 

Il se dessina d'abord à propos de la question qui domine toutes 
les autres en éducation, et sur laquelle on variera éternellement. 
L'heureuse floraison d'une jeune intelligence dépend des soins 
donnés à l'imagination, au détriment de la pure raison, et nous 
savons que jamais l'accord ne s'est fait sur la mesure à garder. 
Caspar Goethe avait la tête trop Iroide pour admettra le plus léger 
partage, et pour reconnaître d'autres droits que ceux de la rai- 
son. Il s'attacha donc de très bonne heure à combattre chez ses 
enfans le sentiment du mystérieux et de l'invisible. Par bonheur 
pour eux, il avait épousé une femme qui méprisait profondément 
({ les gens pour lesquels le soleil levant n'est plus un miracle, » et 

(1) Goethes Briefwechsel mit einem Kinde. Nous citons en général la traduction de 
Séb. Albin. La passion romanesque de Bettina Brentano pour Goethe vieillissant est 
bien connue. Leur correspondance ne doit être lue qu'avec la plus grande défiance ; 
Bettina y a tant ajouté du sien avant de la livrer à l'imprimeur, qu'on l'a appelée 
avec raison un roman historique. 



BOURGEOIS d'autrefois. 37 

qui devait descendre de quelque vieux rapsode, à en juger par 
son talent singulier de conteuse. M""^ Goethe défaisait innocemment 
ce que son mari avait fait. Jl travaillait à bannir de sa maison le 
frivole et le chimérique. Elle s'installait sur la fameuse chaise verte 
surnommée dans la famille « la chaise aux contes, » et elle impro- 
visait aux enfans des histoires qui se passaient dans les étoiles. 
Pendant des soirées entières, un flot d'absurdités poétiques cou- 
lait de ses lèvres souriantes, et allait remplir de visions merveil- 
leuses la cervelle de ses petits auditeurs, haletans de curiosité et 
d'émotion. Wolfgang s'envolait dans le pays du bleu, où les belles 
princesses dont il venait d'entendre les aventures s'avançaient 
avec bonté au-devant de lui, et lui disaient la suite de leurs épreuves. 
Le lendemain matin, la prose reparaissait avec M. le conseiller im- 
périal, mais le mal était fait; l'enfant avait eu une échappée sur 
l'irréel, et cela ne s'oublie pas. 

W^^ Goethe crut toute sa vie qu'elle avait été pour quelque chose 
dans le talent de narrateur de son fils, et celui-ci n'en doutait pas. 
Il a dit dans les Xénies : — « Je tiens de mon père la stature, la 
conduite grave, de ma mère l'enjouement et le goût de conter. » 

Le père ne sut pas non plus sauver ses élèves d'une autre 
influence aussi pernicieuse que celle de la « chaise aux contes. » 
A la Noël de 1753 , la grand-mère en blanc avait donné un 
guignol à ses petits-enfans. M. Goethe blâma ce présent. On 
voit dans Wilhelm Meister, qui est ici très exact, qu'il allait ré- 
pétant : — « A quoi cela est-il bon ? Comment peut-on perdre ainsi 
son temps? » Au fond, il flairait un danger. Sa femme intercéda 
en faveur des marionnettes. Elle plaida la cause de David et de 
Goliath, qui attendaient dans la caisse, au bout de leurs fils, la per- 
mission d'en venir aux mains, et elle l'emporta. Le petit théâtre se 
dressa dans une chambre, et « créa dans la vieille maison un 
monde nouveau. » On le fit disparaître après deux représentations, 
mais Wolfgang en avait reçu une impression profonde, et celle-ci 
se tourna en exaltation certain dimanche, resté cher à la scène alle- 
mande, où il découvrit les marionnettes dans la chambre aux pro- 
visions, parmi l'amoncellement de sacs, caisses, boîtes, paquets, 
pots, bocaux et bouteilles, sans lequel il n'y avait pas jadis de 
bonne maison. Il venait de voler des pruneaux, des pommes sèches 
et une orange confite, et il se retirait doucement. Un « secret pres- 
sentiment » lui fit soulever un dernier couvercle, et il vit ses héros 
couchés en tas. Il les prit pour les contempler : David et GoUath 
sentaient bon l'épicerie, ce qui les lui rendit encore plus chers. 
Quelques semaines plus tard, il était devenu, avec la complicité de 
sa mère, l'imprésario du guignol, et il s'initiait avec ardeur à l'art 
de donner la vie aux personnages créés par son imagination. Son 



38 REVUE DES DEUX MONDES. 

père continuait à gronder, mais en pure perte; le mal était fait, 
comme pour les contes. 

M. Goethe prenait sa revanche à l'heure des leçons. Il régnait seul 
dans la classe, et son joug était pesant. Il avait résolu de longue date 
de faire lui-même, avec l'aide de quelques maîtres particuliers, 
l'éducation de ses deux enfans, selon un programme longuement 
médité, tendrement caressé et où il n'avait omis qu'un détail : il 
n'avait inscrit nulle part que son fils serait un homme de génie. 
Le génie de Goethe fut l'accident qui gâta tout. Il amena entre son 
père et lui des froissemens qui auraient tourné à l'aigre sans l'in- 
tervention de la mère. Le pauvre conseiller avait senti dès les 
Fudimens que son élève lui échappait et le jugeait. Il en fut d'au- 
tant plus dépité, que Wolfgang avait une facilité extraordinaire ; per- 
sonne ne pouvait dire le contraire. L'enfant apprenait en se jouant 
des leçons qui auraient coûté des semaines d'efforts à son père. 
Combien n'était-il pas déplorable de voir employer de si belles 
facultés à satisfaire des goûts frivoles! Caspar Goethe ne fut jamais 
bien convaincu, même après Gœtz von Berlichingen et Werther^ 
que son fils n'avait pas manqué sa vraie vocation en refusant de 
se consacrer au droit, à l'imitation de ses ancêtres les Textor. 
a II m'assura souvent, disent les Mémoires ^ et à diverses époques, 
tantôt sérieusement, tantôt par forme de badinage, qu'il aurait - 
usé tout autrement de mes dispositions, et qu'il ne les aurait pas 
prodiguées aussi négligemment (1). » 

Le zèle intempérant du professeur n'aidait pas à lui concilier 
ses élèves. Dans la meilleure intention du monde, il les instruisait 
à tout propos, sans leur laisser de répit. Sa maison aurait fait la 
joie de Philaminte. On y avait des manières de se dire bonjour 
dignes de Trissotin ; on a retrouvé dans les papiers de Goethe les 
brouillons des complimens en latin ou en grec qu'il débitait le 
matin à son père. Le frère et la sœur avaient-ils l'occasion de 
s'écrire, leurs lettres étaient des thèmes français ou anglais, qu'on 
se corrigeait mutuellement et qui donnaient lieu à d'agréables 
échanges de réflexions grammaticales. Une fête devenait le pré- 
texte d'une conférence d'histoire. La récréation du soir se passait 
à lire des relations de voyages, en face de plans et de cartes sur 
lesquels M. Goethe montrait du doigt les endroits nommés, en 
énumérant leurs produits et leurs curiosités. 11 aurait rendu des 
points à M"® de Genlis pour l'art de tirer une leçon de tout, à 
cette difTérence près que M""* de Genlis était amusante, tandis 
qu'il était suprêmement ennuyeux. 
Une seule fois, et bien malgré lui, il dut interrompre son œuvre 

(1) Traduction de Jacques Porchat. 



BOURGEOIS d'autrefois. 39 

d'éducation. Après la mort de sa mère, survenue en 175/i, il avait 
entrepris dé reconstruire leur vieille maison, mais pour ainsi dire 
en cachette, à cause des lois de Francfort sur Talignement. Il com- 
mença donc par faire abattre le rez-de-chaussée, tout en continuant 
d'habiter les étages supérieurs, perchés sur des étais. On rebâtit le 
rez-de-chaussée, et ce fut le tour du premier. Ainsi de suite jus- 
qu'au toit, et avec un si bel ordre, une discipline si parfaite, que 
les enfans n'avaient eu grâce ni d'une classe, ni d'un devoir. Tout 
d'abord, ils ne gagnèrent pas davantage à ne plus avoir de toit. 
Il avait beau pleuvoir dans leur lit, l'heure de l'étude n'en variait 
pas d'une minute. Leur père finit pourtant par les envoyer chez 
des amis. A leur retour, il ne restait plus trace de la pittoresque 
bicoque aux obscurs labyrinthes, où des peurs poétiques les guet- 
taient à chaque tournant. Ils y étaient plus d'une fois sortis de 
leurs lits, la nuit, pour fuir des monstres imaginaires. M. Goethe 
avait essayé de les guérir de leurs frayeurs en se déguisant et en 
sautant sur eux au passage, mais le moyen n'avait pas du tout 
réussi. Leur mère les avait alors rassurés peu à peu, en les cajo- 
lant, et ils ne virent pas disparaître sans trouble le vieux nid qui 
avait abrité leurs premiers rêves. La nouvelle demeure était claire 
et régulière. En repassant le seuil, ils furent ressaisis par l'engre- 
nage intellectuel d'un père trop pédagogue. Wolfgang s'en mo- 
quait, dans le fond, quoiqu'il ait reproché quelque part A M. Goethe 
d'avoir contrarié son « développement intérieur. » Au bout d'une 
dizaine d'années de ce régime, Cornélie, moins résistante, était 
tombée dans un noir pessimisme confinant à la bizarrerie. 

La sœur de Goethe est restée une créature énigmatique. Son 
frère lui-même est embarrassé pour l'expliquer, malgré leur tendre 
intimité. Le mot « mystérieux » revient continuellement dans les 
pages éloquentes et émues qu'il lui a consacrées. Cornélie était 
une grande fille renfermée, farouche, laide et inconsolable de sa 
laideur, qui n'aima jamais qu'un être au monde, son frère, mais 
qui l'aima passionnément. Sa mère lui était comme étrangère. 
Le désespoir où la jetaient les leçons de son père avait fini par lui 
inspirer pour lui une espèce de haine. Ses amies subissaient 
l'empire de sa grande intelligence et d'un je ne sais quoi de grave 
et de singulier qui frappait et attirait; toutes l'aimaient et l'esti- 
maient; aucune n'aurait pu dire ce qui se passait en elle. Le seul 
Goethe connut la profondeur de ces yeux sombres lorsqu'ils ex- 
primaient la tendresse. Au seul Goethe ce visage dur et impas- 
sible se laissa voir bouleversé par des sentimens tumultueux, 
à la pensée que jamais les jeunes gens ne s'occuperaient d'elle 
et qu'elle ne serait jamais aimée. Il fut pourtant impuissant à 



40 REVUE DES DEUX MONDES. 

arracher son secret à cette âme troublée et repliée. Il l'appelle « per- 
sonnalité remarquable... esprit bienheureux... mystérieuse et chère 
créature...; )) il avoue qu'elle fut toujours pour lui un être indé- 
finissable. 

J'ai à peine besoin d'ajouter que M. Goethe ne comprenait rien 
à sa fille. Il était dans la destinée de cet honnête homme, plein 
d'excellentes quaUtés et anxieux de bien faire, de se heurter 
à des natures qui lui étaient inintelligibles, et de leur infliger 
inconsciemment de grandes souffrances, en les maniant avec ma- 
ladresse. On l'aurait fort surpris, et affligé, en lui disant qu'il 
était le tourmenteur de sa fille. C'était pourtant la vérité, et Gor- 
nélie ne pouvait lui pardonner sa jeunesse sans joie. 

Le sort de Wolfgang était bien moins triste. Il savait où trouver 
son refuge, et on l'apercevait sans cesse trottant sur les talons de 
sa jolie maman, se réchauffant le cœur à ses caresses et buvant à 
longs traits la poésie du foyer dans la familiarité des travaux do- 
mestiques. Il la suivait dans la chambre aux provisions, dont les 
« trésors entassés les uns sur les autres étonnaient son imagina- 
tion par leur abondance, » et dans la cave, que M™® Goethe soignait 
elle-même et qui contenait encore, en 1794, six mille bouteilles 
de bon vin des années 1706, 1709 et 1726, sans parler du reste. 
On savait ce que c'était qu'une cave, dans ce temps-là, même chez 
les bourgeois lésineùx comme Gaspar Goethe, qui ne payait jamais 
à goûter à ses enfans dans les promenades (son fils ne l'avait pas 
oublié, et c'est lui qui nous l'apprend dans ses Mémoires), mais qui 
ne marchandait pas pour tout ce qui constituait une existence 
honorable dans l'opinion de Francfort. On savait aussi ce que 
c'était que la « grande lessive du printemps, » messagère des 
beaux jours comme les hirondelles, et qui encombrait toutes les 
tables et tous les sièges de toutes les maisons, dans toute la ville 
à la fois, de monceaux neigeux d'un Hnge parfumé par le grand 
air et le soleil. M""^ Goethe faisait sa « grande lessive » une fois 
l'an, comme toute ménagère respectable qui ne craint point de 
manquer. Cette opération coïncidait avec d'autres travaux im- 
portans, qu'elle menait de front à force d'industrie, « car une 
femme diligente ne fait jamais un pas inutile (1). » — « Les mois 
de mai et de juin, dit-elle dans une de ses lettres, sont les plus 
terribles de toute l'année. Il faut faire la provision de beurre de 
toute l'année, — rentrer le bois de toute l'année, — je fais 
cuire mes molcken (2), — on s'occupe de la grande lessive. 

(1) Hermann et Dorothée. 

(2) J'ai consulté sur les molcken deux érudits et deux cuisinières ; aucun n'a pu me 
dire ce que c'était. 



BOURGEOIS d'autrefois. /Il 

Madame la conseillère est tout en l'air, — plus de lectures ré- 
gulières, — de clavecin, — de fuseaux à dentelle, — et elle 
est bien contente quand tout est rentré dans l'ordre. » Il y 
avait encore un coup de feu à l'automne, pour vendanger la 
belle vigne que M. Goethe possédait aux portes de la ville et 
récolter les fruits du grand verger qu'il avait loué dans le voisi- 
nage. W^^ la conseillère présidait à tout, et le spectacle de son 
activité sereine remplissait l'esprit de son fils de sensations qui 
n'ont pas été perdues, et qui n'étaient pas méprisables, n'en 
déplaise à ceux qui ne soupçonnent pas ce qu'il peut y avoir de 
poésie dans les soins les plus humbles et les actions les plus com- 
munes. Goethe a utilisé ces sensations-là dans un de ses plus purs 
chefs-d'œuvre : il en a fait Hermann et Dorothée. 

Tout en aidant sa mère à mettre le couvert, le petit Wolfgang 
causait littérature. Il ne s'en serait pas avisé avec son père : 
M. Goethe et lui ne s'entendaient pas en Uttérature. Certes, 
M. Goethe était loin de proscrire les belles-lettres. Bien qu'il fît peu 
de cas, en général, des ouvrages qui n'apprennent rien, il savait 
qu'il est séant à un homme dans une certaine situation d'aimer 
les vers, et il leur faisait une place dans sa bibliothèque, mais il 
en était resté à Gottsched et aux vers classiques imité«s de Boileau. 
Il devait trouver admirable le mot de Gottsched définissant la 
poésie « une aflaire de bon sens; » c'était tout à fait dans ses 
idées, et il voyait de très mauvais œil les signes qui annonçaient 
de toutes parts une renaissance du génie national. Le Messie de 
Klopstock lui causa une indignation douloureuse. Il déclarait que 
ça n'était pas des vers, puisqu'il n'y avait pas de rimes, et il 
faillit se brouiller avec un ami d'enfance qui défendait le Messie 
en alléguant qu'il est sans importance que des vers ne soient pas 
des vers, pourvu qu'il y ait de belles pensées. M. Goethe s'était 
fâché tout de bon, et il avait défendu de laisser entrer le livre de 
Klopstock dans sa maison. 

Vaine précaution. Son marmot de fils avait en poésie des instincts 
révolutionnaires, et il était encouragé par sa mère, une autre in- 
disciplinée qui osait dire avec orgueil: — « Grâce à Dieu, mon âme 
n'a jamais mis de corset, aussi je sens tout ce qui est vrai, bon 
et bien, plus vivement que peut-être mille autres femmes. — Et 
c'est ce sentiment robuste, non frelaté, de la nature, qui préserve 
mon âme (dont soit à Dieu louange éternelle) de la rouille et de la 
pourriture. » M"® Goethe ne se vantait pas en parlant ainsi. Son 
âme était parfaitement saine, son esprit parfaitement libre, et elle 
aimait sans corset « tout ce qui était vrai, bon et bien, » rimé ou 
non, sans se soucier une seconde des règles et de Gottsched. Son 



A2 REVUE DES DEUX MONDES. 

époux exorcisait l'esprit nouveau? Elle lui ouvrait les portes et les 
fenêtres, empruntait Klopstock, que ses enfans apprirent par cœur, 
et envoyait son fils, âgé de dix ans, entendre du Marivaux et du 
Diderot au théâtre français de Francfort. Elle s'intéressait passion- 
nément aux vieilles légendes, aux héros de la bibliothèque bleue {!): 
Fortunatus, la belle Mélusine, les quatre fils Aymon, et elle fut 
bouleversée par Hamlet à une époque où les Francfortois,qui igno- 
raient encore Shakspeare, traitaient la pièce « d'insanité » et même, 
ce qui est plus original, de « farce. » — « Hamlet une farce! !I 
Ohlll » écrivait W^^ Goethe. En un mot, c'était une romantique 
avant la lettre, un répertoire vivant d'hérésies, l'influence la plus 
déplorable pour un enfant voué à ne jurer que par Gottsched. 
Précisément pour ces raisons, Wolfgang lui avait donné sa con- 
fiance littéraire. Ce pauvre M. Goethe n'avait pas de chance. 

Il se tourmentait, et non sans cause. Gomment ne se serait-il 
pas tourmenté ? Il avait arrêté de longue main un « plan de vie » 
pour son fils. Telle année, à la Saint- Michel, il partirait pour l'Uni- 
versité. Il serait docteur en droit à telle date, épouserait une jeune 
fille qui était déjà choisie, et deviendrait avocat ou homme de loi 
dans sa ville natale, où il habiterait le second étage de la maison 
paternelle. Pendant qu'il feuilletterait ses dossiers, M. Goethe don- 
nerait des leçons à sa bru, puis à ses petits enfans, et il n'y aurait 
rien de changé rue de la Fosse-aux- Cerfs qu'une génération de 
plus. N'était-ce pas la sagesse, le bonheur, et tout autre père de 
famille doué de prudence n'en aurait-il pas décidé de même ? Ce- 
pendant, à mesure que les années passaient, M. Goethe ne pré- 
voyait que trop que cela n'irait pas tout seul et qu'il aurait des 
révoltes à réprimer. L'enfant curieux et inventif était devenu un 
adolescent précoce et ardent, difficile à gouverner et avec qui les 
chocs étaient fréquens. Nous savons par Poésie et Vérité ce qui se 
passait en lui durant cette crise toujours périlleuse. 11 était im- 
possible d'attendre avec plus d'impatience l'heure de s'envoler du 
nid; mais ce n'était pas pour y revenir plus tôt avec un diplôme. 
C'était pour vivre enfin^ pour sortir de ce Francfort où il étouffait, 
de ce cercle bourgeois où chacun, en somme, pensait comme 
M. Goethe qu'il faut avant tout savoir se tenu- à sa place. Une an- 
goisse l'étreignait à la pensée de recommencer pour son compte 
l'existence terre à terre de son père. « Je sentais, dit-il, tout cela 
sur mon cœur comme un horrible fardeau dont je ne savais me 
délivrer qu'en essayant de me figurer un tout autre plan de vie 

(1) La collection s'appelait en allemand Volksschriften ou VolksbUcher, Elle s'im- 
primait à Francfort, sur du papier à chandelles, comme notre bibliothèque bleue. 



BOURGEOIS d'autrefois. à% 

que celui qui m'était prescrit. Dans ma pensée, je rejetais bien loin 
les études de droit, et je me vouais uniquement aux langues, aux 
antiquités, à l'histoire et à tout ce qui en découle. » Il se figurait 
avoir pour but d'obtenir un jour une chaire de professeur. Ce qui 
couvait réellement au fond de son âme, c'était la volonté d'es- 
sayer ses forces et de voir ce que la société, telle qu'elle était 
alors constituée, avec ses divisions de classes et ses préjugés aris- 
tocratiques, avait à ofïrir à un jeune bourgeois ambitieux et qui 
avait le sentiment de n'être pas le premier venu. Il va de soi que 
son père n'était pas dans ses confidences. Toutefois l'instinct aver- 
tissait M. le conseiller impérial que son précieux plan de vie était 
en danger. 

M""® Goethe s'en doutait aussi, mais elle n'en avait cure. Elle 
était toute à la joie délicieuse de constater que sa tendresse ne 
l'avait pas abusée. Elle était sûre à présent qu'elle assistait à l'éclo- 
sion d'un grand esprit et que son fils serait un homme extraordi- 
naire, encore plus extraordinaire qu'elle ne l'avait prévu quand il 
avait trois mois et que la vue de la lune le mettait hors de lui. Il 
n'y avait pas à s'y tromper, et il fallait être M. Goethe pour se flatter 
encore d'assujettir à un programme ce jeune génie qui s'essayait 
déjà à déployer ses ailes. A dix ans, il avait composé une pièce de 
théâtre « mythologico-allégorique. » Il avait fait ensuite des Odes 
spirituelles, un grand poème épique intitulé Joseph et ses frères, 
et d'innombrables petites pièces sur toutes sortes de sujets. Dans 
tout cela, il n'y avait pas encore de chef-d'œuvre, mais patience : 
M""' Goethe était sûre que le chef-d'œuvre viendrait, et elle veil- 
lait, en attendant, ^à ce que son petit poète ne fût pas désorienté 
et attristé par des querelles domestiques. Aussi longtemps que 
son époux vécut, elle fut dans leur intérieur la balle de coton qui 
amortit les coups. Quant à blâmer les ambitions désordonnées 
de Wolfgang, il ne fallait pas y compter ; elle n'imaginait pas qu'il 
y eût sur la terre une situation trop haute pour Wolfgang. Elle 
garda toujours un souvenir radieux de ces années d'attente et d'es- 
pérance. « — Mon cher Auguste, disait-elle en 1798 à son petit- 
fils, en lui recommandant d'être sage, je sais par expérience ce 
que c'est que d'être heureux par son enfant. » 

Je crois, sans oser l'affirmer, qu'on l'appelait dès lors M^^ Aia, 
surnom sous lequel petits et grands la connurent pendant la se- 
conde moitié de sa vie. M"^^ Aia signifie M^^ la gouvernante. On 
raconte qu'elle avait été baptisée ainsi d'après l'une des héroïnes 
de la bibliothèque bleue. Quoi qu'il en soit, le nom lui demeura : 
« On ne l'appelait pas autrement, » dit son fils, et elle fut en efïet 
M°^® Aia, pour les cours souveraines comme pour les petites coteries 



llll REVUE DES DEUX MONDES. 

de Francfort, dès que rAllemagne commença à s'occuper de la famille 
Goethe. Elle le sera aussi pour nous dans la suite de ces pages. 
A force de retrouver son surnom partout, même dans ses propres 
lettres, on finit par ne plus pouvoir l'appeler autrement. 



III. 



Le « plan de vie » de M. Goethe fixait le départ pour l'univer- 
sité à la Saint-Michel 1765. Son fils le savait, et comptait en fré- 
missant les jours qui le séparaient de la délivrance. La page de 
Poésie et Vérité où il raconte cet heureux exode est vibrante d'émo- 
tion : « La secrète joie d'un captif qui achève de briser ses fers et 
de limer les barreaux de sa prison ne peut être plus grande que 
n'était la mienne, à voir les jours s'écouler et octobre s'approcher. 
Elle arriva enfin, cette Saint-Michel impatiemment attendue, et je 
partis bien joyeux... Je laissai derrière moi la bonne ville qui lut 
ma mère et ma nourrice avec la même indifférence que si je n'avais 
voulu y rentrer de ma vie. » 

Il était envolé pour longtemps, et des années pénibles commen- 
cèrent pour M°^® Goethe, qui assistait, sans pouvoir l'empêcher, 
à l'accomplissement du destin de la triste Gornélie. Cette infor- 
tunée, abandonnée à la fureur pédagogique de son père, qui n'avait 
plus d'autre élève, et privée d'un frère ardemment aimé, refusa 
d'être consolée et fut prise d'une sombre horreur pour la vie. Elle 
dédaignait d'être protégée par sa mère, dont la piété, l'optimisme 
robuste et la gaité un peu insouciante semblaient inintelligibles à 
sa raison hautaine. Personne avec qui s'épancher, puisque sa cor- 
respondance avec Wolfgang n'était, de par la volonté paternelle, 
qu'une collection de thèmes en diverses langues, que l'on corri- 
geait en classe. Et toujours le rongement de se sentir incapable 
de plaire, de penser qu'elle ne serait jamais aimée : — «Mon miroir 
ne me trompe pas, écrivait-elle, quand il me dit que je suis fran- 
chement laide. Je donnerais tout pour être belle. Ce serait folie 
d'exiger une grande beauté, mais un peu de finesse dans les traits, 
un teint pur, de la grâce... Mais cela n'est pas et ne sera jamais. » 
Elle se voyait condamnée à se marier sans amour et se révoltait 
d'avance contre l'homme à qui elle devrait cette amère expérience. 
« Cette pensée me fait frissonner, disait-elle, et je n'ai pourtant 
pas le choix, car où est l'homme qui penserait à moi ? » 

Sa blessure orgueilleuse, mais bien douloureuse, avait achevé 
de s'envenimer l'année qui précéda le départ de son frère, en as- 



BOURGEOIS d'autrefois. 45 

sistant à l'éveil des passions chez le précoce Wolfgang. Quand 
celui-ci pleura la perte de la grisette qu'il a immortalisée dans 
Faust, Gornélie ressentit une obscure jalousie contre Gretchen, 
et parce que son amitié ombrageuse s'alarmait d'une rivale, et 
parce qu'il lui était refusé d'exciter de pareils transports. Elle eut 
des crises de désespoir. Puis son frère s'en alla, et ce fut comme 
la mort dans ce jeune cœur. Chaque fois que Goethe revenait à la 
maison, dans les intervalles de ses études, il trouvait Gornélie 
plus amère : « On aurait pu dire d'elle, rapporte-t-il, qu'elle était 
sans foi, sans amour et sans espérance. » M""^ Goethe contait tris- 
tement à son fils combien les relations étaient mauvaises entre son 
mari et sa fille, et Wolfgang essayait de s'entremettre, mais il au- 
rait fallu d'abord s'entendre lui-même avec M. Goethe, et il en 
était plus éloigné que jamais. . 

Un abîme se creusait entre eux. M. Goethe représentait avec rai- 
deur les vieilles idées, consacrées par l'opinion et gourmées. Son 
fils était un des plus ardens parmi les jeunes qui voulaient tout 
renouveler, tout rajeunir en Allemagne; qui opposaient Shakspeare 
etOssian aux classiques français, la mythologie du nord à l'olympe 
grec et latin, la nature à la convention ; qui se rejetaient d'autre 
part dans l'imitation française par leur enthousiasme pour Rousseau, 
pour l'état de nature, pour la sensibilité larmoyante; et qui, par- 
dessus tout, sans s'inquiéter de se contredire encore, demandaiei^ 
à grands cris que l'Allemagne fût allemande : en parlant, en pen- 
sant, dans ses manières et ses usages. Le passage d'une généra- 
tion à l'autre a rarement été marqué par un changement aussi 
complet dans les esprits, et comme il est dans la nature de la jeu- 
nesse de mépriser profondément les idées dont elle vient de se dé- 
tacher, Wolfgang Goethe et ses amis ne se faisaient point faute de 
critiquer les opinions et les goûts surannés de leurs pères. On juge 
de l'effet que produisaient ces façons-là sur M. Goethe qui, entre 
autres opinions démodées, avait une très haute idée du respect 
6t de la soumission que les enfans doivent aux parens. Les scènes 
succédaient aux scènes sitôt que Wolfgang repassait le seuil de la 
maison. Elles éclataient indififéremment pour des raisons sérieuses 
ou des bagatelles, parce qu'il n'avançait pas dans ses études de 
droit ou parce qu'il avait « dédaigné certain tapis chinois. » Le 
prétexte ne signifiait rien. La vraie cause du conflit, ce qui le ren- 
dait incurable, c'est que l'esprit nouveau venait s'asseoir, dans la 
personne d'un jeune impétueux, à un foyer dont le chef était iné- 
branlablement attaché au passé. Nous avons tous vu autour de nous 
des conflits analogues entre les jeunes gens, représentans de l'éter- 
nel devenir, et les vieillards soucieux d'arrêter le monde au point 



46 REVUE DES DEUX MONDES. 

OÙ eux-mêmes ont cessé de pouvoir avancer; mais on a peu de 
documens qui permettent d'observer ces luttes domestiques au 
XVIII® siècle, dans la classe moyenne, surtout avec les facilités et 
les détails que nous offre la famille Goethe. 

Dans les relations où il était avec son père, le frère ne pouvait 
rien pour sa sœur, sinon recevoir ses confidences. Il avait d'ail- 
leurs d'autres préoccupations. Gretchen avait été plusieurs fois 
remplacée. Gornélie se sentait négligée. Si j'ai réussi à faire com- 
prendre si peu que ce soit cette âme fermée et tragique, on la plain- 
dra. En 1772, « la solitude lui parut insupportable » pendant que 
Goethe, à Wetzlar, faisait la cour à sa Charlotte et vivait les scènes 
riantes du début de Werther, Dans son désespoir, GornéUe eut l'im- 
prudence d'accepter la revanche que lui offrit inopinément la des- 
tinée. Un galant homme appelé George Schlosser, très laid, mais 
instruit et distingué, s'éprit d'elle, et la demanda en mariage a à 
des conditions si raisonnables, » que l'économe M. Goethe la lui 
donna des deux mains. Gornélie n'aimait pas Schlosser. L'objection 
ne comptait pas pour elle, qui n'avait de tendresse à donner à 
personne, sauf à l'absent qui la délaissait. Elle accepta Schlosser, 
et fut punie d'avoir voulu tromper un cœur où la tendresse frater- 
nelle la plus pure, mais la plus exclusive, n'avait laissé aucune 
place pour d'autres affections. 

Elle se maria le 1" novembre 1773 et suivit son époux vers la 
petite ville où l'appelaient ses fonctions. Un rayon de soleil éclaira 
pendant quelques semaines sa mélancolique existence, Gornélie 
s'abandonnait à la douceur d'être aimée et s'épanouissait. Le 13 dé- 
cembre, elle écrivait à une amie : « Je sens par ce que j'éprouve 
que vous êtes heureuse. Toutes mes espérances, tous mes désirs, 
sont non-seulement remplis, mais surpassés — de beaucoup. Dieu 
donne un époux semblable à celles qu'il aime. » Ces derniers 
mots sont une citation d'une pièce de son frère. Elle continue : 
« Mon frère n'a pas pu nous accompagner. Je l'aurais souhaité 
pour lui et pour moi. Nous étions, à tous égards, étroitement unis, 
— et c'est son éloignement qui m'est le plus sensible. » Il est 
rare, et de mauvais augure, de regretter la présence d'un frère 
pendant un voyage de noce. Une seconde lettre, du 29 janvier 
suivant, est déjà d'un ton d'abattement, et les nouvelles du jeune 
ménage ne tardent pas à devenir lamentables. Il ne s'était rien 
passé de ce que le monde appelle des événemens. GornéUe avait 
seulement reconnu qu'elle avait commis une erreur en se mariant, 
et qu'il est inutile, quand on est né brouillé avec le bonheur, 
d'essayer de se raccommoder avec lui. La naissance d'un enfant ne 
la réconcilia pas avec l'existence. Elle souffrit beaucoup, fit beau- 



BOURGEOIS d'autrefois. kl 

coup souffrir son mari, et sa mort, survenue en 1777, fut une 
double délivrance. 

Goethe sentit vivement sa perte. « — Nous étions... insépa- 
rables, dit-il; avec la plus intime confiance, nous mettions en 
commun nos pensées, nos sentimens, nos fantaisies, toutes nos 
impressions accidentelles. » Il lui lisait ou lui envoyait tout ce qu'il 
écrivait, « ne fût-ce qu'un point d'exclamation. » La nouvelle de sa 
mort le trouva à Weimar. Il écrivit le soir dans son journal : 
a — Lettre de la mort de ma sœur. Journée sombre, déchirement. » 
l]ne même note revient les deux jours suivans : — « Souffert et 
rêvé. » Il projeta ensuite de glorifier Cornélie dans un roman. 
Le « tumulte du monde » le détourna de son entreprise, et la paix 
de l'oubli descendit sur sa chère morte mystérieuse. 

Nous n'avons pas voulu interrompre l'histoire de Cornélie. Il 
nous faut à présent revenir en arrière, au temps où son frère sou- 
tenait contre leur père une sorte de guerre d'indépendance. 

Nous sommes dans l'hiver de 1769-1770. Un soir. M""® Goethe 
voit entrer son fils, les yeux brillans et l'air très excité. « — Il me 
dit : Mère, j'ai trouvé dans la bibliothèque un livre superbe, dont 
je veux faire une pièce. Quels yeux vont ouvrir les Philistins au 
Chevalier à la main de fer ! C'est splendide, — la main de fer. » 
L'idée de son premier drame, Gœtz von Berlichingen, avait germé 
dans son cerveau en feuilletant un des ouvrages de droit qui de- 
vaient être son salut dans la pensée de son père! Sa mère ne fut 
pas étonnée ; elle attendait depuis vingt ans avec une entière con- 
fiance l'incident quelconque qui lui donnerait ces yeux-là. 

Elle fut intrépide dans les années qui suivirent, et les amis 
des lettres lui doivent de la reconnaissance pour la vaillantise avec 
laquelle elle défendit les droits du génie contre un béotien obstiné. 
Il serait monotone pour le lecteur d'assister aux querelles haras- 
santes qui agitèrent la famille Goethe jusqu'au départ du poète 
pour Weimar, mais il faut qu'il se représente M^® Aia sur la brèche, 
imperturbable dans sa belle humeur, adroite, maligne, et mettant 
une telle grâce à sauver le coupable, que son maussade époux, 
qui savait pourtant bien qu'elle était passée à l'ennemi, lui conti- 
nuait sa confiance, — apparemment pour le plaisir, que beaucoup 
d'hommes comprendront, de se laisser entortiller par elle. 

Plus le vieux conseiller s'entêtait dans « son plan de vie, » plus 
elle s'ingéniait pour aider Wolfgang à y échapper. Celui-ci n'avait pas 
pu s'empêcher, à la longue, de finir son droit (il y avait mis douze 
ans), et son père lui avait aussitôt fait prendre le métier d'avocat. 
En apparence, les affaires ne manquaient pas. Il arrivait rue de la 
Fosse-aux-Cerfs des liasses de papiers que W^ Goethe assurait 



il8 REVUE DES DEUX MONDES. 

être des dossiers, et beaucoup de lettres qu'elle reconnaissait à 
leur physionomie pour venir de cliens. Ainsi se perpétuait, par 
contrebande, le commerce de prose et de vers que l'étudiant en 
droit avait lié, à l'Université, avec d'autres écervelés de son es- 
pèce. 

Arrivaient les écervelés en personne, sur une invitation inconsi- 
dérée de leur ancien camarade. On voyait débarquer tout à coup 
des jeunes gens vêtus de costumes esthétiques qui ameutaient sur 
leurs talons les gamins de Francfort. Ils s'installaient à manger et 
à coucher, et payaient leur écot en théories à faire dresser les 
cheveux sur la tête. Ou bien c'étaient de jeunes seigneurs étonnam- 
ment débraillés , qui fraternisaient avec le peuple en l'honneur 
de Rousseau et prêchaient l'état de nature en se baignant tout 
nus dans les pièces d'eau, à la face des promeneurs effarés. Ou 
encore, des individus bizarres, précieux pour un futur romancier, 
mais un peu inquiétans dans une maison à argenterie ; par 
exemple, un harpiste ambulant que Goethe avait ramassé en 
voyage, et que sa mère se hâta de faire disparaître en lui louant 
une chambre en ville. Les vagabonds exceptés, elle recevait tout 
ce qu'il plaisait à son fils d'amener, et il y fallait des prodiges de 
diplomatie, à cause des bienséances et, encore plus, de la dépense. 
M. Goethe trouvait fort mauvais que cette bohème vint boire son 
bon vin et le ruiner en frais de table. 

Le bonhomme était intraitable sur le chapitre de l'argent. L'éco- 
nomie était une vertu bourgeoise, et il n'entendait pas la laisser 
péricliter dans sa maison. Son fils eut réellement beaucoup à pâtir 
de l'avarice paternelle. En 1773, il avait pubUé à ses frais Gœtz 
von Berlichingen, son œuvre de début. L'effet fut immense. De 
toute la terre germanique, une joyeuse clameur salua le pre- 
mier né du romantisme, et le nom de Goethe devint célèbre du 
jour au lendemain. Il n'y en avait pas moins une note à payer, les 
hvres les plus populaires rapportant fort peu dans ces temps de 
contrefaçons. Le vieux conseiller refusa net de donner un sol, et 
mit ainsi le jeune triomphateur dans un cruel embarras. On lit 
dans une de ses lettres : « — Tandis qu'un si grand public s'oc- 
cupe de Berlichingen, je suis réduit à emprunter pour payer le 
papier. » 

M. Goethe avait peut-être eu d'autres raisons encore que l'ava- 
rice. La gloire soudaine de son fils, à laquelle il fut très sensible, 
Gottsched, son oracle littéraire, l'aurait trouvée mal acquise. Le 
Mercure allemand avait dit de la nouvelle pièce : — « Les trois 
unités y sont outrageusement violées ; ce n'est ni une tragédie, ni 
une comédie; et c'est néanmoins la plus belle, la plus captivante 



BOURGEOIS d'autrefois. !l9 

monstruosité. » Le relus de payer l'impression d'une « belle mons- 
truosité » était bien dû aux mânes des trois unités. 

Je me figure que Werther , l'année suivante, le réconcilia un peu 
avec la littérature de son fils. Que de fois il dut se dire, en lisant 
les malheurs et les souffrances du jeune Werther : — « Gomme 
c'est. bien faiti » Je ne parle pas des peines d'amour, qui ont pris 
toute la place dans l'imagination du pubHc ; je parle des souf- 
frances d'un être ardent et supérieur comme l'était Goethe lui-même, 
ambitieux comme lui, et bourgeois, toujours comme lui, qui veut 
sortir de sa sphère, se mêler aux grands sous prétexte qu'il a plus 
de mérite qu'eux, et qui se heurte à tant de préjugés de caste, 
reçoit tant d'avanies, qu'il prend, d'écœurement, un pistolet et se 
tue. L'efïort d'un noble représentant de la classe moyenne pour 
s'élever, sa défaite finale et sa punition, voilà ce qui faisait du 
roman de Goethe une œuvre profonde, d'une grande portée sociale, 
en Allemagne, et en 177A. M. Emile Montégut a été, je crois, le 
premier, dans un admirable article paru ici même (1), à signaler 
le vrai sens de ce livre fameux. « Supposez, disait-il, que son 
amour contrarié n'existe point, qu'il n'ait jam ais connu Charlotte, 
et sa destinée sera la même. Charlotte n'est dans sa vie qu'un acci- 
dent qui sert à précipiter le dénoûment; voilà tout. Le grand mal- 
heur de Werther, c'est qu'il existe une contradiction entre sa con- 
dition et ses sentimens. Werther pourra penser comme un prince, 
il ne sera jamais qu'un bourgeois ; il pourra sentir comme la nature 
la plus fine et la plus exquise, il ne sera jamais qu'un employé. )> 
Grâce à cette contradiction, il n'y a pas place pour lui dans une 
société où les bourgeois sont tenus d'accepter les humiliations et 
de faire des courbettes, et c'est ce que Werther, pour son mal- 
heur, n'a pas soupçonné. « Enfant d'un siècle nouveau, animé de 
sentimens nouveaux, dépourvu de tout préjugé, Werther a cru que 
tout le monde était aussi franchement dégagé que lui des super- 
stitions du passé. Il s'est trompé. Il n'a pas vu que l'ombre du 
passé s'étendait sur lui, absolument comme l'ombre du moyen âge 
s'étend sur Hamlet. Il pense comme un homme moderne, et il 
ne voit pas que le spectre de l'ancien régime le poursuit. » 

M. Goethe comprenait tout cela, et comm e il était fier, mal dis- 
posé pour les grands en sa qualité de citoyen d'une ville libre, il 
n'admettait pas que son fils se mît de gaîté de cœur dans la 
position humiliante de Werther à la soirée du comte de G***. Le 



(1) 15 juillet 1855. Réimprimé dans un volume intitulé : Types littéraires et fantai 
sxes esthétiques (Hachette). 

TOME cxii. — 1892. h 



50 REVUE DES DEUX MONDES. 

seul moyen qu'il imaginât pour se garantir de pareilles couleuvres 
était de se tenir dignement à sa place. Werther ne s'y était pas 
tenu; le comte de G*** l'avait chassé; c'était bien fait. Mais com- 
ment Wolfgang s'exposait-il aux mêmes aventures puisqu'il connais- 
sait le monde? Pourquoi se liait-il à la légère avec le duc de Saxe- 
Weimar? Allait-il se ravaler à être un amuseur de princes? 11 était 
bien naïf de se fier aux invitations de Charles-Auguste : — « On 
veut se moquer de lui, répétait le vieillard; on veut le couvrir de 
confusion. » 

Ses inquiétudes étaient honorables. On lui sait gré de s'être 
insurgé, lui sorti du peuple, à l'idée que son glorieux fils pût 
entrer par la petite porte chez n'importe qui, fût-ce un souverain. 
Son tort fut de s'y prendre par trop mal pour retenir son jeune 
ambitieux. Werther remuait l'Europe entière, Faust était com- 
mencé, et M. Goethe persistait à n'autoriser la littérature sous son 
toit qu'à l'état de hors-d* œuvre et à momens perdus. Le métier 
d'avocat restait pour lui le principal, et il harcelait son fils de repro- 
ches parce que les cUens (il y en avait quelques-uns de réels) se 
plaignaient d'attendre sixmois une réponse. En désespoir de cause, 
il s'était mis à étudier les dossiers et à fournir des conclusions 
toutes faites à maître Wolfgang. Il n'y gagna que cette réflexion 
des Mémoires : — « Mon père... ne me laissait pas suivre mon 
chemin;... il s'efforçait de plus en plus de m'implanter sur un sol 
où je ne pouvais pas prospérer. » Sans compter que les tracasse- 
ries en tout genre allaient leur train. On lit dans une lettre de 
Goethe à Kestner, écrite pendant une absence de Francfort : — 
(( Voici la lettre démon père. Dieu bon! s'il m'arrive de vieillir, 
faudra-t-il que je devienne aussi comme cela ? Faudra-t-il que 
mon âme se détache de ce qui est bon et aimable? Étrange. Il 
semblerait que plus l'homme avance en âge, plus il doive s'afïran- 
chirdu terre-à-terre et du mesquin... Mais il devient toujours plus 
terre-à-terre et plus mesquin. Il ne me reste... qu'à oublier qui je 
suis, où je suis et ce que je suis. » 

Sa mère vint à son aide avec la décision qui l'avait fait sur- 
nommer r Action par Goethe. Quoi qu'il pût arriver à son fils dans 
le vaste monde, tout valait mieux que de le laisser s'useren luttes 
stériles. Elle lui obtint la permission d'aller passer « quelques 
semaines » à la cour de Weimar. Le grand-duc annonça aussitôt 
qu'il enverrait un de ses carrosses prendre son hôte à Francfort. 
Au jour dit, point de carrosse, et le vieux conseiller de triompher: 
-— « Il veut se moquerde toi, — il veut te couvrir de confusion. » 
Quinze jours se passent dans l'attente, avec ce refrain irritant dans 
les oreilles : — « Il veut se moquer de toi... Il veut se moquer de 



BOURGEOIS d'autrefois. 51 

toi...» Tant et si bien que Goethe finit par le croire, et sortit furti- 
vement de Francfort, le 30 octobre 1775, pour aller cacher sa honte 
en Italie. Un courrier de Weimar le rattrapa sur la route ; le 
malentendu s'expliqua, et l'auteur de Werther arriva le 7 no- 
vembre à la cour du duc pour y vivre la seconde partie de son 
roman, — moins le dénoûment, s'entend, — et vérifiera ses risques 
et périls si les épais descendans des croisés allemands n'auraient 
réellement que des brutalités imbéciles pour un homme dont la 
gloire emplissait l'univers civilisé, parce qu'il n'était pas né titré. 
La France donnait d'autres exemples et encensait ses grands écri- 
vains. Ce pouvait être une raison de plus, pour les grands chas- 
seurs et gros buveurs blasonnés des montagnes du Hartz et de la 
Thuringe, de rabattre le caquet aux poètes crottés assez présomp- 
tueux pour s'imaginer que le génie et le talent rapprochent les 
distances ; il essaimait dès lors de la France tant d'idées subver- 
sives et impies. 

Goethe allait courir sa chance avec la superbe confiance de la 
jeunesse et le sentiment d'obéir à la force des choses. — « Vous 
vous souvenez, écrivait-il de Weimar à sa mère, en 1781, des der- 
nières années que j'ai passées chez vous, avant de venir ici. Si 
cela avait dû continuer, j'aurais certainement sombré. Je serais 
devenu fou, par la disproportion entre un milieu bourgeois, étroit 
et croupissant, et la largeur, la rapidité de mouvement de mon 
être. » 

Il était parti pour « quelques semaines. » Sa mère savait bien 
qu'il ne reviendrait plus et qu'elle s'était ôté elle-même sa joie 
suprême. Elle ne se laissa pas abattre, n'étant pas, disait-elle, de 
ces gens « qui se désolent de ce qu'il n'est pas toujours pleine 
lune. » Elle s'appliqua à tirer le meilleur parti possible delà situa- 
tion, et le ciel lui revalut sa bonne humeur, car le ciel sait gré 
à ses créatures d'être gaies. Il a des poids pipés pour peser dans 
la balance les fautes du pécheur qui a trouvé le monde beau et la 
vie bonne. 



IV. 



Les premières nouvelles de Weimar furent radieuses. Goethe 
écrivait à une parente, W^ Fahlmer, qui communiquait les lettres 
à W^ Goethe, ce qu'il ne destinait pas à être lu par son père. Le 
22 novembre, il lui dit : « Ma vie passe comme une course en traî- 
neau. Le traîneau file, les clochettes tintent, on tourne, on vire, 
on va, on vient. Ma vie prend un essor nouveau et tout s'arran- 



52 REVUE DES DEUX MONDES. 

gera bien... Tout va à souhait, et cela fait ici, naturellement, une 
sensation extraordinaire. » 

Le 5 janvier (1776), les choses se gâtent pour la pauvre W^^ Aia : 

— « Chère tante, j'ai besoin d'écrire à ma mère, c'est pourquoi je 
vous écris, afin que vous méditiez ma lettre ensemble. Je continue 
à être dans la situation du monde la plus enviable. Je plane au- 
dessus de toutes les relations les plus hautes et les plus intimes, 
j'ai une influence heureuse, et je jouis, et j'apprends, et ainsi de 
suite. Mais j'ai besoin d'argent, — car personne ne vit de l'air du 
temps, — je prie donc ma petite tante d'examiner avec ma mère si 
mon père aura le cœur et le bon sens, lui sur qui tombent les 
reflets de la gloire de son fils, de me donner 200 florins, ou une 
partie de cette somme. » 

Vinrent ensuite un certain nombre de notes à payer, adressées 
de Weimar à M. le conseiller impérial Goethe, qui se mit dans des 
fureurs horribles. Puis une lettre fort impérieuse : « (6 mars 1776). 
Chère tante,., je vous suppUe wie fois pour toutes (i) de vous 
tranquiUiser. Mon père peut mijoter ce qu'il lui plaira; je ne peux 
pas passer mon temps à répondre sur cela et à le dissuader de ses 
lubies. Voici les faits : je reste ici; j'ai loué un beau logement; 
mon père me doit ma dot et de quoi m' équiper ; ma mère s'y 
prendra comme elle voudra pour lui glisser cela ; seulement, 
qu'elle ne fasse pas V enfant, car je suis le frère et le tout d'un 
prince. Ber H,,, (2) m'a fait de nouveau cadeau de 100 du- 
cats. )) 

Le 18 mars, nouveau billet sur le même sujet, se terminant ainsi : 

— « Le duc a commandé secrètement tout mon mobilier pour m'en 
faire cadeau... Il est inutile que le père le sache. » — Très inutile, 
en effet. Le bonhomme Goethe aurait trouvé cela encore plus dur 
que de payer les dettes de son prodigue. Ce n'était pas à lui qu'on 
eût fait accroire qu'il était glorieux de vivre des bienfaits des 
princes. 11 n'y avait pas dans toute sa personne de quoi faire le 
petit doigt d'un courtisan ; on ne pourrait malheureusement pas 
en dire autant de Goethe. 

Au plus fort de ces négociations épineuses, pendant lesquelles 
M"'^ Aia paya beaucoup de sa poche ou de celle de ses amis, des 
bruits fâcheux commencèrent à courir sur la situation de Goethe à 
Weimar. On l'accusait d'abuser de sa faveur pour entraîner le jeune 
duc dans des orgies épouvantables. Que Charles-Auguste se grisât, 
ses sujets, gens très simples et très rustiques, n'y voyaient point 

(1) Les italiques sont de Goethe. 

(2) Dqt Herzog, le duc. 



BOURGEOIS d'autrefois. 53 

de mal; mais qu'il bût son vin dans des crânes, cela était scan- 
daleux. Que leur souverain fît la cour à leurs filles, rien de plus 
naturel ; mais qu'il se déguisât en ouvrier pour danser avec les 
ouvrières, cela était inoui. Que le duc de Saxe-Weimar fît claquer 
un grand fouet sur la place du marché, pendant une heure, pour 
gagner une gageure, personne n'avait rien à voir aux fantaisies 
princières ; mais qu'il associât un « bel esprit » à ce passe-temps, 
cela était dégradant pour la majesté du trône. Qu'il eût un petit 
bourgeois à ses gages pour l'entretenir de poésie, de philosophie 
et autres balivernes, chacun l'admettait ; les monarques ont eu de 
tout temps le goût des bouffons ; mais qu'il se laissât tutoyer par 
lui, cela était inconcevable dans un pays d'étiquette, où les bour- 
geois n'étaient tolérés au théâtre que dans les petites places. Les 
esprits se montèrent dans les cercles engourdis de Weimar, et il y 
eut un déchaînement, avec protestation officielle et publique,, quand 
le duc nomma Goethe « conseiller privé de légation » avec 1,200 tha- 
1ers d'appointemens, au mépris de la hiérarchie, des droits acquis, 
de toutes les lois divines et humaines. 

On sait avec quelle vigueur le grand poète tint tête à l'orage et 
s'imposa aux hobereaux germaniques. Il aimait la bataille : — 
« M^^ Aia se rappelle, écrit-il, que j'étais insupportable quand rien 
ne me tourmentait. Je suis sauvé dès que j'ai des tracas. » — Dans 
la même lettre : — « Je suis aussi content et heureux qu'un homme 
peut l'être (6 novembre 1776). » 

Cependant les échos de Weimar, grossis par l'envie et la mali- 
gnité, venaient donner raison à M. Goethe, et l'on peut croire qu'il 
n'avait pas la victoire modeste, ni aimable. M°^® Aia se constitua le 
gardien de la réputation de son fils et se chargea de clore le bec 
aux commères de Francfort, titrées ou non. Certaine qu'on exagé- 
rait les faits, elle en donna la raison avec sa verdeur accoutumée : 
— « Ils ne peuvent pas comprendre, écrit-elle à un ami, qu'on 
puisse avoir de l'esprit sans être de la noblesse. » — Ils lurent 
obligés de le comprendre et de reconnaître, quelquefois à leurs dé- 
pens, qu'on peut porter un bonnet blanc, compter sa lessive, et 
cependant river leur clou aux descendans de tous les croisés alle- 
mands, du Rhin jusqu'à l'Oder. 

Elle réduisit par la douceur et les bons offices une autre classe 
de mécontens qui avaient des griefs personnels contre le nouveau 
conseiller privé. Les jeunes poètes en costumes esthétiques et les 
apôtres de l'état de nature, que M. Goethe regardait de travers 
quand ils buvaient son vin de 1706, avaient appris avec un vif 
intérêt que leur camarade Wolfgang, leur frère en gémalité, était 
devenu favori d'un prince et personnage officiel. Ils en avaient tiré 
un heureux augure pour le triomphe de leurs idées et s'étaient 



54 REVUE DES DEUX MONDES. 

acheminés en hâte vers le « beau logement » meublé par Charles - 
Auguste, tout réjouis de la charmante surprise qu'ils ménageaient 
au maître de la maison. Leur arrivée fut en effet une surprise, 
mais la plus désagréable du monde. Goethe était à présent un 
homme de cour, décidé à se pousser dans les places et les digni- 
tés, et il n'appréciait plus du tout les chapeaux blancs à rubans 
jaunes, ni la familiarité et le langage génial de l'homme naturel. 
Ses anciens amis lui parurent ridicules et mal élevés, très compro- 
mettans vis-à-vis du parti de la noblesse, et il commença par les 
expédier à l'auberge. Il s'attacha ensuite à leur faire sentir qu'ils 
avaient manqué de tact en ne faisant pas la diff"érence des temps et 
des situations, et qu'ils lui étaient, selon sa propre expression, « une 
écharde dans la chair. » Les candides jeunes gens repartirent de 
Weimar déçus et affligés. Alors deux mains amies se tendirent vers 
eux de Francfort, les attirèrent autour de la table ronde de M^^ Aia 
et pansèrent avec tant de bonté les blessures infligées par l'égoïsme, 
qu'il ne resta dans les cœurs d'autres sentimens que l'affection et 
la reconnaissance. 

C'était aussi à elle que venaient les nombreuses oubliées que 
son fils avait aimées passionnément l'espace d'un matin, le temps 
de les mettre toutes vives dans une pièce ou un roman. On sait 
que c'était sa manière de s'acquitter envers elles ; il appelait cela 
« mériter par une expiation volontaire l'absolution de sa con- 
science. » M™® Aia avait des trésors de tendresse pour ces inno- 
centes victimes de l'imagination poétique et elle y gagna d'être la 
grand'mère adoptive de plusieurs ménages qui auraient pu être 
celui de son fils. Elle était marraine, — on lui envoyait les enfans, 
— le mari et la femme lui faisaient des visites ou lui écrivaient des 
lettres à l'occasion des événemens de famille, — et les souvenirs 
pénibles s'effaçaient, ici encore, sous son influence. 

A ceux qui accusaient son fils de courtisanerie et de servilité, elle 
put bientôt opposer des preuves visibles et palpables des égards 
singuUers dont il était l'objet à la cour de Weimar. En 1778, la 
duchesse douairière Amalia s'arrêta deux fois à Francfort et ne 
manqua pas un seul jour de venir bavarder rue de la Fosse-aux- 
Cerfs avec M°^® Aia. On juge de l'émotion de la ville et de ce qui se 
débita de paroles au marché et à la sortie du sermon. La première 
visite avait été destinée à faire une politesse à Goethe. Les sui- 
vantes furent pour le plaisir de la duchesse, que cela reposait des 
comtesses et des baronnes. Elle ne se lassait pas de l'imprévu de 
la conversation, chez cette bourgeoise toute unie, de l'originalité 
que lui donnait l'absence complète de conventions, aussi bien dans 
les idées que dans les manières .*Ce n'est pas que M™® Aia n'eût 
certaines prétentions aux grandes manières ; elle écrivait à son fils 



BOURGEOIS d'autrefois. 55 

après avoir reçu la visite d'un chambellan de Charles-Auguste : — 
<( J'ai fait bien attention à ne pas avoir des explosions de joie chaque 
fois qu'on prononçait ton nom, selon la vieille habitude de M°^^ Aia. 
Je me suis tenue comme si une grande cour avait été ma nour- 
rice. » — Elle se calomniait; elle n'aurait pas eu tant de succès 
auprès des princes si elle avait été capable de prendre des airs em- 
pesés. 

Quand la duchesse repartit, elles étaient sur le pied de s'écrire 
et d'échanger des cadeaux. La duchesse lui envoie la tabatière 
obligatoire avec portrait, des dessins ou peintures faits de sa noble 
main, son buste, des jarretières qu'elle a tricotées et qui se trou- 
vent trop grandes : — « Je les mettrai et les ôterai matin et soir, 
lui écrit M™*' Goethe, avec le respect qui leur est dû, — mais il faut 
que Votre Altesse ait une bien grande idée de ma corpulence, car 
chacune en fait juste deux. Tant mieux pour moi!.. J'en aurai deux 
paires. » — Ce n'est pas tout de remercier ; M™® Aia prétend ne pas 
demeurer en reste. Sûre d'elle-même, et sans redouter un instant 
la comparaison avec aucun cuisinier de prince, elle expédie à 
Weimar toutes sortes de friandises de sa façon, qui sont appré- 
ciées à leur valeur au palais ducal. Elle y joint tantôt un petit 
ouvrage, tantôt du raisin de sa vigne. Un jour, elle annonce de la 
filasse pour son fils : — « J'ai appris avec grand plaisir que Votre 
Altesse filait. M"® Aia a aussi beaucoup filé dans son temps et ça ne 
va pas encore trop mal. Je suis si contente que le docteur (1) file, 
que je vais lui envoyer au plus tôt 25 livres de belle filasse bien 
fine. )) — Il est peu connu que Goethe filait. Le fait est pourtant 
certain. Il collabora même à un Manuel de la fileuse. 

Les Francfortois avaient à peine eu le temps de se former une 
opinion sur tous ces événemens extraordinaires, qu'un second 
coup de théâtre remit le trouble dans leur esprit. La duchesse 
Amalia, après tout, n'était pas une princesse régnante ; elle pou- 
vait se permettre des excentricités. Mais son fils, Charles-Auguste, 
était sur le trône, et c'était en vérité une chose étrange de le voir 
descendre chez le bonhomme Goethe avec le fils de la maison et y 
vivre en camarade. Les badauds eurent ce spectacle au mois de 
septembre 1779. Le 2/i, M"^® Goethe écrit à la duchesse douairière : 
— « ... Notre gracieux prince est descendu (pour nous faire une 
surprise) à quelque distance de la maison. Ils arrivent tout douce- 
ment à la porte, sonnent, entrent dans la chambre bleue. — Votre 
Altesse se représente M"'*^ Aia assise à la table ronde, — la porte 
qui s'ouvre, — le docteur qui lui saute au cou tandis que le duc 

(1) C'est son fils qu'elle appelle ainsi. 



56 REVUE DES DEUX MONDES. 

reste à Técart, contemplant sa joie. — M"*^ Aia, comme ivre, courant 
enfin au-devant du meilleur des princes, pleurant d'un œil, riant 
de l'autre et ne sachant pas du tout ce qu'elle doit faire. » — La 
nouvelle se répand en un clin d'œil dans la ville, — parens, amis, 
voisins, voisines d'accourir pour voir Wolfgang Goethe avec « son 
duc, )) — la chambre bleue ne désemplit plus, et le cœur de M™® Aia 
déborde d'orgueil : — « Cette pièce, toujours pleine de gens qui 
attendaient impatiemment que Son Altesse descendit, — ce bon 
prince, qui entrait d'un air gracieux, se laissait dévisager par tout 
le monde, causait avec l'un et l'autre, — ce n'est pas une lettre 
qu'il faudrait pour tout raconter à Votre Altesse, c'est une chro- 
nique (8 octobre). » — Goethe et « son duc » reviennent une se- 
conde fois dans le courant de l'hiver, puis c'est la duchesse douai- 
rière, puis son fils cadet, puis tous les personnages de la cour de 
Weimar qui ont le respect des favoris, et M""® Aia a désormais l'es- 
prit en repos : quoiqu'on disent les mauvaises langues, Wolfgang 
n'est pas à la cour sur le pied d'une façon de domestique. 

Les gens de lettres n'avaient pas attendu l'exemple d'en haut 
pour entourer d'hommages leur « mère Aia, » ainsi qu'ils l'appe- 
laient. Ils la vénéraient par esprit de corps, à cause de ce que 
Goethe leur avait rapporté de son dévoûment quand il avait voulu 
suivre sa voie. — « Il n'y a pas à dire, écrit Wieland en 1777, il 
faut que je voie la mère de Goethe. » Quelques mois plus tard, il 
est chez elle, et W^^ Aia adresse à une amie la jolie lettre que 
voici : — « Wieland est ici depuis plusieurs jours, ainsi que l'ami 
Merck... Tout est sens dessus dessous depuis le matin jusque 
dans la nuit; car, ma chère commère, vous qui avez un poète pour 
mari, vous savez par expérience que cette race d'hommes-là fait 
plus de désordre en un jour que nous autres, pauvres vers de 
terre, en une année. Aussi pouvez-vous vous représenter l'état 
épouvantable où est ma maison. Je vous écris à six heures du 
matin, pendant que tout dort encore profondément. » 

On remplirait des pages avec les noms des gens célèbres ou dis- 
tingués qui firent le pèlerinage de Francfort en l'honneur de 
M"'^ Goethe. Elle figurait parmi les curiosités de l'Allemagne. Quand 
M""^ de Staël parcourut la terre germanique à l'état de tourbillon 
pour étudier « les foyers de lumières, » elle mit la mère du grand 
homme sur la liste des choses à voir, à l'indicible horreur de 
M™® Aia, que la réputation d'éloquence de notre compatriote rem- 
plissait de terreur. — « Que me veut cette femme? écrivait-elle à 
Goethe. Je n'ai pas même écrit un A. B. C. D., et mon bon génie 
m'en préservera aussi dans l'avenir. » On n'échappait pas à M"'^ de 
Staël. La légende dit qu'elle parut devant M"'^ Goethe en turban 



BOURGEOIS d'autrefois. 57 

aurore, une branche de laurier à la main, et qu'elle lui présenta 
son cortège, Benjamin Constant en tête. 

Le nom de M"^® Aia était devenu inséparable de celui de Goethe 
dans l'esprit des contemporains, et l'anecdote suivante nous en 
donne la raison. Un journal du temps raconte qu'un des « philo- 
sophes favoris » de l'Allemagne avait dit, après avoir causé avec 
elle : — « Je comprends maintenant comment Goethe est devenu 
ce qu'il est. » Quiconque l'approchait, comprenait de même que son 
fils lui devait beaucoup, même en littérature, et que son bon sens 
lumineux, allié à un goût très fin, avait fort aidé à préserver 
Goethe de la déclamation et des pleurnicheries qui étaient alors de 
mode. Elle passait pour si bonne connaisseuse en matière de 
style, que la duchesse Amalia lui écrivait : — « Très chère ma- 
dame Aia.., le compère Wieland... vous enverra tout un paquet de 
journaux ; c'est un petit badinage que je me suis fait faire cet été, 
et qui a si bien réussi, qu'on l'a prolongé jusqu'à présent. Peut- 
être vous fera-t-il aussi passer quelques bonnes heures. Les au- 
teurs sont Woliï (1), Wieland, Herder, Knebel et le chambellan 
Seckendorf. Le flair si fameux de W^^ la conseillère lui fera de- 
viner sans hésitation de qui est chaque article (23 novembre 
1781). » Témoignage plus flatteur encore, Wieland lui envoyait 
tout ce qu'il publiait, en sollicitant un « jugement dans la manière 
de M"'^ Aia. )> 

Elle se prêtait en souriant à des hommages qu'elle reportait à 
son fils : — « Elle ne s'y reconnaissait d'autre droit, disait ce der- 
nier, que d'être la mère d'un poète. » Elle lui écrit gentiment, 
vers la fin de sa vie : — « Cette foire-ci a été riche — en profes- 
seurs!.. Gomme une partie de ta gloire et de ta réputation re- 
tombe sur moi, et que les gens se figurent que j'ai contribué à 
ton grand talent, ils viennent me contempler; — mais... je leur 
affirme que, si tu es un grand homme et un grand poète, je n'y 
suis absolument pour rien (car je n'accepte pas les louanges aux- 
quelles je n'ai pas droit)... Un grain de cervelle en plus ou en 
moins, et tu aurais peut-être été un homme tout à fait ordinaire, 
et là où il n'y a rien, personne n'en fait rien sortir... Mon don, 
que Dieu m'a donné, est de représenter d'une manière vivante 
toutes les choses à ma portée, grandes et petites, vraies ou inven- 
tées, de manière que, lorsque j'entre dans une réunion, c'est une 
gaîté et une joie générales tout le temps que je raconte. J'ai ra- 
conté à ces professeurs, — et ils sont partis contens, — voilà tout 
le mystère (1807). » N'est-ce pas charmant? La rapsode de la 

(1) Goethe. 



58 REVUE DES DEUX MONDES. 

« chaise verte » n'avait rien perdu de son feu et de sa fraîcheur 
d'imagination, mais elle les mettait à présent au service de son 
unique passion : la gloire de son enfant. Un de ses grands plaisirs 
était de lire ou de réciter les œuvres de Goethe devant un cercle 
d'amis, « d'un ton et d'un regard si superbes, » avec des commen- 
taires si pénétrans, que vers ou prose en étaient illuminés. 

Et M. Goethe? Hélas! il ne sut jamais que les temps de la bour- 
geoisie allemande étaient venus. Une de ses dernières joies avait 
été d'apprendre que son fils avait un traitement de 1,200 thalers. 
L'année suivante, ses facultés baissèrent, et son irritabilité s'ac- 
crut d'autant. Deux attaques l'achevèrent. Il traîna jusqu'au prin- 
temps de 1782, hébété et paralysé, et mourut enfin le 25 mai. — 
« Ma maison, écrit M™^ Goethe à la duchesse, est maintenant silen- 
cieuse et vide comme un cimetière, — quelle différence avec au- 
trefois! — Mais rien ne demeure immobile dans la nature entière; 
tout change incessamment, — comment m'imaginer que je suis 
une exception? — Non, M™^ Aia n'a pas des idées aussi absurdes. » 
Elle ne songea plus qu'à revoir son fils, et c'est ici que l'histoire 
devient mélancolique. 



En 1779, Goethe avait été ramené dans sa patrie par « son 
duc. » Il y avait reçu un accueil bien doux pour un cœur juste- 
ment orgueilleux. Avant Weimar et ses honneurs, les gros bour- 
geois de Francfort trouvaient le petit-fils de l'aubergiste du Saule un 
trop petit compagnon, malgré sa gloire littéraire, pour épouser 
leurs filles. Il ne s'était écoulé que quatre ans, et l'Excellence en 
herbe planait au-dessus des plus gros bourgeois, dans les cercles 
nobles pour lesquels il était jadis comme s'il n'existait pas. Wer- 
ther avait sa revanche de la soirée chez le comte de G*** et des 
mépris de la « très noble dame de S*** avec M. son époux et leur 
oison de fille. » M'"® Aia ne manque pas de le constater dans une 
de ses lettres à la duchesse : « On ferait une jolie pièce sur le 
beau chambellan von Wedel (1) et M. le conseiller privé Goethe 
dans le monde ; comment nos très nobles demoiselles Oisons se 
pavanaient et tâchaient de faire des conquêtes; comment ça n'a 
pas réussi, etc. » 

Francfort avait mérité son pardon. Goethe lui garda pourtant 
rancune des mauvais jours de sa jeunesse, et il fut longtemps im- 

(1) Le chambellan qui accompagnait le duc. 



BOURGEOIS d'autrefois. 59 

possible de le résoudre à y revenir. Sa mère était isolée; il savait 
qu'elle n'avait pas d'autre pensée que lui, toujours lui, pas d'autre 
désir que de le revoir ; néanmoins il ne revenait pas. Chacun le 
poussait à aller à Francfort, à commencer par son maître, qui 
voulut enfin l'y ramener lui-même une seconde fois, en 1784, à 
l'occasion d'un voyage sur le Rhin. Goethe refusa de le suivre et 
le laissa s'asseoir sans lui à la table ronde de M"® Aia, alléguant 
({ les mauvais souvenirs que lui avaient laissés les cours du 
Rhin (1). » 

Il n'est jamais à court de prétextes, vis-à-vis de sa conscience 
ou du public, pour esquiver Francfort, et pas un de ces prétextes 
qui soit moins misérable, moins puant d'égoïsme que celui de 
tout à l'heure. Un jour, il a « renoncé à la visite à sa mère pour 
l'amour de M™® de Stein, » qui le récompense en s'attardant indé- 
finiment dans une propriété éloignée. Une autre fois, — au moment 
de revenir d'Italie, — il s'est annoncé rue de la Fosse-aux-Cerfs, et 
M°^® Aia lui a répondu par un cri de joie qui aurait dû lui donner 
des ailes : « — Quand tu seras ici, il faudra inviter tous tes amis, 
et quel festin! — du gibier, des volailles aussi nombreuses que 
le sable de la mer, — enfin, une magnificence. Cher fils! Il me 
prend une inquiétude que cette lettre ne t'arrive pas. Je ne sais 
pas ton adresse à Rome, — d'après ce que tu m'écris, tu es à 
moitié incognito, — je veux espérer que tout s'arrangera pour le 
mieux. Donne-moi un signe de vie avant ton arrivée ; sans cela je 
croirai que chaque chaise de poste m'amène mon uniquement- 
aimé, — et l'espoir trompé n'est pas mon afïaire. » Goethe s'an- 
nonce de la façon la plus positive, par ses bagages, mais il ne 
résiste pas à la tentation de faire un crochet sur Nuremberg : 
Francfort cesse d'être sur sa route, et sa mère l'attend en vain. Il 
y avait alors plus de huit ans qu'il ne l'avait embrassée. 

On ne comprend pas qu'il n'ait pas été touché de la discrétion 
de cette pauvre vieille qui ne se plaint jamais, ne réclame jamais, 
et déclare à tout venant qu'elle a eu la belle part, puisqu'elle a 
mis un Goethe au monde. Elle ne cache pas que son cœuret sa pensée 
sont à Weimar, qu'elle ne vit que pour le courrier de Weimar : 
« — Il en va de moi, écrit-elle à la duchesse, à peu près comme 
du vieux chevalier que Giron de Courtois (2) trouve dans un trou, 
et qui ne vit là dedans que des bonnes nouvelles que les esprits 
lui apportent de son petit-fils Hector (5 octobre 1783). » Un ami 
qui revient de Weimar, une lettre où on lui parle de son fils, fût- 

(1) Heinemann, p. 213. 

(2) Héros d'un poème de Wieland. 



60 REVUE DES DEUX MONDES. 

elle d'un enfant ou d'un inférieur, et la voilà heureuse pour plu- 
sieurs semaines. Ces joies lui font-elles aussi défaut, M""® Aia se 
distrait par la lecture et la musique, et affirme avec conviction 
que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possible. 
« — Je ne suis pas une héroïne, dit-elle à son fils, mais je tiens la 
vie pour une jolie chose. » Et ailleurs, à propos de lectures en 
commun avec des amis: « — Ah! il y a pourtant bien des joies 
dans le monde de notre cher Seigneur Dieu ! Il ne s'agit que de 
savoir les chercher, — on les trouve alors sûrement, — et de ne 
pas mépriser les petites. — Combien de joies sont foulées aux 
pieds parce que la plupart des hommes regardent en l'air, — et 
ne font pas attention à ce qui est à leurs pieds! Voilà encore 
W^° Aia qui fait une tirade ! bonsoir. » Puisque son fils ne pouvait 
pas avoir tort (c'était pour elle un article de foi), il avait sans 
doute de bonnes raisons de ne pas venir. Du reste elle se défend 
toujours, de parti pris, et elle rabroue les gens qui se plaignent 
à elle qu'il est sec. M™® de Stein avait eu cette mauvaise inspira- 
tion lorsque Goethe était parti pour l'Itahe sans l'avertir ni lui 
dire adieu. Elle s'attira cette réplique de la « mère Aia : » 
« — Quand un affamé, après un long jeûne, s'assoit devant 
une table bien servie, il ne pense ni à père, ni à mère, ni à ami, 
ni à maîtresse, jusqu'à ce qu'il ait assouvi sa faim, et personne ne 
peut le trouver mauvais. » 

C'est pendant ces années de solitude que W^^ Goethe se lia avec 
l'enfant qui fut plus tard la belle reine Louise de Prusse. L'empe- 
reur Léopold II était venu se faire couronner à Francfort (1790), 
et nombre de ses invités étaient logés chez l'habitant. M™® Goethe 
avait eu pour son lot deux petites princesses de Mecklembourg- 
Strélitz, leur petit frère et leur dame d'honneur. A peine entrés, 
ses jeunes hôtes aperçoivent la fontaine qui est encore au fond de 
la cour et sont pris d'une envie folle d'avoir pompé une fois dans 
leur vie, comme les heureux gamins des rues : « Je voudrais 
essayer, » criait Louise, la future reine. La maîtresse du logis les 
approuve. Gris d'aigle de la dame d'honneur au spectacle scanda- 
leux de trois princes de Mecklembourg-Strélitz occupés à pomper. 
Indignation de M^^ Aia de ce qu'on veuille priver des enfans d'un 
plaisir aussi innocent. La discussion s'échauffe. M'"® Aia pousse la 
pimbêche dans une chambre et tourne la clé, les enfans exultans 
pompent à cœur joie. 

La dame d'honneur renonça à la lutte et se voila la face, tandis 
que les princesses gambadaient en chantant de la cave au grenier, 
que le prince héritier valsait avec M""^ la conseillère et que tous 
les trois couraient à son dîner, une fourchette à la main, pour 



BOURGEOIS d'autrefois. 61 

piquer à même le plat de la salade aux lardons et d'autres 
mets roturiers. Les altesses lui jurèrent en partant « de ne 
jamais oublier combien ils avaient été heureux chez elle, » et ils tin- 
rent parole. Neuf ans après, le prince héritier vient demander 
à dîner à M°^® Goethe, la fait monter dans un beau carrosse « avec 
deux laquais derrière, )> et la mène dans un palais où l'attend la 
reine de Prusse, qui ne lui parle que du paradis de la rue de la 
Fosse-aux-Gerls. « — J'en avais un nimbe, écrit M"^® Aia à son 
fils, et il m'allait très bien. » Le carrosse revient encore en 1803, 
et la noblesse teutonne assiste à une scène singulière. Tout le 
monde est debout dans le salon, hormis la reine de Prusse et une 
vieille dame que la souveraine a fait asseoir à côté d'elle, et qui 
ne cesse de la questionner pendant que les hauts personnages 
défilent devant le fauteuil royal et saluent dans les règles : « — Qui 
est celle-là? demande la vieille dame. — Qu'est-ce que c'est que 
celui-là? » C'est M""® Aia qui aiane, selon le verbe qu'elle a créé à 
son usage. Elle reconnaît au passage une autre pimbêche de cour 
quia jadis grondé « s^s princesses » pour une faute contre l'éti- 
quette, et elle lui dit son fait en face. 

Peut-être convient-il de chercher dans ces anecdotes la clé des 
refus essuyés par la duchesse Amalia, qui aurait voulu attirer 
M"® Goethe auprès d'elle, à Weimar. On vient de voir M™^ Aia dans 
ses grands jours de cérémonie, quand elle se surveillait et avait 
la prétention de se tenir « comme si une grande cour avait été sa 
nourrice. » Elle était trop fine pour ne pas sentir, dans le fond de 
son âme, qu'elle n'avait pas le ton de ce monde-là, que les princes 
ne goûtent les familiarités qu'à leurs heures, et que les jeunes 
bourgeois qui ont fait un graud chemin peuvent être gênés par 
leur famille. Goethe était chargé d'honneurs, anobli et détesté. 
Ne pouvant plus le dédaigner, les Weimariens s'étaient pris d'une 
haine féroce pour le parvenu auquel allaient toutes les faveurs. La 
présence de sa mère chez la duchesse lui aurait certainement créé 
des embarras de plus, et l'instinct maternel fait de tels miracles, 
qu'il a bien pu arrêter W^^ Aia, toute dévorée qu'elle fût de la pas- 
sion de contempler « l'uniquement aimé. » 

Quoi qu'il en soit, Goethe lui donna bientôt une trop bonne rai- 
son de se tenir en paix à Francfort. A son retour d'Italie, il fît la 
connaissance de Christiane Vulpius, en eut un enfant et l'installa 
chez lui. Christiane était une jeune fleuriste sans éducation, fraîche 
et gaie, aimant les bals d'étudians et la bouteille. Weimar leva les 
bras au ciel ; l'Allemagne soupira; M™® Goethe renferma son cha- 
grin et fit semblant d'ignorer. 

Elle revit son ingrat en 1792, lorsqu'il passa par Francfort pour 



62 REVUE DES DEUX MONDES. 

suivre son maître dans la campagne de France. Les hasards de la 
guerre le lui ramenèrent deux fois l'année suivante, et il revint de 
lui-même en 1797, mais j'ose dire qu'il eût mieux valu, pour l'hon- 
neur de Goethe, qu'il eût évité ces trois visites-là comme il avait 
évité toutes les autres. Il reparut chez sa mère parce qu'il avait 
entrepris de lui imposer Ghristiane. Il savait que M.^^ Aia était in- 
capable de lui refuser quelque chose, et il en abusa vilainement. 
On suit la marche de la négociation dans la correspondance de 
M"'^ Goethe. Son fils vient en mai 1793. Le i^ juin, billet où elle 
lui dit : « J'écrirai à ton amie. » Le 20, elle s'exécute, et adresse à 
Ghristiane une lettre fort guindée : « Il m'a été très agréable que 
les objets envoyés vous aient fait plaisir, — portez-les comme un 
petit souvenir de la mère de celui que vous estimez et respectez, 
et qui mérite, en effet, l'amour et le respect. » Après ce début qui 
lui ressemble si peu, M"^' Aia parle de choses et d'autres en per- 
sonne qui ne sait que dire, et se rattrape gauchement : « On entend 
la canonnade jour et nuit, — il n'est donc pas étonnant qu'on ne 
parle que de cela, — lorsqu'on pourrait et devrait parler de choses 
plus intéressantes. G'est ce qui va être fait, — en m'informant de 
la santé du cher petit Auguste, — j'espère qu'il se porte bien et 
qu'il est gai? Dites-lui que s'il apprend bien ses lettres, je lui en- 
verrai du bonbon, — et de beaux joujoux. Adieu et bons souhaits, 
du fond du cœur de votre amie. — Goethe. » Voilà une lettre qui 
sent le pensum. Le 25, elle écrit à son fils : « J'ai écrit à ton amie 
une bonne petite lettre, — qui lui fera probablement plaisir. » Le 
8 juillet : « Je suis bien aise que ma lettre ait fait plaisir, — si Dieu 
voulait permettre que je pusse rendre tout le monde heureux, je 
serais tout à fait contente. « Ge calice bu, elle ne fait plus que de 
vagues allusions à Ghristiane : « Salue toute ta maison de ma part. 
Salue tout ce qui t'est cher. » Mais Goethe ne l'entendait pas ainsi. 
Il exigeait soumission entière; son orgueil ne pouvait se contenter 
à moins. 

Le 24 septembre 1795, M°^* Goethe hasarde un léger reproche: 
« Cher fils.,, je te félicite de la prochaine venue d'un nouveau 
citoyen du monde, — seulement, ça me fâche de ne pas pouvoir 
faire part de la naissance de mon petit-fils, — ni m'en réjouir ou- 
vertement, — enfin, puisqu'il n'y a rien de parfait sur cette terre, 
je me console en pensant que mon Wolfgang est plus heureux que 
s'il était mal marié. » G'était un langage indulgent. Il la fit cependant 
mettre en pénitence (16 octobre) : « Gher fils, je t'ai attendu cinq 
jours. Au Ueu de toi, arrive une lettre qui parle de circonstances 
changées, — et qui laisse entendre, à mon grand chagrin, que tu 
ne pourras venir de longtemps. » 



BOURGEOIS d'autrefois. 63 

Deux ans s'écoulent encore. Il faut en finir. Au mois d'août 1797, 
Goethe s'annonce seul et amène Ghristiane avec le petit Auguste. 
Il obtient gain de cause, établit sa maîtresse en belle-fille chez sa 
mère, va voyager en Suisse en assurant qu'il repassera par Franc- 
fort, se laisse encore détourner par « les trésors artistiques de 
Nuremberg, » et ne revient jamais. Il ne revit pas sa mère et se 
jugea assurément sans reproche, car il l'avait invitée dans son mé- 
nage irrégulier, où elle aurait eu le plaisir de frayer avec la mère 
et la sœur de Ghristiane et de voir sa pseudo-bru entre deux vins. 
M™^ Aia faisait l'entêtée : tant pis pour elle ! L'égoïsme est un des 
premiers droits du génie, l'ingratitude un de ses premiers devoirs, 
afin que rien ne le distraie de sa dette envers l'humanité. La théorie 
est défendable, à condition d'appeler un chat un chat et de ne pas 
essayer de nous donner le change. Wieland, qui défendit toujours 
Goethe, écrivait à un ami (2 décembre 1796) : « Avec tout son 
égoîsme, il est si peu malfaisant, ou plutôt si bonhomme au fond, et 
c'est un esprit si puissant, un talent si fécond, que je ne peux pas 
m'empêcher de l'aimer. » Nous l'aimons tous dans ces Umites-là ; 
nous lui sommes tous reconnaissans de nous avoir donné des chefs- 
d'œuvre et de ne pas avoir abusé de son génie pour faire le mal ; 
mais il ne faut pas nous en demander plus et nous vanter la sen- 
sibilité de Goethe. Plus d'un historien a renoncé du reste à la dé- 
fendre, même en Allemagne. 

M'"^ Aia vécut et mourut en soutenant que son « docteur » était 
le modèle des fils, et elle-même la plus heureuse des femmes. Dès 
que son petit-fils Auguste est en état de comprendre, elle lui écrit, 
en souhgnant : « Ton cher père ne m'a Jamais, Jamais causé un 
chagrin ou une contrariété. » En trente-trois ans de séparation, à 
peine surprend-on dans ses nombreuses correspondances une ou 
deux lignes ressemblant à un gémissement: « La mère Aia... est 
solitaire comme dans la tombe, délaissée comme une chouette dans 
une ville détruite... Mon humeur couleur de rose est devenue un 
peu couleur de puce {lettre à la duchesse). » Elle ne se permet 
même pas d'inviter son fils, sauf une seule fois, sur la fin, et d'un 
petit mot jeté en passant : « Avec tout cela, — j'espère pourtant 
que tu me donneras encore une fois la joie de ta visite, — je ferai 
de mon mieux pour te procurer toutes les commodités possibles. » 
Cette dernière phrase est une allusion au logement où elle s'était 
retirée après la vente de sa grande maison, devenue trop lourde 
pour ses ressources. C'est dans cet appartement qu'on l'entendit 
s'apostropher en ces termes : u Allons ! n'as-tu pas honte, vieille 
conseillère î Tu as eu assez de bon temps sur cette terre, et ton 
Wolfgang par-dessus le marché. A présent que les mauvais jours 
arrivent, tu peux bien t'en arranger et ne pas faire ces grimaces-là! 



64 REVUE DES DEUX MONDES, 

Tu as passé soixante-dix ans, et tu voudrais toujours être sur des 
roses! » 

Elle eut encore une « explosion » de joie à l'automne de 1806, 
en apprenant que Goethe avait régularisé sa situation et épousé 
Christiane : « Je te souhaite dans ton nouvel état toutes les béné- 
dictions, — tous les bonheurs, — toutes les prospérités, — tu as 
agi selon le souhait de mon cœur. — Que Dieu vous conserve I 
Vous avez ma bénédiction du fond du cœur. » 

Moins de deux ans plus tard, elle tombait malade pour ne plus 
se relever. Sa mort est sans contredit plus originale et plus belle, 
dans sa simplicité bourgeoise, que celle de toutes les héroïnes de 
tragédie, classiques ou romantiques. Sans compter qu'elle a l'avan- 
tage d'être vraie. 

Elle commença par défendre de déranger son fils, qui était aux 
eaux, puis elle régla les détails de son enterrement. L'usage de 
Francfort était d'offrir du vin et des gâteaux aux personnes qui sui- 
vaient le convoi. M""® Goethe indiqua les vins à donner, fixa la 
grandeur et le nombre des gâteaux et recommanda à sa cuisinière 
d'y mettre assez de raisins de Gorinthe, ajoutant qu'elle n'avait ja- 
mais pu souffrir les craquelins où l'on avait ménagé les raisins, et 
que ça la lâcherait encore au fond de sa tombe. Le matin du jour 
où elle mourut, une famille qui ne la savait pas malade l'invita à 
une assemblée. Elle fit répondre « qu'elle priait de l'excuser; 
qu'elle était occupée à mourir. » Vint ensuite un menuisier, qui 
fit ses offres de service pour un cercueil. Elle lui répondit elle- 
même, fort tranquillement, qu'elle regrettait qu'il fût venu trop 
tard, mais qu'elle avait déjà tout commandé ; et elle lui fit donner 
un pourboire pour le dédommager de s'être dérangé inutilement. 
Vers midi, elle expira doucement. C'était le 13 septembre 1808. 
M"'^ Aia avait soixante-dix-sept ans. 

La nouvelle de sa mort arriva à Weimar au milieu d'une fête en 
l'honneur de son excellence le conseiller privé von Goethe, qui 
daignait revenir des eaux de Carlsbad. Nous savons ce qu'il 
éprouva par une lettre de Vulpius, le frère de Christiane, à son 
neveu Auguste Goethe, qui faisait alors ses études à Heidelberg : 
« — La maison était pavoisée de couronnes, de guirlandes et de 
tapis, garnie d'orangers et semée de fleurs. Après le dîner, il fallut 
le dire à ton père. 11 fut tout chose. » Allons, tant mieux, car il se 
posséda singulièrement dans ses lettres et devant le public. A la 
personne qui lui a annoncé la nouvelle, il répond : « — La mort de 
ma chère mère a beaucoup attristé mon retour à Weimar. » Quel- 
ques jours plus tard, il écrit à sa nièce Louise, la fille de Cornélie : 
« — Notre bonne mère nous a encore quittés trop tôt ; cependant 
nous pouvons nous consoler par la pensée qu'elle a eu une vieil- 



BOURGEOIS d'autrefois. 65 

lesse heureuse. » Le même jour, un ami de la famille écrit à Au- 
guste Goethe, à Heidelberg : « — Bien que frappé par cette nou- 
velle, votre père va bien, et il est gai, au moins devant nous. » 

La petite Bettina, Tune des adoratrices les plus exaltées du 
dieu vieillissant, osa cependant écrire à Goethe au sujet de sa mère, 
qu'elle avait soignée jusqu'à la fm : « — Les gens disent que tu 
te détournes volontiers des tristesses qu'on ne peut plus empê- 
cher ; ne te détourne pas de la mort de ta mère ; apprends à la 
connaître, combien elle a été sage et tendre dans ses derniers mo- 
mens, et quelle puissante poésie il y avait en elle. » Ces lignes 
sont à l'honneur de Bettina. Elle avait compris la grandeur d'une 
mort parfaitement simple, d'une mort envisagée et traitée, par la 
créature agonisante, en fonction naturelle qui ne dispense pas 
même de la politesse et des bienséances; et elle avait rappelé à 
un fils trop distrait par sa gloire de qui il tenait ses plus beaux 
dons. Goethe n'aurait eu qu'à rapprocher de la lettre courageuse 
de Bettina un mot tracé pour lui par W^^ Aia pendant les années 
de solitude : « — Bien des gens trouveraient ma vie trop uniforme ; 
moi pas; mon corps est si tranquille, et ce qui pense en moi est si 
actif. Je puis passer toute une journée seule, m'étonner de ce 
que le soir est venu, et être contente comme une déesse. » Ainsi 
complété, le tableau des origines intellectuelles et sentimentales 
de ce grand homme est très clair. Il tenait de son admirable mère 
la sagesse sereine, « la puissante poésie » et l'activité de ce « qui 
pense. » Pour la sensibilité, il avait pris du côté de son père, le 
dur Gaspar Goethe. Cette idée l'aurait humilié. Il l'aurait trouvée 
insultante. Que ce soit son châtiment pour avoir ingratement dé- 
laissé M"'^ Aia. 

Celle-ci ne mourut pas du moins, comme son époux, sans avoir 
vu l'avènement de la classe moyenne. Elle avait assisté à la révo- 
lution française et à la dislocation du saint-empire romain. Sous 
Tinfluence de ces grands événemens, l'ombre du passé se retirait 
peu à peu de dessus les Werther et les Saint-Preux, et des 
horizons radieux, immenses, infinis en apparence, s'ouvraient 
devant les fils de la bourgeoisie. Wolfgang Goethe avait trahi sa 
caste, le jour de faiblesse où il avait accepté d'être anobli pour 
s'asseoir sans scandale sur les tabourets sacrés des salons prin- 
ciers. Mais Bonaparte traîna les bottes de ses soudards jusque sur 
les trônes, et il n'y eut plus à s'en dédire : la bourgeoisie régna. 
Pour combien de temps? C'est ce que tout le monde se demande 
en ce moment, excepté elle. 

Arvède Barine. 

TOME cxii. — 1892. 5 



LE 



TRAVAIL DES FEMMES 



AUX ETATS-UNIS ET EN ANGLETERRE 



A la veille du jour où un projet de loi, ballotté du sénat à la 
chambre des députés et de la chambre des députés au sénat, va, 
pour la première fois en France, réglementer le travail des femmes, 
il ne paraîtra peut-être pas sans utilité d'étudier leur condition 
industrielle dans deux grands pays différens du nôtre par plus d'un 
trait, mais comparables cependant par l'intensité de leur vie éco- 
nomique, je veux dire les États-Unis et l'Angleterre. Le rappro- 
chement présente d'autant plus d'intérêt que ces deux pays vivent 
sous l'empire d'une législation industrielle différente. En Angle- 
terre, le travail des femmes est depuis un certain nombre d'an- 
nées réglementé d'une façon assez minutieuse. Aux États-Unis, la 
législation varie suivant les états. Dans quelques-uns, le travail des 
femmes est soumis à une surveillance plus théorique que réelle; 
dans les autres il est absolument libre. Comme la question qui 
s'agite en France est précisément de savoir si le travail des 
femmes sera libre ou réglementé, ce n'est pas perdre absolument 
son temps que de s'enquérir de l'influence que pafaît avoir exercée 
dans les deux pays que je viens d'indiquer la liberté ou la régle- 
mentation. 



LE TRAVAIL DES FEMMES. 67 



I. 

Un décret récent vient de créer en France un office du travail à 
la tête duquel on a mis un directeur et deux chefs de division, et 
dont on a complété la composition en leur adjoignant douze employés 
et trois garçons de bureau. Tout ce personnel aidant, cette insti- 
tution née d'hier pourra, si elle comprend bien son rôle, rendre de 
grands services. Mais ce qu'elle aurait assurément de mieux à 
faire, ce serait de prendre pour modèle le bureau du travail qui 
fonctionne depuis onze ans aux États-Unis et qui publie tous les 
ans un gros volume de documens libéralement envoyé en Europe 
aux amateurs de statistique sociale. C'est ainsi qu'une année le 
bureau du travail américain a ouvert une enquête sur les grèves et 
leurs conséquences, une autre année sur la condition des employés 
de chemins de fer, une autre année encore sur les frais de produc- 
tion dans les industries les plus importantes. En passant ainsi les 
questions en revue une à une et en se bornant à réunir des do- 
cumens dont il laisse aux pubHcistes le soin de tirer des conclu- 
sions, le bureau du travail qui siège à Washington me paraît avoir 
adopté une excellente méthode d'investigation qui devrait être et 
qui sera, je n'en doute pas, imitée chez nous. 

Parmi les volumes qu'a publiés le bureau du travail des États- 
Unis, un des plus instructifs est à coup sûr celui qui a paru 
en 1888 sur la condition industrielle des femmes dans les grandes 
villes. Si intéressant qu'il soit, ce volume le serait plus encore 
si le bureau du travail avait cru devoir étendre son enquête à 
toutes les professions féminines, qui sont si nombreuses aux 
États-Unis. On sait, en effet, que les Américaines se sont affran- 
chies depuis longtemps du préjugé qui, dans notre pays, con- 
damne encore les femmes, lorsqu'elles ont besoin de gagner 
leur vie, à ne donner que d'éternelles leçons de français, de piano 
ou de dessin. Aux États-Unis, elles cherchent l'emploi de leur 
intelligence^ dans les professions libérales ; elles pratiquent cou- 
ramment la médecine, elles enseignent les belles-lettres ou le 
latin dans les collèges de jeunes filles, ou bien encore elles exer- 
cent des fonctions assez élevées dans les grandes administrations 
publiques et privées. On arrivera peu à peu à tout cela en France, 
et, grâce à Dieu, on y arrive même déjà ; mais, en attendant, il 
eût été intéressant de savoir comment les femmes réussissent, aux 
États-Unis, dans ces diverses professions, et quel a été le contre- 
coup de la concurrence exercée par elles. Le bureau du travail 
de Washington a limité son enquête à la condition des femmes 



68 REVUE DES DEUX MONDES. 

employées dans les professions manuelles. Mais les renseignemens 
qu'il nous fournit sont déjà, par eux-mêmes, assez intéressans 
pour qu'il vaille la peine de feuilleter le gros volume de 631 pages 
(en petit texte), qui, par-dessus l'Atlantique, a l'obligeance de 
nous les apporter. 

Un mot, d'abord, sur le mode d'investigation employé par le 
bureau du travail. Cette méthode diffère absolument de celle qui 
fut employée en France lorsque le gouvernement entreprit, il y a 
quelques années, d'établir une statistique générale des salaires. 
On n'a point envoyé au représentant du pouvoir municipal dans 
chaque commune un tableau tout préparé que celui-ci a rempli 
plus ou moins consciencieusement, ou qu'il n'a pas rempli du 
tout. On n'a pas totalisé ces chiffres, dont un grand nombre sont 
inexacts, pour les répartir en trois ou quatre industries, et établir 
ensuite des moyennes qui, dans un grand nombre de cas, ne ré- 
pondent pas à la réalité des faits. On n'a pas enfin résumé ces 
chiffres en un tableau unique par industrie et par département, 
dont les colonnes arides et d'une lecture difficile n'ont même pas 
le mérite de leur apparente précision. Le commissaire du travail 
aux États-Unis, M. Garroll -Wright, qui est un homme de première 
valeur, a procédé tout autrement. 11 s'est inspiré, mais en l'éten- 
dant et la généralisant, de la méthode des monographies, inau- 
gurée et préconisée par l'illustre Le Play, qui opère sur les indi- 
vidus au lieu d'opérer sur des chiffres, et donne par là des résultats 
à la fois plus vivans et plus exacts. Sur l'immense territoire qui 
s'étend de New-York à San-Francisco, et de la Nouvelle-Orléans à 
Chicago, il a fait choix de dix-sept villes situées dans des condi- 
tions différentes de climat et d'industrie, mais dont chacune peut 
être considérée comme représentant une région. Dans chacune 
de ces villes il a dépêché dix-sept inspecteurs, ou plutôt dix-sept 
inspectrices, car ce sont des femmes qui ont été chargées de ce 
travail d'enquête minutieuse. Ces inspectrices avaient mission 
de s'installer dans chacune de ces villes, d'y séjourner tout le 
temps nécessaire et d'y interroger le plus grand nombre possible 
d'ouvrières. Leurs questions devaient porter non pas seulement 
sur la vie industrielle, mais encore sur la vie morale des femmes 
qu'elles interrogeaient. Enfin, leurs investigations devaient s'étendre 
aux œuvres de toute nature destinées à venir en aide aux ouvrières. 
Par ce procédé, l7,/i27 ouvrières appartenant à près de deux cents 
professions différentes ont été interrogées. D'après les apprécia- 
tions de M. Carroll-Wright, le nombre des ouvrières interrogées 
représenterait du sixième au septième du chiffre total de la popu- 
lation ouvrière féminine. Chaque ville a fait l'objet d'un rapport 
spécial; mais ces rapports sont résumés dans autant de tableaux 



LE TRAVAIL DES FEMMES. by 

qu'il y avait de chapitres à l'enquête, et ces tableaux sont eux- 
mêmes condensés et résumés dans des moyennes générales qu'on 
est fondé à considérer comme une approximation aussi exacte que 
possible de la vérité. J'ai été conduit par le cours de mes études 
(les lecteurs de la Revue en savent malheureusement quelque 
chose) à manipuler pas mal de volumes d'enquêtes et de statis- 
tiques. Je n'hésite pas à proclamer celui-ci un chef-d'œuvre de mé- 
thode, de distribution et de clarté. Il ne nous reste plus qu'à 
l'ouvrir. 

Commençons par la question vitale, celle des salaires. 13,822 ou- 
vrières ont été interrogées dans dix-sept villes différentes sur leur 
gain de chaque jour. Ces femmes appartenaient aux professions 
les plus diverses. Il s'en faut, comme on peut penser, que leurs 
réponses aient été uniformes. Avant d'entrer dans les détails de 
l'enquête, donnons d'abord le résultat général. 

D'après un tableau récapitulatif, le salaire moyen d'une ou- 
vrière aux États-Unis serait de 5 dollars 24 cents par semaine, 
c'est-à-dire de 26 fr. 20, ce qui fait pour six jours ouvrables, car 
le travail est toujours suspendu le dimanche, un salaire moyen de 
h fr. 35 environ. C'est là un salaire élevé, par comparaison à la 
France, où nous savons par la statistique et surtout par l'expé- 
rierxe que le salaire moyen des femmes oscille entre 2 et 3 francs, 
s'élevant rarement au-dessus de 3 et descendant souvent au-des- 
sous de 2. Aux États-Unis, l'exactitude de cette moyenne, par 
comparaison avec la réalité, est affectée par deux causes : l'abais- 
sement du salaire dans certaines villes : Richmond^ Atlanta, la 
Nouvelle-Orléans, où les ouvrières de couleur ont encore l'habitude 
de travailler pour un salaire inférieur à celui des ouvrières 
blanches; son exagération, au contraire, dans certaines villes rela- 
tivement nouvelles, San-Francisco, San-José, Saint-Paul, où la 
rareté de la main-d'œuvre fait hausser le prix du travail. Mais il 
est à remarquer que dans les grands centres industriels de New- 
York, de Brooklyn, de Boston, de Philadelphie, qui peuvent être 
comparés à nos villes de Paris, de Lyon, de Rouen ou de Lille, le 
salaire s'élève au-dessus de la moyenne générale et atteint de 
A fr. 50 à 5 et 6 francs par jour, ce qui, avec nos idées euro- 
péennes, est un salaire excessivement élevé pour une femme. Nos 
statisticiens d'Amérique sont gens cependant trop avisés pour se 
contenter d'indications aussi générales. Ils savent parfaitement 
qu'une moyenne n'a d'intérêt que si elle est conforme à la réalité, 
et qu'il suffit de quelques chiffres très faibles ou très élevés pour 
fausser complètement son exactitude. Aussi ont-ils tenu à nous 
faire pénétrer dans les détails de leur enquête. Ils ont divisé les 
13,822 ouvrières interrogées par eux en catégories, suivant les 



70 REVCE DES DEUX MONDES. 

salaires gagnés par elles, et ils nous ont appris que 373 d'entre 
elles gagnaient moins de 500 francs par an avec une moyenne de 
86 jours de chômage. Ce sont les ouvrières de la plus humble ca- 
tégorie, travaillant au hasard des rencontres, ce qui ne les rend 
pas pour cela moins à plaindre ni moins intéressantes, mais ce 
qui explique la modicité de leur gain annuel. 1,212 gagnaient de 
500 à 750 francs avec une moyenne de 58 jours de chômage, et 
2,121 gagnaient de 750 à 1,000 francs avec 47 jours de chômage. 
Gomme on peut le voir par ces chiffres, ce qui diminue le gain an- 
nuel de ces femmes, c'est moins la modicité du salaire que le 
chômage habituel ou fréquent. Mais le salaire en lui-même, pour 
chaque jour de travail, reste relativement assez élevé. En effet, 
nous allons voir croître le gain avec la réduction du chômage. 
5,024 femmes gagnaient de 1,000 à 1,500 francs avec une moyenne 
de 37 à 31 jours de chômage. 3,383 gagnaient de 1,500 à 
2,000 francs avec 26 à 24 jours de chômage. 1,124 gagnaient de 
2,000 à 2,500 avec 22 à 18 jours de chômage. Enfin 537 ga- 
gnaient plus de 2,500 francs avec 14 jours en moyenne de chômage. 

Ces chiffres détaillés ne font que confirmer ce que je disais tout 
à l'heure que les salaires des femmes sont très élevés aux États- 
Unis par rapport à la France. Mais ce n'est là cependant qu'un 
des aspects de la question. En effet, le taux du salaire n'est qu'un 
des facteurs de la condition industrielle des travailleurs manuels ; 
l'autre facteur est le prix des objets de première nécessité. Il im- 
porterait assez peu que le taux du salaire fût élevé, si le prix des ob- 
jets de première nécessité l'était davantage encore. Il est donc né- 
cessaire de déterminer ce que les économistes appellent le pouvoir 
d'achat de salaire, car c'est ce pouvoir d'achat qui détermine à son 
tour la condition véritable des travailleurs. La statistique améri- 
caine a bien compris cette nécessité. A la vérité, elle n'a pas essayé 
d'établir, comme l'avait fait autrefois dans une enquête malheureu- 
sement trop restreinte et trop ancienne la société industrielle de 
Mulhouse, comme j'ai essayé de le faire moi-même pour la ville 
de Paris, le coût des denrées nécessaires à la vie et du logement. 
Elle a procédé d'une façon différente. Elle a (toujours en s'inspi- 
rant de la méthode de M. Le Play) dressé le budget sommaire 
de chaque ouvrière dans chaque profession, et elle a cherché à 
établir quelle part de son salaire était absorbée par le logement, la 
nourriture, le vêtement, quelle part enfin restait disponible pour 
l'économie ou le plaisir. 

L'enquête a porté sur 343 professions et sur 5,716 ouvrières seule- 
ment, le nombre des ouvrières assez intelligentes et assez ordonnées 
pour être en mesure de rendre un compte exact de leurs recettes et 
de leurs dépenses étant forcément assez restreint. Les dépenses sont 



LE TRAVAIL DES FEMMES. 71 

divisées en trois chapitres : logement et nourriture, habillement, 
autres dépenses. Du résumé général de toutes ces enquêtes indivi- 
duelles, il résulterait que les 5,716 ouvrières interrogées gagnaient 
en moyenne l,/i77 francs par an et dépensaient (en moyenne éga- 
lement) : 810 francs pour leur nourriture et leur logement, 395 pour 
leur habillement, 190 pour les autres dépenses nécessaires à l'exis- 
tence, soit au total : 1,395 francs, ce qui laisserait en moyenne à 
chaque ouvrière une somme annuelle de 92 francs, dont elle pour- 
rait disposer à son gré. C'est là, dans l'ensemble, une situation sa- 
tisfaisante. Mais pour serrer la comparaison de plus près entre 
l'ouvrière française et l'ouvrière américaine, il est intéressant de 
choisir comme point de rapprochement deux villes dont les con- 
ditions industrielles sont sensiblement les mêmes, Paris et New- 
York. Dans un travail assez minutieux sur le travail des femmes à 
Paris (1), j'ai montré que le salaire des femmes était excessivement 
variable. Quelques ouvrières qui exercent des professions où il faut 
non-seulement de l'habileté de main, mais du goût artistique (fleu- 
ristes, brodeuses, etc.), peuvent arriver à se faire un salaire assez 
élevé, variant entre 5 et 6 francs par jour. Mais c'est l'exception 
et la très rare exception. Un plus grand nombre, encore habiles, 
mais employées cependant à des travaux plus faciles, arrivent à 
se faire un salaire d'environ li francs (compositrices typographes, 
fleuristes en fleurs communes, mécaniciennes en gilet et cu- 
lotte, etc.). Mais ce sont encore là pour des femmes des salaires 
élevés. Celui d'un très grand nombre d'ouvrières, modistes, cou- 
turières, mécaniciennes ordinaires, ne dépasse pas 3 francs par 
jour. Celui des lingères, — et c'est peut-être la profession du plus 
grand nombre de femmes, — oscille aux environs de 2 francs, des- 
cendant parfois au-dessous. Enfin, il y a un trop grand nombre 
de femmes employées à des gros travaux de couture ou autres 
(couseuses de sacs, effilocheuses , femmes employées dans les 
fabriques d'allumettes chimiques ou de chandelles), dont le salaire 
quotidien s'élève à peine au-dessus de 1 franc. Je ne veux pas 
revenir sur les considérations que j'ai développées à ce propos. 
Je me bornerai à dire que Paris recèle des misères féminines 
auxquelles il n'y a malheureusement pas, à ma connaissance 
du moins, de remède économique et qui n'en doivent préoccuper 
que plus fortement la conscience et la charité, A New-York, la 
situation ne paraît pas être aussi triste. Cependant là aussi le 
salaire des femmes est singulièrement inégal, et il y en a bon 
nombre dont la condition ne doit pas être beaucoup plus heureuse 
que celle de leurs camarades de Paris. 

(1) Voir la Vie et les salaires à Paris, Revue des Deux Mondes du 15 avril 1883. 



72 REVUE DES DEUX MONDES. 

L'enquête a porté à New-York sur 733 ouvrières réparties entre 
les professions les plus diverses, depuis les plus élevées jusqu'aux 
plus humbles. Leur gain moyen était de 1,646 francs, leur dépense 
moyenne de 1,615. L'écart entre le gain et la dépense était donc 
de 30 francs, ce qui indique déjà une situation moins satisfaisante 
que la moyenne générale. Mais j'ai déjà eu occasion de dire com- 
bien on doit attacher peu d'importance à ces moyennes que quelques 
chiffres très bas ou très élevés suffisent pour fausser. Si l'on veut 
se rendre compte de la réalité des choses, c'est dans le détail qu'il 
faut pénétrer. La statistique nous apprend qu'à New- York comme 
à Paris, mais plus qu'à Paris, certaines femmes arrivent à se faire 
un salaire très élevé. Ainsi, la metteuse en pages {distributor of 
work) qui dans une imprimerie gagne 3,750, ainsi la brodeuse en 
dentelles {lace worker) qui gagne 3,210, ainsi la monteuse de 
guirlande qui gagne 2,705. Ainsi, les contremaîtresses qui gagnent, 
suivant les professions, de 2,000 à 2,500 francs. Ce sont là égale- 
ment à Paris des occupations ou des fonctions très rémunérées, 
mais pas dans ces proportions. Un très grand nombre d'ouvrières, 
dont la nomenclature serait trop longue à donner, gagne à New-York, 
de 1,500 à 2,000 francs par an dans des professions dont le salaire 
à Paris n'est que de 3 à 4 francs par jour, c'est-à-dire pour 300 jours 
ouvrables de 900 à 1,200 francs. En revanche, il y a encore, comme 
à Paris, un certain nombre d'ouvrières dont le salaire demeure 
assez bas. Ainsi, dans les manufactures de sacs, la raccommodeuse 
dont le salaire est de 650 francs. Dans les manufactures de cha- 
peaux, la finisseuse dont le salaire est de 750 francs; dans les fa- 
briques de vêtemens de confection, la finisseuse dont le salaire est 
de 500 francs, et la faiseuse de boutonnières dont le salaire est de 
360 francs. C'est le salaire le plus bas dont la statistique amé- 
ricaine fasse mention. 11 en est à New-York comme partout; les 
femmes employées dans les professions d'un apprentissage facile qui 
n'exigent ni intelligence, ni goût, ni habileté de main, n'arrivent 
qu'à des salaires très faibles, et comme d'un autre côté les con- 
ditions de la vie y sont assez onéreuses, leur existence doit être 
très dure. Il est à remarquer, d'autre part, que les salaires très 
élevés chez la moyenne des ouvrières de New- York sont en grande 
partie absorbés par leurs dépenses, et que là moins qu'ailleurs, 
l'économie paraît être en honneur. Encore une ressemblance avec 
Paris. 

Vivre ne suffit pas, surtout si l'on entend par vivre, ne pas 
mourir de faim. Encore faut-il vivre avec un certain degré de con- 
fortable. Comment vivent les ouvrières américaines ? Ceux qui ont 
dirigé cette vaste enquête ont voulu s'en rendre compte. Ils ont 
fait porter leurs investigations sur deux points : le logement et 



LE TRAVAIL DES FEMMES. 73 

l'atelier. D'après le résultat de ces investigations, sur 16,713 ou- 
vrières, 12,020 vivaient dans des conditions de confort qui pou- 
vaient être considérées comme suffisantes {comfortable). Au con- 
traire, il y en avait A, 693 dont llnstallation était misérable. Quant 
aux ateliers, 14,966 travaillaient dans des ateliers bien tenus 
{well cared for), l^lkl seulement dans des ateliers négligés. C'est 
là, en l'absence de toute législation sérieusement protectrice des 
conditions du travail, un résultat qui peut paraître satisfaisant. 
Mais il est un autre tableau qui, dans sa concision, met en reliet 
d'une façon saisissante la différence principale qui existe entre la 
condition de l'ouvrière aux États-Unis et en France, c'est celui 
qui est intitulé : condition conjugale. Je me bornerai à en donner 
les chiffres qui parlent par eux-mêmes. Sur 17,427 ouvrières, 
15,387 n'étaient pas mariées, 1,038 étaient veuves; 745 seule- 
ment étaient en puissance de mari. La statistique a ainsi démontré 
la justesse de l'expression dont on se sert couramment en Amé- 
rique pour désigner l'ouvrière : ivorking girl, jeune fille qui tra- 
vaille. Ce qui revient à dire, en prenant la question sous une autre 
face, qu'aux États-Unis le salaire normal du mari suffit à nourrir 
la femme et les enfans. C'est le privilège des pays jeunes où la 
main-d'œuvre est encore d'un prix élevé et les denrées de pre- 
mière nécessité encore à bas prix. Ainsi se trouvent résolues, aux 
États-Unis, les questions véritablement douloureuses que soulève 
l'emploi des femmes dans l'industrie, ou plutôt elles ne sont même 
pas posées. Plus heureuse que l'ouvrière française, l'ouvrière 
américaine n'est pas obligée de quitter son mari dès le matin pour 
ne le retrouver que le soir, d'abandonner dès l'aube son foyer 
sans feu pour n'y rentrer qu'à la nuit, ayant à peine la force de 
préparer le repas de famille. Surtout, elle ne se voit pas dans la 
douloureuse nécessité de confier son enfant à des mains chari- 
tables ou mercenaires, de le quitter malade pour le retrouver mou- 
rant. Elle échappe à toutes ces souffrances et à toutes ces angoisses, 
qui sont le lot commun de l'ouvrière française. Heureux, trois 
fois heureux, hommes et peuples, ceux qui ont vingt ans ! 

Étant presque toujours une jeune fille, l'ouvrière américaine se 
trouve souvent isolée dans la vie. Cette différence avec l'ou- 
vrière européenne donne un intérêt d'une nature toute spéciale à 
la partie de la statistique où il est fait mention des diverses 
œuvres destinées à lui venir en aide. Dans le rapport général qui 
précède les tableaux de l'enquête, il n'est pas consacré moins de 
vingt-six pages sur soixante-quatre aux œuvres de cette nature. 
Le mobile de ces œuvres est partout la charité, et la charité chré- 
tienne, car aux États-Unis on n'en connaît et on n'en comprend 
point d'autre, mais la charité intelligente et bien entendue, ne 



74 REVUE DES DEUX MONDES. 

reculant devant aucune initiative hardie ou ingénieuse, et ne pre- 
nant à sa charge que ce qui doit lui incomber. Dans la plupart des 
grandes villes américaines il existe une association qui s'intitule 
Association chrétienne des jeunes femmes, et qui se propose de 
prêter assistance aux jeunes ouvrières. La forme la plus ordinaire 
de cette assistance est la création de pensions [boarding houses) 
pour les jeunes filles, où elles trouvent, moyennant un prix assez 
modique, le vivre et le couvert. Peut-être, comme dans tous pays, 
faut-il davantage à la jeune ouvrière américaine, mais c'est déjà 
quelque chose que de lui procurer à bon marché ces deux néces- 
sités de la vie quotidienne. Pour y parvenir, plusieurs combinai- 
sons différentes sont mises en œuvre. Dans certaines villes, l'exis- 
tence de ces pensions n'est qu'une simple application du principe 
de l'association. Les jeunes filles qui fréquentent la pension paient 
un prix assez élevé pour couvrir toutes les dépenses de la maison, 
et l'économie ne résulte pour elles que de la diminution des 
frais généraux résultant de la vie en commun. La charité n'inter- 
vient ici que pour prendre l'initiative de l'œuvre et pour en con- 
server la direction morale. Dans d'autres villes son rôle est plus 
actif. Les pensions dont je parle sont principalement destinées aux 
ouvrières dont le salaire est insuffisant, et on ne leur demande 
qu'une faible contribution pour leur nourriture et leur logement, 
la charité faisant face au surplus des dépenses. Quel que soit le 
principe d'après lequel ces maisons sont fondées, leur aspect et 
leur règlement intérieur sont à peu près les mêmes : « Rue tranquille 
et respectable ; antichambre et escaliers bien balayés ; bibliothèque 
bien fournie et bien éclairée ; chambres à coucher propres et main- 
tenues à une température convenable ; nourriture préparée avec 
soin; salon pour la conversation ou les jeux; jeunes gens auto- 
risés à venir presque tous les soirs, » Tels sont, d'après le rappor- 
teur de l'enquête, les avantages que les boarding houses offrent 
aux jeunes ouvrières. A tous ces attraits s'ajoute celui de confé- 
rences qui leur sont faites le soir sur des sujets variés. Quelques- 
unes de ces conférences portent sur des questions d'économie 
domestique : « Gomment gagner de l'argent et comment le garder. » 
D'autres ont un objet purement moral : l'idéal d'une femme ; d'au- 
tres enfin ont un caractère mixte; celle-ci, par exemple : Comment 
se procurer un mari : how io get a husband. Le conférencier ne se 
charge cependant pas de dire, comme pour l'argent : Gomment le 
garder. Ajoutons que les exercices religieux tiennent une grande 
place dans la vie intérieure de ces maisons. Cependant on a soin 
de nous dire que l'assistance à ces exercices n'est jamais obligatoire, 
et que les pensions sont presque toujours unsectainan, c'est-à-dh-e 
que, même fondées ou entretenues par quelqu'une des sectes chré- 



LE TRAVAIL DES FEMMES. 75 

tiennes qui sont si nombreuses aux États-Unis, épiscopale, méthoh 
diste, baptiste ou autre, on y reçoit cependant des jeunes filles qui 
n'appartiennent pas à la secte. Ainsi font même les couvens catho- 
liques, et le rapporteur rend plus d'une fois hommage en passant 
au large esprit de tolérance qui les anime, ainsi qu'à la supériorité 
de leur installation matérielle. 

Si je suis entré dans quelques détails sur cette institution des 
hoarding houses américains, c'est que notre pays y peut trouver un 
exemple utile à suivre. 11 faut reconnaître que sur ce point de la pro- 
tection morale des jeunes ouvrières, la charité française est en re- 
tard. Cependant elle commence à s'en inquiéter. L'intelligente initia- 
tive de certaines congrégations religieuses s'est émue de la situation 
périlleuse que crée souvent à la jeune ouvrière sa solitude sur le 
pavé de Paris, la nécessité de loger en garni avant qu'elle ait pu se 
procurer un petit mobilier et payer un trimestre de loyer d'avance, 
enfin l'obligation où elle se trouve de chercher sa nourriture quo- 
tidienne dans des restaurans de bas étage, traiteurs et crémiers 
qui lui font payer fort cher des plats malsains et du vin frelaté. 
Ces congrégations ont ouvert dans Paris un certain nombre de pa- 
tronages externes où les jeunes filles qui travaillent dans les ma- 
gasins et les ateliers peuvent trouver un abri pour la nuit, 
prendre le petit déjeuner du matin, le repas du soir, et passer les 
dimanches. Mais reste toujours le repas de midi, le principal dans 
la vie laborieuse. Et puis cette existence un peu claustrale du pa- 
tronage, le dortoir, la vie en commun ne conviennent pas toujours 
à la jeune ouvrière parisienne. Elle aime bien, quand elle le peut, 
avoir sa chambre, ses petits meubles, et sa liberté. Mais au moins 
qu'elle puisse manger dans un endroit décent, où elle ne sera pas 
exposée, pendant qu'elle avale à la hâte son maigre repas, à s'en- 
tendre débiter des galanteries grossières. Qu'elle cesse d'être ex- 
ploitée par des traiteurs indignes qui refusent de lui servir un 
déjeuner au-dessous d'un certain prix qu'elle ne peut pas atteindre, 
sachant qu'un consommateur galant se trouvera là tout à point 
pour lui offrir de payer la différence. Ici la charité veille encore, 
mais depuis bien peu de temps. Qui connaît déjà dans Paris l'œuvre 
des restaurans- bibliothèques ? Elle a pour principal fondateur un 
jésuite éminent (mon Dieu, oui, un jésuite), qui, après avoir façonné 
à la vie plusieurs générations successives de futurs officiers, ne dé- 
daigne pas d'appliquer aujourd'hui ses hautes facultés à cette 
œuvre en apparence si modeste, en réalité si féconde en résultats 
pour peu que la charité publique veuille bien en comprendre l'in- 
térêt et l'utilité. L'œuvre a déjà créé en plein Paris élégant, à quel- 
ques pas de ces grands magasins de la rue de la Paix où on voit 



76 REVUE DES DEUX MONDES. 

de petites modistes confectionnant à quatre francs p^r jour (et 
encore) des robes de douze cents, deux rcstaurans-bibliothèques, 
propres, bien aménagés, où deux cents ouvrières peuvent, en deux 
fournées, venir prendre leurs repas de midi. De bibliothèques ces 
restaurans n'ont encore que le nom, et c'est à peine si les planches 
sont posées. Il faut attendre maintenant que les livres viennent. 
Mais ce qui vient déjà en foule, ce sont des clientes proprettes, 
accortes, avec je ne sais quoi d'élégant que la Parisienne du 
peuple emprunte si facilement au contact de la femme du monde. 
Les mauvaises langues prétendent que les plus jolies n'y viendront 
jamais. Qu'en savent -ils? Mais quand cela serait, il n'est pas né- 
cessaire qu'on soit jolie pour être en péril à vingt ans, et les 
galans de crémerie ne sont pas si difficiles. Il taut voir tout ce 
jeune monde arriver d'un pas pressé, commander son déjeuner 
à la hâte, non sans avoir pris un moment pour se regarder dans 
la glace en rajustant ses petits cheveux, et le dévorer à belles dents, 
en babillant à demi-voix avec l'inextinguible gaîté de la jeunesse; 
le tout sous la protection d'un grand Christ qui étend au-dessus 
de cette jeunesse et de cette gaîté ses bras paternels et indulgens. 
« Gela m'étouffe de manger là devant, » disait un jour une brebis 
galeuse qui s'était introduite dans le troupeau choisi, et elle n'est 
plus revenue. Mais les autres reviennent, attirées non pas seule- 
ment par le bon marché de la nourriture, sur la qualité de la- 
quelle elles ne laissent pas de se montrer assez difficiles, mais 
aussi, surtout peut-être, par la bienveillance de l'accueil, par un 
mot affectueux dit tantôt à l'une, tantôt à l'autre, par cette charité 
la plus précieuse de toutes, qui va de l'âme à l'âme et pas seule- 
ment de la bourse à la bourse. Ainsi peu à peu la clientèle se 
forme, j'entends aussi la clientèle morale, et quand l'une des 
clientes cesse de fréquenter le restaurant, on peut dire à coup sûr 
que c'est un mauvais signe. Ajoutons que l'œuvre naissante a déjà 
créé deux maisons, l'une dans Paris pour les ouvrières orphehnes, 
l'autre à la campagne pour les ouvrières convalescentes; maisons 
de famille, c'est ainsi qu'on les appelle, et cette dénomination 
heureuse m'a rappelé celle qui est usitée en Angleterre et en Amé- 
rique : home for friendless girls, maison pour les jeunes filles sans 
amis. La famille, l'amitié, c'est bien, en attendant mieux, ce qu'il 
faut offrir à ces jeunes filles : sans quoi, elles courent après 
l'amour et elles ne rencontrent que la galanterie. 

Revenons aux États-Unis. Les auteurs de la statistique améri- 
caine n'ont pas voulu remphr les colonnes de leurs tableaux de ren- 
seignemens purement matériels. Ils se sont efforcés encore de ser- 
rer d'aussi près que possible les conditions d'existence morale où 



LE TRAVAIL DES FEMMES. 77 

vivent les ouvrières. Ils sont cependant les premiers à reconnaître 
que, sur ce point, la statistique ne peut fournir que d'insuffisantes 
indications: « La statistique, dit avec raison le rapporteur-général, 
peut seulement être employée pour constater les résultats de la 
vie populaire ; elle ne peut pas produire au jour les mobiles inté- 
rieurs qui conduisent à ces résultats. Elle peut fournir d'intéressans 
renseignemens sur le logement, le salaire et les dépenses ; mais, 
quant à l'honnêteté et à la vertu, ce sont choses qui n'apparaissent 
point dans des tableaux statistiques. » Ceux qui ont dressé ces 
tableaux se sont cependant efforcés de les faire apparaître et ils 
ont eu recours pour cela à un procédé qu'en France assurément, 
nos statisticiens n'auraient jamais inventé. Assez embarrassés 
pour choisir un critérium de la moralité des ouvrières, les auteurs 
de la statistique américaine se sont avisés de rechercher celles qui 
fréquentaient l'église. Quelle église? dira-t-on. N'importe quelle 
égUse, mais une église quelconque, protestante, catholique, Israé- 
lite, peu importe. Les résultats de l'enquête sont, sur ce point, 
assez curieux: sur 16,713 femmes interrogées, 7,709 fréquentaient 
l'église catholique, 5,85/i une égUse protestante, 369 la synagogue, 
6 l'église grecque, 2,309 ne fréquentaient aucune égUse, /i06 n'a- 
vaient voulu donner aucun renseignement.. On remarquera cette 
proportion considérable des ouvrières fréquentant l'église catho- 
lique dans un pays où la majorité des habitans est protestante. 
Quant à la proportion des ouvrières qui ne fréquentent aucune 
église, le rapporteur-général de l'enquête, personnage officiel au 
plus haut degré, la trouve très élevée et s'en afflige. En France, 
nous la trouverions peut-être assez faible. Je ne connais rien qui, 
mieux que cette constatation et ce regret, marque la différence 
entre les deux pays et les deux républiques. 

Cette enquête si complète présente cependant au point de vue 
qui, pour le moment du moins, nous préoccupe le plus en France, 
deux graves lacunes. La première est relative à la durée moyenne 
des heures de travail. Il serait intéressant, en effet, de savoir au 
prix de quel effort les ouvrières américaines parviennent à se pro- 
curer ce gain annuel assez élevé que nous avons signalé. Y a-t-il 
excès, abus, surmenage, comme on dit volontiers aujourd'hui, ou 
bien, au contraire, la durée quotidienne du travail des femmes ne 
dépasse-t-elle pas un sage emploi des forces humaines? L'intérêt 
de cette question qui, dans nos vieux pays, est si aigu, paraît 
avoir échappé complètement aux commissaires enquêteurs. On ne 
trouverait pas, dans les 631 pages de l'enquête, le plus petit ren- 
seignement à ce sujet. Que faut-il conclure de ce silence, sinon 
qu'aux États-Unis la question de la durée des heures de travail 



78 REVUE DES DEUX MONDES. 

n'existe pas, c'est-à-dire qu'elle est résolue de telle sorte que le 
travail normal et habituel n'excède pas ce que j'appelais tout à 
l'heure le sage emploi des forces humaines. S'il en était autre- 
ment, s'il y avait abus et souffrance résultant de la durée exces- 
sive des heures de travail, nul doute que cet état de choses ne 
donnât lieu à des plaintes, et que ces plaintes n'eussent trouvé 
un écho dans une série de recherches aussi intelhgentes et aussi 
approfondies. 

La seconde lacune que présente l'enquête américaine est rela- 
tive à la législation du travail et à ses effets. Il eût été particu- 
lièrement intéressant de savoir si, dans les dix-sept villes où 
l'enquête a été ouverte, le travail des femmes s'exerce librement, 
en dehors de toute surveillance, ou s'il est, au contraire, l'objet 
de mesures protectrices. Dans ce dernier cas, il eût été également 
très instructif de savoir quel est l'effet de ces mesures sur la con- 
dition des ouvrières. Ici encore, l'enquête est absolument muette. 
On dirait qu'aux États-Unis la question de la réglementation du 
travail et de la protection des femmes n'existe pas. Mais cette 
question nous préoccupe trop vivement en France à l'heure actuelle 
pour que j'aie cru pouvoir la laisser de côté, et j'ai cherché à com- 
bler la lacune en interrogeant d'autres documens. 

La législation du travail est infiniment variable aux États-Unis, 
car elle échappe à la compétence du pouvoir fédéral et elle est 
réglée au gré de chaque État. Dans un grand nombre d'États, il 
n'y a pas de législation du tout, excepté pour le repos du dimanche, 
qui est imposé partout par les mœurs encore plus que par la loi et 
qui suspend aussi bien la vie du plaisir que celle du travail. Il n'y 
a pas sur le territoire des États-Unis une seule manufacture ou- 
verte le dimanche, mais il n'y a non plus ni théâtres, ni courses. 
Quand il n'y aura non plus en France ni théâtres ni courses le 
dimanche, il sera beaucoup plus facile, de par la loi, de fermer les 
manufactures. Laissant de côté les états où le travail n'est l'objet 
d'aucune réglementation, voici sur la législation industrielle aux 
États-Unis quelques renseignemens que j'ai Heu de croire exacts. 
Dans vingt-sept états, le travail est interdit aux enfans au-dessous de 
quatorze ans, et quand il s'agit des jeunes filles, la limite d'âge 
est assez souvent reculée jusqu'à dix-huit ans. Dans quinze états 
seulement le travail des femmes est l'objet d'une réglementation 
spéciale, mais qui varie beaucoup suivant les états. Dans quelques- 
uns, la seule mesure de protection consiste à obUger le patron à 
leur fournir des sièges pour se reposer. Dans d'autres, le travail 
dans les mines leur est interdit. Mais il n'y en a que cinq (Loui- 
siane, Massachusetts, Michigan, Minnesota, Ohio), où le travail des 



LE TRAVAIL DES FEMMES. 79 

femmes majeures soit l'objet d'une réglementation qui limite à dix 
heures par jour ou soixante heures par semaine la durée de leur 
travail. Ces lois sont-elles observées? On peut se le demander, car 
bien souvent les états qui ont voté des mesures de cette nature ont 
négligé de créer en même temps les corps d'inspecteurs né- 
cessaires pour en assurer l'exécution. Parfois il arrive que les lois pro- 
tectrices des travailleurs, celles entre autres qui limitent la journée 
de travail, sont votées dans une pensée politique et dans une vue de 
popularité, à la veille d'une élection ; mais elles demeurent à l'état 
de lettre morte et ne sont jamais sérieusement observées. C'est en 
particulier ce qui est arrivé dans l'état de New-York pour une loi 
qui limitait à dix heures le travail des hommes, mais de l'applica- 
tion de laquelle aucun gouvernement ne s'est jamais inquiété. 
D'une façon générale, on peut dire qu'il n'y a que le travail des 
enlans qui soit réglementé d'une façon efficace dans un assez grand 
nombre d'états. Quant au travail des adultes, hommes et femmes, 
il est absolument libre, et c'est là ce qui explique que dans l'enquête 
si complète que je viens d'analyser, il n'y ait pas trace d'un rensei- 
gnement sur la législation du travail. Nos enquêteurs, en gens pra- 
tiques, ne se sont pas préoccupés d'une législation qui, dans les 
rares états où elle existe, demeure lettre morte. C'est donc sous le 
régime d'une liberté absolue que l'ouvrière américaine en est arri- 
vée à jouir d'une condition économique qui est incontestablement 
très supérieure à celle de l'ouvrière française. Avant de tirer quelque 
conclusion de ce fait, cherchons à nous faire une idée des conditions 
dans lesquelles travaille l'ouvrière anglaise. 

IL 

Il s'en faut que, pour étudier la condition industrielle et sociale 
des femmes en Angleterre, nous ayons à notre disposition des ren- 
seignemens aussi complets qu'aux États-Unis. En revanche, rien 
n'est plus facile à connaître que la législation sous le régime de 
laquelle elles travaillent. Cette législation, qui avait été maintes 
fois remaniée depuis le commencement du siècle, a été condensée 
et codifiée en 1878 dans une loi importante intitulée : the Factory 
and workskop act : loi sur les usines et les ateliers. Cette loi, 
qui a en même temps résumé et abrogé quinze lois antérieures, 
est un véritable code industriel. Depuis quatorze ans qu'elle fonc- 
tionne, elle n'a subi que d'insignifiantes modifications. Je n'entre- 
prendrai pas de résumer ici les dispositions très minutieuses con- 
tenues dans les cent sept articles qui composent cette loi. Je me 
bornerai à en extraire celles qui concernent le travail des femmes. 



80 REVUE DES DEUX MONDES. 

Ces dispositions sont très nombreuses, il suffira d'en indi- 
quer les principales. Dans les fabriques, la journée de travail ne 
doit pas excéder douze heures; elle ne peut commencer avant 
six heures du matin ni se prolonger après sept heures du soir ; ce 
qui exclut le travail de nuit; le travail est interdit le dimanche et 
le samedi après deux heures au plus tard. Deux heures par jour 
doivent être réservées pour le repa^ ce qui, en fait, réduit la 
journée de travail à dix heures, et le travail ne doit pas être pro- 
longé pendant plus de quatre heures et demie sans une demi-heure 
de repos. 

Dans les ateliers (1), les femmes peuvent travailler de six heures 
du matin à neuf heures du soir, sauf le samedi, où le travail doit 
finir à quatre heures. Mais tous les jours il doit être accordé à la 
femme quatre heures et demie et le samedi deux heures pour 
prendre ses repas. Le travail du dimanche est interdit également. 
Enfin le travail est absolument interdit aux femmes dans les 
mines. 

En résumé, interdiction du travail de nuit non-seulement dans 
les fabriques, mais dans les ateliers. Limitation de la journée de 
travail à douze iieures dans les fabriques, à quinze heures dans les 
ateliers, mais avec repos obligatoire de deux heures dans les fabri- 
ques, de quatre heures et demie dans les ateliers ; suspension du 
travail le samedi ; interdiction du travail le dimanche : telles sont 
les mesures spéciales aux femmes qu'a consacrées le Factory and 
workshop act^ indépendamment de mesures assez strictes de 
salubrité et de précautions contre les accidens éventuels dont les 
femmes étaient appelées à bénéficier comme les hommes. C'était 
là une législation éminemment protectrice du travail, suivant une 
expression qui a cours aujourd'hui. Une vigoureuse campagne 
avait été conduite en Angleterre pour obtenir que les pouvoirs 
publics intervinssent avec ce degré de minutie (car j'ai dû passer 
beaucoup de dispositions de détail) dans la réglementation du tra- 
vail adulte. Ceux qui ont foi dans la législation pour adoucir les 
misères sociales avaient le droit d'être satisfaits de leur œuvre, et 
après avoir obtenu des résultats aussi considérables, ils pouvaient 
prendre un légitime repos. 

Ce repos ne devait pas être de longue durée. Il fut bientôt trou- 
blé par un cri de détresse, le plus poignant peut-être que l'Angle- 
terre eût entendu depuis le temps où un poète populaire traduisait, 
dans la célèbre chanson de la Chemise, les gémissemens de l'ou- 

(1) La distinction entre les fabriques (factories) et les ateliers (workshops) consiste 
en ce que dans les fabriques il est fait usage de moteurs mécaniques. 



LE TRAVAIL DES FEMMES. 81 

vrière à l'aiguille. Ce fut un journal médical, the Lancet^ qui le 
premier donna l'alarme. Se plaçant au point de vue spécial de 
l'hygiène, qui joue, comme on le sait, un grand rôle dans les 
préoccupations anglaises, un rédacteur de ce journal signala à 
Londres même, dans un des quartiers les plus populeux, l'exis- 
tence d'un grand nombre d'ateliers fétides, malpropres, mal éclai- 
rés, où s'entassaient pêle-mêle ouvriers et ouvrières, et cela non 
pas seulement pendant la journée, mais encore pendant une partie 
de la nuit. Ces ateliers n'étaient généralement que des arrière- 
boutiques, ou même des chambres d'habitation où le patron, aussi 
pauvre que ses ouvriers, travaillait, avec sa famille, dans des con- 
ditions aussi déplorables qu'eux. L'acte de' 1878 contenait bien 
une série de dispositions excellentes sur l'hygiène des ateliers, 
mais sans compter que d'une part la difficulté de la surveillance, 
de l'autre l'extrême misère de ces petits patrons, opposaient des 
difficultés invincibles aux efforts des inspecteurs; il y avait une 
cause d'insalubrité que la loi ne pouvait empêcher, c'était l'entas- 
sement dans ces arrière-boutiques et dans ces chambres d'ouvriers 
et d'ouvrières ayant à peine la place nécessaire pour se mouvoir 
et pour travailler. Ces atelier s'eréaient, au dire du journal médi- 
cal, des foyers d'infection permanens dans la métropole : les ma- 
ladies contagieuses s'y développaient avec une rapidité effrayante, 
et leur existence était un danger permanent pour la santé pu- 
blique. 

La question hygiénique ainsi soulevée par le Lancet ne tarda 
pas à devenir une question économique. A quelle profession ap- 
partenaient ces malheureux, patrons aussi bien qu'ouvriers? Que 
gagnaient-ils? Pourquoi étaient-ils si misérables? Toutes ces ques- 
tions, qui naissaient en quelque sorte les unes des autres, com- 
mencèrent à passionner l'opinion publique et firent l'objet d'une 
sorte d'enquête générale qui fut d'abord conduite par la presse. 
De cette enquête il résulta que le Lancet n'avait dit que trop vrai 
et qu'une portion considérable de la classe ouvrière de Londres 
travaillait effectivement dans des conditions aussi déplorables au 
point de vue de l'hygiène qu'au point de vue des salaires, menant 
une existence misérable et gagnant à peine de quoi suffire aux 
plus stricts besoins de la vie. C'était la profession de tailleur et 
de couturière dans la confection des vêtemens à bon marché qui 
semblait offrir le plus grand nombre de victimes. Mais d'autres 
professions payaient leur tribut. Londres semblait la ville la plus 
éprouvée ; mais des grands centres manufacturiers de l'Angleten^e 
s'élevaient également des plaintes dont la presse de province 
apportait les échos. Les révélations succédaient aux révélations, 
TOME cxii. — 1892. 6 



8^ REVUE DES DEUX MONDES. 

et l'opinion publique, étonnée autant qu'attristée, se trouvait en 
présence d'un abîme de misères dont elle ne soupçonnait pas 
l'existence et dont elle ne démêlait pas la cause. 

Chacun avait en effet son explication. Les uns y voyaient les ré- 
sultats de la concurrence de la main-d'œuvre étrangère, les ou- 
vriers allemands ou russes, qui arrivent en grand nombre à Lon- 
dres, acceptant à n'importe quel prix un travail qui n'exige ni 
connaissance préalable ni habileté de main. D'aucuns y voulurent 
mêler la question sémite, et, ayant rencontré, dans l'enquête, des 
ateliers tenus par des patrons juifs et où l'on n'employait que des 
juifs 011 des juives travaillant à très bas prix, ils crurent y dé- 
couvrir une vaste conspiration des enfans de Sem pour ruiner 
par la concurrence les enfans de Japhet. Mais la majorité de 
ces enquêteurs volontaires attribua la condition misérable d'un 
trop grand nombre d'ouvriers et surtout d'ouvrières, à Londres, 
à l'abus du système des sous-contrats ; les grands entrepreneurs, 
principalement dans l'industrie des vêtemens à bon marché, faisant 
leur commande à des sous-traitans qui eux-mêmes les répartis- 
saient entre d'autres petits entrepreneurs qui les répar tissaient 
encore entre des petits patrons. Chaque intermédiaire gagnait sur 
le marché de telle sorte que l'ouvrier et l'ouvrière payaient au 
prix d'un travail excessif et insuffisamment rémunéré , au prix de 
leurs sueurs, le bénéfice des intermédiaires. De là l'expression 
de sweating System^ système qui fait suer. Le mot fit fortune par 
ce qu'il avait à la fois d'expressif et de douloureux, et pendant de 
longs mois les colonnes des journaux anglais furent remplies d'arti- 
cles, de discussions passionnées sur \e sweating system,sQS causes 
et ses remèdes. 

De la presse l'agitation gagna les milieux parlementaires, et la 
chambre des lords, voulant peut-être donner ce gage de sa sollici- 
tude pour les intérêts populaires, nomma une commission d'enquête, 
grand remède comme chacun sait. Cette commission, dont faisaient 
partie l'archevêque de Canterbury, lord Roseberry et d'autres 
personnages considérables, a siégé pendant de longs mois. Elle a 
tenu soixante et onze séances, interrogé deux cent quatre-vingt- 
onze témoins, ouvriers, médecins, membres du clergé ou des so- 
ciétés charitables. Elle a étendu son enquête à toutes les profes- 
sions où les abus du sweating System lui avaient été signalés : 
fabrication des vêtemens à bon marché, cordonnerie, chemiserie, 
ébénisterie, sellerie, coutellerie^ serrurerie, etc., et à la plupart des 
villes où ces industries sont pratiquées, Londres, Shefïield, Glas- 
cow, Manchester, etc. Les procès-verbaux de cette vaste enquête 
réunis forment quatre volumes d'environ mille pages chacun. Je 



LE TRATAIL DES FEMMES. 83 

n ai point Tintention d'analyser ces procès-verbaux. Pareille en- 
treprise m'entraînerait trop loin. Je voudrais seulement de ce re- 
cueil de dépositions, qu'on pourrait appeler le martyrologe de 
l'industrie anglaise, tirer quelques renseignemens sur le point spé- 
cial qui fait l'objet de cet article, c'est-à-dire la condition indus- 
trielle des femmes. 

L'enquête a porté sur trois points principaux; d'abord sur l'hy- 
giène des ateliers. Il a été prouvé devant la commission que cette 
hygiène était déplorable et que les journalistes n'avaient rien 
exagéré dans leurs descriptions. Sans doute il était bien prescrit 
par le Factory and ivorkshop act que les ateliers aussi bien que 
les manufactures seraient tenus dans un état constant de propreté, 
bien ventilés, mis à l'abri, par un système de canalisation bien en- 
tendue, de tous miasmes ou mauvaises odeurs, et que le nombre 
des personnes qui y seraient employées ne serait jamais trop con- 
sidérable par rapport à la capacité cubique d'air respirable. Mais 
autant il avait été facile d'assurer l'exécution de ces prescriptions 
minutieuses dans les manufactures, c'est à-dire dans de grands 
établissemens connus de tous, faciles à inspecter, et dont les pro- 
priétaires pouvaient être contraints à se mettre en règle avec la 
loi, autant, de nombreux témoignages en ont fait foi devant la 
commission, ces prescriptions devenaient illusoires quand il s'agis- 
sait des ateliers, c'est-à-dire le plus souvent de simples chambres 
où un certain nombre d'ouvriers ou d'ouvrières travaillaient sous 
les ordres d'un petit patron. En fait, ces ateliers 'échappaient à 
l'inspection par leur nombre même. C'est par milliers et milliers 
qu'ils se comptent dans les grandes villes industrielles. A Londres 
il y a telle rue de VEast-End où chaque maison compte un ou plu- 
sieurs ateliers. Pour les surveiller tous, il aurait fallu une armée 
d'inspecteurs, et le nombre de ceux-ci eût-il été singulièrement 
augmenté, leur inspection n'en serait pas moins demeurée illusoire. 
A qui s'en prendre, en effet, de l'insalubrité de ces ateliers ? Au 
propriétaire. Mais le propriétaire qui avait loué une maison ou un 
appartement ne pouvait être rendu responsable des conséquences 
fâcheuses résultant soit du trop grand nombre d'ouvriers entas- 
sés, soit de la nature même de l'industrie exercée dans son im- 
meuble. Au patron? Mais le patron était souvent lui-même un 
ouvrier, incapable de faire face aux dépenses qu'auraient exigées 
de lui les travaux d'hygiène et de ventilation réclamés par les 
inspecteurs. De ces ateliers les plus misérables étaient le plus 
souvent, d'ailleurs, des ateliers de famille, c'est-à-dire en réalité 
une chambre unique où couchaient, mangeaient, travaillaient le 
père, la mère, cinq ou six enfans des deux sexes, assistés seule- 



84 REVUE DES DEUX MONDES. 

ment, quand l'ouvrage pressait trop, de quelques ouvriers de pas- 
sage. Sans doute, les pauvres gens n'auraient pas demandé mieux 
que de travailler dans un appartement plus grand. Mais ils n'avaient 
pas le moyen d'en payer le loyer. L'acte de 187S demeurait donc 
lettre morte dans les ateliers et la commission constatait avec dou- 
leur que dans un trop grand nombre de maisons à Londres et 
aussi dans les autres grandes villes industrielles, hommes, femmes, 
enfans, travaillaient dans des bouges, dens (c'est le mot qui re- 
vient souvent dans la bouche des déposans),et dans des conditions 
contraires à la fois à l'hygiène et à la décence, entassés les uns 
sur les autres au point d'avoir à peine la place matérielle pour 
travailler, respirant un air empesté et condamnés à des promis- 
cuités qui ne pouvaient qu'affaiblir, chez les femmes et les jeunes 
filles, le sentiment de la pudeur {decency), La comparaison entre 
les ateliers et les manufactures était à ce point de vue tellement 
à l'avantage des manufactures, qu'un inspecteur n'hésitait pas à 
conseiller comme remède, à Londres du moins, la création dans le 
quartier de VEast-End de gigantesques manufactures où seraient 
exercées les principales industries du quartier et l'interdiction du 
travail dans les ateliers. 

Mêmes constatations douloureuses en ce qui concernait la durée 
des heures de travail. Des dépositions recueillies par la commission 
est résultée la preuve que dans certaines industries, en particuUer 
dans la confection des vêtemens à bon marché^ les heures de tra- 
vail étaient prolongées au-delà de ce que peuvent véritablement 
supporter les forces humaines. Ce n'est pas seulement douze, c'est 
quatorze, c'est quinze, c'est parfois seize ou dix-sept heures que 
travaillaient les ouvriers et les ouvrières employés soit en commun, 
soit séparément dans les petits ateliers de tailleurs ou à la confec- 
tion des chemises. Ici, il y avait encore, au moins pour la femme, 
violation manifeste de l'acte de 1878. Mais cette violation s'expli- 
quait par les mêmes motifs que celle des dispositions relatives à 
l'hygiène des ateliers. Pour que les dispositions relatives à la durée 
des heures de travail fussent observées, il aurait fallu que dans 
chaque atelier fût tenu un registre d'entrée et de sortie des femmes. 
Or de ces malheureux petits patrons qu'on s'obstinait à désigner sous 
le nom de sweaters, celui qui fait suer, et qui suaient eux-mêmes 
autant que leurs ouvriers et ouvrières, beaucoup ne connaissaient 
même pas l'existence de cet acte ni l'obUgation qui s'imposait à 
eux. Ils travaillaient personnellement jusqu'à la limite de leurs 
forces, eux, leurs femmes, leurs enfans, les ouvrières employées 
par eux, et celles-ci auraient été les premières à se plaindre si, en 
vertu des dispositions d'une loi à elles inconnue, elles avaient été 



LE TRAVAIL DES FEMMES. 85 

renvoyées de l'atelier avant que fût terminée la douzaine de che- 
mises ou la paire de culottes qu'il fallait livrer le lendemain, sous 
peine de ne pas recevoir de nouvelles commandes. Les impérieuses 
nécessités du combat pour la vie étaient plus fortes que toutes 
les prescriptions de la loi. D'ailleurs, l'enquête a démontré que 
c'étaient les ouvrières travaillant chez elles {home workers) qui 
accomplissaient ces tristes prodiges de dix-sept ou dix-huit heures 
passées d'arrache-pied à tirer l'aiguille, faisant ainsi concurrence 
aux ouvrières employées dans les ateUers. Aussi quelques dépo- 
sans n'ont-ils pas hésité à demander que le travail à domicile 
fut interdit par la loi, comme d'autres avaient demandé l'interdiction 
des ateliers. La manufacture obligatoire : telle était la conclusion à 
laquelle quelques esprits se laissaient entraîner par la logique de la 
réglementation. 

Mais de toutes les constatations de l'enquête, les plus doulou- 
reuses étaient celles relatives au taux des salaires. Si encore ce 
travail écrasant, accompli dans des conditions aussi pénibles, assu- 
rait à ces malheureux un gain suffisant pour se procurer une 
nourriture convenable et des vêtemens décens. Mais il n'en était 
rien. Starvation wages. Des gages avec lesquels on meurt de faim. 
Telle est l'expression énergique et malheureusement trop jus- 
tifiée dont se servent les commissaires enquêteurs pour traduire 
l'infime rémunération qui est le prix d'un travail aussi excessif. 
Je ne parlerai ici que des salaires des femmes. Dans la confection 
des vêtemens à bon marché, une femme, en travaillant quinze 
heures, peut finir quatre vestes par jour; chaque veste lui est 
payée fr. 50, ce qui fait un total de 2 francs, mais elle doit se 
fournir elle-même de fil et souvent payer la location de sa ma- 
chine à coudre. Dans l'industrie de la chemiserie, qui emploie 
presque exclusivement des femmes, et où elles sont payées à la dou- 
zaine, elles peuvent gagner environ 1 fr. 50 par jour en travaillant 
de sept à huit heures du matin à onze heures du soir. Mais de 
leur gain de la semaine il leur faut déduire l'achat du fil et la 
location de la machine, c'est-à-dire environ h francs. Même prix 
dans l'industrie des manteaux et dans celle de la fourrure. Dans 
l'industrie de la fabrication des chaînes et des anneaux en fer, les 
salaires sont plus bas encore. Pour un travail très rude, très fati- 
gant, qui ne s'exercerait même pas toujours dans des conditions 
de décence absolue, les femmes gagneraient de 6 à 8 francs par 
semaine, c'est-à-dire quelquefois un peu plus, quelquefois un peu 
moins de 1 franc par jour î A la vérité, cette industrie n'emploie 
qu'un assez petit nombre de femmes. Mais les autres ne vivent 
pas dans des conditions beaucoup plus heureuses. C'est pitié de 



86 REVUE DES DEUX MONDES. 

lire leurs dépositions devant la commission d'enquête : — « J'ai 
honte d'avouer, disait l'une d'elles, quelle est ma nourriture habi- 
tuelle. Souvent je jeûne. Les autres jours, je prends une tasse de 
thé et un peu de poisson. Je ne mange pas de la viande une fois 
en six mois. » — « Je mange principalement du lard, disait une autre ; 
de temps à autre, j'attrape un morceau de beurre! » — Une jeune 
fille de quinze ans, dont la nourriture se composait exclusivement 
de pain et de pommes de terre, se plaignait de ne jamais manger à 
sa faim, et un inspecteur de fabriques disait que , dans son dis- 
trict, il s'en fallait de peu que les femmes ne mourussent d'ina- 
nition ! 

Le cœur se serre quand on lit de pareilles choses. Je ne sais pas 
cependant s'il n'y a pas quelque chose de plus triste encore, c'est 
l'embarras où s'est trouvée la commission, lorsqu'il lui a fallu 
conclure. Je laisse de côté les difficultés qu'elle a éprouvées lors- 
qu'il s'est agi soit de déterminer en quoi consistait, à proprement 
parler, le sweating System, chacun en ayant donné une définition 
différente, soit d'en déterminer les causes. En effet, si le système des 
sous-contrats y était bien pour quelque chose, il a été démontré ce- 
pendant que le sweating system (qui du reste n'était pas un système) 
existait dans les industries où les petits patrons recevaient directe- 
ment la commande des grands magasins. Si la concurrence de la 
main-d'œuvre étrangère, en particulier des Russes et des Allemands, 
exerçait son influence, il fallait reconnaître également que dans cer- 
taines villes industrielles où il n'existait pas d'ouvriers étrangers, les 
salaires n'étaient pas plus élevés, ni les heures de travail moins 
excessives. Quant aux juifs, il a fallu décidément les mettre hors 
de cause. L'enquête a démontré en effet que, comme sweaters, 
certains chrétiens les valaient bien et que, comme ouvriers, s'ils 
étaient moins misérables, c'est qu'ils étaient plus tempérans. On 
ne pouvait cependant pas de par la loi les forcer à s'enivrer. Mais 
l'embarras que la commission a éprouvé à déterminer les causes du 
sweating system. n'est rien auprès de celui avec lequel elle s'est 
trouvée aux prises, lorsqu'il lui a fallu indiquer les remèdes. Sans 
doute, elle a pu demander l'extension de certaines clauses du Fac- 
tory and workshop act et l'augmentation du nombre des inspec- 
teurs, insister sur l'exécution de certaines mesures d'hygiène, et 
demander même que dans l'industrie des chaînes et anneaux, l'em- 
ploi d'un instrument appelé oliver fût interdit aux femmes. Mais,^^ 
lorsqu'il s'est agi d'indiquer un remède aux deux principales causes 
des souffrances dont elle avait constaté la cruelle réalité : la durée 
excessive des heures de travail et l'insuffisance des salaires, elle a 
reculé. Dans ses conclusions et recommandations aux pouvoirs pu- 



LE TRATAIL DES FEMMES. 87 

blics, elle a passé ces deux questions sous silence. Sans doute elle 
aurait bien pu demander que l'article de la loi qui limite la durée du 
travail des femmes fût appliqué dans les ateliers, comme il l'est dans 
les fabriques, fallut-il pour cela créer une armée d'inspecteurs. Elle 
ne l'a pas fait. Pourquoi? C'est qu'en gens pratiques les membres 
de la commission ont compris qu'une stricte application de la loi 
était non pas seulement matériellement, mais moralement im- 
possible. C'est que, ces malheureuses étant payées à la tâche et à 
la pièce, toute limitation de la durée de leur travail aurait encore 
diminué leur salaire déjà si insuffisant. Le remède eût été pire que 
le mal, et celles qu'on aurait entendu protéger ainsi auraient été les 
premières à protester. Quant à trouver un moyen légal d'amener la 
hausse des salaires, la commission n'a pas perdu son temps à le 
chercher. Cette longue et scrupuleuse enquête n'a donc abouti qu'à 
une constatation d'impuissance. La commission a cependant terminé 
son rapport par une déclaration que je tiens à reproduire. Après 
avoir rendu hommage à la résignation avec laquelle ouvriers et 
ouvrières supportaient leurs dures conditions d'existence, et à la 
charité sans limite dont ils faisaient preuve les uns vis-à-vis des 
autres, elle ajoutait : « Nous exprimons le ferme espoir que l'ex- 
posé fidèle des maux que nous avons été appelés à constater aura 
pour effet d'amener les capitalistes à prêter une plus grande atten- 
tion aux conditions dans lesquelles s'effectue le travail qui leur 
fournit les marchandises dont ils ont besoin. Lorsque la législa- 
tion a atteint la hmite au-delà de laquelle elle ne peut plus avoir 
un effet utile, l'amélioration de la condition des travailleurs ne 
saurait résulter que du sentiment croissant de leur responsabilité 
morale chez ceux qui les emploient. » Cet appel à la conscience 
des patrons fera sourire, sans doute, les théoriciens de la protec- 
tion du travail. Mais qu'est-ce autre chose que la doctrine du 
juste salaire opposée par l'Encyclique de Léon XIII à la loi bru- 
tale de l'offre et de la demande, doctrine profondément vraie, si 
on demeure d'accord que ce juste salaire doit être déterminé, non 
par la législation humaine maladroite ou impuissante, mais par la 
conscience et le sentiment de la responsabilité morale. Il était 
assez curieux de constater qu'une commission de lords protestans 
en était arrivée, après une étude attentive des faits, aux mêmes 
conclusions que le saint-siège parlant au point de vue doctrinal. 
Cette conclusion vient à l'appui de ceux qui mettent peu de con- 
fiance dans la législation et qui ne croient point à d'autre remède 
qu'au réveil de la conscience, sollicitée par le sentiment chré- 
tien. 

L'inutilité ou l'impuissance de la législation, au moins dans un 



88 REVUE DES DEUX MONDES. 

grand nombre de cas, n'est-ce pas, en effet, la conclusion qui se dé- 
gage invinciblement de cette étude et des faits que nous y avons 
constatés? Aux États-Unis, pays de liberté, la condition de l'ouvrière 
est satisfaisante, et les drames de la misère féminine y paraissent à 
peu près inconnus. En Angleterre, pays de réglementation, la con- 
dition de l'ouvrière est misérable, au moins dans un grand nombre 
d'industries, et les pouvoirs publics, après une enquête conscien- 
cieuse, s'avouent impuissans à la relever. Est-ce à dire que la 
liberté, d'une part, ou la réglementation, de l'autre, y soient 
pour quelque chose et qu'il faille leur en faire honneur ou grief? 
Je n'aurai pas la naïveté de le prétendre ; mais il faut bien recon- 
naître, à la clarté des faits, que la condition particulière des tra- 
vailleurs manuels est, avant tout, régie par les conditions géné- 
rales où s'exerce, au point de vue économique, l'industrie d'un 
peuple, et que la législation n'y fait rien. Aux États-Unis, pays 
jeune où la population est dispersée, la main-d'œuvre rare, les 
denrées de première nécessité à bon marché, les salaires demeu- 
rent à un taux élevé, et comme c'est le taux des salaires qui règle 
la durée des heures de travail, les forces humaines ne s'usent 
pas dans un labeur excessif. En Angleterre, vieux pays où la popu- 
lation est dense, où la main-d'œuvre abonde, où les denrées sont 
chères, le travailleur sans instruction professionnelle qui exerce 
un métier d'apprentissage facile [unskilled labourer) ne peut 
gagner sa vie qu'au prix d'un labeur excessif et insuffisamment 
rémunéré. Gomme c'est le cas de la plupart des femmes, les me- 
sures de protection les plus minutieuses n'ont pu réussir à amé- 
liorer leur condition industrielle. La situation économique de la 
France est beaucoup plus semblable à celle de l'Angleterre qu'à 
celle des États-Unis; aussi la condition des ouvrières, sans être 
aussi misérable qu'en Angleterre, ne laisse pas d'y être assez 
difficile et douloureuse. Des législateurs pleins de bonne volonté 
se proposent aujourd'hui de les protéger. L'intention est des plus 
louables ; mais je me permets de leur signaler un péril : c'est, en 
voulant trop légiférer, de rendre plus difficile encore la condition 
de celles auxquelles ils s'intéressent. Protéger est bien; mais en- 
core faut-il faire attention à ne pas transformer, par des mesures 
mal conçues, ses protégées en victimes. 

Haussonville. 



ALLER ET RETOUR 



DEUXIEME PARTIE (1) 



IV. 

La ville, déjà, était en une rumeur fiévreuse, bouleversée dans 
son train-train monotone par l'approche des chasses. On citait les 
invités. Des noms aristocratiques retentissaient avec des emphases. 
Une vanité enflait la petite sous-préfecture. Le commerce exultait. 
Les fournisseurs s'approvisionnaient. Des bouchers achetaient des 
bêtes par avance, de peur que la campagne avertie n'augmentât 
ses prix. 

Une question politique fut soulevée un moment. Une défiance 
venait de ce changement dans la vie du comte de MersoUes. Sa 
candidature semblait possible pour les élections prochaines. 11 y 
eut des conférences à la sous-préfecture. Chaigne, le sous-préfet, 
demanda des instructions à Paris. Davaut, consulté, répondit, en 
homme sûr de sa force et tenant en main le pays, qu'il était sans 
inquiétude. 

La jeunesse, en revanche, s'enthousiasmait. Les membres du 
cercle se déclaraient favorables, mettant en avant l'intérêt local. 
Jobé, le directeur des postes, se réservait en hochant la tête; 
tandis que Dardois, le percepteur, inclinait ouvertement pour 
les classes riches. Cliquet, le photographe, rêvant d'instantanés, 
de portraits largement payés, applaudissait sans réserve; et 

(1) Voyez la Revue du 15 juin. 



90 REVUE DES DEUX MONDES. 

Dampierre, le pharmacien de la grand'rue, ayant fini par se 
ranger à son avis, il n'y eut plus à s'obstiner que le conseil mu- 
nicipal et Brévart, le directeur du Courrier, qui fit un article de 
fond contre la grande propriété, évoqua le spectre réactionnaire. 

Mais le mouvement des esprits fut orienté définitivement, 
lorsque, le sous-préfet ayant accepté une invitation, Morlaix, le 
procureur de la république, se décida tout à coup, priant le lieute- 
nant de gendarmerie de lui donner des leçons d'équitation. 

Tous deux garçons, Morlaix et Marigot prenaient leurs repas 
chez Thomassin, en face la gare, dans une salle réservée, éloi- 
gnés de la table d'hôte par la dignité de leurs fonctions, à 
cause des commis- voyageurs. Thomassin fournit au procureur 
un vieux cheval, une bête de cavalerie réformée, et Marigot lui 
prêta une selle. 

Chaque après-midi, on les vit sur les routes, courant la cam- 
pagne. D'abord, ils répandirent une inquiétude. Des paysans pre- 
naient sur leur passage des visages fermés, se tenaient sur leurs 
portes longtemps, à les regarder; des rouUers se hâtaient à la tête 
de leurs attelages; et, à l'extrémité de la ville, des bohémiens, 
accroupis autour de leurs voitures, soulevaient leurs chapeaux, 
devenus très humbles. Puis l'on s'accoutuma. 

Pendant ces promenades, par le plein air, loin des portes qui 
peuvent s'ouvrir brusquement, Morlaix se livrait volontiers. La 
sourde rancune de ses ambitions déçues lui montait aux lèvres. Il 
se lamentait de ce poste sans éclat, au milieu d'une population 
paisible, où nul crime ne saurait le mettre en relief. D'ailleurs, les 
affaires dont il eût pu peut-être tirer quelque notoriété, appeler 
sur lui l'attention, étaient étoufïées dans leur germe, afin de mé- 
nager les électeurs. Un moment, il avait eu la tentation, malgré 
Davaut, d'accueillir la plainte de Mersolles contre François. Car, il 
regrettait presque, accusant le député d'ingratitude, le coup de 
maître dont il avait assuré son succès aux élections précédentes : 
le fermier des Perches, là-bas, derrière Morelles, arrêté la veille 
du scrutin, sous des accusations graves, et relâché le lende- 
main, avec des excuses, une fois le désarroi étabU, la déconsi- 
dération jetée sur le parti adverse. Et ce qui le tentait, dans ces 
chasses qui tout l'hiver se prolongeraient, était la perspective 
de relations aristocratiques, d'invitations dans des châteaux, 
l'aventure possible de quelque héritière lui tombant dans les bras. 
Il s'était commandé un habit rouge, qu'il essayait le soir devant sa 
glace, désespéré, au début, de voir sa culotte anglaise mastic, sans 
prise sur ses mollets maigres, couler au fond de ses bottes; mais 
il mit de faux mollets et tout alla bien. 

Le gendarme, lui, était l'esclave de la discipline, de la loi, ime 



ALLER ET RETOUR. 91 

machine fonctionnant aveuglément. Il avait une belle santé robuste 
de gaillard simple qui n'ergote pas avec soi-même, sa volonté en 
repos dans les mains de ses chefs. Quoi qull arrivât, il était pour 
le gouvernement actuel, en bloc, sans discuter ses actes. Tant de 
changemens déjà étaient survenus depuis la guerre que ce qui 
était mal aujourd'hui, demain pouvait être bien. Une grande phi- 
losophie lui était venue ainsi, une philosophie d'homme qui sait que 
sa retraite marche, quels que soient les événemens. L'attente de 
son grade de capitaine le laissait paisible, ainsi qu'une échéance 
assurée. A chaque promotion, il rayait des noms sur l'annuaire, 
supputait le temps. Son unique souci était de n'être pas décoré. 
Le maréchal des logis avait la croix; et il s'en trouvait humilié. 
Puis il comptait sur la décoration pour éblouir Dampierre, le phar- 
macien, lui demander la main de sa fille. Heureusement, Davaut 
l'appuyait: il espérait pour l'année suivante, à la fête nationale. 

D'habitude, il écoutait en silence les récriminations du procureur. 
Pourtant il devait reconnaître, parmi les gendarmes, un sourd mé- 
contentement. A chaque contravention, on les sollicitait de se désister; 
et l'un d'eux, pour avoir voulu tenir tête, avait vu, par de fausses 
allégations, l'affaire tourner contre lui : on l'avait changé de bri- 
gade. C'était pour eux une perte de quinze à vingt francs par 
mois sur les procès -verbaux. Ils étaient réduits à se promener par 
les routes pour la consigne, pour le décor. 

Mais lorsque Morlaix^ parfois, levait les bras, avec des airs na- 
vrés, des : où allons-nous? des gestes d'homme qui voit la société 
rouler à un abîme, il s'épeurait, fouillant la route du regard. 
Alors, au premier silence, il insinuait doucement : 

— Monsieur le procureur, votre main un peu plus en arrière. 
Le haut du corps effacé. Là, c'est bien! 

Et il partait à réciter sa théorie du cavalier, trouvant, au grand 
désespoir de Morlaix, qui n'y comprenait rien, ce moyen d'ensei- 
gnement plus facile, dérouté et bégayant, les idées absentes, dès 
qu'il voulait donner ses explications en langage courant. 

En même temps, maintenant, des attroupemens commençaient 
devant chez Thomassin , où s'arrêtaient des piqueux en vestes 
rouges. De là, les curieux se répandaient dans la gare, à l'arrivée des 
trains. Des invités débarquaient, dont on lisait les noms sur les 
bagages; et, continuellement allaient et venaient les breaks du 
château, qui tournaient dans la cour en décrivant de grands cer- 
cles. Sur les quais, dans les salles, une agitation ne cessait plus. 

Cependant, parmi cette animation, une tristesse tomba. Depuis 
deux semaines, Louise, la petite Ravail, avait été reprise de 
fièvre. Malgré les efforts de Rapet, malgré des bouteilles de 
bordeaux envoyées par Mersolles, elle s'éteignait, n'ayant plus 



92 REVUE DES DEUX MONDES. 

que le souffle, dans une consomption lente. Rien ne pouvait refaire 
son sang pauvre, réparer l'anémie héritée des ivresses du père. 

En effet, un jeudi, vers midi, le docteur, en arrivant, apprit 
qu'elle était morte. La mère, près du lit, se tenait debout, tragique 
de résignation. Elle dit d'une voix lente, contenue : 

— Tant mieux! Elle sera plus heureuse ainsi! 

— Ah! ma foi! ne put s'empêcher de dire Rapet. 
11 ajouta : 

— La mort n'est cruelle que pour ceux qui restent ! 

— Peut-être! dit gravement l'abbé Bourette qui entrait. 

Le curé et le docteur échangèrent un salut silencieux, vague- 
ment hostiles. Marthe, autour de la petite morte, rangeait l'oreiller, 
lissait les plis du drap. Le prêtre s'approcha, courbant sa haute 
taille, et, relevant un peu sa soutane, il s'agenouilla. 

D'en bas montait un bruit de voix, de colis roulant. Rapet se retira. 

Sur le quai, Ravail se jeta dans ses bras, pleurant sa misère avec 
des hoquets. Depuis la mort de l'enfant, deux heures avant, il 
avait eu l'idée de vendre, pour subvenir aux frais de l'enterre- 
ment, le panier de bordeaux presque intact. Thomassin n'avait pas 
voulu donner d'argent, prétendant se payer d'abord de l'arriéré. 
Alors un accommodement singulier était intervenu, Ravail cédant 
le bordeaux en échange d'un crédit ouvert, à raison de deux Utres 
pour une bouteille. Et, maintenant, ayant bu six litres, il parlait de 
se jeter sous un train, s'accusait de déshonorer les chemins de fer. 

Le lendemain, l'enterrement croisa des équipages de chasse, qui 
se rangèrent. 

L'impression, toutefois, s'effaça devant le réveil des curiosités. 
On eût dit une ville morte secouant sa poussière. Toute la jeunesse 
était en bottes. Le soir, les bourgeois, dans leurs lits, entendaient 
des éperons sonner sur les trottoirs, comme dans une garnison de 
cavalerie. 

Mais autour des Majusté, principalement, un intérêt croissait. 
Le notaire, un pied dans le parti conservateur, partagé entre un 
respect des choses anciennes, une admiration de la grande pro- 
priété et un désir du morcellement dont il s'enrichissait, groupait 
dans le salon de sa femme des opinions diverses. Les relais in- 
stallés à la ferme de Monsigny, chez les François, leur donnaient 
une importance nouvelle. 

M"^' Majusté vivait dans une fièvre, préoccupée de lancer des 
invitations, d'organiser des parties de plaisir. A cause du désir 
même dont elle était tourmentée, elle affectait des hésitations, cher- 
chait des encouragemens, afin de se voir poussée en quelque sorte 
par les événemens. Elle parut ne se décider enfin, malgré les in- 
stances de son mari, que sur les incitations répétées de M.^^ Ghaigne. 



ALLER ET RETOUR. 93 

Le sous-préfet gardait, en effet, une inquiétude. Le conseil 
municipal voyait avec dépit le représentant du gouvernement se 
fourvoyer avec les Mersolles. M""^ Ghaigne alors se répandait en 
visites. Elle expliquait le point de vue de haute politique auquel 
se devait placer son mari, le rôle de conciliation qui incombait 
aux hauts fonctionnaires, la nécessité de grouper autour de la 
république les forces dissidentes, de gagner les classes riches, 
l'aristocratie locale, par toutes les concessions compatibles avec 
la dignité du gouvernement. 

Elle disait cela gravement, avec une conviction de femme supé- 
rieure, dans sa sérénité de belle brune autoritaire. En réalité, elle 
se souciait peu de la politique, ravagée seulement d'une amertume 
de jolie femme étouffée en un trou de province. Elle souffrait, par 
la bouderie systématique du clan réactionnaire, d'être réduite à la 
fréquentation des fonctionnaires officiels. A chacune de ses soirées, 
l'hiver, la terreur de quelque échec lui faisait inviter la ville entière, 
afin d'avoir quelques personnes ; et elle se rongeait de dépenser 
ses sourires les plus aimables envers des commerçans dont la gros- 
sièreté l'horripilait, de subir la bêtise et les orgueilleuses susceptibi- 
htés de leurs femmes. Si bien qu'en elle l'ambition avait surgi 
d'amener à la sous -préfecture, par quelque coup d'habileté, les 
Mersolles. Et elle comptait sur les Majusté. 

Enfin, la veille des chasses, M"^^ Majusté retourna à Monsigny. 
Comme elle venait d'arriver, la fille des François, qui l'aidait à des 
rangemens dans le pavillon, lui annonça que M. le vicomte passait 
à la ferme presque tous les jours. Et justement, de la fenêtre, elle 
entendit la voix de Marcel donnant des ordres dans la cour. 

Bien qu'elle s'attendît à le rencontrer, bien qu'elle y eût compté, 
elle fut saisie, redoutant que les François ne l'avertissent de sa 
présence. Puis elle se rassura. Il n'oserait venir. Ce serait elle, 
au contraire, qui, tout à l'heure, descendrait, l'apercevrait, comme 
par hasard. 

La surprise du jeune homme lui causait, par avance, à la fois un 
émoi très doux, une joie d'espièglerie. Elle le voyait penaud, ses 
airs bravaches tombés, son cynisme de commande envolé. Elle, 
serait bonne princesse. Elle n'abuserait pas de la situation, le 
rassurerait tout de suite. Oh! non, elle ne lui en voulait plus du 
tout. Pourvu seulement qu'il n'allât pas se dérober en apprenant 
son arrivée. 

Un pas montait l'escalier. On frappa : 

— Entrez ! dit-elle. 

Elle ne se détourna pas, pensant que c'était la fille de la ferme, 
qui allait et venait. 

Mais elle poussa un cri brusque. On lui prenait la taille, on se 



94 REVUE DES DEUX MONDES. 

penchait sur elle. Vivement, elle déroba son visage. Un baiser, qui 
glissa jusqu'au cou, le long de l'oreille, s'acheva sur la nuque. 

Elle avait bondi en arrière, regardait efïarée. Elle cria, par deux 
fois : 

: — Vous 1 vous ! 

— Sans doute! dit Marcel. 

En effet, elle ne le reconnaissait pas. Dans le singulier travail 
accompli en son esprit depuis des semaines, Marcel s'y était réduit 
à des proportions d'enfant. Elle se l'était créé à nouveau, en quelque 
sorte, rosant ses joues, adoucissant le son de sa voix. Maintenant, 
il lui semblait que ce fût un autre qui était devant elle, un autre 
qui était lui pourtant, mais grandi, développé, épanoui en une 
force d'homme. 

Il se découplait vigoureusement en son veston collant, les 
mollets robustes, une volonté dans les lignes fines de sa face. Et 
elle avait une stupeur à retrouver sur ses lèvres la moustache 
légère dont la chatouille lui frissonnait encore à fleur de peau, 
tandis que sa taille gardait la surprise du geste rude dont il 
l'avait ployée. Elle demeurait sans force, comme désarmée ; et elle 
dut s'asseoir, étourdie, les idées brouillées, finissant par ne plus 
percevoir, de ses impressions, qu'une lutte entre un instinctif désir 
de fuite et un bien-être à rester là. 

Marcel se pencha vers elle. Il lui prit la tête, baisant lentement 
ses cheveux, dans une tranquille prise de possession. Alors, sans 
effort, sans lutte, elle lui laissa ses lèvres, les yeux clos. Tout son 
être s'effondrait en une sensation d'une douceur infinie, jamais 
imaginée, s'abîmait en de l'inconnu. Et elle sentit qu'elle n'avait 
pas le courage de s'arracher de ce rêve, de peur ensuite de n'oser 
plus s'y abandonner. 

Lui, après un moment, debout devant elle, se mit à sourire. 

Elle cacha son visage dans ses mains. Une stupeur nouvelle Ten- 
vahissait, de se rencontrer sans colère contre lui. Du fond d'elle- 
même ne montait aucune révolte. Elle n'éprouvait, à travers un 
reste d'étourdissement, qu'un étonnement mêlé d'une admiration : 

— Ohl reprocha-t-elle, sans lever la tête, moi qui croyais que 
vous aviez regret de l'autre fois, que vous n'osiez plus me revoir! 

C'était l'aveu de toute sa bêtise, le renoncement de toute sa vo- 
lonté, désormais tombée en celle de l'homme, le jour où il voudrait. 

— Moi! s'écria Marcel. 

Il ouvrit de grands yeux, acheva son jeu de physionomie dans 
un rire clair. Elle le regarda à plusieurs reprises, les paupières 
vite baissées, d'un air mal éveillé, avec des regards d'éblouissement. 

Il sourit, fatement : 

— Je savais bien, va î reprit-il. 



ALLER ET RETOUR. 95 

Elle bondit : 

— Gomment, va? Gomment, vous saviez? 

Elle eut une envie de le battre tout à coup. Mais il répondit 
simplement : 

— Parbleu 1 

Alors, de nouveau, Tadmiration de cette force et de cette perver- 
sité tranquille la dompta. Ni la bousculade de ses pudeurs ne la 
touormentait, ni le cynisme dont il la ravalait, sans un mot d'amour, 
à un instrument de plaisir, ne l'irrita. Il la plongeait en un monde 
irrévélé, brisée par l'angoisse de l'amant pressenti inéluctable. 
Avec un émoi voisin d'une volupté, elle était radieuse à la fois et 
effarée de pencher sa pensée sur l'énigme que lui apparaissait 
Tétre masculin. Elle ne trouva qu'un mot : 

— Monstre I monstre ! répéta-t-elle. 

Et elle ploya entre ses bras, l'adorant, dans un baiser où elle se 
donnait, où elle se livrait toute, comme s'ils s'aimaient depuis long- 
temps. 

V. 

Le troisième jour des chasses, on apporta à la ferme Morlaix 
tombé de cheval. Marcel partit, d'un temps de galop, vers la ville, 
à. la recherche du docteur. 

Rapet, enfermé dans son laboratoire, déclara ne pouvoir quitter 
sa besogne, tenu là encore pour un quart d'heure. G'était, du 
reste, le temps nécessaire pour atteler. Il en jeta l'ordre à son 
domestique, s'informa de l'accident : 

— Ohl rien, dit Marcel; une entorse, probablement. 

Le docteur se remit au travail. Marcel s'assit sur une chaise, re- 
garda silencieux, retrouvant dans sa mémoire les leçons de chimie 
d'autrefois. Le long des murs, des bocaux s'étageaient, des cornues 
de verre, des éprouvettes aux clartés de cristal ; et, sur le plancher, 
c'était une débandade de cuvettes, de vases cerclés de fer, de four- 
neaux en terre réfractaire. Il y avait aussi un alambic, des flacons à 
tubulures. Et le docteur, en manches de chemise, sanglé d'un 
tablier, avec ses cheveux blancs, sa face rouge flambante du reflet 
du feu, évoquait l'idée de quelque alchimiste du moyen âge cher- 
chant la pierre philosophale. 

Marcel se rappelait les découvertes du vieux savant : une théorie 
nouvelle de la panification, des études surtout sur l'électricité 
animale. Des bribes de ses théories, entendues déjà, lui revenaient. 
Une constitution identique de l'être et du monde, les mêmes lois 
de l'infmiment petit à l'infmiment grande avec pour seule différence 
une question de densité entre les molécules. Le cerveau était une 



96 REVUE DES DEUX MONDES. 

pile électrique dont les nerfs formaient les conducteurs, comme les 
soleils, centres des mondes, étaient des machines électriques gui- 
dant, malgré Téloignement apparent des molécules, les évolutions 
planétaires. La distance pour lui n'existait pas. Elle n'était qu'une 
fonction de nos sens. 

Tout cela dansait imprécis dans la pensée de Marcel, éveillant 
des envies de rire. Il voyait en Rapet un doux toqué inofïensif. 
Il se prenait de dédain à songer que, s'il l'eût voulu, il serait main- 
tenant membre de l'Institut, décoré de tous les ordres, au lieu 
de s'abrutir dans ses livres, sans autre distraction que des cures 
laborieuses de malades qui se moquaient de lui et ne le payaient 
pas. Puis une idée le traversa : 

— Dites donc, docteur, voyez-vous le curé arrivant ici? 

La silhouette de l'abbé Bourette, évoquée entre eux, les égaya. Ils 
le virent levant les bras au ciel, anathématisant les cornues, avec 
des yeux effarés, des signes de croix : 

— Le pauvre homme ! dit Rapet ; il en ferait une maladie. 
Cependant des bulles crevaient dans une cornue, des gaz, qui 

allaient, à l'extrémité de longs tubes, aboutir à une condensation 
goutte à goutte en un vase que réfrigérait un continuel écoulement 
d'eau. Rapet redevint attentif. L'opération s'achevait. Il se déclara 
prêt à partir. 

Lorsqu'ils arrivèrent à Monsigny, ils trouvèrent le procureur 
couché sur un matelas, dans la ferme. On n'avait pu lui retirer sa 
botte; et il s'était refusé à la laisser couper, tourmenté pourtant 
d'un travail qu'il sentait dans ses chevilles, obstiné à attendre l'ar- 
rivée du docteur. 

Tout de suite, il lui tomba en main, comme un enfant, laissa 
couper la botte. 

Autour d'eux, des chasseurs allaient et venaient, la chasse désem- 
parée par l'accident. M'"® Majusté, avec la sous-préfète, accourues 
du pavillon, se penchaient avec des airs apitoyés : 

— Entorse ! simple entorse ! dit gaîment le docteur. Un baquet 
d'eau ! 

La fille de ferme apporta le baquet. Après le clapotis du pied, 
qui s'immergea, on entendit Marigot expliquer l'accident par 
une position défectueuse du cavaUer. Il récita de nouveau sa 
théorie, fléchissant sur ses jambes écartées, comme si son corps 
eût obéi au bercement d'un cheval. Le procureur baissait le nez, 
navré, les yeux sur son pied, contenant des cris. Toute la magis- 
trature lui paraissait humiliée en sa personne. Et son humiliation 
s'accroissait de recevoir les soins de cette fille qu'il avait 
si rudement malmenée, l'année d'avant, pour son histoire d'in- 
lanticide, sans parvenir à lui faire avouer. Il la subissait d'un air 



ALLER ET RETOUR . 97 

digne, devinant en elle, sous son masque impassible, une joie sour- 
noise de revanche. 

Aussi, dès qu'il fut soulagé, malgré que la douleur encore lui 
mît de petits sifïlemens entre les dents, il voulut partir. Rapet l'em- 
mena dans sa voiture, tandis qu'un valet reconduisait le cheval. 

Les chasseurs se remirent en selle ; il y eut un détalement pa- 
reil à une alerte de cavalerie. Marcel alla saluer M™® Majusté. Elle le 
présenta à M°^® Ghaigne. Il ne l'avait jamais vue. Ils se cherchèrent 
en silence au fond des yeux. Elle l'enveloppa d'un regard lent, 
profond, indéfinissable, puis son visage redevint muet, de l'abais- 
sement des paupières. Elle avait une pâleur chaude, avec de longs 
cils, des cheveux très noirs ; et sa taille était jolie, coulant d'une 
ligne souple et pleine jusqu'à la hanche. Immobile, elle attendit, 
en femme sûre de soi, que le regard de Marcel se fût abaissé jus- 
qu'à son pied, une fine pointe avancée sous la robe. Ensuite, elle 
parla de l'accident. Marcel déclara qu'il prévoyait cela depuis 
longtemps, à voir le procureur accroupi sur sa selle, les poignets 
à l'estomac, les éperons au flanc de la bête. Il affirmait l'avoir 
admiré à plusieurs reprises. Il lui avait vu des sauts de fossés, 
surtout, qui étaient de pures merveilles, retombant sur l'enco- 
lure et se raccrochant au petit bonheur. D'ailleurs, il ne dissimu- 
lait pas une joie de cet événement ; car le cheval, sans direction, 
abandonné à son instinct de suivre les autres et de se jeter aveu- 
glément parmi les groupes, était un continuel danger. Morlaix 
devait tomber forcément, fatalement, un jour ou l'autre; autant 
valait une entorse que s'il se fût cassé la tête. 

La sous-préfète, en l'écoutant, avançait de jolis rires clairs, cou- 
lait des regards radieux. De la voir se dépenser en de subites mi- 
gnardises qu'elle ne lui savait pas, M""® Majusté avait une ombre 
sur son front, ses yeux allant de l'un à l'autre. Mais Marcel prit 
congé, d'une politesse correcte. Elle se rassura; et ses regards s'at- 
tardèrent sur lui, longuement, tandis qu'il sautait à cheval et 
s'éloignait. 

Aux intervalles des chasses, à des jours où le sol gelé deve- 
nait trop glissant pour le pied des bêtes, tous deux se rencontraient 
au pavillon. Une semaine, elle garda une stupeur ravie de petite 
fille qui a commis quelque gros péché dont elle n'a pas le courage 
de se repentir. Ensuite, cette pensée du fait accompli, de l'amant 
entré dans sa vie, domina les efïarouchemens de sa conscience. 
Et elle se délivra du souci des derniers remords en se confes- 
sant. Le secret, une fois confié au prêtre, lui fut une accoutu- 
mance. Son amour devint une chose tacitement admise, accordée, 
consentie par Dieu. C'était presque une complicité avec lui, une 
TOME cxii. — 1892. 7 



98 REVUE DES DEUX MONDES. 

complicité inquiète que traversaient des doutes frissonnans; mais 
elle ne repoussait pas ces doutes, s'y complaisait, au contraire, 
comme à un aiguisement de ses impressions. 

Elle se recueillit en la joie d'aimer, de sentir son cœur 
rempli par Marcel. Elle trouvait l'apaisement de l'inconnu dont 
elle avait été tourmentée, le réveil joyeux de ses rêves confus de 
jeune fille, que la banale réalité du mariage avait écrasés. Le roma- 
nesque lentement accumulé dans l'oisiveté de sa vie s'épanouissait, 
du romanesque gai et joli comme sa petite tête d'oiseau caressant. 

Loin de Marcel, elle éprouvait un besoin de remplir le vide 
de ses journées par des épanchemens en des lettres folles, inter- 
minables, qu'elle s'obstinait à poursuivre malgré de courts dépits 
de les voir sans réponse ; des lettres de petite fille, comme elle 
avait imaginé parfois d'en écrire, en pension,, au prêtre qui la 
confessait, à l'enfant de chœur qui servait la messe. Elle les 
cachait dans la forêt, au creux d'un vieil arbre; et Marcel, de 
loin en loin, envoyait son groom qui lui apportait tout un paquet, 
dont il allumait des cigares, le soir, après un coup d'œil dis- 
trait. Lorsqu'il la retrouvait, il la raillait, amusé au fond, la 
déclarant très drôle, un vrai type. Elle, après des colères indé- 
cises où finissait toujours par dominer son besoin d'admiration, se 
résignait à voir chez l'homme une manière différente de ressentir 
et d'exprimer l'amour. Il avait des mots dont elle demeurait désar- 
mée, acceptant son cynisme. 

D'abord, rien ne troubla la paix de leurs rencontres. Les François, 
souvent absens, étaient très discrets. D'ailleurs, dans son premier 
ravissement, elle ne songeait pas à eux. Ils étaient là ainsi que des 
gens à elle, dont elle n'avait pas à se préoccuper. Cependant, un 
jour, comme elle causait avec la femme, celle-ci, l'air dolente, re- 
commença de se plaindre des chasses. Des dégâts étaient commis 
par les chiens, par les chevaux, par la passée continue des piqueux. 
Le gibier, également, avait été effarouché. Autrefois, son homme 
tirait encore un lièvre, une perdrix, par-ci par-là, qu'il vendait à 
Thomassin. Maintenant, plus rien! Jusqu'au poisson de la Gau- 
drée, qui, pris de peur, avait disparu. 

W^^ Majusté ne comprit pas. Mais, bientôt, la fermière revint à 
la charge, insinuant des inquiétudes pour le fermage. Elle affectait 
de se tranquilliser. Certainement, si ça arrivait, qu'on ne pourrait 
pas payer, madame était si bonne ; elle comprendrait. 11 ne fallait 
pas se tourmenter pour rien. Il arriverait ce qui arriverait. Peut- 
être que ça s'arrangerait, que la saison deviendrait meilleure. 

M™® Majusté, les yeux à terre, un peu rose, murmura des mots 
vagues. Elle ne s'occupait pas des affaires; son mari,., certaine- 
ment,., on verrait... 



ALLER ET RETOUR, 99 

Lorsqu'elle retrouva Marcel, la semaine suivante : 

— Oh! écoute, dit-elle. Je suis perdue! Ces gens-là vont tout 
dire à mon mari ! 

Et véritablement la pensée de son mari l'affligeait. Elle se sentait 
très bonne pour lui, très tendre, désolée à l'idée qu'elle pût le 
rendre malheureux. 

— Bah I répondit Marcel. Ces voleurs-là se font plus de deux louis 
de pourboires les jours de chasse. 

— N'importe! dit-elle. Et puis, écoute!.. 

Elle cherchait des mots, hochant le menton, le visage gonflé 
d'une moue de bébé qui a un chagrin : 

— Aussi, tu comprends, toi, tu devrais... 

— Je devrais... 

Elle tourmenta le nœud de cravate de Marcel, Tair attentive, les 
yeux sur l'épingle : 

— Tu sais que mon mari est très... économe... 

— Ah! parfaitement! Tu n'avais qu'à le dire! 
Vivement, il prit des billets dans son portefeuille : 

— Tout de même! déclara-t-il, tu es bête, tu sais, si tu leur 
fiches un sou ! 

Elle devint immobile, l'air glacée. Il s'inquiéta : 

— Veux-tu davantage? 
Alors elle éclata : 

— Gomment ! ne pas leur donner un sou î Tu crois donc que cet 
argent est pour moi ! 

Et brusquement elle fondit en larmes. 

— Allons bon! dit Marcel. 

Tranquillement, il la chatouilla pour la faire rire, se moquant 
d'elle, de sa peau fragile déjà striée par places de sillons rouges : 

— Tu vois, ça te rend laide de pleurer! Là, c'est tout rouge, 
puis, ici, c'est tout blanc î 

Boudeuse, elle défendait son visage avec des coups de coudes ; 
mais elle dut finir par rire, malgré soi, furieuse de ne pouvoir 
garder sa colère. Et, en l'embrassant pour sécher ses pleurs, Mar- 
cel coula les billets dans son corsage. 

Dès lors, sous dès-prétextes, à des apparences de services rendus, 
elle donna à la femme des pourboires énormes, des pièces d'or que 
l'autre glissait aux poches de son tablier, sans cesser de geindre. 
Pourtant elle gardait à ses mains la sensation des yeux rapaces de 
la paysanne, la devinait toujours mécontente sourdement, comme 
si elle ne se fût pas jugée assez payée. Mais elle n'osait lui 
donner davantage. C'eût été, de sa part, l'aveu d'un marché conclu, 
dont sa pudeur se révoltait. Elle regrettait d'avoir pris cela sur elle. 
Marcel aurait bien pu s'en charger, lui épargner cette confusion. 



100 REVUE DES DEUX MONDES. 

De jour en jour, cette rançon du silence des François lui devenait 
plus pénible. La fille aussi la gênait. Il leur eût été puéril mainte- 
nant de chercher à dissimuler; et, quand elle portait des fagots, 
bourrait le feu, s'attardant à souffler les charbons, avec des len- 
teurs interminables, échouée devant l'âtre dans ses jupes, tandis 
qu'ils se taisaient ou échangeaient des paroles insignifiantes, elle 
sentait comme une injure monter de son large dos muet. 

En février, des pluies abondantes les ayant tenus séparés pen- 
dant quinze jours, cette interruption de l'habitude prise accrut ses 
peurs. Elle ne se sentait plus le courage d'affronter les gens de la 
ferme. Marcel, devant les répugnances de la jeune femme, proposa 
le parc. En une demi-heure, ils atteindraient la porte du fond, se 
réfugieraient dans un pavillon où ni son père, ni personne, n'en- 
trait jamais. Il la décida. Ils s'acheminèrent par la forêt déserte, 
elle, à la fois épeurée et ravie, à mesure qu'ils approchaient, de 
la hardiesse de l'aventure. 

Lorsqu'elle franchit la porte, son cœur battait d'une sensation 
nouvelle. 

C'était presque un autre château, ce pavillon, un palais quadran- 
gulaire d'un seul étage. Mersolles, au temps de ses colères, de ses 
fuites de la vie, l'avait fait construire sur des modèles de la Renais- 
sance italienne. Cachée en partie par de vigoureuses frondaisons de 
lierre, la façade ouvrait, au rez-de-chaussée, des fenêtres carrées 
fermées de grilles. La porte, à angles droits, doublée extérieurement 
de fer forgé ajouré, était surmontée d'une targe octogonale, incli- 
née en avant, qui portait en relief les armes des Mersolles, un lion 
rugissant, avec cette devise : 

Mersolles irra 

Irra Mersolles 

Ongques Mersolles 

— Qu'est-ce que cela veut dire? demanda-t-elle. 

— Mersolles s'encolérera. S'encolérera Mersolles. Nul n'égalera 
Mersolles dans ses colères. 

— Ah! 

Elle demeura rêveuse un moment, continua de regarder. 

Une couronne d'épis entourait la targe, le long de laquelle s'en- 
roulait une poursuite de génies nus, entre deux cariatides soute- 
nant le balcon de pierre de l'étage. 

Et, à l'étage, entre des fenêtres à meneaux, une large baie cintrée 
se trilobait, en recul sous un énorme fronton dont les motifs 
allaient se perdant parmi les ornemens du chambranle. En haut, 
la terrasse, au-dessus des mâchicoulis, découpait le ciel entre des 



ALLER ET RETOUR. 101 

colonnes frêles. Dans les intervalles, le lierre courait le long de 
la pierre grise ; çà et là, un médaillon se dévoilait, quelque terre 
cuite, un buste en écoinçon, une statue dans une niche. 

A l'intérieur, un cortile, une colonnade de marbre, firent pousser 
des cris de joie à M°^® Majusté. Jamais elle n'avait rêvé d'architec- 
ture semblable. Elle faisait : Oh! oh! cherchant un mot qui rendit 
son admiration. Enfin elle trouva, s'écria : 

— C'est gentil ! Gomme c'est gentil ! 

Elle répétait ce mot avec ravissement. Il suffisait à l'apaisement 
de la plus haute émotion d'art à laquelle son esprit pût s'élever. 

Mais lorsqu'elle fut entrée dans la grande pièce de l'étage, 
elle fut saisie, par la lumière tombant à travers les vitraux, 
d'une impression d'église. C'étaient des vitraux du xiii® siècle. 
Mersolles les avait conservés d'une chapelle ruinée qui faisait 
partie d'un ancien monastère enclavé dans ses terres ; et, pour 
qu'on pût les adapter, les trois fenêtres de la baie avaient été éta- 
blies d'après leur modèle. Elle n'osait marcher, malgré l'étouffe- 
ment de ses pas sur les tapis, ni élever la voix, dans cette coulée 
de lumière multicolore qui l'enveloppait d'un infini vague, réveillait 
en elle une sensation sommeillante de mystère. Puis, la curiosité 
domina. Elle s'intéressa à un étrange mélange de choses accumu- 
lées là, des tableaux anciens et des peintures modernes, des 
armures de chevaher et un téléphone. Elle pénétrait dans un peu 
de la vie inconnue de Mersolles, chatouillée, avec une peur d'être 
découverte, de la joie voluptueuse et coupable d'un secret sur- 
pris, d'une intimité violée. 

Marcel lui expUquait. Une toquade de son père. Il avait meublé 
toutes les chambres selon les styles successifs, depuis la renais- 
sance jusqu'à l'empire. Elle voulut voir. Ils allèrent par les pièces. 
Il lui montra, dans la chambre à coucher Louis XI Y, un tabouret 
de cour de duchesse, un souvenir appartenant à la famille. Elle se 
tint immobile, envahie d'un respect; puis, une tentation la prit; 
elle ne résista pas à une envie de s'y asseoir; et, redevenue ga- 
mine de vouloir jouer la gravité, elle minauda, laisant le geste de 
s'éventer. Mais elle perçut une raillerie dans les yeux de Marcel ; 
elle éprouva un dépit de sa roture, se leva boudeuse, mécontente 
subitement, écrasée de toutes ces choses. 

Ces premières impressions apaisées, M""^ Majusté vécut dans le 
ravissement de ce luxe. Elle commença de se laisser tenter, accep- 
tant de se parer pour Marcel de bijoux anciens, qu'ensuite elle con- 
sentit à garder, à titre d'objets d'art. Elle se plaisait à évoquer, 
en ses gaîtés, dans le surgissement autour d'eux des siècles 
accomplis, qu'elle fût la favorite de quelque roi. Leurs amours 
devenaient un cours d'histoire galante à travers les pièces aux 



102 REVUE DES DEUX MONDES. 

Styles divers. Elle était tantôt Diane de Poitiers, Agnès Sorel, la 
Pompadour. Marcel l'exaspérait parfois, en lui donnant le nom de 
la Dubarry. 

De cela, brusquement, tandis qu'aux intervalles, les chasses 
emplissaient la forêt du galop des habits rouges, des sonneries des 
cors, des curées aux flambeaux ainsi qu'en une cour impériale, la 
maison du notaire apparaissait à la jeune femme plus lourde chaque 
jour. Son chez-soi, avec le juste confort de province, s'éteignait 
en une pauvreté subite, pareille à une misère. Un besoin de luxe 
croissant s'éveillait en elle, une confusion de ses toilettes simples 
dont ce nouveau cadre achevait la déroute. 

A cause de l'économie stricte de son mari, elle médita des 
combinaisons, imagina des lésineries sur la nourriture. Gela lui 
parut dérisoire. Une tentation plus haute alors la tourmenta, 
qu'elle n'osait s'avouer. Peu à peu elle céda. Avec des scrupules, 
elle toucha à l'argent destiné aux François. Cent francs, d'abord. 
Elle les remettrait. Mais elle puisa dans la bourse de nouveau. Un 
étonnement de Majusté, au sujet d'une toilette, l'inquiétude qu'il 
manifesta de la voir s'endetter, la fit hésiter un moment. Puis 
elle vit qu'il ignorait les prix ; il fut enchanté des occasions dont 
elle lui parla, qu'elle lui montra sur des catalogues. Elle se rassura. 

Marcel, de temps à autre, faisait, à propos des courses, de brèves 
échappées à Paris. Lorsqu'il revenait, des curiosités s'allumaient 
en elle de sa vie, des parties au cercle où s'amoncelaient des 
louis en chiffres fantastiques, des théâtres, des soupers. Elle avait, 
de cette existence entrevue pareille à quelque flamboyant enfer, un 
petit frisson d'épeurement à travers des attirances confuses. 

Le côté féminin, surtout, la passionnait, la vie à grandes guides et 
le luxe écrasant des filles, de celles qu'en son ignorance provinciale 
des grands milieux, elle appelait encore de mauvaises femmes. 
Sans renseignemens là-dessus, autres que des comptes-rendus 
de tribunaux, des affaires scabreuses qui éclataient comme des 
pétards au milieu des journaux chastes, elle n'imaginait, en la 
débauche parisienne, qu'une détresse continue, une abjection hon- 
teuse reléguée en des bouges de carrefours où ne se fourvoyaient 
pas les gens comme il faut. Elle demeurait stupide, devant la 
vision nouvelle des plus beaux hôtels, des équipages princiers 
aux mains des filles ; des filles gouvernant Paris, gouvernant le 
monde, commandant chez les ministres et les ambassadeurs, 
comme avaient commandé chez les rois les favorites; des filles 
assistant aux premières et saluées dans leurs loges, remplissant 
les journaux de leurs faits et gestes. Leur rôle normal de dis- 
perseuses d'or, d'agens du mouvement perpétuel des fortunes, 
de fermons sous lesquels s'activaient les continues transforma- 



ALLER ET RETOUR. 103 

tions du corps social, lui échappait. Elle en retenait seulement la 
puissance de la femme, une puissance grisante dont elle avait des 
boufïées d'orgueil, une envie aussi de leur luxe, de tout l'extérieur 
de leur joie, de leur existence de fêtes et de triomphes, de leur 
domination. 

Cet aperçu nouveau de la vie, entrevu dans une gloire, rétré- 
cissait encore autour d'elle la petite ville aux idées lointaines, la 
lui rendant semblable à une nécropole où seulement s'agitaient 
des ombres vaines. Elle sortait d'une longue songerie par une 
question qui dévoilait une singulière situation d'esprit : 

— Gomment peuvent-elles faire, ces femmes ! 

Il lui semblait, déclarait- elle, que jamais elle n'aurait pu mener 
leur vie. Et l'hypothèse pourtant que cette vie eût pu être sienne 
traversait sa pensée. Elle en avait de petits fiissons, une répu- 
gnance qui, très vite, faiblissait : 

— N'est-ce pas? Elles ne sont pas faites comme les autres, ces 
femmes-là ! 

— Bah! dit Marcel, toutes les femmes sont les mêmes ! 

— Gomment, fit-elle en se reculant. Et moi? 

— Toi! Luce! tu serais charmante! 

Elle le regardait, incertaine si elle devait se fâcher. Mais, ne 
trouvant pas à exprimer sa pensée, tant elle était confuse, elle 
froissa ses épaules, sauta à une autre idée : 

— Alors, quand tu vas à Paris?.. 

— Eh bien? 

Elle plaça son visage en face de celui de Marcel, un peu rose, 
les yeux plus brillans. Elle hésitait à formuler sa pensée, une 
pensée subite qui jamais encore ne lui était venue ; puis, tout à 
coup, elle se décida: 

— Je parie que tu me trompes ! 

Il éclata de rire, ainsi que d'une drôlerie vraiment amusante : 

— Gette bêtise! dit-il enfm. 

Plus rouge, elle s'efforçait de pénétrer Marcel, d'un regard qui 
allait de l'un à l'autre des yeux du jeune homme, en se deman- 
dant ce qu'elle devait croire. Lui, tranquillement, égayé de souve- 
nirs, avoua, à son dernier voyage, un caprice pour une petite 
actrice d'un théâtre de genre. Il la nommait, puis il la détailla, 
disant en elle ce qui l'avait charmé. 

— Non ? fit-elle, incrédule, anxieuse pourtant. 

— Tiens! pourquoi te le dirais-je? 

Nerveuse, un tic lui remua les membres, ses doigts ouverts 
tourmentés d'un besoin de griffer. Mais, comme il complétait ses 
renseignemens, descendant jusque dans le menu des confidences, 
elle se détendit sous une stupeur : 



104 REVUE DES DEUX MONDES. 

— Oh! s'écria- t-elle. 

Dans ce ohl s'attardait un doute mêlé à une colère nais- 
sante, déjà proche d'avorter, sous le retour de ses perpétuels 
étonnemens. Et il acheva de la stupéfier par des théories. Il ne 
la reverrait plus, cette actrice, celle-là comme les autres d'ail- 
leurs, ne retournant jamais à ses amours, incapable de liaison. Il 
confessa qu'entre eux, il avait fallu cette situation particulière dans 
l'isolement de la campagne. Il avait bien songé à faire venir des 
femmes de Paris; mais son père n'y eût pas consenti, avec ses 
respects puérils de l'opinion, son désir de concilier autour de soi 
les sympathies et la considération des bonnes gens. 

Elle interrompit, amusée un moment, avec ses continuelles 
sautes d'esprit : 

— Tu as l'air d'y tenir beaucoup, toi, à cette considéra 
tion? 

Il railla : 

— Oh! énormément! D'ailleurs, reprit-il en bâillant, je partirai 
bientôt. Je m'ennuie ici. 

Gomme elle ne disait rien, le regardant, toujours incertaine de 
ce qu'elle devait penser, il ajouta, après une pause : 

— Bast ! tu te consoleras avec les clercs de ton mari. Il y en a 
un qui est très bien, tu sais, le noir? 

A son tour, elle railla : 

— Rigault! Précisément, monsieur! 

Ce cynisme, à la fm, la déroutait. Il lui semblait que la mesure 
du possible était dépassée : elle cessait d'y croire. Elle y vit une 
pose, pour la taquiner. Et une confiance en sa force, en sa beauté, 
lui rendit sa sérénité. 

Un instinct laissait éveillé seulement un besoin plus impérieux 
de coquetterie, un besoin, pour garder Marcel, d'être plus belle 
que ces femmes dont il parlait. Elle retrouvait plus pressante 
l'obsession des luxes, des dessous éblouissans, des vêtemens d'in- 
térieur plus coûteux que des toilettes de bal. Elle souffrait, avec 
sa foi en elle-même, de ne pouvoir se montrer à lui dans l'éblouis- 
sement de robes diamantées, sertissant les épaules nues. Ses 
robes, avec leur coupe de couturière de petite ville, l'humiliaient 
maintenant à ne plus oser se regarder dans les hautes glaces. Et, 
au souvenir des joies qu'elle avait éprouvées de s'en parer, quel- 
ques mois avant, elle eût pleuré. 

Vers la fin de la semaine, Marcel allait à Paris passer deux jours. 
L'envie d'un chapeau, d'une pelisse d'astrakan la tourmentait. Elle 
la lui confia. A son retour, il rapporta les objets. Elle prétendait 
le rembourser; mais lorsqu'elle eut examiné, elle n'osa s'informer 
du prix, effrayée ; et, après une bouderie, en jurant qu'elle ne 



ALLER ET RETOUR. 105 

s'adresserait plus à lui, qu'elle lui défendait désormais, elle se 
résigna, ne parla pas d'argent, reconnaissante du cadeau. 

De plus en plus, elle s'abandonnait. Elle finissait par lui dé- 
couvrir des rêves d'extravagances, lui dire des vétemens qu'elle 
eût aimés. Son regard poursuivait des visions de dentelles et de 
satin dont elle lui développait les coupes, les yeux luisans, la bouche 
rouge, tout son être comme jeté hors d'elle d'un coup de désir. 

Alors, un jour, singulièrement, elle trouva un véritable trous- 
seau, du linge, des vétemens de soie, toutes les mille recher- 
ches des labyrinthes de la toilette féminine, tous les radieux voiles 
de la perverse imagination moderne. Elle n'eut pas une défense, 
fut ravie d'être roulée en ces choses, d'y enchâsser son corps, 
de sentir sur ses membres leur affolante caresse. Jamais elle 
n'avait tant aimé Marcel. Elle ne songea pas que cela pût être, 
de sa part, le désir de prendre d'elle un plaisir plus grand. Elle y 
voyait, dans la définitive déroute de ses dernières déhcatesses, 
l'amour de l'homme parant ainsi qu'une châsse la femme aimée, et 
se plaisant à l'environner de soie et d'or, comme un objet précieux. 
Cela lui semblait naturel. Elle était dominée par l'instinct incon- 
scient, réveillé du fond d'elle-même et désormais la tenant toute, 
qui jette la femme vers ce qui est beau, ce qui est lumineux et ce 
qui brille, et ne lui permet d'en détourner un moment son regard 
et son désir que pour les reporter vers l'homme, dispensateur de 
ces biens, vers l'amour. 

Une terreur pourtant des surprises, parfois, l'arrachait de son 
rêve, lui gâtait ses bonheurs oublieux du monde. Déjà des valets 
l'avaient dû voir ; des piqueux l'avaient croisée. Elle ne s'en tour- 
mentait pas. Elle avait pris au contact de Marcel, à ses paresses 
parmi les meubles de famille , un mépris aristocratique de la 
domesticité. Mais la pensée de Mersolles, avec sa grande figure 
hautaine, son dédain poli des femmes, la glaçait. Elle avait peur 
aussi des rencontres par les bois, à l'aller ou au retour. 

Une après-midi, justement, elle repartait. Marcel s'approcha 
vivement d'une fenêtre. Deux silhouettes venaient de passer. Il 
reconnut W^^ Ravail avec M""^ Louvain. Il montra un mécontente- 
ment. Son père était bête vraiment de laisser le parc à ces 
gens-là. Ils s'y promenaient comme chez eux. Pourquoi pas tout 
le monde, toute la ville, avec la musique municipale au milieu ! 

Elle, gantée, sa voilette tirée, se rassit au bord d'une chaise, la 
main à la pomme de son parapluie, agacée de ce contre-temps. 
Mais Marcel s'écria : 

— Allons, bon ! 

Elle se leva, s'approcha de la fenêtre à son tour. 

Les deux femmes s'étaient arrêtées, assises sur un banc : 



10(5 REVUE DES DEUX MONDES. 

— Oh! se récria-t-elle, fais-les partir! 

— Attends! dit Marcel. 

Il descendit, sortit dans le parc. Elles se levèrent, surprises de 
le voir. M""® Louvain s'excusa, confuse d'être indiscrète. Elle 
pensait le pavillon abandonné. 

— Du tout, dit Marcel, j'y viens très souvent. 

Comme elle se retirait, M""® Ravail, à son tour, prit la parole. 
Une angoisse nouvelle avait surgi dans la famille. Pierre, leur fils, 
disparu depuis trois ans, était maintenant quelque part dans le pays, 
on ne savait où. Sans doute, M. le comte pourrait aider leurs recher- 
ches en donnant des ordres? Des gens l'avaient reconnu, hâve, mi- 
sérable, vêtu de loques boueuses, comme un terrassier. Pendant les 
chasses, on l'avait aperçu parmi les rabatteurs enrôlés par les 
gardes. Et depuis, plus de traces, plus rien. Peut-être était-il parti, 
traînant ailleurs sa misère farouche, peut-être était-il là, dans les 
environs. La perpétuelle menace que leur fils suspendait sur 
les têtes des Ravail se dressait à nouveau, ramenant les émois des 
jours où un crime, signalé par quelque journal trouvé dans un 
wagon vide, les laissait à la maison tout pâles, n'osant se regarder. 
Elle ne vivait plus. Et la mère, en même temps, saignait en elle, 
de savoir son enfant misérable et crevant la faim, sans personne. 

Ses yeux s'emplissaient d'une révolte contre la destinée, noirs, 
et comme agrandis de la germination lente en son esprit de vo- 
lontés farouches, devant l'intarissable détresse de sa vie. 

W^^ Louvain hochait la tête, de son air dur. C'était sa consola- 
tion, ce fils des Ravail. Il faisait le pendant de leur plaie à eux, de 
la vieille obstinée à son trou de terre. Elle prit un temps, cherchant 
un air distingué : 

— Que voulez-vous? dit- elle, quand ce n'est pas l'un, c'est 
l'autre. Il y a toujours quelque chose dans les familles ! 

M"^^ Ravail soupira : 

— S'il n'y avait eu que lui encore ! Mais son mari, la pauvreté 
montante du ménage, accrue par l'âge des filles, l'avenir chaque 
jour plus menaçant. 

Marcel, le sourcil froncé sur son monocle, la considérait curieu- 
sement. C'était l'aperçu d'un monde inconnu, très loin de lui, 
presque une découverte. Il déclara : 

— Rah ! des filles! Ça se tire toujours d'affaire ! 

M°^® Louvain appuya, poliment, avec son orgueilleuse conviction 
de femme arrivée. Elle recommença ses excuses, tandis que l'autre 
se taisait, gênée de ses confidences qu'elle sentait sans écho, écrasée 
de nouveau sous le poids de la vie ; et elles s'éloignèrent. 

Marcel retrouva M""® Majusté crispée, toute sa petite figure ra- 
vagée d'une colère. 



ALLER ET RETOUR. 107 

— Ah ! çà ! tu leur faisais la cour ! Me voilà bien pour rentrer 1 
J'arriverai après dîner! 

Néanmoins , elle avait le temps d'atteindre la station pour 
l'heure du train. Elle se jeta dehors. Comme il la rejoignait, pour 
la conduire jusqu'à la porte du parc, elle poussa un cri. Louvain, 
([ui avait accompagné ces dames, était allé rôder, donnant un coup 
d'oeil vers le lond du parc, examinant l'état des murs; et il revenait 
à leur recherche. Il fut si troublé de cette rencontre qu'il s'arrêta 
indécis, au détour d'une allée, trop près d'eux pour se dérober. 
Et ils durent passer sous son salut, elle raidie, hautaine, des 
larmes de dépit à fleur des cils. 

Au bout de quelques pas, elle éclata : 

— Ça! ça devait arriver! Je suis perdue maintenant! 

— Laisse donc! fit Marcel. Il s*en moque, Louvain. 
La contradiction l'exaspéra : 

— Ah! il s'en moque! Dis donc que toi tu t'en moques. Demain 
toute la ville le saura ! Que veux-tu que je devienne à présent ? 

Elle allait en avant de lui, très vite, secouant rageusement sa robe 
qu'elle avait ramassée dans la main, à cause de l'humidité de l'allée. 

— Oh bien! tu sais, déclara-t-il, je ne peux pas te suivre. Au 
revoir ! 

Elle s'arrêta net, radoucie : 

— Alors, vrai, tu crois? Il ne parlera pas? Si tu le lui défen- 
dais ? Enfin comme tu voudras ! 

Elle releva sa voilette au ras du nez, se haussa un peu jusqu'aux 
lèvres de Marcel, distraitement, et passa la porte. 

Lorsqu'elle fut entrée dans la forêt, des gouttes de pluie battirent 
le sol. Une averse survenait.. Les arbres sans feuilles ne la proté- 
geaient pas. L'eau la fouettait, la prenant de biais ; et une peur de 
manquer le départ l'empêchait de s'arrêter, de chercher quelque 
abri. Bientôt, une autre inquiétude s'empara d'elle : Que dirait-on 
de la voir à la gare de Monsigny dans un état semblable, complète- 
ment mouillée, sa robe perdue? Ne se demanderait-on pas com- 
ment François ne l'avait point conduite en voiture? Elle trottait 
éperdument, mêlant dans sa colère lesRavail et les Louvain et Marcel. 
Puis elle-même, dans l'excitation de sa course, s'injuria. Elle se 
trouvait stupide. En ce moment, elle ne voyait plus, de son adul- 
tère, que les côtés affreux. Le cynisme de Marcel lui apparaissait 
véritable. Elle se sentait enhsée en une boue. Tout régoïsme des 
hommes, toute la bêtise des femmes, pleuraient en elle, comme 
pleurait ce lourd temps d'hiver toutes ses larmes, dans la nuit 
s'abaissant. Et cela lui paraissait bien fait tout à coup. Elle aurait 
voulu rencontrer plus de misère encore, être si punie qu'elle fût 
dégoûtée de tout, à jamais. 



108 REVUE DES DEUX MONDES. 

Eq arrivant à la maison, elle croisa François qui sortait de 
l'étude. Il souleva sa casquette lentement, tandis qu'elle passait, 
sans tourner la tête, inquiète de sa présence. Elle changea de 
vêtemens à la hâte, le cœur serré d'une angoisse. Son énervement 
de l'après-midi, sa malchance à travers la forêt, lui apparaissaient 
subitement comme des pressentimens. Pour fuir ses pensées un 
besoin d'activité la fit descendre à la cuisine. Elle fureta, trouva 
des choses malpropres, se plaignait du désordre ; mais la bonne la 
laissait dire, renfermée, l'air boudeuse ; et devant cette maussade- 
rie, elle s'intimida. Il lui semblait que cette fille aussi la méprisait, 
que la ville entière savait. 

A. dîner, son inquiétude devint si vive, qu'elle ne put se tenir 
de s'informer près de son mari de la démarche du lermier. 

— François ! dit le notaire. Ah! le gredin ! Figure-toi, il ose me 
dire qu'il ne pourra pas payer son fermage ! Les chasses, patati, 
patata. Il paraît que sa femme t'en a déjà touché un mot, et que tu 
as paru comprendre leur position ! Mais, ma chérie, les chasses ne 
l'ont pas dérangé. C'était au moment où il n'avait rien à faire dans 
ses champs. L'argent du bail, il le lui faut du reste avant l'hiver, car 
à cette époque il ne vend que des poules, des œufs conservés dans 
du son, un peu de beurre. Sois tranquille, va, il paiera! Et tu auras 
ton manteau, tu sais, le manteau que je t'ai promis? 

Elle fit oui, distraitement, la pensée ailleurs, sentant monter au- 
tour d'elle la menace de ces gens. Elle comprenait le vague aver- 
tissement de cette allusion à sa conversation avec la femme. Une 
nécessité en résultait, d'aller à Marcel toujours, pour avoir de 
l'argent, afin de leur fermer la bouche. Sa vie était liée implaca- 
blement. De continuer ses imprudences, elle risquait de se faire 
prendre. Mais de les interrompre, elle s'exposait davantage en- 
core. Le jour, sans doute, où Marcel partirait, oublieux d'elle, 
emporté au loin, tout se lâcherait ; elle serait perdue. 

Une tristesse pesait sur elle. Elle se sentait sans courage, d'ail- 
leurs, pour renoncer à cette vie. Elle était trop profondément 
pénétrée d'un désintéressement, lointain déjà, des choses de la 
maison. Elle ne pouvait plus s'y reprendre à rien. Tout lui parais- 
sait étranger. Elle se souvenait d'avoir été ravie à des jours où son 
mari la mettait au courant des questions, lui demandait ses avis. 
Les clercs, autrefois, affectaient de la consulter en Tabsence du 
notaire; et elle était très fière d'entrer dans les dessous des 
affaires, avec une importance de femme à qui sont confiés des se- 
crets, et une absolue conviction d'être digne de toutes les con- 
fiances, incapable de les trahir. Depuis, elle s'était reculée de ces 
détails terre à terre. Elle avait eu des airs de chercher les événe- 
mens de l'étude et les gens dont il s'agissait, parmi des poussières, 



ALLER ET RETOUR. 109 

au-dessous d'elle ; et Majusté s'était désaccoutumé de l'en entre- 
tenir, à force de l'entendre répondre, avec des bâillemens d'ennui : 

— Mais, mon pauvre ami, que voulez- vous que cela me fasse? 

Elle découvrait subitement l'ampleur du dédain entré en elle de 
la banalité morne de sa vie bourgeoise. Elle se retrouvait vérita- 
blement autre, désormais envahie de nausées dans le prosaïsme 
du notariat. La mélancolie de couvent de la maison, sur laquelle 
pesait l'antique honnêteté de la province, s'était élargie, transfor- 
mée insensiblement en une révolte contenue de prisonnier rongeant 
ses poings derrière des barreaux. L'étude lui pesait, avec ses pa- 
piers, ses grimoires, ses paysans allant et venant sous le porche, 
les jours de marché. 

Une douceur, pourtant, persistait des lointaines réminiscences. 
Un moment, la figure affectueuse et bonne de son mari coula en elle 
une vague tendresse ; elle perçut comme une caresse lente l'enve- 
loppement de la paix séculaire des vieux murs. Sa tristesse en de- 
vint plus profonde. Il était trop tard; elle ne pouvait se reprendre. 

Sa frayeur des rencontres, son inquiétude des François, le ra- 
menèrent à leurs rendez-vous de Monsigny. Marcel y fit trans- 
porter les vêtemens. Ce déménagement l'égaya; de nouveau, avec 
sa mobilité d'impressions, elle se grisa, s'étourdit, s'abandonna au 
romanesque de cette vie double de petite bourgeoise coin de feu çà 
et là métamorphosée, comme au coup de baguette de quelque fée, en 
une courtisane somptueuse, paressant parmi des satins et des ors. 

Un ressouvenir de leurs allusions historiques, les semaines pré- 
cédentes, dans les chambres du palais du parc, lui fit évoquer 
Louis XV et la Dubarry, « après nous le déluge, » sans souci des 
lendemains. Elle devint indifî'érente à l'air sournois dont la fille de 
ferme empochait les écus, aux obséquiosités de la femme, à ses 
allures confidentes, complices presque, dont se rapprochaient entre 
elles, malgré de feintes humilités, les distances sociales ; tandis 
que Marcel, mécontent du dérangement plus grand, avait des co- 
lères contre François, parlait de lui faire payer son chantage et ses 
bois et ses chevreuils, tout en bloc, à la première occasion. 

A chaque entrevue, désormais, un peu des derniers lambeaux de 
son idéal nuageux de pensionnaire acheva de s'en aller. Le be- 
soin de caresses et d'affectuosités un peu précieuses, lesquelles 
étaient comme la poésie de son amour, une poésie enfantine de 
romance, activait sa déroute devant la logique désespérante de 
l'homme. Son cœur glissait sur Marcel, sans prise, ainsi que des 
mains sur une statue de marbre poli. Lorsque des puérilités senti- 
mentales, pour elle d'une douceur exquise, montaient du cœur aux 
lèvres de sa maîtresse, il ouvrait des yeux surpris où s'allumaient 
des rires. Il paraissait se pencher sur le cerveau de la jeune 



110 REVUE DES DEUX MONDES. 

femme, comme sur un incompréhensible spectacle. Dans des mo- 
mens où un instinct de refuge, d'appui, de blettissement, réveillait 
en elle le désir de se sentir très petite et très faible sur sa poitrine 
large, dans ses bras forts, lorsque des mots inachevés, un parler 
de bébé, des articulations drôles, devenaient la seule langue dont 
elle pût essayer de rendre un peu son état d'âme, il avait de francs 
éclats de rire, les mains claquant ses genoux. 

Et, à son tour, vraiment amusé, il répétait, en l'imitant, les mots 
qu'elle avait dits, courbé d'un rire à laisser tomber son monocle, 
un rire qui ne s'arrêtait plus, découvrant ses dents blanches, des 
larmes au coin des yeux. 

A force de se rencoigner, boudeuse, ou de le menacer, hé- 
sitante et les mains tourmentées d'une envie de tapes, il finis- 
sait par ne plus monter du fond d'elle-même que ses perpétuels 
étonnemens où sourdait une admiration. Elle s'enfonçait de plus en 
plus en sa vision nouvelle de la vie; une courtisane naïve surgis- 
sait de la femme, que seule contenait encore, ainsi qu'un rem- 
part, l'enveloppement de la pudeur provinciale, le respect de l'opi- 
nion demeuré dans le sang. 

Un mardi, à la sous-préfecture, cette barrière lui parut cra- 
quer tout à coup. M^^ Ghaigne, malgré ses efforts, avait vu les 
Mersolles refuser son invitation. Elle était retombée de son rêve de 
les attirer, et d'attirer avec eux la noblesse environnante. Elle 
avait souffert non-seulement dans son ambition, mais dans sa va- 
nité de jolie femme. Pourtant, comme elle était tenace, résolue à 
tout, elle dissimulait ses mécomptes vis-à-vis du château, gardant 
pour M""^ Majusté ses amertumes. Justement, celle-ci, la première, 
eut l'imprudence de faire allusion à cet échec. Elles étaient seules 
au salon, à la sous -préfecture. M"'^ Ghaigne, sans la regarder, laissa 
tomber d'une voix lente : 

— G'est égal, si vous aviez voulu, M. Marcel serait venu! 

— Gomment? se récria-t-elle, si j'avais voulu? 

La sous-préfète affecta brusquement une cordialité sans rancune, 
une franchise affectueuse : 

— Voyons, avouez que vous l'avez empêché. 

— Moi! 

— Sans doute! Vous faites de lui ce que vous voulez! 

Elle se rapprocha, insinuante, avec un bon sourire confident : 

— Ge n'est un secret pour personne ! 
Puis, perfide, toujours souriante : 

— Sauf pour votre mari, bien entendu! 
M""^ Majusté se leva, pincée : 

— Vraiment, madame, vous avez l'air d'une personne qui ne 
serait pas rentrée dans ses avances! 



ALLER ET RETOUR, 111 

M""^ Ghaigne, à son tour, s'était levée. Mais comme elle allait 
répondre, le domestique annonça M""^ Dampierre. La femme du 
pharmacien, toute ronde et couperosée, entrait suivie de sa fille, 
déjà bavardante, avec de petits cris aigus. Les deux femmes se 
continrent. Elles se quittèrent, d'un salut très digne. 

Étourdie un peu tandis qu'elle descendait l'escalier de la sous- 
préfecture, dans la rue, M""^ Majusté releva la tête. De sa situa- 
tion percée à jour, un orgueil s'éveillait, un mépris de la pro- 
vince. Elle se sentait supérieure, grandie de ses visions nouvelles 
de la vie. Un besoin de jeter par-dessus bord le dernier respect 
de l'opinion l'obséda, dans une bravoure hautaine de nageuse 
prête à se jeter à la mer. Ce qui était fait était fait. Même, dans cet 
état d'esprit, une envie déjà latente en elle, un désir confus éclata 
brusquement. Elle voulut s'échapper pour quelques jours, rejoindre 
Marcel à Paris, s'enfoncer à son bras dans cet enfer qu'elle avait 
rêvé flamboyant comme un paradis, féerique comme un conte des 
Mille et une nuits. 

Cette idée amusa Marcel. 

Un matin, sous prétexte d'aller à Paris voir une tante, elle 
obtint de Majusté son consentement au voyage. Elle descendit 
chez Marcel, dans son hôtel des Champs-Elysées. 

Pendant huit jours, il la conduisit partout. Elle pénétra dans les 
foyers des théâtres, fut exhibée au bois, à la fois craintive et ra- 
dieuse, le pied posé d'abord en tremblant dans le flot dont elle 
se laissait envahir. Elle eut une fièvre continuelle en son avidité 
de savoir, une vanité de son amant et des équipages. Elle connut 
l'ivresse, avivée d'une cachotterie de péché, des cabinets particu- 
liers, la volupté de rougir délicieusement. Elle se sentit dans son 
élément, répandue en des endroits douteux, entourée d'hommes de 
libre vie, fière de coudoyer des cabotines, de souper avec des dan- 
seuses, heureuse d'être allégée de ses derniers préjugés, comme 
d'un manteau trop lourd qu'elle eût déposé, d'un corset qu'elle 
eût dégrafé. 

Et Marcel, fatigué d'elle, la renvoya aux limbes de la province, 
les yeux éblouis, toute sa cervelle détraquée. 

VL 

Au printemps, François se plaignit que chaque année les cor- 
beaux ravageaient ses semailles. C'était dans le parc même que se 
faisaient les nichées, à la cime des grands chênes, les oiseaux par- 
tant de là pour s'abattre au loin dans les champs. Les terres de 
Mersolles aussi étaient dévastées. Ses fermiers se trouvaient d'à»- 



112 REVUE DES DEUX MONDES. 

cord avec celui de Majusté; et, en outre, ils demandaient la des- 
truction des lapins. 

Gomme les grandes chasses étaient terminées, Mersolles prit 
intérêt à ces doléances, songea à organiser des battues. Il y voyait 
une distraction et une occasion singulière en même temps. De la 
grande vie active qu'il venait de mener, après son long désinté- 
ressement des êtres et des choses, des énergies assoupies s'étaient 
réveillées. L'œuvre faite en Marcel, achevée maintenant, le lais- 
sait calme, serein, dans un orgueil confiant. Son esprit, si long- 
temps concentré sur elle, hypnotisé, pour ainsi dire, vers ce but, 
se reportait enfin sur l'extérieur. La vie le reprenait, comme re- 
naissante autour de lui. Les idées mêmes qu'il avait semées en 
son fils, la lente et amère philosophie accumulée pendant les an- 
nées du rêve triste, le jetaient vers le mouvement social. Les luttes 
politiques lui apparaissaient comme une dépense désormais néces- 
saire de ses activités intellectuelles et comme une occasion de 
féconder ses idées par le terrain des masses, de mettre, sur la so- 
ciété aussi, l'empreinte de sa pensée. 

Il y était poussé d'ailleurs par la noblesse du pays ; et le désir, 
vague et sourd au début, était allé grandissant, jusqu'à ce que 
l'inaction survenue en amenât l'éclosion définitive. Ses opinions 
politiques, découlées du même principe que l'éducation de Marcel, 
aboutissaient, de leur matérialisme même, parce qu'il était riche, 
non à la difïusion des instincts de liberté, à leur compression au 
contraire, à l'autoritarisme des intellectuels et des puissans, d'après 
la loi de lutte, la loi de la force primant tout, de l'argent roi. 

Après l'éblouissement, jeté par le pays, du luxe et de la grande 
pompe décorative des chasses à courre, après l'élan donné par 
cela même au commerce local, une popularité nouvelle pouvait 
surgir de ces battues. Il chargea Louvain de les organiser. 

Des semaines, ce fut une fusillade sous les arbres, toute la ville 
peu à peu lâchée par la forêt. Ces messieurs du cercle venaient là, 
comme à des parties de plaisir, en bandes; les jeunes surtout. Il 
y avait les deux Dardois, les fils du percepteur, affectant des allures 
aristocratiques, lions pauvres rêvant d'un mariage riche, corrects 
et se ressemblant comme deux gravures de modes. Marin val, le 
fils d'un quincaillier enrichi, semant les écus sur les tables de 
jeu, ne parlant que de baccara, de chiens et de chevaux, suant 
la bonne bêtise candide du noceur de province ; Pousset, un gamin 
tourmenté du désir de faire parler de lui et qui, estropié, chassait, 
avec, sous les bras, des béquilles qu'il jetait par-delà les fossés, 
d'un geste à la Napoléon, pour se contraindre à les franchir. 
D'autres encore: Mauprat, le greffier du tribunal; Rigault, le 



ALLER ET RETOUR. 113 

second clerc de Majusté, une tête de coifïeur avec une barbe noire 
en éventail, des yeux trop jolis pour un homme. 

Un dimanche, la chasse aux corbeaux fut ouverte. Justement, 
c'était la fête de Mersolles. Il y eut un déjeuner au château, vers 
onze heures. Puis Louvain conduisit les chasseurs au fond du 
parc, leur montra les nids, des grappes pendant des cimes des 
grands chênes. Et tout de suite commença un vacarme de bataille, 
des tiraillemens ininterrompus, dominant l'épouvante des croasse- 
mens. C'étaient de continues dégringolades, des nids entiers cul- 
butant, au-dessous du tournoiement affolé des corbeaux. 

Louvain regardait seulement. Il désignait les gros tas de nids, 
disant: Ahl mâtin! lorsqu'une belle dégringolade arrivait du 
haut des arbres. Mais il cessa de s'amuser, apercevant sa femme 
du côté du château. Des recommandations qu'elle lui avait faites 
lui revinrent à l'esprit. Elle voulait que son mari se fit admettre au 
cercle ; il devait profiter de cette occasion pour se lier avec ces 
messieurs, tâcher d'entamer l'afîaire. 11 tourna autour des chasseurs, 
cherchant à se rendre utile, perplexe, et ne sachant à qui s'adresser, 
familier seulement avec le gendarme, parce qu'il lui envoyait des 
perdreaux, de temps à autre, chez Thomassin. Et ce qui l'intimidait 
davantage, le rendait plus confus encore, c'était un costume de 
chasseur, tout neuf, en velours marron, qu'il avait dû endosser 
ce jour- là. 

jVP^ Louvain, vêtue d'une toilette claire de printemps, abritée 
d'une ombrelle rouge saignant, qui tirait l'œil parmi le vert des 
jeunes pousses, se tenait un peu à l'écart, avec une discrétion 
comme il faut, le regard alerte toutefois, dans l'espoir de quelque salut. 

Mais tout à coup elle devint blême. A la porte du parc, dans 
une foule haillonneuse qui se pressait, à laquelle des valets jetaient 
les oiseaux morts, au premier rang, appuyée sur son bâton, courbée 
en ses vieilles loques déteintes, sa belle-mère s'agitait, les mains 
crochues. 

Suffoquée, elle appela Louvain, d'un signe : 

— Ta mère! dit-elle; quelle honte! Renvoie-la! 

Louvain coula les yeux vers le groupe. 11 avait vu la vieille déjà. 
Il dit simplement, sans bouger : 

— Oui, oui, elle aime bien ça, dans la soupe. 

— Fais-la partir! ordonna-t-elle. 

Il passa la main sur son cou, regardant autour de soi, une pro- 
testation vague dans l'avancée de ses lèvres. Pourtant, il se décida, 
alla vers la vieille : ' 

— Laisse donc! lui dit-il. Je t'en porterai à la maison. 

Mais la vieille aimait mieux tenir ; elle s'obstina. Il dut prendre 
TOME cxii. — 1892. 8 



IMl REVUE DES DEUX MONDES. 

des oiseaux, lui remplir son panier. Alors, quand elle eut sa 
charge, elle repartit, courbée, la taille déviée sous le poids. 

Pendant deux heures, le massacre se poursuivit, emplissant de 
fumée le fond du parc. Puis une lassitude tomba. Des chasseurs se 
couchaient sur l'herbe à fumer des pipes ; d'autres allaient, ou- 
blieux des corbeaux, par la douceur ombreuse des allées. De temps 
à autre, l'un d'eux revenait; et la fusillade ainsi s'entretenait, plus 
espacée, dans la montée plus haute des voix. De la bière qu'on ap- 
porta acheva la détente. Morlaixse plaignit d'avoir l'épaule démolie, 
un torticolis à force de tirer en l'air. Et, un ressouvenir de son en- 
torse l'aigrissant, il déclara cette chasse idiote. Ce n'était pas une 
chasse, c'était une corvée, un nettoyage de propriété à faire faire par 
des valets. Du même coup, ils nourrissaient les mendians du pays. 

— Ohî dit le sous-préfet. Vous exagérez! 

Le lieutenant de gendarmerie éclata de rire, sans se prononcer. 
Mais le procureur, voyant le pharmacien s'approcher, cessa d'in- 
sister, se lança dans un réquisitoire contre la mendicité des cam- 
pagnes. 

Pousset, échoué à terre, entre ses deux béquilles, le chapeau en 
arrière, provoquait de ses histoires le gros rire admiratif de 
Marinval, les approbations de Rigault, le clerc de notaire, tandis 
que les Dardois condescendaient à s'égayer du genre voyou qu'il 
affichait, des airs dont il se posait en tombeur de femmes, blasé 
sur les aventures. Mais un groupement les attira. Cliquet, le pho- 
tographe, qui, sournoisement, avait pris des instantanés, reparais- 
sait, ayant développé ses plaques. Tout le monde lui en com- 
manda ; et il inscrivit les noms sur un calepin. 

Il n*y avait plus, par les arbres, que les cris des corbeaux en 
détresse. Pousset, agacé de leur vacarme, se releva, brûla quelques 
cartouches. Marinval s'informa si l'on ferait le tableau. Puis une 
préoccupation domina, celle du dîner, un dîner monstre pour lequel 
de nouveaux invités se joindraient à eux, tandis qu'en bas, dans la 
cour du château, des tables seraient dressées pour les fermiers et 
les domestiques. 

Vers six heures, Mersolles descendit, pour rejoindre les chas- 
seurs. Rapet, en même temps, arrivait. Tous deux s'acheminèrent 
par le parc, lentement. A un tournant, les yeux du docteur 
devinrent attentifs, sa curiosité éveillée; il entraîna le comte. 
C'était à quelques pas d'eux, Marthe et Marcelle, l'une debout, 
l'autre baissée, pleurante et tout afTairée à garder dans sa jupe 
un oiseau échappé du massacre. 

Marthe, plus hardie, venait au-devant d'eux. Les mains derrière 
le dos, se grandissant, elle expliqua : une sensibilité extraordi- 
naire de Marcelle; une douleur affreuse, lorsqu'elles s'étaient 



ALLER ET RETOUR. 115 

approchées des chasseurs ; une épouvante de ce massacre de bêtes 
saignantes, de ces culbutes de nids tièdes. Elle avait crié des in- 
jures, tous ses nerfs en émoi ; puis, comme elle se sauvait, en se 
bouchant les oreilles, elle était tombée sur un petit que l'on pour- 
suivait; et elle l'avait sauvé. Elle en était toute mordue, les doigts 
abîmés de coups de bec, mais elle se refusait à le lâcher, de peur 
qu'on le reprît. 

Marthe disait cela, du même ton continu de récit, d'une voix 
blanche que précipitait seulement une joie de parler à de grandes 
personnes, de s'en voir écoutée. Marcelle, relevée, demeurait 
farouche, la physionomie toute changée, épiant avec angoisse, de 
ses grands yeux bleus brillans de larmes, l'opinion des hommes. 
Elle serrait Toiseau contre son sein, maternellement, son joli visage 
de irêle vierge assombri d'une volonté. 

Le docteur s'approcha : 

— Ha! ha! Et il est blessé, ton oiseau? 

— Oui ! gémit Marcelle. 

— Et tu veux que je le guérisse? 

Elle fît oui de la tête, attachant sur lui son regard inquiet, suppliant. 
Le docteur examina le corbeau. 

— Ce n'est rien, déclara-t-il ; des plombs dans la cuisse, seule- 
ment. Demain, il n'y paraîtra plus. 

Le visage de Marcelle, plus angoissé durant cet examen, se 
détendit tout à coup en une douceur. Elle regarda Marthe^ lui jeta 
un rire radieux d'enfant dont les peines sont finies. 

Rapet se tourna vers Mersolles : 

— Vous permettez ? Je vais arranger ça. 

— Faites! faites! dit Mersolles. 

Un moment, Mersolles le regarda aller flanqué des deux fil- 
lettes qui couraient presque. Une gravité singulière, à la fois douce 
et triste, coulait sur son visage. Quand ils eurent disparu, il 
reprit sa marche, la tête basse. Mais il perçut le bruit des chas- 
seurs ; il parut se retrouver, secoua la tête, prit un air ouvert d am- 
phitryon accueillant ses hôtes. 

Échelonnés, ils remontaient vers le château, par groupes. Mer- 
solles revint avec eux jusque dans la cour. Là, de grandes tables 
étaient dressées. Louvain surveillait les derniers préparatifs. 
A pied, en charrettes, arrivaient les fermiers, avec leurs familles, 
les ouvriers de la terre, les servantes, une foule silencieuse encore, 
égayée par les bonnets ornés des femmes, par l'endimanchement 
des hommes. On voyait les cheveux blancs du docteur qui donnait 
des consultations, de son air bourru, la haute taille de l'abbé Bou- 
rette, qui traversait lentement. 

Vers sept heures, on monta au premier étage du château, où 



116 REVUE DES DEUX MONDES. 

le dîner avait été servi, à cause du coup d'oeil, parce que les fenê- 
tres donnaient sur la cour. De la cour, en effet, s'élevait une rumeur 
joyeuse qui s'enfla. Et lorsque, à la nuit tombante, des torches 
furent allumées, on eût dit quelque fête seigneuriale du vieux 
temps, les serfs accourus avec les femmes et les petits, rués parmi 
les viandes et s'emplissant, à barriques défoncées, pour huit jours. 

De cela, le curé se laissait aller à une rêverie réminiscente 
des époques où le chapelain avait son couvert mis au château, 
près de la châtelaine, et par elle commandait, caressé, engraissé, 
ronronnant dans sa douillette. Le procureur et le sous-préfet, 
au contraire, avaient un orgueil de la révolution qui nivela les 
castes. Rapet, dans une vague raillerie des choses de la politique, 
s'amusait de l'éternel enfant-peuple, toujours mené par de maté- 
rielles satisfactions. Majusté était franchement heureux, dans son 
admiration sans réserve de toutes les formes sociales, du moment 
qu'elles étaient appuyées sur des principes, le passé comme le 
présent, la république comme l'empire, le notariat faisant partie de 
l'édifice. 

Dès le deuxième service, les voix dominèrent la rumeur venue 
d'en bas. Par cette rumeur même, par le nombre des convives 
et l'ampleur de la salle, la tonalité s'élevait; une bataille confuse 
de paroles courait la table. A un bout, on distinguait la voix de 
Marinval contant une histoire de chasse. Il la mimait, son couteau 
en joue, avec des pan! pan! sonores, des abois, des mouvemens 
de gibier qui s'envole. On cessa de l'entendre, son verbe couvert par 
celui de Pousset,les coudes sur la table, les yeux allumés, très rouge. 
Puis, tout à coup, la voix du curé domina, criant au docteur : 

— Oh! vous, vous êtes un athée! 

Rapet riait dans son assiette, amusé des colères du prêtre. Celui-ci 
s'agitait sur sa chaise, parti dans une tirade sur la nécessité de la 
religion. Un silence se faisait aux bouts de table, pour l'écouter. 
Mais brusquement il resta coi : Rapet se déclarait de son avis, ab- 
solument. 

— Cependant, reprit le docteur, il ne faut pas confondre. Je 
n'appelle pas la religion les grimaces que vous soutirez à vos 
paysans. Ils s'en fichent de votre religion; ils s'en servent lorsqu'ils 
en espèrent un profit quelconque pour leurs récoltes. 

La discussion s'élargissait. Mersolles prit la parole. La rehgion 
lui paraissait la grande force conservatrice des sociétés actuelles. 
Sans doute, elle était différente parmi les classes pauvres et dans 
les milieux riches, dans les grandes villes et dans les campagnes. 
Elle devait s'assouplir et se modifier. Son histoire n'était qu'une 
longue suite de modifications, non en ses vouloirs ni en son dogme, 
mais en ses extérieures manifestations, afin de mieux envelopper, 



ALLER ET RETOUR. 117 

de mieux enserrer de son étreinte protectrice l'édifice social, en 
gardant avec lui un contact plus immédiat. 

— La commune, dit le curé, l'a si bien compris, de même que 
la Révolution en 1789, que les premiers instincts de révolte et de 
destruction ont jeté tout d'abord les foules sur les prêtres. 

— Ce fut précisément, reprit Mersolles, leur erreur. Deux grandes 
bêtises furent dites naguère : Le cléricalisme, voilà l'ennemi ! et : 
Il n'y a pas de question sociale ! Or, il y a une question sociale ; 
et cette question ne sera résolue que par le cléricalisme. La poli- 
tique se débat dans l'impuissance; l'égoïsme des classes possé- 
dantes est justement tenace. Seule, la religion peut se couler 
dans la place et prendre la direction du mouvement. Le socia- 
lisme religieux serait une forme enfin capable d'aboutir. 

— Moi, déclara Rapet, je crois au socialisme scientifique. 
Mais Morlaix laissait tomber : 

— C'est grave! c'est grave, ce que vous dites, monsieur le comte ! 
Alors Rapet ne put résister au besoin d'un coup de boutoir. Il 

lui jeta par-dessus la table : 

— Croyez-vous, par hasard, que ce sera la justice qui arrêtera 
la poussée socialiste? 

— Mais... peut-être I Jusqu'à présent, du moins... 

— Oui, pour un temps! Et encore son action utile n'est pas 
celle que vous pensez. La justice maintient, parfaitement, mais 
parce qu'elle est injuste, parce qu'elle a deux poids et deux me- 
sures. Le sentiment de justice des classes inférieures se contente 
de peu. Il s'apaise lorsque, de temps à autre, on lui jette en pâture 
un scandale des classes riches. Mais que les crimes commis en 
haut soient jugés impitoyablement, vous verrez la débâcle ! Vous 
vous pliez aux circonstances, comme la religion, et là est votre 
force, votre effet utile. Mais si vous voulez parler des condamna- 
tions, des mesures de répression et des pénalités appliquées aux 
grèves ou autres manifestations, vous ne contenez rien du tout. 
Vous excitez, au contraire, pour mieux faire quelque jour éclater tout ! 

Aux bouts de table, on s'amusait tout bas. Quel type, ce Rapet! 
Le sous-préfet et le procureur protestaient, défendant la justice. 

— Mais,ditMersollesenriant,vousêtestoutàfaitsubversif,docteur. 

Rapet reprit, développant ses idées. La grande, la vraie, l'éter- 
nelle question sociale, était la lutte de ceux qui n'ont pas contre 
ceux qui ont. La société était organisée pour la conservation, toutes 
ses forces vives tendues vers un même but, la défense contre les 
pauvres. Elle avait dû se protéger par des lois très rigoureuses; 
et elle les appliquait d'autant plus rigoureusement que les infrac- 
tions pouvaient porter à l'édifice des atteintes plus rudes. Il était 
donc logique de ne pas juger tout le monde selon la même règle. 



118 REVUE DES DEUX MONDES. 

— Allons, acheva-t-il, pas de grands mots. La religion et la jus- 
tice sont des choses relatives, des instrumens de domination. Mais 
les sociétés obéissent à des lois d'évolution qui s'accomplissent 
quand même, et que l'on ne pourra régler et diriger que le jour 
où on les connaîtra, le jour où les politiciens seront des penseurs 
et non des saltimbanques, le jour où la politique sera une science. 

— Oh I dit Mersolles, nous sommes presque d'accord ! 

Et il prépara un coup droit au procureur, une attaque contre 
Davaut : Au point de vue social, il n'y avait pas, à proprement par- 
ler, de crime en soi. Le crime n'existait pour la société qu'en rai- 
son de ses conséquences. Que le duel menaçât de dépeupler un 
État, on le punirait justement de mort, comme fit Richelieu. Dans 
l'ordre actuel de nos mœurs, il avait cessé d'être un crime; on le 
tolérait. De nos jours, en revanche, l'infanticide, par exemple, était 
un danger, à cause de la diminution, en présence de TEurope 
armée, de notre population, c'est-à-dire de nos défenseurs. Ainsi 
l'on avait eu tort d'abandonner l'affaire de cette fille, chez les 
François. La république, dans son besoin de sacrifier aux élec- 
tions, commettait également des fautes graves en laissant sans 
répression, ou à peu près, les méfaits journaliers de la cam- 
pagne, les fraudes sur l'alimentation, les délits, les contraventions, 
les violations de la propriété. Le contre-coup de ce laisser- aller se 
ferait sentir bientôt. Et c'était de cette faiblesse, peut-être, que l'avi- 
dité du bien-être et des jouissances allait s'élargissant, créant, 
chaque jour plus grand, le danger des revendications sociales. 

Puis, comme Rapet restait silencieux plongé en des pensées, il 
conclut brusquement, affirmant un programme : 

— Je ne suis pas contre les pauvres. Je les plains. Je voudrais, 
moi aussi, la justice universelle. Mais c'est de la spéculation, de 
l'utopie. 11 y a deux camps. Je me trouve dans l'autre camp, voilà 
tout. S'ils deviennent un danger, contenons-les; au besoin nous 
les briserons, de peur qu'ils ne nous brisent ; et cela sans colère, 
sans haine, selon la loi de la vie, comme une armée peut massa- 
crer une autre armée, par nécessité. 

Le gendarme, très rouge, muet jusque-là, éclata tout à coup, 
avec un geste énergique. 

— Les pauvres, on leur flanque des coups de fusil ! Voilà ! 

Il y eut un silence. Puis Majusté éprouva un besoin de protester. 
Sa longue figure, pâUe encore du reflet de sa cravate blanche, 
exprimait, depuis un instant, un eflarement de cette discussion. 
Ses yeux allaient de l'un à l'autre, inquiets, papillotans. Il déclara 
qu'il ne croyait pas à un danger. C'étaient des racontars de jour- 
naux, des agitations d'ambitieux. Et il accusa toute une littérature 
démoralisante, qui excitait le peuple, en peignant la bourgeoisie 



ALLER ET RETOUR. 119 

SOUS des couleurs atroces. Cette littérature flattait les bas instincts 
de la masse, les montait jusqu*à des haines. Pour lui, la justice 
n'avait rien à sauvegarder, nul manteau à jeter sur les écarts des 
classes riches. La justice était pour elles comme pour les autres. 

— Assurément, affirma le sous-préfet. La répubhque... 

Mais le notaire, lancé, continuait. Il prenait l'exemple de leur ville. 
Où donc trouvait-on parmi eux des voleurs? Sans doute, il y avait 
des dissentimens au sein des familles ; des partis-pris politiques in- 
fluaient sur les relations ; mais qu'était-ce que cela? Lui, ne pensait 
pas du tout que la société fût ébranlée, ah ! non, pas du tout. 

Le sous-préfet, de nouveau, appuya : 

— On ne commet jamais de crime dans le pays! 

— Oh 1 oh ! fit Rapet, n'exagérons pas. 

— Gomment ! exagérer? dit Majusté. Regardez donc Morlaix! Il en 
sèche, il est désespéré, de ne pas rencontrer un crime, pas un délit, 
pas un pauvre petit adultère, rien ! Et vous parlez des mœurs ! 

— Permettez !.. dit le procureur, surpris de cette attaque. 

On riait. Majusté s'excita, perdant tout à fait sa solennité habi- 
tuelle. 

— Tout ça, c'est des mots qu'on dit sans penser, qu'on répète 
sans savoir. C'est comme la vertu des dames. On en fait bon mar- 
ché en paroles. Non, mais tenez, on parle tant de maris trompés. 
Je voudrais bien en voir un ! 

Un éclat de rire courut la table. Encouragé, il insista : 

— Parfaitement, je voudrais voir ça, dans le pays, une tête de 
mari trompé ! 

Même, dans sa gaîté d'écraser on ne savait quels ennemis invi- 
sibles, il lâcha le mot trivial, le mot de Molière. Comme Marcel se 
tordait plus que les autres, en perdait son monocle, il fut ravi du 
succès, répéta son mot : 

— Oui, oui, qu'on m'en montre un, je le demande! 

Quand les rires se furent calmés, peu à peu, une gêne de- 
meura. Le curé, baissant la tête, roulait du bout des doigts des 
miettes de pain sur la nappe. Mais l'un des Dardois interpella le 
gendarme, pour un renseignement, au sujet de ses vingt-huit jours, 
et l'armée mit tout le monde d'accord. Mersolles et le docteur les 
laissèrent aller, s'admirer eux-mêmes en ce miroir de la nation 
qu'était l'armée, embarqués en plein patriotisme. Et il fut décidé 
que la reUgion, la justice et l'armée étaient les trois grandes forces 
sociales, les trois choses dignes de respect. 

A ce moment, un domestique ayant parlé bas au comte de Mer- 
solles, celui-ci acquiesça, et un homme fut introduit. Une rumeur 
d'approbation courut. C'était, portant un bouquet, le plus vieux 
des fermiers. Il avait de rudes mains calleuses, un front dégarni ; 



120 REVUE DES DEUX MONDES, 

des cordes sillonnaient son cou; et sa veste noire, sur son échine 
courbée, se relevait, faisant queue. Il débita un compliment, d'une 
voix chevrotante. Gela fit plaisir. Les convives se jetaient des coups 
d'œil l'un à l'autre, avec de petits signes de tête, des : « Oh! 
très bien! très joli! », comme dans une soirée pendant l'exécu- 
tion d'un morceau de musique. 

Le bouquet fut placé au centre de la table ; et le vieux dut s'as- 
seoir un moment, boire à la prospérité des campagnes. Alors, lui 
aussi, sans y songer, résuma à sa façon la question sociale : 

— Ah ! dame oui ! les bons maîtreis, y a encore que ça ! 

Le café était servi dans un salon voisin. Mersolles se leva. On 
alla lentement, par groupes, la porte s'encombrant. 

Sous l'influence du Champagne, le gendarme, quittant ses allures 
paisibles de guerrier retiré, contait au pharmacien ses campagnes 
avec des airs de gaillard à tout casser. Majusté exprimait à Marcel 
des inquiétudes sur la santé de sa femme. Puis la voix du curé s'éleva : 

— Vous y viendrez, vous aussi. Vous y viendrez, comme tout le 
monde ! 

Il montrait au docteur de son doigt tendu un point du tapis, de 
l'air dont il eût courbé un ennemi au pied des autels. Mais, comme 
il se redressait, Marinval qui, parlant d'un chien qu'il venait 
d'acheter, représentait la queue de la bête, un louet long comme 
ça, d'un geste de cordonnier tirant son fil, lui allongea un coup de 
poing ; et il fit : « Oh ! » suffoqué, tandis que l'autre, après une 
courte surprise de voir rire, reprenait sa description, les mains 
agitées aux deux côtés de la tête, en criant : 

— Et des oreilles ! oh ! des oreilles ! 

Cependant Louvain, qui était descendu, remonta, s'approcha du 
comte. 

Les serviteurs, en bas, demandaient la permission de chanter. 

— Sans doute! dit Mersolles. Qu'ils dansent s'ils veulent ! 

De la cour, montait une clameur plus haute. A cette fin de 
dîner, l'allure des silhouettes, dans la lueur des torches, évoquait 
une vision encore d'autrefois, des soudards faisant ripaille avec 
des filles dans le château forcé. Et là, en haut, dominant le grouil- 
lement, les bourgeois paisibles avaient, à travers une douce ivresse, 
la vague imagination d'être chez soi, d'être les maîtres, les conqué- 
rans, et d'abandonner à leurs valets le pillage des dépendances. 

Un cri monta : 

— Vive monsieur le comte ! 
Le procureur parut saisi. 

— Diable! murmura-t-il ; c'est une élection qui se prépare là! 

— Vous croyez? s'écria le sous-préfet. 

Il regarda autour de soi, une inquiétude subite dans sa face 



ALLER ET RETOUR. 121 

blême de cordonnier pauvre, à la barbe rare. Puis il fila. Et on 
ne le revit plus. 

Mersolles descendit dans la cour, alla par les tables. Plusieurs 
le suivirent. A des extrémités, des rassemblemens s'étaient faits, 
des groupemens bruyans. En dehors, on dansait, dans une pé- 
nombre. Des visages avaient de brusques rentrées dans la lu- 
mière, quand des couples revenaient boire. Quelques hommes 
avaient enlevé leurs paletots. Au-delà, du noir enserrait tout, 
noyant les coins de la cour. On entendait Pousset, tout béquil- 
lant, dire à des campagnardes des choses énormes dont elles 
criaient. 

Le gendarme, étourdi par le mouvement des ombres, ne s'écar- 
tait pas des abords du perron, regardant de loin ; et, tout à coup, 
il fut bousculé, par une poursuite, dans la nuit. C'était le procu- 
reur aux trousses d'une fille. Morlaix s'arrêta, en le voyant. Le gen- 
darme fut tellement surpris qu'il offrit un cigare, ne sachant que 
dire. Morlaix prit le cigare, l'alluma. Dans les éclairs du feu, ses 
yeux clignés luisaient, tirés vers l'ombre où la fille avait fui. Il 
finit par rire ; et, regardant Marigot en face, il avoua : 

— C'est bête, ces choses-là! C'est ce diable de Champagne! 

Le gendarme ayant approuvé, il devint confident. Il y avait de 
jolies filles dans le pays, de bien jolies filles I Le gendarme, bon 
enfant, riait, écrasant à petits coups de tête son menton au col de 
sa tunique ; et le procureur insistant, voulant qu'il fût de son avis, 
il fut de son avis, absolument. 

A minuit, les invités commencèrent à se retirer. Des voitures 
roulaient, avec des sonnailles de grelots. Des appels s'entendaient 
dans l'ombre, des chants de piétons, très loin, par les chemins. 
Puis tout se perdit. La cour restait, sous la lueur mourante des 
torches, pareille à un champ de bataille. Marcel poussa sur la 
route, accompagnant des groupes un moment. 

Le lendemain, dès le jour, le récit de la fête courait la ville. 
Mais une nouvelle plus saisissante tomba tout à coup. Le matin, 
la femme de François, inquiète de ne pas voir rentrer son mari, 
avait envoyé la fille de ferme à sa recherche. Et elle était revenue 
affolée, criant qu'il était sur le dos, au bord de la Gaudrée, avec 
du sang plein sa blouse. 

Sur le marché, devant l'éghse, on contait le départ précipité 
de Morlaix, dans la voiture du docteur, tandis que le Ueutenant de 
gendarmerie prenait les devans, au grand trot de son cheval. 

Déjà, une légende se faisait. Une bande de voleurs emplissait la 
forêt, enserrait la ville d'un effroi. Les hommes parlaient d'orga- 
niser des battues, comme au temps des Prussiens, en 1870. Dam- 



122 REVUE DES DEUX MONDES. 

pierre, au seuil de sa porte, avec des gestes précis dont le gland 
de sa calotte dansait, accusait Davaut, carrément, se plaignant de 
Texcessive tolérance, de la gendarmerie réduite à l'inaction, con- 
trainte à l'incurie. Et il concluait contre la république, avec des 
gravités d'homme que sa situation classe avec les conservateurs. 
Le dîner du château l'avait conquis brusquement, lui avait enlevé 
ses derniers instincts d'indépendance ; il se rangeait, abandonnant 
définitivement au photographe l'allure artiste qui longtemps l'avait 
séduit. 

Mais chez les Ravail, surtout, une terreur s'appesantit. La pré- 
sence de leur fils Pierre dans le pays était certaine. Marthe, un soir, 
l'avait aperçu. La menace suspendue sur leurs têtes semblait avoir 
éclaté brusquement. La mère tremblait, oppressée d'une angoisse 
horrible, s'attendant de minute en minute à savoir son enfant 
arrêté, jeté en prison. Elle n'osait sortir de la maison, sursautant à 
chaque bruit, ne doutant pas que ce fût lui qui eût commis le 
crime; tandis que Ravail, après avoir juré et crié que c'était tant 
mieux, que du moins on les débarrasserait de cette canaille, se 
tenait en permanence chez Thomassin, à l'afïût des nouvelles. 

Mersolles, averti de l'affaire dans la matinée, se fît conduire à 
Monsigny. Il trouva Morlaix en discussion avec le docteur. Rapet 
s'opposait à l'interrogatoire de François, déclarant la moindre 
fatigue dangereuse dans l'état où se trouvait le blessé. D'ailleurs, 
il répondait de le sauver. Le procureur allait et venait, nerveux, 
avec une joie d'homme qui tient enfin le procès à sensation dont 
il conquerra sa notoriété. Il enrageait, cependant, réduit momen- 
tanément à l'impuissance, incapable de formuler une conjecture. 
Sur le lieu du crime, au bord de la Gaudrée, on avait relevé des 
piétinemens, l'herbe foulée, sans qu'il y eût de nette aucune em- 
preinte, sans que nul indice fût demeuré. Le crime remontait à une 
heure du matin, environ, d'après le docteur : un coup de fusil, 
chargé à plomb, tiré à quelques pas. Le gendarme recherchait dans 
sa mémoire les braconniers du pays. Lui, opinait pour une ren- 
contre avec l'un d'eux, une querelle. La femme, de son côté, ne con- 
naissait pas d'ennemi à son homme. Il n'avait avec personne d'af- 
faire d'argent. Elle ne pouvait fournir aucun renseignement. 

A ce moment, le maréchal des logis de gendarmerie descendit de 
cheval dans la cour. Marigot se précipita. Mais le sous-ofTicier 
avait vainement questionné les tenanciers du château, les fer- 
miers, tous ceux qui, la nuit, avaient pu, en quittant la fête, suivre 
la Gaudrée, traverser la forêt. Nul n'avait rien aperçu^ rien en- 
tendu. On signalait seulement, pendant le dîner, la veille, dans 
la cour, l'apparition d'un inconnu, un être bizarre, hirsute, surgi 



ALLER ET RETOUR. 123 

brusquement, qui s'était assis à un bout de table. Personne ne 
le connaissait. 11 avait dévoré, puis il avait disparu, au grand 
soulagement des femmes, que ses allures inquiétaient. 

— Sapristi! éclata Morlaix, que ne le disiez- vous tout de suite? 
Le voilà, notre gaillard! 

— C'est sûr! dit le lieutenant. 

La fille de ferme, qui écoutait, sur la porte, en mâchant du 
pain, s'immobilisa subitement, la figure si singulière que Mersolles 
en fut frappé. Mais déjà elle avait repris sa mastication lente de 
ruminant, un air détaché des choses, une face impénétrable. 

Morlaix lança le maréchal des logis à la recherche de Ihomme 
signalé, en se frottant les mains. 

Alors, dans cette inaction forcée, pour tromper son attente, il 
proposa de retourner sur le lieu du crime. 

Mersolles les prit dans sa voiture. Au bout de deux kilomètres, 
ils descendirent, se coulèrent jusqu'à la Gaudrée, circonspects, 
de peur de fouler les traces. 

— Tiens ! s'écria Mersolles, le drôle était encore à piller mon bois ! 

Morlaix ne parut pas entendre. Il désigna l'endroit précis, expli- 
qua la position du corps, montra des taches de sang qui avaient 
coulé sur l'herbe. Silencieux, ils regardèrent, autour d'eux, le sol, 
les arbres, les branches, en hochant la tête. Mais le long du ruis- 
seau, un bruit détourna leur attention. Le pas d'un cheval foulait 
le sentier. Puis, de l'autre côté de l'eau, Marcel parut, les saluant 
gaîment. 

Penché, un peu de côté, sur l'encolure dressée du pur-sang, ses 
jambes tendues en avant montrant la semelle de ses bottes, il pro- 
menait son monocle de leur côté, l'air chercheur. 

— Tiens! demanda-t-il, qu'est-ce que vous avez fait de mon 
bonhomme? 

Morlaix le regarda stupide. Il reprit : 

— C'est François, n'est-ce pas, qui vous amène? Je l'ai trouvé oc- 
cupé à mettre à l'eau des coupes de bois ; je lui ai réglé son compte ! 

— Toi! s'écria Mersolles. 

— Oui, dit Marcel simplement. 

Et, gracieux, s'adressant au procureur : 

— J'ai envoyé Louvain vous prévenir; mais je vois qu'il n'est 
pas arrivé à temps! Vous m'excuserez, n'est-ce pas? Je me suis 
levé un peu tard, ce matin! 

Jean Reibrach. 



(La troisième partie au prochain n^.) 



UN HISTORIEN 



DE 



r r 



LA SOCIETE PRECIEUSE 



AU XVir SIECLE 



BAUDEAU DE SOMAIZE. 



Il est des écrivains dont tout le monde connaît le nom et dont 
personne ne lit les œuvres. Le plus souvent médiocres, nuls 
quelquefois , ils doivent à un ensemble de causes fortuites 
une réputation qu'ils n'auraient jamais atteinte sans elles. Tan- 
tôt un critique illustre les a vertement appréciés au passage et 
ils sont venus jusqu'à la postérité avec l'arrêt de leur juge ; ainsi les 
mauvais poètes latins, dont il ne reste pas un vers, mais qui ont 
reçu d'Horace l'immortalité du ridicule; ainsi l'abbé Gotin, l'abbé 
de Pure et quelques autres « victimes » de Boileau. D'autres 
fois, une bonne fortune, où l'intention n'avait pas plus de part 
que le talent, leur a fait jouer un rôle dans un épisode con- 
sidérable de l'histoire littéraire; ils ont saisi une idée qui 
flottait dans l'air et l'ont exprimée fort mal, mais ils sont les seuls 
à s'en être avisés; une scène intéressante se déroulait quelque 



LA SOCIÉTÉ PRÉCIEUSE AU XVII® SIÈCLE. 125 

part, ils s'y sont mêlés en intrus, et voilà Thistoire obligée d'enre- 
gistrer leur présence et leur témoignage. Tel est le cas de Scudéry 
dans la querelle du Cid, tel est celui de Somaize dans l'histoire de 
la société précieuse au xvii® siècle. Dès que viennent sous la plume 
les noms des modèles 

Que, d'un coup de son art, Molière a diffamés, 

celui de Somaize se présente en même temps ; il est de leur groupe 
ou de leur suite, on ne sait pas au juste à quel titre, mais enfin il 
en est, et on ne songe pas à lui demander pourquoi. 

Le personnage mérite plus d'attention. Ce fut un vilain homme 
et un pauvre écrivain, mais d'une si complète bassesse à ces deux 
points de vue qu'il peut être regardé comme un type. Il incarne, 
pour son temps, cette bohème littéraire qui se retrouve toujours, 
avec les caractères permanens qu'elle tient d'elle-même et les 
traits passagers qu'elle doit à chaque époque. Ce ne serait peut- 
être pas un titre suffisant à l'intérêt, mais il nous a conservé 
nombre de traits curieux sur les mœurs littéraires d'autrefois 
et, surtout, il nous fournit un témoignage unique sur une période 
importante dans l'histoire de la société polie. L'intérêt de ce qu'il 
recueille est toujours dans les choses elles-mêmes, jamais dans la 
manière dont il les présente ; aucun écrivain n'a nioins servi son 
sujet et n'a été mieux servi par lui ; mais il parle avec détail de 
quelques écrivains considérables, dont un illustre, Molière; il s'est 
mêlé à un épisode curieux des mœurs littéraires au xvii® siècle ; 
enfin, il s'est constitué le greffier de la société polie, et son procès- 
verbal est d'autant plus précieux qu'il est unique. 

C'est à ces divers titres que je voudrais l'étudier lui-même, 
recueillir ce qu'il nous apprend sur la condition et les mœurs 
des écrivains au xvii® siècle, et surtout apprécier, avec les élé- 
mens qu'il nous fournit, les élémens et le rôle de la société 
précieuse aux environs de 1659, au moment des Précieuses ridi- 
cules. Rien n'est encore moins exactement connu et divisé que 
l'histoire de cette société; comme on l'a remarqué ici même (1), 
nous avions une idée assez juste, quoique sommaire, des divers 
cercles précieux, jusqu'à ce que Victor Cousin, pris de passion 
non-seulement pour leurs premiers sujets, mais encore pour leurs 
moindres représentans et même pour leurs comparses, enthou- 
siaste de W^^ de Scudéry aussi bien que de M""® de Longueville, 
fût venu tout brouiller et confondre. Son éloquence impérieuse 

(1) Voir, dans la Revue du 15 avril 1882, la Société précieuse au XVW siècle, par 
M. F. Brunetière. 



126 REVUE DES DEDX MONDES. 

avait donné le change; on commence à reprendre la question 
pour y remettre un peu d'ordre. L'étude de Somaize peut être de 
quelque secours dans cette entreprise nécessaire (1). 



I. 

En fait de renseignemens biographiques, nous n'avons sur le 
personnage que de courtes et vagues indications. Ni Tannée de sa 
naissance, ni celle de sa mort ne nous sont connues; sorti de 
Tobscurité en 4657, il y est complètement rentré en 1661; avant 
ou après, il n'est question de lui nulle part, et tout ce que nous 
pouvons savoir de sa carrière littéraire est compris entre ces deux 
dates. Dans un de ses livres, il se présente comme « un jeune 
homme. » Tenons-le pour tel et admettons qu'en 1657 il avait de 
vingt-cinq à trente ans. D'autre part, il ne reste aucun portrait 
qui nous donne une idée de sa personne physique ; à une époque 
de rare fécondité pour la gravure française, où Bordelon et Gotin, 
d'Aubignac et Cordemoy s'oiïraient en taille-douce à leurs contem- 
porains, Somaize n'eut pas de portraitiste. Même obscurité sur le lieu 
de sa naissance, même ignorance de son origine. On croirait volon- 
tiers, à sa laçon d'écrire, qu'il était Gascon, car, s'il n'a pas les 
qualités littéraires de la race, — entrain, verve colorée, finesse, 
— il en a tous les défauts, — contentement de soi-même, besoin 
d'étalage et de vantardise, manque de goût et de mesure. Mais il 
est bon de se tenir en garde contre ces suppositions d'origine par* 
analogie avec, le caractère : Gyrano de Bergerac était. Parisien et 
Scudéry Normand. Son nom. Bandeau, sieur de Somaize, indique 
ou la noblesse ou des prétentions à la noblesse; non par la parti- 
cule, qui, à elle seule, n'a jamais eu de valeur nobiliaire, surtout 
au XVII® siècle (2), mais par le titre qui en réunit les deux parties. 

(1) On a beaucoup écrit sur la société précieuse et on formerait une petite biblio- 
thèque avec les ouvrages qui lui sont consacrés. Les deux plus connus, toujours inté- 
ressans, mais pleins de vues paradoxales, surtout le second, sont les Mémoires pour 
servir à l'histoire de la société polie en France, par Rœderer, 1835, et la Société fran- 
çaise au XVII" siècle d'après le Grand Cyrus, par Victor Cousin, 1858. M. Gh. Livet 
s'est aussi beaucoup occupé de cette société depuis ses Précieux et Précieuses, 1859, 
jusqu'à ses Portraits du grand siècle, 1885, et a introduit dans la question, avec 
des renseignemens nouveaux, une théorie aussi contestable que celle de Cousin. 
Dans le travail cité plus haut et dans plusieurs passages de ses études sur le 
xvii* siècle et le xviii« siècle, M. F. Brunetière a replacé la question sur son véri- 
table terrain 5 il n'y aurait qu'à développer ses vues pour écrire une histoire, qui 
nous manque, des salons en France et de leur influence sur la littérature. En atten- 
dant, M. l'abbé A. Fabre a donné une série de bonnes études partielles sur la société 
précieuse (1871-1891), groupées autour de Fléchier et de Chapelain. 

(2) Voir Paulin Paris, De la particule dite nobiliaire. Paris, 1861. 



LA SOCIÉTÉ PRÉCIEUSE AU XVII® SIÈCLE. 127 

Tout porte à croire qu'il s'était attribué ce titre de sa propre auto- 
rité, à l'imitation d'un grand nombre de ses contemporains : son 
langage, ses sentimens, la manière d'être qu'ils indiquent n'ont 
rien de noble et supposent un homme de lettres assez gueux. 

Baudeau, Somaize, ou Baudeau sieur de Somaize, de ces trois 
noms, quel que soit le vrai, celui qui les porte révèle donc son 
existence pour la première fois en 1657. Cette année-là, Boisro- 
bert avait donné au théâtre une Théodore, reine de Hongrie. Peu 
de temps après paraissaient des « Bemarques sur la Théodore^ 
tragi-comédie de l'auteur de Cassandre^ dédiées à M. de Boisro- 
bert-Métel, abbé de Ghâtillon, par le sieur B. de Somaize, imprimées 
à Paris à ses dépens. » C'était le coup d'essai de notre homme. 
Dès le début, il nous apprend qu'avant de prendre la plume contre 
Boisrobert, il l'avait fortement attaqué en paroles et que Boisro- 
bert en colère parlait de corriger son critique à coups de 
bâton. Ce procédé était alors très à la mode : le bâton jouait dans 
les mœurs littéraires un rôle presque aussi actif qu'au théâtre (1). 
Les écrivains traités de la sorte en prenaient d'habitude leur parti, 
les uns dévorant l'injure en silence, les autres la tournant en plai- 
santerie. Somaize fait comme ces derniers : il se contente d'ob- 
server que la crosse et le bâton sont les armes naturelles d'un 
abbé. Et comme Boisrobert se vantait d'avoir à sa disposition tout 
le régiment des gardes, et « de le devoir mettre en campagne 
contre l'importun observateur, » celui ci répond que « les abbés 
sont de pauvres lance -tonnerre, » et demande à son ennemi s'il se 
mettra lui-même à la tête du régiment, s'il agira par surprise ou 
s'il fera un siège en forme, etc. 11 rappelle que Boisrobert lui- 
même a subi le traitement qu'il veut infliger à autrui, et que 
certain prince a mis en campagne pour le corriger, non pas un 
régiment ni même des pages, mais de simples palefreniers. Vient 
ensuite une longue dissertation à la Scudéry, minutieuse et pé- 
dante, diffuse et décousue, dans laquelle Horace et Aristote, Jules- 
César Scaliger et l'abbé d'Aubignac sont cités pour établir que 
Théodore pèche contre les lois essentielles du poème dramatique. 
Somaize s'eflorce surtout de prouver, — et il y réussit, — que 
Boisrobert a effrontément pillé une pièce de Lacaze, représentée 
en 1639, l'Inceste supposé. Qu'advint-il de la querelle? Somaize 
reçut-il ses coups de bâton, ou en fut-il quitte pour la menace? 
S'il les reçut, ils ne firent pas grand bruit, car personne n'en a 
parlé. 

Tel nous voyons Somaize dans ce premier ouvrage, tel nous le 

(1) Voir l'amusant petit livre de M. Victor Fournel, Du rôle des coups de bâton 
dans les relations sociales et, en particulier, dans la littérature, 1858. 



128 REVUE DES DEUX MONDES. 

retrouverons dans tous ceux qu'il doit publier encore. Incapable 
d'invention personnelle, simple critique sans aucune des qualités 
du critique, il se contentera de grefïer sa littérature sur celle d'au- 
trui; envieux et haineux, prompt à l'injure, il joindra toujours le 
dénigrement de l'homme à celui de l'œuvre, ou plutôt l'œuvre ne 
lui sera qu'un prétexte pour attaquer l'homme. Cette façon d'en- 
tendre la critique était fort commune à cette époque ; le xviii® siècle, 
et une bonne part du xix% l'ont aussi trop pratiquée ; mais, par la 
manière dont Somaize l'emploie, il en peut être regardé comme 
un des maîtres. 

Cependant, la critique de Théodore passe inaperçue; après 
comme avant, Somaize demeure obscur. Sa stérilité d'esprit lui 
interdisant la littérature d'invention, force lui est d'attendre, pour 
essayer une seconde tentative, qu'une nouvelle occasion d'attaque 
lui soit fournie. Cette occasion tarda deux ans. En 1659, Molière 
débute à Paris par les Précieuses ridicules, on sait avec quel éclat. 
Leur représentation avait eu lieu le 18 novembre; le 12 janvier 
suivant, Somaize prenait un privilège pour les Véritables Pré- 
cieuses, comédie en un acte et en prose, comme celle de Molière; 
mais, par une omission singulière, cette pièce, dont il devait 
bientôt après se proclamer l'auteur, ne porte pas son nom : la dé- 
dicace à Louis Habert de Montmort est signée du seul libraire Jean 
Ribou, et le nom de Somaize ne se trouve ni au bas de la pré- 
face, ni dans le corps du privilège (1). Toutefois, dédicace, préface 
et pièce sont bien de lui, et l'on ne s'explique guère que cet ama- 
teur de scandale ait gardé cette fois l'anonyme. Dans la préface, 
il reproche à Molière de cacher sous une modestie apparente une 
insolence effrontée, d'avoir copié la Précieuse de l'abbé de Pure, 
de voler aux Italiens les canevas de leurs pièces, de « tirer toute 
sa gloire des mémoires de Guillot-Gorgeu, qu'il a achetés de sa 
veuve et dont il s'adapte tous les ouvrages. » Nous avons là, avec 
la première attaque de Somaize contre Molière, la première aussi 
dont le grand comique ait été l'objet. A la haine que dénotent la 
violence des termes et l'accumulation des injures, il est impos- 
sible d'attribuer une autre cause que la jalousie. Il n'y a rien, en 

(1) Les Véritables Précieuses ont été réimprimées par M. Gh. Livet dans le choix 
des œuvres de Somaize qu'il a publié en 1856 et qui comprend le Grand Dictionnaire 
des Précieuses ou la clé du langage des ruelles, le Grand Dictionnaire des Précieuses, 
historique, politique, etc., les Véritables Précieuses, les Précieuses ridicules nouvellement 
mises en vers et le Procès des Précieuses. Comme on le verra par l'énumération ou 
l'analyse des œuvres de Somaize citées dans le présent travail, ce recueil aurait 
pu comprendre, sans trop s'augmenter, plusieurs autres opuscules aussi intéres- 
sans que ceux-là. Il est peu question de Somaize lui-même dans la préface du recueil. 
Les dictionnaires sont accompagnés d'une « clé historique et anecdotique, » rédi- 
gée en grande partie d'après les Historiettes de Tallemant dés Réaux. 



LA SOCIÉTÉ PRÉCIEUSE AU XVII® SIÈCLE. 129 

eflet, dans la pièce de Molière, qui vise Somaize, rien ne donne à 
supposer que l'auteur des Précieuses ridicules ait pu blesser celui 
des Véritables Précieuses; il est même probable qu'il ignorait jus- 
qu'à son nom. 

Quant aux accusations, il n'y a pas lieu de les discuter ici; 
c'est affaire aux biographes ou aux critiques de Molière. Tout ce 
qui nous importe, c'est de savoir ce que vaut en elle-même la 
pièce de Somaize. Il indique ainsi, dans la préface, le but de ses 
Véritables Précieuses : « Je leur ai donné ce nom parce qu'elles 
parlent véritablement le langage qu'on attribue aux précieuses, et 
que je n'ai pas prétendu par ce titre parler de ces personnes 
illustres qui sont trop au-dessus de la satire pour faire soupçonner 
que Ton ait dessein de les y insérer. » Gela n'est pas très clair ; 
Somaize veut dire sans doute que le langage attribué aux pré- 
cieuses par Molière n'est pas le vrai et que, sous ce rapport, lui, 
Somaize, offre beaucoup mieux. Nous verrons tout à l'heure com- 
ment il justifie cette prétention ; nous pouvons dire, en attendant, 
que sa pièce est la platitude même et qu'il n'y a pas l'ombre 
d'une idée plaisante ou d'un mot d'esprit. Écrite avec la pré- 
tention avouée de refaire les Précieuses ridicules, elle les contre- 
fait maladroitement. Molière avait mis en scène deux valets dont 
leurs maîtres se servent pour mystifier deux précieuses ; Somaize 
introduit deux bouffons du Pont-Neuf, Gilles-le-Niais et Picotin, 
qui jouent à Artenice et Iscarie le même tour que Mascarille et 
Jodelet à Gathos et Madelon. Au demeurant, les Véritables Pré- 
cieuses décalquent la pièce de Molière scène par scène. Quant à 
la prétention affichée par Somaize de restituer aux précieuses leur 
véritable langage, voici comment il les fait parler : a Vraiment, 
ma chère, dit Iscarie à Artenice, je suis en humeur de pousser 
le dernier rude contre vous. Vous n'avez guère d'exactitude dans 
vos promesses : le temps a déjà marqué deux pas depuis que 
je vous attends. Je crois que vous avez dessein de faire bien 
des assauts d'appas; je vous trouve dans votre bel aimable. 
L'invincible n'a pas encore gâté l'économie de votre tête ; vous ne 
fûtes jamais mieux sous les armes que vous êtes. Que vos taches 
avantageuses sont bien placées ! que vos grâces donnent d'éclat à 
votre col 1 et que les ténèbres qui environnent votre tête relèvent 
bien la blancheur de ce beau tout. » Artenice répond dans le même 
style : « Ah î ma chère ! vous faites trop de dépense en vos dis- 
cours pour me dauber sérieusement ; mais n'importe : tout vous 
est licite, et l'empire que vous avez sur mon esprit fait que je 
n'excite pas mon fier contre vous. » G'est du galimatias, et il est 
fort douteux que les précieuses les plus renforcées aient jamais 
TOME cxii. — 1892. 9 



130 REVDE DES DEUX MONDES. 

parlé leur jargon avec cette suite impitoyable. Rien de plus clair, 
au contraire, malgré l'affectation des termes, de plus vrai, malgré 
le grossissement nécessaire au théâtre, que le langage de Gathos 
et de Madelon. Somaize espérait surpasser Molière en poussant 
encore plus loin que lui l'imitation du jargon précieux ; il n'a pas 
compris que si les Précieuses ridicules étaient plaisantes, c'est 
qu'elles étaient intelligibles, et qu'elles étaient intelligibles parce 
qu'elles n'empruntaient au langage des ruelles que juste ce qu'il 
fallait pour l'exactitude de la satire. Sa pièce n'a donc qu'un in- 
térêt historique, celui que peuvent offrir les expressions précieuses 
qu'elle contient en si grand nombre et aussi les renseignemens invo- 
lontaires qu'elle nous donne sur Molière ; mais ceci regarde encore 
les biographes du poète, et ils n'ont pas manqué de les recueillir. 
Ainsi débutait, sinon dans la littérature dramatique, car les Véri- 
tables Précieuses ne sont vraiment pas une comédie, du moins 
dans la littérature d'imagination, celui qui, trois ans auparavant, 
reprochait si aigrement à Boisrobert d'avoir imité Lacaze de trop 
près. Or, tandis qu'il copiait ainsi les Précieuses ridicules, il 
essayait par surcroit de se les approprier d'une autre manière. 

Molière n'était nullement pressé de faire imprimer sa pièce. Se- 
lon l'usage du temps, les comédiens jouaient de droit, sans rede- 
vance à l'auteur, tout ce qui était imprimé. Publier les Précieuses, 
c'eût donc été, pour Molière, abandonner à ses rivaux la pièce sur 
laquelle reposait la fortune de son théâtre naissant. Tout à coup 
il apprend qu'un libraire peu scrupuleux, le digne éditeur de So- 
maize, à qui nous venons de le voir prêter son nom, Jean Ribou, 
possède « une copie dérobée » des Précieuses, a obtenu par sur- 
prise un privilège, le 12 janvier 1659, et va les publier. Il est pro- 
bable que cette copie avait été, non pas soustraite dans les papiers 
de l'auteur, mais retenue de mémoire et, pour ainsi dire, prise à 
la volée pendant les représentations, comme le sera plus tard 
SyanareUe ou le Cocu imaginaire. Sans perdre de temps, Molière 
se met en campagne, obtient sept jours après, le 19, au nom de 
Guillaume de Luyne, un privilège annulant celui de Ribou et fait 
paraître sa pièce le 29. Mais ni Somaize ni Ribou ne lâchent prise : 
deux mois après, le 12 avril, ils mettent en vente « les Précieuses 
ridicules, comédie nouvellement mise en vers. » C'était, tout sim- 
plement, la pièce de Molière versifiée par Somaize, qui, dans une 
épître dédicatoire à Marie Mancini et une de ces longues préfaces 
qui lui sont habituelles, exposait, sans le moindre embarras, sa 
façon d'agir : « Cette comédie, quelque réputation qu'elle ait eu 
en prose, m'a semblé n'avoir pas tous les agrémens qu'on lui 
pourroit donner, et c'est ce qui m'a fait résoudre à la tourner en 
vers, pour la mettre en état de mériter avec un peu plus de justice 



LA SOCIÉTÉ PRÉCIEUSE AU XVII® SIÈCLE. 131 

les applaudissemens qu'elle a reçus de tout le monde plutôt par 
bonheur que par mérite. » Cependant, il est exaspéré de ce que 
Molière n'ait pas voulu se laisser voler ; aussi, dans sa préface, le 
traite-t-il pour la seconde fois de plagiaire, avec un redoublement 
de haine et de violence : « 11 semblera extraordinaire qu'après 
avoir loué Mascarille comme je l'ai fait dans les Véritables Pré- 
cieuses^ je me sois donné la peine de mettre en vers un ouvrage 
dont il se dit auteur, et qui, sans doute, ne lui doit quelque chose, 
si ce n'est par ce qu'il y a ajouté de son estoc au vol qu'il y a fait 
aux Italiens à qui M. l'abbé de Pure les avoit donnés. » On trouve- 
rait difficilement un plus rare exemple de cynisme : c'est au mo- 
ment où lui-même vole Molière, que Somaize accuse Molière de vol. 

L'effronté plagiaire s'attache ensuite à faire valoir et à justifier son 
entreprise : « Ce seroit, déclare-t-il, faire le modeste à contretemps, 
de ne pas dire que je crois n'avoir rien dérobé aux Précieuses ridi- 
cules de leurs agrémens en les mettant en vers ; même si j'en voulois 
croire ceux qui les ont vues, je me vanterois d'y en avoir beaucoup 
ajouté. » Il expose avec complaisance la difficulté qu'il y avait à 
« mettre en vers mot pour mot une prose aussi bizarre que celle qu'il 
a eu à tourner. )) Pourtant, si jamais traduction fut une trahison, c'est 
bien la sienne : le malheureux a trouvé le moyen, en rimant cette 
prose souple et ferme, d'une facture si simple et si large, d'en tirer 
les vers les plus lourds et les plus plats, les plus pénibles et les 
plus ternes. Quant au reste, sûr de son droit et parfaitement tran- 
quille, il termine ainsi sa préface : « Il faut que les procès plai- 
sent merveilleusement aux libraires du palais, puisqu'à peine 
cette comédie est achevée d'imprimer, que de Luyne, Sercy 
et Barbin, malgré le privilège que M. le chancelier m'en a donné 
avec toute la complaisance possible, ne laissent pas de faire 
signifier une opposition à mon libraire, comme si jusques ici les 
versions avoient été défendues et qu'il ne fût pas permis de mettre 
le Pater noster françois en vers. » 

Le même homme, qui s'approprie avec tant de désinvolture le 
bien d'autrui, va nous montrer que, lorsqu'il s'agit de ses propres 
intérêts, il sait beaucoup mieux faire la distinction du tien et du mien. 
Continuant l'exploitation de la veine ouverte par Molière, il publiait 
bientôt, le 12 juillet 1660, une autre comédie, le Procès des Pré- 
cieuses, en vers burlesques, non représentée, comme les Véri- 
tables Précieuses, et tout aussi peu digne de l'être. C'est la même 
stérihté d'invention, la même platitude, les mêmes prétentions 
avortées. Le sujet, ou plutôt la donnée, car de sujet il n'y en a 
guère, c'est le voyage à Paris d'un M. de Ribercour, député auprès 
de l'Académie française par la noblesse du Maine, pour se plaindre 
des ravages que fait dans cette province l'invasion de l'esprit pré- 



132 REVUE DES DEUX MONDES. 

deux. Somaize y peint à sa façon un cercle précieux et fait deux 
longues réclames à ses dictionnaires du langage précieux, dont 
l'un est déjà publié et l'autre sur le point de paraître. Cette des- 
cription, assez banale, et ces réclames, maladroitement amenées, 
occupent la plus grande partie de la pièce ; elles en sont peut-être 
la partie essentielle, car tout le reste n'apprend rien, ne prouve 
rien, ne vise à rien; c'est un chaos de niaiserie et d'obscurité. Et 
pourtant l'auteur tenait à son œuvre ; il avait eu soin de se munir 
d'un privilège où il était dit : « Parce que d'autres personnes 
pourroient faire imprimer le Procès sans son consentement, et par 
ce moyen, le frustrer de son travail,., à ces causes, faisons inhibi- 
tions et défenses à tous imprimeurs et libraires et autres personnes 
que ce soit de faire imprimer, vendre et distribuer ledit Procès, 
sous prétexte d'augmentation, ni même de se servir des mots con- 
tenus en icelui sans le consentement du dit exposant. » On aurait 
peine à trouver un autre exemple de privilège qui protège aussi 
exactement le privilégié ; aussi donne-t-il à croire que celui-ci 
était fort appuyé en haut lieu. 

Somaize avait su, en effet, gagner les bonnes grâces de quatre 
personnes inégalement puissantes, mais en mesure, toutes les 
quatre, de se faire écouter, Habert de Montmor, à qui sont dédiées 
les Véritables Précieuses ^ Marie Mancini, dont nous venons de voir 
le nom en tête des Précieuses ridicules mises en vers, la marquise 
de Monlouet, qui reçoit l'hommage du Procès des Précieuses, enfin, 
le duc de Guise, qui prendra sous sa protection le Grand diction- 
naire des Précieuses, Habert de Montmor, académicien fort oublié 
aujourd'hui, était en son temps une manière de personnage (1). 
Comte du Mesny, conseiller du roi, maître des requêtes ordinaire 
de son hôtel, il tenait dans les lettres une place considérable, sinon 
par ses ouvrages, du moins par son influence. Esprit curieux et 
ouvert, passionné pour la philosophie de Descartes, éditeur de 
Gassendi, il avait institué chez lui des conférences académiques, 
où l'on discutait des questions de philosophie et de sciences ; So- 
maize en faisait peut-être partie et essayait par là de se faufiler 
dans la société savante et lettrée. On connaît assez Marie Mancini, 
cette fière et fantasque nièce de Mazarin, qui espéra un moment 
épouser Louis XIV, se rabattit sur l'alliance d'un très riche prince 
romain, Colonna, connétable du royaume de Naples, le quitta 
brusquement, fatiguée qu'elle était de sa jalousie assez justifiée, 
et, après de longues courses en France et en Espagne, mourut, 
après avoir failli devenir reine de France, dans une obscure re- 
traite, à Pise, en demandant que l'on gravât sur son tombeau 

(1) Voir Pellisson et d'Olivet, Histoire de V Académie française, édit. Ch. Livet, 1858. 



LA SOCIÉTÉ PRÉCIEUSE AU XVI1° SIÈCLE. 133 

cette simple épitaphe : « Marie Mancini Colonna, poussière et 
cendre (1). » En tête du Grand dictionnaire, Somaize se donne le 
titre de u secrétaire de W"^ la connétable Colonna. » S'il faut en 
croire « Tami de l'auteur, » qui a écrit la préface, c'est-à-dire l'au- 
teur lui-même, Somaize aurait obtenu ce poste à la suite d'une fort 
belle action : « Il a toujours paru si peu intéressé, quoique ses 
ennemis lui reprochent ce vice, qu'ayant refusé des présens d'une 
généreuse princesse, parce que l'on croyoit que l'intérêt le faisoit 
agir, elle trouva cette action si belle et faite si à propos, vu l'im- 
prudence qu'il y a souvent d'agir ainsi, que, dès ce temps, elle 
lui promit de faire beaucoup de choses pour lui. Les effets ont de 
bien près suivi les paroles, puisqu'elle l'a mené en Italie avec 
elle. M Entendons par là qu'après la dédicace des Précieuses ridi- 
cules mises en vers, Marie Mancini offrit quelque argent à Somaize. 
Celui-ci refusa, en laissant entendre qu'il avait espéré mieux, 
c'est-à-dire l'honneur d'être attaché à la personne de la conné- 
table. Surprise de ce désintéressement et accueillant ce désir, elle 
lui donna dans sa maison un de ces postes de semi-domesticité 
que les hommes de lettres étaient alors si heureux d'obtenir. 

Quant à la marquise de Monlouet(2), c'était une belle et peu sage 
personne, très libre d'allures, fort répandue, qui représentait Ter- 
psichore dans les ballets de la cour, et dont la chronique scanda- 
leuse du temps s'est fort occupée. Avec beaucoup de tact et 
d*à-propos, Somaize faisait hautement l'éloge de sa vertu : « Dans 
ce lieu, disait-il en parlant de la cour, dans ce lieu où votre nais- 
sance vous avoit appelée, dans ce lieu où la médisance n'épargne 
personne, votre vertu lui a si bien fermé la bouche, que les plus 
médisans ne l'ont jamais ouverte que pour publier que vous êtes 
la plus sage et la plus vertueuse personne de la cour. » Jamais 
l'expression proverbiale : menteur comme une dédicace, ne fut 
mieux justifiée. Vanter la vertu inattaquable de M™® de Monlouet, 
c'était à peu près comme si, quelques années plus tard, quelqu'un 
s'était avisé d'exalter la fidélité conjugale de M""*" de Montespan. 
Reste le duc de Guise. Gelui-ci, dernier représentant de son illustre 
famille, était cet audacieux et brillant duc Henri, tête folle, cœur 
vaillant, caractère indomptable, qui prit et perdit Naples, et, après 
une vie d'aventures aussi stériles qu'héroïques, revint, ancien ad- 
versaire de Richelieu, faire sa cour à Mazarin mourant (3). En lui 



(1) Voir, sur Marie Mancini, Amédée Renée, les Nièces de Mazarin, 1856; R. Chan- 
telauze, Louis XIV et Marie Mancini, 1879; Ch. Livet, Portraits du grand siècle, 1885. 

(2) Voir la clé historique et anecdotique du Diclionnaire des Précieuses, par 
M. Ch. Livet. 

(3) Voir Paul de Musset, Extravagans et originaux du XVII" siècle, 1863. 



134 RETUE DES DEUX MONDES, 

dédiant son dictionnaire, Somaize lui demandait humblement la 
permission de « s'écrier avec justice qu'il étoit le plus généreux, 
le plus galant, le plus civil, le plus vaillant, le plus adroit, le 
mieux fait, et, pour renfermer dans un mot toutes ces nobles qua- 
lités, le plus accompli des princes de la terre. » Il avait commencé 
par solliciter pour sa muse « naissante et chancelante » la protec- 
tion du duc. Celui-ci, insouciant et prodigue, ne le traita sans 
doute ni mieux ni plus mal que bien d'autres écrivains; il lui 
donna quelque argent et, dans l'occasion, un utile appui. 

II. 

Ces belles relations n'évitèrent pas à Somaize une des plus 
vives et des plus humiliantes satires dont un homme de lettres 
ait jamais été l'objet. 

Le 7 octobre 1660 mourait Scarron, qui laissait une large place à 
prendre dans la littérature, surtout au théâtre. Le mois suivant pa- 
raissait une petite brochure anonyme, la Pompe funèbre de M. Scar- 
ron^ pour laquelle privilège avait été obtenu dès le l/i octobre. L'auteur 
était Somaize; on ne s'y trompa point, comme nous allons le voir, 
et lui-même, dans une de ses préfaces, en revendique la paternité 
comme un titre d'honneur. Mais, au moment de la pubUcation, il 
n'osa pas se nommer. Il ne se contentait plus, cette fois, de s'attaquer 
à un seul adversaire, comme Boisrobert ou Mohère; il s'en prenait 
à tous ceux de ses contemporains qui avaient un nom dans les 
lettres. Au demeurant, il restait fidèle à ses habitudes; c'était en- 
core la même impuissance à rien tirer de son propre fonds, le 
même besoin d'imiter, le même empressement à profiter d'une 
circonstance fortuite. La Pompe funèbre de Scarron, en effet, re- 
prenait l'idée d'un ingénieux badinage de Sarrazin, la Pompe fu- 
nèbre de Voiture y et en reproduisait exactement la donnée et le 
cadre. Néanmoins, elle est très supérieure aux autres ouvrages de 
Somaize; malgré bien des bizarreries et des fautes de goût, la 
raillerie y est moins lourde et moins pénible, l'esprit moins rare, 
le style surtout moins obscur et moins embarrassé; enfin, la cri- 
tique des auteurs contemporains n'y manque parfois ni de justesse 
ni de finesse. Au total, cette supériorité est assez marquée pour 
que l'on se demande si ces quelques pages sont vraiment de So- 
maize; s'il n'a été qu'un prête-nom ou s'il a eu un collaborateur. 
Mais à quoi bon lui en contester le mérite? Admettons qu'en un jour 
de bonheur unique il s'est surpassé lui-même, et voyons ce que 
la Pompe funèbre de Scarron peut offrir d'intéressant. 

Nous sommes dans la chambre du pauvre cul-de-jatte; il est 
bien malade et, sentant sa fin prochaine, il veut mettre ordre à 



LA SOCIÉTÉ PRÉCIEUSE AD XVII® SIÈCLE. 135 

ses affaires. Il a donc mandé près de lui, outre un notaire 
qui recueillera ses dernières volontés, « un député de la no- 
blesse spirituelle et galante, un autre des comédiens, et un des 
libraires qui avoient accoutumé d'imprimer ses ouvrages; » plus 
soucieux de sa succession qu'Alexandre le Grand, il s'occupe 
avec eux de se choisir un héritier. On discute d'abord le nom de 
Quinault, que Somaize détestait cordialement et qui est écarté; 
puis celui de Thomas Corneille : « Le député des comédiens de- 
meura d'accord que ses pièces étoient admirables; mais il dit 
qu'elles coûtoient trop cher aux comédiens, et qu'ainsi ils prioient 
M. Scarron de ne le point élire. » Malgré le libraire qui le défend 
en disant que lui, libraire, « gagnoit plus à des ouvrages qui lui 
coûtoient cher et qu'il vendoit bien qu'à d'autres qui lui coûtoient 
peu, et qui tenoient si bien dans sa boutique qu'ils n'en pou- 
voient jamais sortir, » l'auteur de don Bertrand de Cigarral et de 
V Amour à la mode est écarté, lui aussi, et la discussion continue. 
Desmarets n'a pas plus de succès, malgré « son chef-d'œuvre in- 
comparable, » les Visionnaires. « Molier {sic) fut ensuite mis sur 
le tapis, parce que les libraires avoient gagné à ses Précieuses; 
mais M. Scarron le refusa tout net, disant que c'étoit un bouffon 
trop sérieux. » On finit par tomber d'accord sur le nom de Bois- 
robert, en qui on loue « un homme qui sait tous les tours et les 
détours du Parnasse, qui parle aussi bien qu'il écrit, qui sait agréa- 
blement entretenir une compagnie, et qui, après Scarron, peut se 
vanter d'être l'incomparable en matière de satire galante. » Il est 
difficile de faire une plus complète amende honorable, mais, si 
Somaize voulait se faire pardonner la critique de Théodore, on va 
voir quel succès obtinrent ses avances. 

Scarron meurt bientôt après, et l'on s'occupe de régler l'ordre 
des préséances à son convoi. Les poètes épiques se présentent 
d'abord. Chapelain en tête, dont la politesse cérémonieuse, la so- 
lennité, les longues phrases sont parodiées d'une manière assez 
plaisante. Il réclame le pas, mais Scudéry, Desmarets, Le Moyne, 
Saint-Amand, Testu élèvent de vives réclamations. Viennent en- 
suite les traducteurs, Marolles, Brébœuf, d'Ablancourt, Duverdier, 
Charpentier. « Après eux, messieurs les auteurs comiques parlè- 
rent, excepté M. de Corneille l'aîné, à qui tout le monde donna sa 
voix. » Parmi ces auteurs nous trouvons « M. de Corneille le cadet^ » 
Boyer, M. de Montauban, « un certain nommé M. Le Vert, » Gil- 
bert, Molière, que Somaize ne daigne pas nommer, . et qu'il se 
contente de désigner par allusion : « L'auteur du Cocu imaginaire 
et celui des Ramoneurs et du Festin de Pierre, tous deux comé- 
diens, se fussent battus si on ne les eût empêchés. » L'énuméra- 
tion continue par les théoriciens du théâtre, les critiques, les 



136 REVUE DES DEUX MONDES. 

poètes, les romanciers, les historiens, etc. Ce sont, dans l'ordre où 
Somaize les présente, d'Aubignac, Ménage, Boileau, Furetière, 
Sorel, Mézeray, La Serre, Scudéry, La Calprenède, Vaumorières, 
Cotin, Tabbé de Pure, qui, « avec une douceur admirable, » ré- 
clama le prix de l'excellence dans tous les genres, Magnon, Ben- 
serade, « et cinq ou six abbés de cour, tous gens à sonnets et à 
madrigaux. » Malgré le pêle-mêle, ce défilé à prétentions hiérar- 
chiques n'est pas sans intérêt; il est curieux d'y voir comment les 
écrivains de ce temps étaient classés par un contemporain, qui, 
sans doute, traduit à peu près le sentiment général. Certains dé- 
tails de l'énumération font songer par avance au Temple du Goût 
de Voltaire; l'abbé de Pure, notamment, marche à peu près du 
même air et parle du même ton que La Motte-Houdart. 

On ne serait jamais parvenu à concilier tant de prétentions 
intraitables, si une femme ne s'était écriée que, puisqu'il 
était impossible d'obtenir d'une réunion d*atrteiirs que chacun 
voulût marcher à son rang et selon ses mérites, le plus sage était 
de déclarer que chacun marcherait à sa fantaisie et qu'il n'y aurait 
aucun rang, sauf pour le successeur de Scarron, lequel prendrait 
la tête. On accepte cette proposition, qui sauvegarde tous les 
amours-propres, et le cortège se met en route pour le Temple de 
la Joie, où doit avoir lieu le service. La cérémonie est décrite avec 
assez d'imagination et de goût, notamment la décoration du char 
funèbre et celle du temple, inspirées tout entières par des souve- 
nirs des œuvres de Scarron. Enfin, comme trait final de cette fan- 
taisie, l'oraison funèbre du défunt est prononcée par celui qui 
l'avait le plus vigoureusement attaqué durant sa vie, par Boileau : 
« C'est une chose qu'il avoit briguée, afin de lui faire réparation 
d'honneur après sa mort ; et en efTet, il charma toute l'assemblée, 
et fit voir que le défunt avoit été le plus galant et le plus agréable 
homme de son siècle. » 

Somaize se doutait bien un peu que son petit livre allait exciter de 
vives colères. Il essaya de les prévenir par un avis au lecteur mis au 
compte de son libraire, l'éternel Jean Hibou, et dans lequel on lisait : 
« Les auteurs qui sont ici nommés doivent, bien loin de s'offenser, 
savoir bon gré à l'auteur de cette Pompe funèbre^ puisque, au lieu 
de les offenser, il a prétendu faire voir que ce sont les plus illus- 
tres personnes de ce siècle. » Jamais précaution oratoire n'atteignit 
moins son but. Peu de jours après la Pompe funèbre, paraissait 
une virulente réponse, le Songe du rêveur, petit pamphlet ano- 
nyme, en prose mêlée de vers, dont l'auteur est resté inconnu (1). 
Dès les premières lignes, Somaize y était dénoncé comme l'auteur 

(1) Le Songe du rêveur a été réimprimé en 1867 par Paul Lacroix. 



LA SOCIÉTÉ PRÉCIEUSE AU XVII® SIÈCLF. 137 

de la Pompe et littéralement mis au pilori. On a voulu voir dans 
cet opuscule une réponse collective des écrivains nommés par 
Somaize, une sorte d'exécution à laquelle tous auraient mis la 
main. Il n'est pas besoin, pour rejeter cette hypothèse, d'examiner 
longuement le Songe-, si le libelle auquel il répond est d'un mé- 
chant écrivain, lui-même est sorti de la plume d'un écrivain tout 
aussi mauvais; vers et prose y sont d'une platitude au-dessous 
de laquelle Somaize lui-même n'est pas descendu. Non-seulement 
on ne peut admettre que des hommes tels que Corneille et MoHère 
y aient collaboré, mais encore il est peu probable qu'il leur ait été 
communiqué avant l'impression : l'un et l'autre eussent décliné les 
bons offices d'un tel défenseur. Le Songe du rêveur est donc bien 
l'œuvre d'un seul homme, écrivant contre Somaize de son propre 
mouvement et seul responsable de ce qu'il a écrit. Ce que l'on 
voit aussi, dès les premières pages, c'est que l'auteur était un 
chaud partisan de Molière et, malgré son peu de talent, un homme 
de saines préférences littéraires. Entre tous les écrivains plus ou 
moins raillés dans la Pompe funèbre, il ne choisit pas mal ceux 
dont il prend la défense; de plus, il trace de l'auteur des Pré- 
cieuses ridicules un court, mais très intéressant portrait. 

Ce Songe ne ment pas à son titre ; c'est le récit d'une vision, 
durant laquelle le dormeur est transporté au sommet du Parnasse. 
Il y trouve Apollon en proie à une violente colère : les Muses vien- 
nent de dénoncer au dieu les attaques de Somaize contre les plus 
illustres écrivains de Paris. Ceux-ci, pour se venger, ont lancé 
contre l'ennemi commun quarante épigrammes ; l'une des Muses 
les a recueillies et en donne lecture. Il suffira de citer deux de 
ces épigrammes; voici d'abord celle qui est attribuée à Molière : 

Ce digne auteur n'éioit pas ivre, 
Quand il dit de moi dans son livre : 
C'est un boufTon trop sérieux; 
Certe, il a raison de le dire, 
Car, s'il se présente à mes yeux, 
Je l'empêcherai bien de rire. 

Quant à Corneille, il s'exprime ainsi : 

Écrivain du Pont-Neuf, apprends que si mon front 

Pouvoit rougir de quelque affront, 

Ce seroit du désavantage 
D'avoir été joué par un tel personnage. 

Ni Corneille, même aux jours où son lameux lutin l'abandonnait 
tout à lait, ni Molière, lorsqu'il improvisait avec le plus de hâte, 



138 REVUE DES DEUX MONDES. 

n'ont été capables de pareilles pauvretés. Les autres épigrammes 
sont dans le même goût; il y en a de plus mauvaises, aucune de 
meilleure. Au bout de la plupart revient la même menace, pénible- 
ment variée dans la lorme, toujours la même au fond, celle des 
coups de bâton. Ainsi, dans le quatrain prêté à Boisrobert, qui 
repoussait dédaigneusement les avances et les flatteries de So- 
maize : 

Prends garde, si tu veux m'en croire, 

Que le successeur de Scarron, 

Pour bien célébrer ton histoire, 
Ne te fasse mourir un jour sous le bâton. 

Jamais, on le voit, homme de lettres ne fut plus bâtonné par écrit 
que l'auteur de la Pompe funèbre, 

Somaize faisait vendre ses livres dans un endroit mal lamé : 
(( écrivain du Pont-Neuf, » l'appelait Corneille ; de même Apollon. 
Quant à Melpomène, dans une périphrase encore plus significative, 
elle le range parmi 

Les écrivains à la douzaine 
D'auprès de la Samaritaine. 

Jean Ribou, en effet, l'éditeur de Somaize, avait sa boutique « sur 
le quai des Augustins, à l'image Saint-Louis, » c'est-à-dire à deux 
pas en amont du Pont-Neuf, et les libraires de cette région étaient 
aussi mal vus de leurs contrères du Palais ou de la rue Saint-Jac- 
ques, que l'étaient des autres gens de lettres les auteurs qui se 
faisaient vendre par les colporteurs du pont ou les libraires du quai. 
Ce que l'on vendait surtout autour du « cheval de bronze, » c'étaient 
des nouvelles à la main, des gazettes, des libelles, genre de com- 
merce fort lucratif sous l'ancien régime et d'autant plus lucratif en 
l'espèce que le Pont-Neuf était l'endroit le plus a passant » de tout 
Paris (1). De là, grande jalousie de la part des libraires sérieux, 
longues persécutions de l'autorité contre les émules de Ribou, mé- 
pris assez général pour les fournisseurs de ces derniers. Avec son 
effronterie habituelle, Somaize se faisait un titre d'honneur de cette 
mésestime ; il écrivait, sous le couvert de son ami déjà cité : « Ils 
ont dit (les envieux et les jaloux de sa gloire), ils ont dit, comme 
une chose fort injurieuse, que ses ouvrages ne se vendoient pas au 
Palais ; mais il faut qu'ils aient été bien dépourvus de jugement 
en faisant ce reproche, puisqu'ils travaillent à la gloire de leur en- 
nemi en pensant lui nuire. En effet, y a-t-il rien de plus glorieux 

(l) Voir Edouard Fournier, Histoire du Pont-Neuf, 1861. 



LA SOCIÉTÉ PRÉCIEUSE AU XVII® SIÈCLE. 139 

pour M. de Somaize que d'avoir fait vendre neuf ou dix ouvrages 
dans un lieu où l'on n'avoit jamais rien fait imprimer de nou- 
veau? » — « Dix ouvrages, » c'est beaucoup; nous n'en connais- 
sons, en tout, que sept; en outre, si les marchands de vieux livres 
étaient en majorité sur le Pont-Neuf, on y vendait aussi dans leur 
nouveauté toutes les espèces d'ouvrages énumérées plus haut. 

Pour revenir au Songe du rêveur, une fois les épigrammes lues, 
les Muses donnent tour à tour contre Somaize. Chacune a quelque 
grief contre lui. Erato l'accuse d'avoir volé les Précieuses ridicules 
à Molière et de les avoir vendues à l'imprimeur pour cent francs, 
Polymnie de s'être fait honneur dans une ruelle du Cléomédon de 
Du Ryer. Apollon, furieux dès le début, et, il faut bien le dire, 
d'une colère sans noblesse, ordonne qu'on lui amène « cet écri- 
vain de forêts. » Somaize arrive, fort piteux; on lui met la corde 
au col, la torche au poing et on l'obhge à faire amende honorable 
devant Molière : 

« Je tiens ce pauvre misérable, 

Reprit Molière d'un ton doux, 

Fort indigne de mon courroux; » 

Et dit cela de bonne grâce. 

« Enfin, je veux qu'il te la fasse, » 

Dit Apollon tout furieux. 

« Si vous le voulez, je le veux ! » 

Reprit modestement Molière. 

Somaize prononce alors très humblement son amende honorable, 
puis les palef reniers de Pégase le bernent dans la couverture du 
divin cheval, lux éclats de rire de tout le Parnasse : 

Molière, qui n'est pas rieur. 
En rit aussi de tout son cœur. 

Le poète q li a écrit ces médiocres vers avait du moins, à défaut 
d'autre mérite, celui d'aimer MoUère et de le bien connaître. Le 
petit portrait qu'il en fait est certainement pris d'après nature; 
on y voit le comique à ses débuts, déjà semblable à lui-même et tel 
que nous le connaissons par les témoins d'une partie plus avancée 
de son existence ou de ses dernières années, bon, indulgent, un 
peu triste, et offrant dans la vie ordinaire le visage sérieux du 
« Contemplateur. » 

S'il faut en croire Somaize, toute cette querelle eut un épilogue 
flatteur pour lui et dont il se vante à deux reprises : l'Acadé- 
mie française l'aurait traité comme Corneille, en évoquant l'afïaire 
devant elle et en délibérant sur la Pompe funèbre de M. Scarron 



1/iO REVUE DES DEDX MONDES. 

ni plus ni moins que sur le Cid. Nous lisons, en effet, dans la Pré- 
face d'un des amis de V auteur en tête du Grand Dictionnaire des 
Précieuses : « Jamais homme n'a tant fait de bruit que lui dans 
un âge si peu avancé. Il a eu l'honneur de faire assembler deux 
ou trois fois l'Académie françoise. » — Et dans les Prédictions 
faites après coup qui se trouvent dans le corps même du diction- 
naire : « La même année (1660), le récit des honneurs funèbres 
rendus à Straton (Scarron) fera assembler les quarante barons (Mes- 
sieurs de l'Académie française) ; les auteurs les plus célèbres ne 
s'en choqueront point; mais ceux qui aspirent à cette dignité 
feront du bruit à leur confusion. » La phrase est obscure et mal 
venue, comme il arrive souvent chez Somaize ; du moins la men- 
tion du lait est-elle positive. Mais il est impossible de vérifier s'il 
a dit vrai; aucun écrit du temps ne parle de cette réunion, et les 
procès-verbaux de l'Académie ne remontent qu'à l'année 1672. 

IIL 

La Pompe funèbre de M. Scarron n'est qu'un intermède dans la 
carrière de Somaize. La suite logique de ses ouvrages eût amené, 
après le Procès des Précieuses, le Dictionnaire des Précieuses^ qui 
est du 12 avril 1660, et le Grand Dictionnaire historique des Pré- 
cieuses, qui parut le 26 juin 1661. Mais ces deux ouvrages ne peu- 
vent guère être séparés, et , comme le dernier est postérieur de 
près d'un an à la Pompe funèbre, il fallait bien auparavant s'occu- 
per de celle-ci. 

Le Dictionnaire des Précieuses porte comme sous-titre : Ou la 
Clé du langage des ruelles. C'est, en efïet, une sorte de vocabu- 
laire des principales locutions du langage précieux classées par 
ordre alphabétique, ou à peu près. S'il faut en croire l'auteur, il 
aurait travaillé sur pièces authentiques fournies par les précieuses 
elles-mêmes ; il n'aurait été que leur greffier : « Gomme le fonds 
des précieuses est inépuisable, dit-il, les ministres de leur empire, 
ayant su que je travaillois au bien de leur répubUque et que je 
rendois ce livre célèbre à toute la terre par ce dictionnaire, ont 
pris soin de m'envoyer des mémoires utiles à ce dessein. » Qu'il 
ait réellement reçu des précieuses un certain nombre de documens 
authentiques ou qu'il se soit contenté de recueillir, en les accompa- 
gnant d'une clé, les expressions dont on faisait le plus d'usage dans 
les ruelles, il a largement puisé à une autre source qu'il se garde 
bien de mentionner, et pour cause : il a découpé dans les Précieuses 
ridicules presque toutes les affectations de langage que Molière 
met dans la bouche de son quatuor précieux. En effet, ce n'est pas, 



LA SOCIÉTÉ PRÉCIEUSE AU XVII® SIECLE. 14J 

comme on Ta dit, Molière qui s'est servi de Somaize; c'est tout le 
contraire, comme les dates le prouvent, les Précieuses ridicules 
ayant paru le 29 janvier 1660, et le Dictionnaire des Précieuses le 
12 avril suivant. Une fois de plus Somaize a dépouillé son ennemi. 
Ce Dictionnaire est très court; il tient dans un mince petit 
volume. Il n'en est pas moins d'une grande importance pour l'his- 
toire de notre langue et de l'esprit précieux. D'abord, si mal or- 
donné qu'il puisse être, il semble assez exact. On a accusé Somaize, 
«t aussi Molière, d'avoir presque inventé le jargon qu'ils prêtent 
aux précieuses sous prétexte que, en dehors d'eux, on ne trouve 
un pareil langage écrit nulle part. L'objection est plus spécieuse 
que probante. De ce que des laçons de parler n'ont passé que dans 
un petit nombre de livres, on ne saurait en conclure qu'elles n'ont 
jamais existé. La langue, en effet, est toujours plus hardie que la 
plume; tel qui n'hésite pas à parler jargon ou argot se gardera 
bien d'écrire comme il parle. Un exemple, encore tout voisin de 
nous, prouve bien que les modes du langage peuvent n'exercer 
sur la littérature écrite qu'une influence assez restreinte. Aux en- 
virons de 1865, sévissait une singulière affectation qui consistait, 
par une recherche tout à fait différente de celle des précieuses, à 
parler une langue grossière, réunissant les argots particuliers du 
sport et des théâtres, des clubs et des faubourgs, des filles et de 
la Bourse. M. Victorien Sardou fit quelques emprunts à cette langue 
pour sa Famille Benoiton; encore n'en prit-il que ce qui pouvait, 
sans soulever de protestations, être offert sur la scène au public. 
Vers le même temps, un auteur moins connu, M. Emile Villars, eut 
l'idée de traduire les Précieuses ridicules dans la même langue et 
de faire ainsi de la pièce de Molière les Précieuses du jour ; mal- 
heureusement pour lui, il en mit trop et sa pièce est illisible. Ce- 
pendant, si l'argot de 1865 avait eu le même intérêt littéraire que 
le jargon- précieux de 1660, la pièce de M. Sardou et celle de 
M. Villars seraient des documens d'un grand prix. Mais, en dehors 
de ces deux pièces et de trois ou quatre autres peut-être, trouve- 
t-on des livres entièrement écrits dans cet argot? Et serait-on fondé 
à soutenir, sous prétexte qu'il n'a point passé dans la littérature 
générale du second Empire, qu'il n'a jamais existé? Tous ceux 
qui vivaient en 1865 n'auraient, pour répondre, qu'à consulter 
leurs souvenirs. Il en est de même pour la langue des précieuses 
au temps de Mohère. Le témoignage des contemporains vient à 
l'appui de la comédie et du pamphlet; on connaît, pour n'en 
citer qu'un, le propos de Ménage, le futur Vadius des Femmes 
savantes : « Monsieur, dit-il à Chapelain, nous approuvions, vous 
et moi, toutes les sottises qui viennent d'être critiquées si fine- 



142 REVUE DES DEUX MONDES. 

ment et avec tant de bon sens ; mais, croyez-moi, pour me servir 
de ce que saint Rémy dit à Glovis, il nous faudra brûler ce que 
nous avons adoré et adorer ce que nous avons brûlé. » On voit 
aussi, par la comparaison des Précieuses ridicules avec la littéra- 
ture cultivée à V Hôtel de Rambouillet et dans les autres cercles du 
même genre, combien les railleries de Molière portaient juste : il 
ne fit que reproduire, en les poussant à l'exagération, comme 
c'était son droit de poète comique, les procédés lavoris des pré- 
cieuses, savoir le raffinement dans la pensée, la recherche dans 
l'expression et surtout la poursuite complaisante de la métaphore. 
Somaize, qui prétendait corriger Molière, n'a fait, à son insu, que 
réunir des preuves en laveur de son ennemi ; ce qu'il a emprunté 
aux Précieuses pour en grossir son dictionnaire, autant de preuves 
que le langage de Gathos et de Madelon était la reproduction co- 
mique de la réalité. 

Quant au Grand Dictionnaire historique des Précieuses^ l'auteur 
en avait déjà conçu le projet lorsqu'il publia le vocabulaire dont 
nous venons de parler. Les mémoires fournis par les précieuses 
lui étaient venus « de tant d'endroits et en si grand nombre, » 
disait-il dans sa préface, qu'il se voyait « contraint » d'ajouter un 
second dictionnaire au premier, et il donnait comme le prospectus 
de ce nouvel ouvrage. Là, disait-il, « on pourra satisfaire 
tout ce que la curiosité peut exiger sur le chapitre des précieuses ; 
car ce nouveau dictionnaire contiendra leur histoire, leur poétique, 
leur cosmographie, leur chronologie ; on y verra de plus toutes 
les prédictions astrologiques qui concernent leurs États et em- 
pires; l'on y connoîtra aussi ce que c'est que les précieuses et 
leurs mœurs. Il y aura, de plus, un sommaire de leur origine, pro- 
grès, guerres, conquêtes et victoires, etc., avec un dénombrement 
des villes les plus remarquables et des princesses du royaume des 
précieuses, comme aussi des autres personnes illustres de ce pays, 
ensemble les éloges de ceux et celles qui ont excellé en quelque 
chose ; outre cela, un traité des hérésies qui s'y sont glissées, 
ensemble la description de tous leurs États, empires, villes, pro- 
vinces, îles, mers, fleuves, fontaines, et leur géographie, tant 
ancienne que moderne. » Ce prospectus n'est point menteur; le 
livre parut, en effet, rédigé sur ce plan bizarre et dans ce goût 
d'allégorie. 

Lui aussi est complètement dénué de valeur littéraire. Que l'on 
imagine les portraits d'un Cyrus mal écrit, découpés et rangés 
par ordre alphabétique, avec d'interminables dissertations sur 
l'histoire du précieux, des prédictions faites après coup, des 
phrases d'auteurs précieux jetées au hasard et sans classement 



LA SOCIÉTÉ PRÉCIEUSE AU XVII® SIÈCLE. 143 

à la suite de chaque lettre, et l'on aura une idée fidèle de cet 
étrange livre. Gomme style, c'est toujours Somaize, avec sa diffu- 
sion, sa prétention et sa platitude. Ailleurs il imitait Molière, en 
croyant le corriger, et l'on sait avec quelle maladresse; ici, il est 
le disciple authentique de M"Me Scudéry, qu'il comble d'éloges. Son 
livre représente le dernier degré de cette littérature languissante 
et délayée dont Sapho est le grand écrivain et ses romans les 
œuvres les plus parfaites. Mais, comme fonds, il semble bien qu'il 
n'a point menti en déclarant qu'il a travaillé sur mémoires et pièces 
authentiques. Il ne le dit pas seulement dans la préface, mais 
souvent aussi dans le corps du volume. Il se rengorge alors, 
plein de son importance; il regrette de ne pouvoir « répondre au 
désir de toutes celles qui souhaiteroient que l'on parlât d'elles, » et 
« contenter ceux qui lui apportent tous les jours des mémoires.» Il 
devance les procédés de la réclame moderne; sans idées et 
sans style, insolent et plat, gonflé d'importance, il y a du re- 
porter chez lui, et, de même que la presse reconnaît son fon- 
dateur dans Théophraste Renaudot, le reportage pourrait saluer un 
ancêtre dans Somaize. A vrai dire, cet art, que notre temps devait 
élever à un si haut degré de perfection, est encore bien imparfait 
dans ces mains maladroites. Somaize expose trop naïvement les 
procédés du métier ; il ne cache pas assez sa cuisine. Il dira, par 
exemple : « Puisque l'on ne m'a pas dit autre chose de lui, je suis 
d'avis, pour me venger de ces gens chiches, d'écrire deux lignes et 
de n'en pas dire davantage. » Ou encore : « Diaphanise, première 
du nom, est une fille qui m'a fait pester, bien que je ne l'ai jamais 
vue ; aussi, n^est-ce pas se moquer d'écrire à un homme : 
« Je vous prie de ne pas oublier Diaphanise dans votre diction- 
naire des précieuses; elle l'est en vérité; » et d'ajouter: « Je suis 
votre, etc.,» sans me mander si elle est belle ou laide, jeune ou 
vieille, grande ou petite, si elle n'a qu'un alcôviste ou si elle en a 
plusieurs, comme si j'avois le don de deviner toutes ces choses 
sans qu'on me les eût dites? Ainsi, si je ne dis rien d'elle, ne 
vous en plaignez pas à moi. » Il semble même, çà et là, user du 
chantage; certains passages ont quelque chose de louche et de 
menaçant; ainsi l'histoire de Scilaris et de ses trois filles. Il a 
beaucoup de réticences venimeuses dans le genre de celle-ci : 
« Il est certain que les vers, la musique et les cadeaux sont les 
divertissemens ordinaires de Trasimène, et que Lucilius est un 
de ses premiers alcôvistes : sa qualité et l'estime où son esprit 
l'ont mis en sont des raisons assez grandes sans que je sois obhgé 
d'en alléguer d'autres, que je veux ignorer et que peu de gens 
peuvent savoir. » Il conte, à mots couverts, beaucoup d'histoires 



144 REVUE DES DEUX MONDES, 

scandaleuses; on croit comprendre, à Texagération des éloges, 
que certains portraits ont été payés à l'auteur, que d'autres, par 
la rage de dénigrement qui les anime, sont des vengeances. D'autre 
part, il est visible, à la différence des styles, qu'en bien des pas- 
sages Somaize n'a fait que transcrire les lettres et copier les notes 
qu'il avait à sa disposition. Quelques histoires, trop agréablement 
contées, quelques portraits trop bien venus, trahissent une autre 
main que la sienne ; en bien des endroits, par le tour de la médi- 
sance, à la grâce féline de certaines méchancetés, on devine qu'une 
femme a passé par là. 

Et cependant, comme je le disais plus haut, Somaize est exact 
dans l'ensemble ; les Historiettes deTallemantdes Réaux permettent 
souvent de le contrôler, et, dans ce cas, il est assez rare qu'on le 
prenne en flagrant délit de mensonge complet ou d'erreur capi- 
tale ; il exagère, il contrefait même, par maladresse ou parti-pris, 
mais il n'invente pas. Par le goût du commérage et du cancan, 
par la| nature des histoires qu'il raconte, il est lui-même une 
sorte de Tallemant, moins l'esprit et la qualité de la langue, 
comme aussi la nature et l'étendue de l'information. Tallemant, en 
effet, riche, bien né, reçu dans le meilleur monde sur un pied 
d'égalité, a vu de ses yeux ou entendu de ses oreilles presque 
tout ce qu'il raconte. Somaize est un simple chroniqueur d'an- 
tichambre; quoi qu'il en dise, il a peu fréquenté la bonne so- 
ciété; il n'en a guère connu que la vie extérieure et publique; 
pour la vie intime et l'intérieur des ruelles, il n'en a su que ce 
qu'on a bien voulu lui dire ou lui écrire. Il est donc moins bien 
complet que Tallemant, et, comme il fait souvent double emploi 
avec lui, beaucoup de ses portraits ont perdu de leur intérêt de- 
puis la publication complète des Historiettes. 

Ce qui nuit encore à la lecture ùm' Grand Dictionnaire^ c'est la 
forme allégorique et mythologique dont l'auteur l'a affublée, d'après 
les habitudes littéraires si fort à la mode au temps de W^^ de Scu- 
déry, et que l'on retrouve, par exemple, dans Y Histoire amoureuse 
des Gaules de Bussy-Rabutin. Tous les portraits portent un nom 
antique, et, bien qu'une clé nous donne les noms véritables sous 
les noms de convention, rien n'est plus fatigant que cet air de pasto- 
rale et de Cyrus répandu sur tout l'ouvrage. A ce sujet, il importe de 
mettre en garde contre une erreur assez commune. On croit volon- 
tiers que ces noms de convention sont ceux que se donnaient les 
précieuses elles-mêmes. La plupart, au contraire, sont de l'inven- 
tion de Somaize, et, sauf quelques-uns, bien connus et consacrés 
par l'usage, ils n'ont jamais été portés. Le plus souvent, Somaize 
se contente de les forger, en conservant la consonne iniliale et 



LA SOCIÉTÉ PRÉCIEUSE AU XVII® SIÈCLE. 145 

quelques lettres du nom véritable, et en ajoutant une terminaison 
de son cru. Ainsi, de Scudéry il fera Sarraidès, de Quinault Qui- 
rinus; M"® de Gournay deviendra Gadarie, M™® de Launay Lî'^c?^- 
ride^ W^^ de Longueville Ligdamise, etc. Cependant, il ne faisait 
que suivre en cela un procédé favori du monde précieux ; depuis 
que Malherbe avait baptisé, par anagramme, M""^ de Rambouillet 
du nom d'Artenice, les amis de la marquise se forgeaient, sur ce 
modèle, des noms d'emprunt, qui devenaient leurs noms littéraires. 

Quant aux expressions et aux phrases précieuses, qui se trouvent 
à la suite de chaque lettre du Grand Dictionnaire, ici encore Somaize 
les rapporte assez fidèlement, bien que, pour un assez grand nombre, 
il y ait lieu de faire des réserves. S'il faut l'en croire, il « n'en a 
voulu mettre aucune sans savoir le liom de celle qui l'avoit fait, si elle 
s'en étoit servie dans quelque ouvrage, ou si elle n'avoit fait que 
la dire, bien que, par des raisons cachées, il se soit en quelques 
endroits contenté de mettre le mot sans en dire davantage. » Il 
exagère un peu les scrupules de sa critique. Assez souvent, en 
transcrivant certains passages, il les altère plus ou moins pour en 
accuser le caractère précieux; d'autres fois, séparant une expres- 
sion de tout ce qui l'accompagne et l'explique, par exemple une 
périphrase, une alliance de mots, une métaphore, empruntées à 
un poète comme Corneille, à un prosateur comme Balzac, il les 
défigure complètement. Or, il n'est pas d'écrivain capable de ré- 
sister à l'emploi de ce procédé commode ; il n'y en a pas un seul 
dans la littérature française que l'on ne puisse, avec des bouts de 
phrase et des mots convenablement ajustés, ranger parmi les pré- 
cieux. Il faudrait donc, pour contrôler Somaize, remonter à la 
source de toutes les expressions citées par lui et les replacer dans 
le morceau d'où il les a tirées. On verrait alors qu'il convient d'en 
rayer un certain nombre. Pour celles qu'il a simplement emprun- 
tées à la conversation des précieuses et qui n'ont point passé dans 
la Httérature, le contrôle est plus difficile. Il en a certainement 
exagéré plusieurs; mais, en somme, parce que nous savons d'autre 
part, on arrive à cette conclusion que, dans l'ensemble, il est assez 
fidèle et assez complet. 

L'obscurité qui lui est habituelle, l'embarras et l'ambiguïté d'un 
grand nombre de ses phrases , ses perpétuelles contradictions ont 
fait émettre sur l'intention de ses livres des jugemens très opposés. 
Les uns voient en lui un ennemi, les autres un ami des précieuses. 
Un examen attentif ne laisse aucun doute à ce sujet : Somaize 
était l'ami des précieuses et il voulait les défendre. Il l'a souvent 
fait maladroitement, et la preuve, c'est qu'on s'est trompé sur 
ses véritables sentimens, mais nous avons de sa part des dé- 
TOME cxii. — 1892. 10 



l/l6 REVUE DES DEUX MONDES. 

clarations expresses. Il dit, en tête des Véritables Précieuses : « Je 
n'ai pas prétendu par ce titre parler de ces personnes illustres 
qui sont trop au-dessus de la satire pour faire soupçonner que 
que l'on ait dessein de les y insérer. » Molière avait fait lui aussi 
une déclaration du même genre, mais ce n'était de sa part qu'une 
précaution oratoire. Somaize, au contraire, est précieux d'esprit et 
de cœur, mauvais précieux, mais précieux authentique. Plein d'ad- 
miration pour les coryphées de la littérature précieuse, il les 
comble d'éloges, il les imite de son mieux. « Il n'y a pas plus d'in- 
jure, écrit-il, de dire d'une personne qu'elle parle précieux que si 
l'on disoit d'elle qu'elle parle Bélisandre (Balzac). » Il se propose 
de « détromper le peuple de l'opinion ridicule qu'il a conçue des 
précieuses. » Il dit d'une femme qui sort aisément d'un mauvais 
pas qu'elle agit « en véritable précieuse, c'est-à-dire en femme 
spirituelle. » Naturellement, il professe la haine des fausses pré- 
cieuses : « Les mœurs de celles qui affectent de passer pour pré- 
cieuses, dit-il encore, sont duplicité, grimace, fausse affectation de 
bonté. » Mais quoi de surprenant à cela? L'esprit précieux étant, par 
essence, le désir de faire partie d'une élite, d'ëire distingué ^ comme 
on dira plus tard, en un mot un esprit de coterie, M"® de Scudéry 
et ses amies trouvaient naturellement fort impertinentes les préten- 
tions de celles qui voulaient, en les imitant, arriver à l'aristocratie 
intellectuelle. Ainsi pensent tous les cénacles. Si mauvais original que 
l'on puisse être, on se trouve volontiers inimitable, et l'on méprise 
dans autrui, comme la plus outrecuidante des prétentions, ce que 
l'on adore en soi-même comme un don de nature. Aussi les railleries 
de Somaize ne doivent-elles pas plus nous donner le change que 
celles de M"^ de Scudéry ; les unes et les autres procèdent du même 
sentiment. Il convient encore de faire la part d'une prétention 
particulière à Somaize : il aff'ecte l'impartialité ; il se donne les airs 
d'un homme supérieur à son sujet ; de là ses ironies et ses éloges 
assaisonnés de critiques. Mais, somme toute, il dit des précieuses 
beaucoup plus de bien que de mal. 



IV. 

Il n'est donc pas sans intérêt, l'exactitude de Somaize une fois 
établie, de grouper les principaux renseignemens qu'il nous fournit 
sur la société précieuse de son temps et de fixer d'après lui les traits 
essentiels de la physionomie qu'elle présentait en 1660, au moment 
où Molière l'attaquait si vivement. 

L'illustre fondatrice de cette société, la marquise de Rambouillet, 



t 



LA SOCIÉTÉ PRÉGIEqSE AU XVII® SIÈCLE. 147 

r incomparable A rtemcCy vivait encore à cette date, mais confinée dans 
la retraite par la vieillesse et les deuils répétés. Mie devait trouverque, 
depuis 1610, où elle avait ouvert sa chambre bleue, précieux et pré- 
cieuses avaient bien changé. Rien ne se ressemble moins, en eflet, 
que le cercle de la marquise et celui dont M'^® de Scudéry était l'âme. 
Dans la première période de l'hôtel, lorsque M°^Me Rambouillet elle- 
même y donnait le ton, l'esprit précieux avait exercé la plus heu- 
reuse influence sur les mœurs sociales et sur la littérature. C'était 
alors un esprit de galanterie respectueuse et chevaleresque, de 
délicatesse dans la conversation et les écrits, de pureté élégante 
dans le langage. Certes, les défauts inséparables de ces qualités, 
— le raffinement, la prétention, la pruderie^ le purisme, — exis- 
taient déjà durant cette période, mais peu sensibles encore. Le 
contact et l'influence prépondérante des grands seigneurs empê- 
chaient les littérateurs de profession de tomber dans la pédanterie ; 
le platonisme n'était pas, comme il le devint plus tard, une insup- 
portable affectation ; les femmes n'écrivaient pas. Lorsque la mar- 
quise vieillissante partage la direction du cercle avec sa fille Julie 
d'Angennes, la future marquise de Montausier, les défauts en 
germe dans l'esprit précieux se développent et le gâtent ; on veut 
trop se distinguer à tout prix; les hommes de lettres de second 
ordre, les femmes prétentieuses commencent à donner le ton; 
l'hôtel devient une coterie. Alors paraît cette fameuse Guirlande^ 
de^Julie, où la société précieuse croyait mettre le meilleur d'elle- 
même, et où elle ne fit qu'étaler ses ridicules. Lorsque le mariage 
de JuUe disperse les familiers de l'hôtel, M"® de Scudéry les re- 
cueille et forme un nouveau cercle. Dès lors commence le règne 
des fausses précieuses. Avec elles, l'esprit précieux n'est plus que ' 
la subtilité dans les sentimens, la fadeur dans la galanterie, la 
prétention dans le langage, le faux goût en littérature ; les grands 
seigneurs sont en petit nombre; les pédans dominent. Il est temps, 
que Molière et Boileau viennent ruiner une influence qui, en se 
prolongeant, fait courir de sérieux dangers à la littérature et à 
l'esprit français. D'autant plus qu'à l'exemple de ce cercle, il s'en 
est formé un grand nombre d'autres à Paris et dans les provinces, 
qui l'imitent maladroitement et répandent la contagion. 

De ces trois périodes du précieux, Somaize n'a connu que la der- 
nière. Sur l'hôtel de Rambouillet il ne sait rien; lorsqu'il rencontre 
les noms des amis d'Artenice, il se tire d'affaire avec quelques 
mots d'éloge banal; souvent même il se contente de remarquer 
que tel ou telle lurent célèbres « du temps de Valère, » c'est-à-dire 
de Voiture. 11 n'a d'information précise que sur les précieux de 
son temps, des précieux de décadence. Mais, comme il peint les 



l/i8 REVUE DES DEUX MONDES. 

mêmes originaux que Molière, ses renseignemens sont d'un grand 
prix; grâce aux Précieuses ridicules et aux Femmes savantes^ il a 
pour nous le même intérêt que ces scoliastes de l'antiquité, plats 
grammairiens et critiques sans goût, désormais inséparables des 
grands écrivains auxquels ils se sont attachés. 

Qu'est-ce donc, selon Somaize, qu'une précieuse? Entre les nom- 
breuses définitions qu'il nous offre, on n'a que l'embarras du choix. 
La plus complète se trouve dans la préface du Grand Dictionnaire» 
Il y distingue quatre sortes de femmes. Les premières, tout à fait 
ignorantes, ne sachant « ce que c'est que de livres et de vers et 
incapables de dire quatre mots de suite ; » celles-là, naturellement, 
n'existent pas pour lui. Les secondes, intelligentes, mais lisant 
peu, « esprits bornés qui ne s'élèvent ni ne s'abaissent, et qui doi- 
vent tout à la nature, rien à l'art ; » elles ont peu d'importance. 
« Les troisièmes sont celles qui, ayant un peu plus de bien ou un peu 
plus de beauté que les autres, tâchent de se tirer hors du commun ; 
et, pour cet efïet, elles lisent tous les romans et tous les ouvrages 
de galanterie qui se font. » Cependant, elles n'en font pas elles- 
mêmes, et se contentent d'ouvrir leur maison aux littérateurs et 
aux gens de goût; « elles tâchent de bien parler et disent quelque- 
fois des mots nouveaux sans s'en apercevoir, qui, étant prononcés 
avec un air dégagé et avec toute la délicatesse imaginable, parais- 
sent souvent aussi bons qu'ils sont extraordinaires. » Voilà, selon 
Somaize, les lemmes que Molière a raillées : « Ce sont ces aima- 
bles personnes que Mascarille a traitées de ridicules dans ses Pré- 
cieuses^ et qui le sont, en efiet, sur son théâtre par le caractère 
qu'il leur a donné, qui n'a rien qu'une personne puisse faire na- 
turellement, à moins que d'être folle ou innocente. » Quant à la qua- 
trième sorte de iemmes, « ce sont celles qui, ayant de tout temps 
cultivé l'esprit que la nature leur a donné, et qui, s'étant adon- 
nées à toutes sortes de sciences, sont devenues aussi savantes que 
les plus grands auteurs de leur siècle et ont appris à parler plu- 
sieurs belles langues aussi bien qu'à faire des vers et de la prose. 
Ce sont de ces deux dernières sortes de femmes dont M. de So- 
maize parle dans son dictionnaire sous le nom de précieuses. » 

L'idéai d'une vraie précieuse, selon Somaize, est donc celui-ci : 
« Voir beaucoup de monde, et surtout des gens de lettres, parler 
de toutes choses, mettre au monde quelque auteur, ce que chacune 
d'elles affecte en particulier, faisant gloire de donner de la ré- 
putation à ceux qui s'attachent à leur montrer ce qu'ils font de 
nouveau. » Les éloges qu'elle tient à cœur de mériter, « c'est d'ai- 
mer fort la lecture, les vers, et surtout la conversation ; de savoir 
bien coucher par écrit, d'avoir de grandes connaissances, de faire 



LA SOCIÉTÉ PRÉCIEUSE AU XVII® SIÈCLE. 149 

des romans, de bien parler et de savoir inventer des mots nou- 
veaux. )) Son étude sera « un rien galant, un je ne sais quoi de 
fin et le beau tour des choses ; » elle fera « une guerre continuelle 
contre le vieux langage, l'ancien style, les mots barbares, les es- 
prits pédans. » Elle tiendra « pour hérétique toute précieuse qui 
ne s'habille pas à la mode, eût-elle cinquante ans passés, comme 
aussi tous ceux et celles qui n'estiment pas le Cyrus et la Clélie, 
et généralement tout ce que font M. de Scudéry et sa sœur, et tous 
leurs cabalistes. » Elle se pénétrera bien de « la nécessité d'avoir 
un alcôviste particulier, ou du moins d'en recevoir plusieurs; de 
celle de tenir ruelle, ce qui peut passer pour la principale ; car, 
pour être précieuse, il faut, ou tenir assemblée chez soi, ou aller 
chez celles qui en tiennent. » Elle sera « fortement persuadée qu'une 
pensée ne vaut rien lorsqu'elle est entendue de tout le monde ; » 
elle aura pour maxime « qu'il faut nécessairement qu'une pré- 
cieuse s'exprime autrement que le peuple, afin que ses pensées ne 
soient entendues que de ceux qui ont des clartés au-dessus du 
vulgaire. » Elle parlera le plus possible, et, quand elle sera obH- 
gée de garder le silence, elle se dédommagera par une mimique 
expressive : « L'esprit étant le fondement de tout ce qui regarde 
les précieuses, et le silence en dérobant la connaissance, elles ont 
cette maxime de ne l'observer jamais sans l'accompagner de gestes 
et de signes par où elles puissent découvrir ce qu'elles ne disent 
pas, et qui mettent sur le visage les sentimens qu'elles ont ou de 
ce qui se dit ou de ce qui se fait devant elles. » Que l'on ne prenne 
pas ce portrait pour une caricature; Somaize, en le traçant, est 
aussi sérieux que ses modèles. 

11 y avait, bien entendu, des degrés dans la préciosité; toutes 
les précieuses n'arrivaient pas à l'idéal que l'Armande et la Bélise 
de Molière réalisent d'une manière si complète. Mais, par cela 
même qu'on pouvait être précieux sans tomber dans les dernières 
extravagances, l'influence de la mode précieuse s'étendait sur toute 
la société polie. Il est facile de voir, par les énumérations de So- 
maize et les renseignemens donnés par ses contemporains, que 
toutes les femmes alors, pour peu qu'elles eussent de loisir et d'ai- 
sance, tenaient à honneur de la suivre. Elles n'étaient pas toutes 
de la même coterie, et toutes les coteries ne frayaient pas entre 
elles, mais le bon ton était d'appartenir à une de ces coteries. Il 
est même curieux de voir combien, dans cette société du xvii® siè- 
cle, que l'on se figure profondément divisée par l'esprit de caste, 
le goût de la préciosité rapprochait les distances et confondait les 
rangs. A l'hôtel de Rambouillet, déjà, il n'était pas nécessaire 
d'être noble pour être admis; non-seulement les hommes de la 



150 REVUE DES DEUX MONDES. 

bourgeoisie, mais les femmes, pouvaient, si elles étaient lettrées 
et spirituelles, faire partie du cercle le plus intime de la marquise; 
ainsi M^® Paulet, M.^^ Gornuel, M^^ Arragonais. Parmi les précieuses 
célèbres citées par Somaize, on trouve à peu près autant de roture 
que de noblesse ; lui-même a bien soin de remarquer « qu'il n'y a 
point de roturiers dans l'empire précieux, les sciences et la galan- 
terie n'ayant rien que d'illustre et de noble. » 

« Qui veut faire l'ange fait la bête, » dit Pascal ; beaucoup de 
précieuses le prouvèrent à leurs dépens. Malgré leurs prétentions 
à la galanterie désintéressée et à l'amour platonique, la nature vio- 
lentée reprenait ses droits ; on sait par quels écarts de conduite se 
signalèrent quelques-unes des plus qualifiées, comme M.^^ de Lon- 
gueville et M"^^ de Sablé. A ces noms illustres, Somaize en joint 
beaucoup d'autres de moins éclatans. Il cite nombre de précieuses 
qui se plaisaient à faire des heureux et raconte en détail des his- 
toires d'amour fort scabreuses. Il déclare même expressément que, 
de son temps, on était fort revenu, même en théorie, de l'amour 
patient ou purement intellectuel qu'exigeaient de leurs adorateurs 
Julie et Sapho : « La mode est venue, dit-il, que les amans ne veu- 
lent plus être si mal traités ; qu'il faut leur promettre ou leur don- 
ner lieu d'espérer, la fierté et la froideur n'étant plus des vertus 
propres à les conserver, dans un temps où la cruauté n'est plus 
de mise. » 

Si la façon dont les précieuses de 1660 entendent l'amour n'est 
pas toujours très pure, le goût dont elles se piquent pour les lettres 
et les sciences n'est souvent que faux goût et les conduit tout droit 
à la pédanterie, bien qu'elles lassent profession de la haïr par-des- 
sus tout. Gomme elles prétendent ne le céder en rien aux hommes 
en fait d'instruction, elles ne se contentent pas de cultiver la litté- 
rature d'agrément; il leur faut l'érudition. Elles écrivent; elles 
abordent les sciences les plus particulières et les plus bizarres. 
Chacune d'elles se fait gloire d'inventer « des mots nouveaux et des 
phrases extraordinaires ; » et l'on sait quel étrange jargon sortit 
de cette émulation de néologisme. Elles s'attaquent même à l'or- 
thographe ; de concert avec l'académicien Leclerc, M""^ Roger et 
Leroi, M"^^ Saint-Maurice et de La Durandière se mettent en tête 
d'en créer une nouvelle, « où l'on écriroit de même qu'on parloit 
et où l'on diminueroit tous les mots en ôtant les lettres superflues. » 
Il y a parmi elles de véritables femmes savantes, comme cette 
M"^ Deschamps, « qui a enseigné le droit publiquement avant 
qu'un homme de qualité qui l'a épousée à cause de son esprit 
fût son mari; » ou de vrais phénomènes, qui pourraient aujour- 
d'hui gagner leur vie en s' exhibant, comme cette M"® Danceresses, 



LA SOCIÉTÉ PRÉCIEUSE AU XVII® SIÈCLE. 151 

de Narbonne , « qui fait des vers sur-le-champ et réponse sur 
l'heure à ceux qu'on lui écrit. » D'autres sont aussi fécondes épis- 
tolières que Balzac et Voiture, non par nécessité d'affection, comme 
W^^ de Sévigné, mais pour le seul plaisir d'écrire ; ainsi M""® l'ab- 
besse d'Espagne, qui « a un fort grand commerce de lettres en 
plusieurs provinces. » M"® Gastera, de Toulouse, en écrit aussi 
beaucoup, mais elle préfère encore en lire, « et, comme c'est, à 
son goût, le plaisir le plus sensible qu'elle puisse recevoir, elle se 
le procure par l'ouverture de toutes celles qui passent par ses 
mains, et elle les referme avec tant d'adresse qu'il est impossible 
de s'en apercevoir. » Il va sans dire qu'elles produisent en quan- 
tité les petits vers, les billets doux et les portraits. 

Pour les sciences, c'est pis encore. Molière n'exagère pas lorsque, 
dans les Femmes savantes^ il nous montre Philaminte installant 
dans son grenier « une longue lunette à faire peur aux gens, » et 
encombrant sa maison de « brimborions dont l'aspect importune. » 
C'était alors la mode pour les femmes de faire de l'astronomie et 
de l'astrologie, de la chimie et de l'alchimie. Une M"^^ de Gaude- 
ville, dans Somaize, « apprend la philosophie et elle a un maître 
qui vient tous les jours lui enseigner, comme aussi pour les ma- 
thématiques, pour la magie blanche, pour la chiromancie, la phy- 
siognomonie, le droit; et, pour chaque chose, elle a une personne 
différente qui lui montre. » Quant àM^^^ Ghataignières, « les sciences 
dont elle fait le plus d'état sont celles de dire la bonne aventure, 
de connaître dans la main, de faire l'horoscope, et surtout de la 
chimie (elle a des fourneaux dans sa maison à ce dessein), et tra- 
vailler perpétuellement à la pierre philosophale. » M^^^ Petit va plus 
loin ; elle aussi « possède fort bien les mathématiques , » mais 
« l'on peut même dire qu'elle feroit aussi bien un coup d'épée 
qu'un homme. » Pour rassurer son lecteur, Somaize s'empresse 
d'ajouter : « Gela n'empêche pas qu'avec cette humeur martiale, 
elle n'ait l'agrément, la douceur et la civilité attachée à son sexe. » 

Un autre passe-temps, peu littéraire celui-là, auquel les pré- 
cieuses se livrent avec une prédilection marquée, c'est le jeu, ce 
fléau de la société du xvii' siècle. Somaize en cite un très grand 
nombre qui ont toujours les cartes ou le cornet à la main. Ainsi, 
W^ de Neuville, M^® de Launay, M"'" Salo, dont « la maison est 
considérable parce que l'on y joue beaucoup, » M""® de Lescalle, 
de Dijon, « la femme de France qui a le plus de passion pour le 
jeu, aussi bien que son mari. » 

Ainsi, galanterie souvent poussée très loin, visites, réceptions, 
jeu, telles étaient les occupations favorites des précieuses. On ne 
s'étonnera point que tous les maris de ces dames ne fussent pas 



152 REVUE DES DEUX MONDES. 

avec elles en aussi parfaite conformité d'humeur que M. de Les- 
calle. Il y avait beaucoup de ménages troublés dans le monde pré- 
cieux. M. Perrin supporte impatiemment les goûts trop relevés de 
sa femme : « Cette belle s'est vue maltraitée de son- mari, qui, 
jaloux de voir le grand nombre d'amans que son esprit et sa 
beauté lui attiroient. Ta plusieurs fois enfermée, et même tenté 
quelque chose de plus violent contre elle. » Souvent, la mésintel- 
ligence va plus loin ; M°^® de Pommereuil est, « comme beaucoup 
d'autres, séparée de son mari; » de même M™^ de Moncontour : 
« La grandeur de son âme passe jusque sur son visage, qui con- 
serve parmi les charmes naturels aux femmes quelque chose de 
mâle ; aussi s'est-elle généreusement désunie d'avec son époux, 
trouvant quelque honte à ne pas commander. Ses passions sont 
pour les galanteries nouvelles, et surtout pour le jeu, qui la do- 
mine. M"^® de La Garde ayant eu à peu près la même destinée, elles 
ont aussi les mêmes attaches, sont toutes deux bonnes amies, et 
ont toutes deux épousé le jeu à la place de leurs maris. » M""® du 
Ganet, d'Aix, a repris aussi sa liberté, mais simplement pour sa- 
tisfaire sans entraves ses goûts littéraires : « Elle est séparée 
d'avec son époux, ce qui lui donne plus de facilité pour recevoir 
les beaux esprits chez elle. » Lorsque la différence d'humeur ne 
pousse pas les choses à l'extrême, on prend de singuliers accom- 
modemens. Il y a eu longtemps « de la froideur » entre M""® de 
Saint-Ange et son mari, mais ils sont « parvenus à vivre dans une 
intelligence fort grande, puisqu'ils s'écrivent deux ou trois fois la 
semaine, ce qui ne peut partir que d'une union accompagnée d'une 
civilité et d'un esprit fort agréables. » Le goût du célibat, c'est- 
à-dire de l'indépendance, l'aversion pour la condition naturelle de 
la femme, c'est-à-dire la subordination au mari, sont très fréquens 
chez les précieuses; aussi, pour elles comme pour Armande, 
« l'état de fille » est un idéal. Comme W^^ de Scudéry, et pour les 
mêmes raisons, M^^^ de La Flotte « est dans le dessein de ne se 
marier jamais. » Lorsque l'on a abusé de leur jeunesse pour leur 
donner un mari, elles ne cachent pas leurs regrets : « L'humeur 
précieuse règne si fort chez M'"'' de Bernon, que, si on ne l'eût 
mariée à quatorze ans, elle n'auroit jamais pu se résoudre à rece- 
voir un maître. » Par suite, elles prisent fort la liberté que donne 
le veuvage. M"® Maçon « a été fort peu de temps mariée, et par là 
elle a eu de bonne heure cette Uberté nécessaire à une précieuse 
de voir tous ceux qu'elles veulent. » L'indépendance suprême 
serait de n'avoir aucun lien de famille ; i\P^^ de Villebois et sa sœur 
« ont toutes les qualités nécessaires à une précieuse, car, premiè- 
rement, elles n'ont pas de mère. L'amitié elle-même ne doit pas 



LA SOCIÉTÉ PRÉCIEUSE AU XVII® SIÈCLE. 153 

être poussée trop loin, afin de ne pas engager l'avenir; selon la 
maxime du philosophe grec, les précieuses estiment « qu'il ne 
faut jamais se lier si fort avec une personne, que la séparation et 
la mésintelligence puissent troubler l'âme ou altérer le divertisse- 
ment nécessaire à la conversation. » 

Avec tant de joueuses, de femmes séparées, de veuves rési- 
gnées, de filles indépendantes, il était inévitable qu'une forte part 
de demi-monde se mêlât à la société précieuse. De fait, nombre 
des précieuses citées par Somaize peuvent, sans hésitation, être 
rangées dans cette catégorie. Sous ce rapport, il ne fait que con- 
firmer ce que nous apprend d'autre part Tailemant des Réaux. Aux 
« complaisantes » énumérées par celui-ci on peut ajouter, sans 
crainte de se tromper, ces deux demoiselles Leseville, filles ma- 
jeures, l'une de vingt-cinq ans, l'autre de vingt, dont « la maison 
est d'autant plus la maison des divertissemens, qu'elles sont maî- 
tresses de leurs volontés, et que, n'ayant point de mère et aimant 
les grandes compagnies, la promenade et généralement tous les 
plaisirs honnêtes, elles ne rebutent personne de ceux qui peuvent 
contribuer à leur en fournir les occasions. » L'aînée de ces demoi- 
selles est une sorte de Rolla femelle. Bien qu'elle soit assez riche, 
elle mène un train supérieur à ses revenus ; aussi a-t-elle formé le 
dessein « de vivre encore cinq ou six ans de l'air qu'elle fait aujour- 
d'hui, c'est-à-dire dans la joie et les plaisirs, et puis de faire une 
banqueroute au monde et de se retirer au couvent. » Il n'y a pas 
de doute possible au sujet de M^^® Bourbon, dont voici l'histoire 
racontée dans le goût d'allusion qui fournira bientôt à Bussy- 
Rabutin des modèles d'esprit, de méchanceté et de licence : a Elle 
est fille et n'a pour parente qu'une tante chez qui elle demeure, et 
de qui elle fait tout ce qu'elle veut. Cette tante a une amour toute 
particulière pour la musique, et la nièce, qui aime généralement 
tous les arts et toutes les sciences, n'a pas de peine à lui fournir 
toutes les occasions possibles de la contenter; et c'est ce qui a 
mis M. Daubigny bien avec elle, car il chante bien et a toujours 
avec lui deux ou trois musiciens, et joint avec cela la géographie ; 
si bien que M^^® Bourbon a appris sous sa conduite et comme on 
aime, et comme on chante, et comme on divise les empires, les 
royaumes, les terres, les mers et toutes les choses qui concer- 
nent la géographie. Elle a même appris de lui quelques règles de 
fortification ; mais il ne lui a montré que comme on attaque les 
places et ne lui a pas appris l'art de les défendre. Il est vrai que, 
naturellement, elle est de celles qui se défendent bien et qui ne se 
rendent jamais que dans les formes et selon les règles. » Sur 
celle-là Somaize en dit assez long, plus peut-être qu'il n'y en avait; 



15/i REVUE DES DEUX MONDES. 

sur d'autres, en revanche, qu'il se contente de ranger parmi les 
précieuses « galantes » ( le mot disait alors beaucoup moins qu'au- 
jourd'hui), ses contemporains sont beaucoup plus explicites; ils 
nous apprennent que plusieurs, dont la vertu est vantée dans le 
Grand Dictionnaire, fournissaient, elles aussi, leur contingent à 
la chronique scandaleuse. 

Telle est, d'après Somaize, la société précieuse envisagée sous 
ses aspects les plus généraux. On ne s'étonne plus que, dès son 
arrivée à Paris, l'auteur des Précieuses ridicules ait vu en elle la 
plus ample matière à mettre en comédie. Outre qu'elle était fort 
plaisante, ses raffînemens, son goût mesquin, ses prétentions, ses 
faux-semblans répugnaient profondément au génie franc, simple et 
droit de Molière ; il y avait entre elle et lui antipathie de nature. Il 
l'attaqua dès le premier jour, et le coup fut terrible. 



V. 



A partir du Grand Dictionnaire, nous perdons la trace de So- 
maize. La préface nous apprend que l'auteur n'était plus à Paris 
lorsque le livre fut imprimé, car il avait suivi en Italie la conné- 
table Golonna. Resta-t-il à Rome avec elle? revint-il en France à sa 
suite lorsqu'elle quitta le connétable? mourut-il au delà des monts? 
Autant de questions qui restent sans réponse. Ce qui est certain, 
c'est que, depuis lors, il ne parut plus rien sous son nom; les 
nouvelles comédies de Molière, qui se succèdent rapidement à 
partir de 1660, ne lui font pas rompre le silence; sa carrière litté- 
raire est terminée. 

Il n'y a, certes, pas lieu de regretter cette disparition. Comme 
écrivain, Somaize avait donné toute sa mesure et, en continuant, 
il n'aurait pu que se ressembler à lui-même, c'est-à-dire multi- 
pUer les épreuves d'un mauvais original. Inconscient dans le cy- 
nisme, type de sottise et de fatuité, mélange de Mascarille et de 
Trissotin, il unissait la bassesse d'âme et la nullité du talent à un 
tel degré que, même au xviii® siècle, si fécond en gredins de let- 
tres, on aurait peine à trouver son pareil. Pour s'édifier complète- 
ment à ce sujet, il faut lire en entier ses préfaces et le portrait 
qu'il se consacre à lui-même sous le nom de Susarion ; malgré la 
pauvreté littéraire de ces morceaux, on ne regrettera pas de les par- 
courir; ce sont des documens curieux. 

Comme historien de la société précieuse, il nous rend de réels 
services ; on ne saurait écrire sur elle sans le consulter. Mais, de 
ce chef, il n'a plus rien à nous apprendre, au moment où il dispa- 



LA SOCIÉTÉ PRÉCIEUSE AU XVII® SIÈCLE. 155 

raît. Non que la société précieuse ait terminé son existence avec 
lui : malgré le rude coup que lui a porté Molière, elle va sub- 
sister, plus modeste et moins affichée, et, dès les premières 
années du siècle suivant, un nouvel hôtel de Rambouillet s'ou- 
vrira chez la marquise de Lambert, sans que la tradition ait été 
interrompue un seul jour. L'esprit précieux, en effet, comme 
l'esprit gaulois, est une part nécessaire de l'esprit français; il 
n'a cessé de rendre des services; il ne finirait qu'au grand dom- 
mage de nos qualités nationales, ou plutôt il faudrait pour le 
détruire une transformation impossible delà vie sociale elle-même. 
En effet, on le trouve partout où la littérature est un besoin de la 
société polie; il représente la fleur délicate de la civilisation. 
Toutes les fois qu'il prend trop d'ascendant sur les écrivains, les 
défauts qu'il porte en germe se développent et une réaction se pro- 
duit; celle-ci donne son effet utile jusqu'à ce que, abondant elle- 
même dans son propre sens et tombant du côté où elle penche, 
elle provoque un retour de l'esprit précieux. A ces diverses pé- 
riodes du précieux correspondent des historiens de valeur très 
différente, comme les périodes elles-mêmes. Au xvii® siècle, Voi- 
ture sert de greffier à la bonne époque du précieux ; W^^ de Scu- 
déry le peint dans sa décadence ; lorsqu'il devient une mode par- 
tout copiée et travestie, Somaize se présente, digne peintre de 
modèles ridicules. 

C'est dire qu'après avoir donné d'une telle période une image 
digne d'elle, sa tâche était remplie; en écrivant encore, il n'eût 
fait qu'imposer une surcharge inutile à l'histoire littéraire. Puis- 
sance singulière, ici comme ailleurs, de l'occasion et du moment! 
Somaize a laissé un nom, et ses livres devront être consultés aussi 
longtemps que l'on s'occupera de ses modèles. Vingt ans plus tôt ou 
vingt ans plus tard, le précieux se développant dans des milieux 
fermés pour un tel homme, il n'aurait pu écrire que sur d'autres 
sujets; on n'eût jamais songé à le réimprimer, et personne, à la 
fin du XIX® siècle, ne solliciterait pour lui l'attention. Il y a, en 
effet, des natures d'écrivains qui, en tout temps, trouvent matière 
à produire de façon durable ce qu'elles portent en elle ; à quelque 
date que le sort les fasse naître, elles s'adaptent au moment et au 
milieu. Il en est d'autres qui n'ont qu'une valeur de hasard; elles 
doivent tout à un ensemble de circonstances. Somaize appartient 
à cette seconde catégorie; il en est même un exemple particu- 
lièrement curieux, par la médiocrité de son talent et l'intérêt de 
ses ouvrages. 

Gustave Larroumet. 



LA 



PACIFICATION RELIGIEUSE 



1832-1892 



Nous assistons depuis six mois à une reprise des hostilités entre 
l'Église et TÉtat. Tout d'abord, nous avons voulu croire à des in- 
cidens isolés, à des faits sans lien entre eux; mais le temps s'écoule 
et chaque semaine apporte avec elle une provocation, un grief, 
un conflit nouveau. Loin de s'améliorer, la plaie s'envenime : 
nous voyons alterner les coups d'épée et les coups d'épingles. L'ir- 
ritation gagne; les amours-propres s'échaufïent et l'esprit de fac- 
tion s'empare d'une querelle qui lui parait la plus capable de sou- 
lever les passions. 

Allons-nous voir s'ouvrir une de ces luttes stériles et intermina- 
bles qui ont mis tant de fois aux prises, pour le malheur des âmes, 
l'Église et l'État? Quelles sont en ce moment les forces des deux 
partis, soit dans le parlement, soit dans le pays? quels sont les 
griefs réciproques? quelles sont les armes du pouvoir civil? com- 
ment surtout, en d'autres temps, les gouvernemens sont-ils par- 
venus à rétablir la paix? 

Telles sont les questions sur lesquelles nous croyons le moment 
venu de parler avec une absolue sincérité. 

Dans neuf ans,. le concordat aura un siècle. Il a vu naître et 
s'apaiser quatre ou cinq querelles. Les plus graves n'ont pas dé- 
passé un très petit nombre d'années; mais leur caractère a été 
très difTérent suivant qu'en face de l'Église se dressaient l'orgueil 
d'un homme ou les passions populaires. En 1811, c'était le vieux 



LA PACIFICATION RELIGIEUSE. 157 

conflit entre le pape et l'empereur, entre la crosse et l'épée. La 
lutte entre les deux puissances sous cette forme directe et brutale 
ne s'est pas renouvelée depuis 181/i. 

Deux fois le pouvoir politique et le clergé ont été aux prises. En 
attaquant en 18A5 le monopole universitaire, en critiquant la di- 
plomatie impériale en 1860, lesévêques luttaient ouvertement, mais 
ces incidens, circonscrits entre l'Université et le haut clergé, entre 
les ministres et les prélats, passaient presque inaperçus dans les 
paroisses. 

Nous sommes aujourd'hui les témoins d'une querelle démocra- 
tique. Ce n'est plus Philippe le Bel, Louis XIV ou Napoléon, ce 
n'est plus un monarque en lutte avec le corps du clergé, ce sont 
les adversaires des catholiques qui prétendent parler au nom de 
la foule devenue souveraine. C'est le conflit venant d'en bas entre 
le maire et le desservant, entre lé conseil municipal et le curé, 
entre le comité radical et ceux qui portent la soutane, conflit qui 
est le résultat d'un mot d'ordre et qui a son écho dans les 
chambres. 

Il n'y a eu en ce siècle qu'un seul différend de ce genre. Au len- 
demain de la révolution de 1830, les esprits étaient très excités. 
Allié de la Restauration, le clergé était tombé du pouvoir. L'opi- 
nion publique triomphante faisait sentir durement aux vaincus 
leur défaite. Le suffrage universel, il est vrai, n'existait pas, mais 
la force publique appartenait à la garde nationale ; rétablie dans 
les moindres communes, exerçant dans les provinces comme à 
Paris sa toute-puissance, ardemment dévouée au trône qu'elle ve- 
nait d'élever, elle prétendait exercer le pouvoir direct. De là une 
pression populaire imposée d'accord avec les maires, sorte de ty- 
rannie que les préfets n'avaient ni la puissance, ni parfois le désir 
de prévenir. Aux regrets mal dissimulés du clergé, aux actes 
d'opposition qui, en certains diocèses, étaient accompUs par la ma- 
jorité des curés, répondaient les défiances de tous les représen- 
tans de l'opinion : le moindre incident, une protestation, un refus 
de prières, soulevaient des colères. A Paris, en J831 et en 1832, 
un prêtre ne pouvait se montrer en soutane. 

Deux ans plus tard, les esprits étaient calmés, la paix était 
rétablie entre l'Église et l'État, Que s'était-il passé? A l'aide de 
quelles lois, de quelles mesures, cet apaisement s'était-il produit? 
Gomment le gouvernement, sans réclamer de lois spéciales, sans 
recourir à un remède violent, avait-il su rétablir son autorité mé- 
connue? 

Pour tirer de cet exemple toute sa valeur, il est bon de nous 
rendre un compte exact de ce qui se passe autour de nous : il faut 
faire l'inventaire des idées, des passions, des préjugés qui ont 



158 REVUE DES DEUX MONDES. 

cours. Quand nous aurons fait le dénombrement des armées en 
présence, compté leurs forces, tracé leurs positions, il nous sera 
plus facile de comprendre le plan de campagne et de montrer à la 
suite de quelle tactique, il y a soixante ans, sur le même champ 
de bataille, la paix s'est faite. 

I. 

Les partis obéissent à des impulsions qui datent souvent de fort 
loin. « Le malheur de notre temps, disait, il y a dix ans, un homme 
de beaucoup d'esprit, c'est que les conservateurs sont devenus 
révolutionnaires, et que les révolutionnaires n'ont pas su devenir 
conservateurs. » Le radicalisme, qu'il le veuille ou non, est fidèle 
à une tradition. La lutte contre les prêtres est demeurée le pre- 
mier article et presque le seul de son programme. Ce phénomène 
exerce une action décisive. A l'examiner de près, on verra qu'il se 
rattache à plusieurs causes. 

La révolution a tout bouleversé. De l'ancien régime, que sub- 
sisterait-il si le clergé n'existait pas? Royauté absolue et noblesse, 
parlemens et provinces, dîmes et tailles, intendans et subdélégués, 
tout a péri, tout s'est transformé, tout est resté de l'autre côté de 
ce siècle. Ce qui a reparu a eu grand soin de se déguiser sous 
d'autres noms. Seuls, après le commun naufrage, les curés se re- 
trouvent à leur poste : ils sont là, dans leur vieille église, montant 
auprès des âmes la même faction, présidant aux mêmes cérémo- 
nies sous les mêmes arceaux, baptisant, mariant, enterrant les 
petits-fils de ceux qui avaient osé prédire que le clergé disparaî- 
trait avec les vieux préjugés du passé. 

Pour le radical qui a accepté l'héritage de la révolution « en 
bloc, » cette survivance semble un défi. A ses yeux, la révolution, 
c'est l'égalité et la laïcité à outrance, c'est le renversement du 
trône et de l'autel. Le trône est renversé; mais la révolution ne 
sera achevée que le jour où l'autel sera abattu. 

Il ne sert à rien de se bander les yeux et de se payer de mots. 
Voilà l'idée simple qui est entrée dans la tête du radical. 

Les meneurs ont très habilement exploité cette idée simple. Il y 
a quinze ans, la haine de l'ancien régime était encore si profonde, 
chez le paysan français, qu'il suffisait de lui parler de tailles ou de 
corvée pour l'affoler; ils ont fait du curé l'image vivante de ce 
passé détesté. Le vulgaire a besoin de personnifier en un homme 
ses sympathies ou ses répulsions; les radicaux ont choisi cet 
homme. Dans chaque paroisse de France, il y a un groupe d'es- 
prits forts, plus ou moins nombreux suivant les régions, qui met 
son point d'honneur à braver le curé, à gêner son ministère, à 



LA PACIFICATION RELIGIEUSE. 159 

multiplier autour de lui les difficultés, à montrer en lui une épave 
oubliée de l'ancien régime. On raconte qu'un ministre anticlérical 
auquel avaient été confiés par dérision les cultes, répondait à quel- 
qu'un qui lui reprochait de ne pas songer à l'opinion publique : 
« Qu'appelez- vous l'opinion publique? Je connais à fond la France. 
Ne savez-vous pas que, dans toute commune, existe un certain 
nombre d'hommes qui ne mettent pas les pieds à l'église, qui 
guettent les fautes que peut commettre le curé pour les dénoncer, 
qui exercent sur lui leur vigilance? C'est. pour eux que je gou- 
verne 1 » 

Cette réponse est d'une vérité cynique, elle comprend toute la 
théorie jacobine, c'est-à-dire toutes les forces du gouvernement 
exploitées au profit des passions d'une minorité. Le parti radical 
en France est, avant tout, le parti anticlérical. 

Voyez la chambre des députés depuis douze ans. Les partis y ont 
eu des proportions diverses, mais le parti radical n'a conçu de 
dessein arrêté que sur un seul point. Malgré la multitude des pro- 
positions émanées de l'initiative des députés, la gauche avancée 
est remarquablement pauvre en idées : très peu d'études, une 
très faible connaissance des questions, Tesprit à l'affût des inci- 
dens propres à passionner les foules, une recherche, non des 
besoins permanens du pays, mais des moyens de conquérir à tout 
prix la popularité, une agitation perpétuelle, tel est, à peu d'excep- 
tions près, le député de la gauche avancée. Jaloux de son voisin, 
n'aimant aucune discipline, il n'est ressaisi par une passion col- 
lective que si une proposition, un discours, un mot évoque devant 
lui l'ombre du clergé. La guerre religieuse est son idée fixe : c'est 
pour lui une vocation, une carrière; elle recouvre son absence 
de conception politique. La passion le dispense d'étude (1). 

A l'extrémité opposée de la chambre, siège un parti dont toutes 
les aspirations sont contraires. Très attaché au passé de la France, 
effrayé de tout changement, il est composé d'élémens divers unis 
par une même pensée : la société est en danger; le clergé est me- 
nacé : il faut les sauver. Sincères dans leurs alarmes pour ces 
deux grandes causes, divisés sur les moyens d'action, gênés par 
leur origine, sans chefs reconnus, ils sentent qu'ils ne répondent 
pas à l'attente du pays, ils cherchent ce qu'ils peuvent faire, ils 
éprouvent une sorte de malaise. 

Les attaques contre le clergé rendent la droite à elle-même. Elle 

(1) On n'entend pas appliquer la dénomination de radicaux à tous les membres de 
la gauche. Nul n'ignore que les radicaux sont une minorité, il est facile de le constater 
en relevant leur nombre dans les votes j mais il est malaisé de trouver quelqu'un qui 
puisse dire à quelle travée du centre expire leur influence. Or tout ce que nous disons 
s'applique à leur influence désastreuse. 



160 REVUE DES DEUX MONDES. 

retrouve sa cohésion. Quelle que soit l'origine de chaque député, 
ses anciennes et secrètes préférences, ses regrets d'hier, ses hési- 
tations et ses vues de demain, c'est pour lui aussi le cri de guerre, 
le drapeau qui se déploie, le clairon qui résonne. 

Gomme homme, comme citoyen, nul doute que le député de 
droite appréhende le mal causé à son pays par les luttes reli- 
gieuses. Mais est-il téméraire de penser qu'au miheu des impuis- 
sances de son mandat, des troubles de sa conscience, des reproches 
de ses amis, il se sente comme délivré d'un poids, lorsqu'il voit 
éclater une de ces discussions dans lesquelles le devoir lui appa- 
raît simple et la protestation sans équivoque? 

Pour des causes très diverses, les deux extrémités de la chambre, 
impatientes d'en venir aux mains, voient donc avec satisfaction, au 
point de vue de leurs intérêts électoraux, une suite de débats vio- 
lons sur les rapports de l'Église et de l'État. 

II. 

Si les politiciens qui vivent de la lutte contre le clergé étaient 
seuls à agir, le mal ne serait pas grand. Un scrutin les a amenés au 
Palais-Bourbon ; un scrutin les rejetterait dans le néant en les rem- 
portant dans leurs provinces. Malheureusement, ils émanent d'une 
passion et ils l'exploitent à leur profit. 

Cette passion est-elle profonde? est-elle durable? est-elle en 
progrès ou son déclin est-il proche ? 

Pour apprécier les forces d'une faction, il est bon d'interroger 
ses adversaires. L'esprit de parti, avec ses exagérations habituelles, 
a le mérite de faire ressortir les traits et de mettre en relief les 
saillies. 

Le député radical, à entendre l'électeur qui l'a combattu, est le 
produit d'une conspiration ourdie par un parti puissant, préparée 
de longue main avec une discipline infernale. Poussez votre en- 
quête : on croira avoir tout dit en assurant que la France est aux 
mains de la franc-maçonnerie. 

Les contemporains jugent rarement les partis à leur véritable 
mesure. Il est réservé à la postérité de montrer que les exagéra- 
tions ont été prodigieuses. 

Sous la Restauration, les libéraux voyaient partout l'action delà 
congrégation. Aujourd'hui, il n'y a plus de mystère : nous n'igno- 
rons pas qu'elle était à peine une poignée d'hommes, qu'elle 
n'avait ni les ramifications, ni la discipline, ni l'organisation 
savante que l'imagination se plaisait à grossir ; mais, en même 
temps, nous savons que le sentiment des ministres répondait 
exactement à l'esprit qui animait le petit groupe. La congrégation 



LA PACIFICATION RELIGIEUSE. 161 

n'était rien et elle était tout. Les libéraux avaient donné un nom, 
avaient prêté une hiérarchie à un état d'esprit qui inspirait les gou- 
vernans. 

Qu'entendons-nous aujourd'hui? Les mêmes affirmations : « La 
franc-maçonnerie, répète-t-on à plaisir, est partout. C'est elle qui 
tient les fils d'une organisation mystérieuse couvrant la France, la 
Belgique, le monde catholique tout entier. Du moindre village jus- 
qu'à la loge suprême, voyez tous les adversaires de l'idée reli- 
gieuse obéir au même mot d'ordre. » 

Pourquoi les radicaux protesteraient-ils? Il ne déplaît pas aux 
meneurs de laisser croire à une toute-puissance mystérieuse qu'ils 
ne possèdent pas. L'imagination humaine a le goût des associa- 
tions secrètes ; malgré l'instruction obligatoire, la superstition des 
forces occultes vit encore : les radicaux s'en servent pour recruter 
des adeptes. 

En réalité, les véritables francs-maçons, les affiliés sont peu 
nombreux; enchantés des attaques, ils laissent dire qu'ils sont lé- 
gion ; à force de l'entendre, ils en amvent à le croire. On leur fait 
en vérité trop d'honneur, on augmente leur importance et avec 
elle l'influence qui en résulte. 

Nous inclinons à croire que dans un siècle, un historien bien 
informé démontrera à nos arrière-neveux qu'en 1892 l'organisation 
maçonnique était plus apparente que réelle, dirigée par des hommes 
très médiocres, se servant de moyens puérils et n'étant qu'une 
confrérie de candidats. 

11 n'est pas moins vrai qu'en faisant croire aux naïfs qu'il existe 
une armée secrète, on a créé une force, que cette force occulte 
agit en embrigadant les uns, en terrorisant les autres, en donnant 
à la foule une haute idée de la puissance des initiés. Les meneurs 
ont créé un esprit franc- maçon. 

Qu'on préfère l'appeler franc-maçon, ou qu'on le nomme sim- 
plement radical, la désignation importe peu; ce qu'il faut retenir, 
c'est que la fraction la plus remuante du parti républicain a mis 
en tête de son programme politique la suppression du culte. 

A toute époque de notre histoire ce caractère de la lutte aurait 
été grave. 

Mettre aux voix des croyances; appeler la majorité à décider 
des questions confessionnelles est un désordre qui trouble en tout 
temps les esprits. 

Mais le mal est bien autre à l'heure où un peuple fait l'appren- 
tissage du gouvernement libre. S'il est une vérité que tous les pu- 
blicistes s'accordent à reconnaître, c'est la nécessité du sentiment 
religieux dans une démocratie. 

TOME cxii. — 1892. 11 



162 REVUE DES DEUX MONDES. 

Ce ne sont pas seulement les compagnons de Washington, ce 
n'est pas seulement parmi nous, Tocqueville et toute l'école des 
penseurs de notre siècle, c'était hier encore un Belge, un libéral, 
adversaire du catholicisme, qui déclarait que plus une société était 
libre et plus la religion devait imprégner les âmes. Ce qu'écrivait 
M. de Laveleye, au commencement comme à la fm de sa carrière, 
tous ceux qui ont étudié les ressorts secrets du peuple le disent 
comme lui. Pour obéir, l'homme a besoin de moins de vertus que 
pour commander ; plus il doit exercer de pouvoir et plus il doit 
savoir se gouverner lui-même. 

Cette science de la vie qui est toute la morale, où l'apprendrait-il? 
La véritable école de philosophie populaire, celle qui jette dans 
l'âme de l'enfant les semences vraiment fécondes, qui prépare ses 
forces, qui lui apprend qu'il est un être doué de raison, libre par na- 
ture, capable de choisir entre le bien et le mal, responsable de ses 
actes, c'est l'école ouverte dans les 36,000 communes de France, 
sous les voûtes de la vieille maison du village, c'est le cours de 
morale chrétienne professé pendant deux ans à l'enfant avant sa 
première communion. Quoi qu'on fasse, quels que soient les livres 
de morale civique, la véritable chaire de morale en France qui pré- 
pare, dès l'enfance, l'âme du citoyen est celle du curé dans l'église. 
Le nier, c'est nier l'évidence : l'ébranler, c'est commettre un 
crime contre la patrie. 11 ne s'agit pas ici de telle ou telle religion 
et de son action sur les âmes. Nous nous bornons à l'intérêt plus 
immédiat de l'ordre public, au besoin qu'a toute société d'être 
réglée, de comprendre dans son sein des citoyens observant les 
lois et concevant leur dignité d'hommes libres. 

Nous voici donc ramenés par la force des choses à ce qui lait le 
fond de tout le débat, au point aigu du conflit actuel, au grief qui 
inspire, ceci est certain, les colères épiscopales, à cette question 
de l'enseignement chrétien qui domine toutes les autres. 

Dire que le clergé veut dominer est une calomnie ; il le vou- 
drait que notre société, telle qu'elle est constituée, rendrait 
l'œuvre impossible. Ce que veut le clergé, ce qu'il maintiendra 
de toutes ses forces, ce à quoi il sacrifiera tout, c'est le droit d'en- 
seigner la doctrine chrétienne aux enfans que lui confient les 
pères et mères. Il peut regretter l'école neutre, mais ce qu'il 
combat bien plus ardemment, c'est l'entrave mise à son œuvre 
d'enseignement. Là où elle n'est pas entravée, la paix règne, mal- 
gré la loi scolaire. Ce qui est beaucoup plus grave que le texte de 
la loi, c'est l'esprit d'antagonisme soufflé dans l'âme de certains 
instituteurs. On leur a dit qu'ils étaient les curés laïques, les apô- 
tres d'une religion nouvelle ; ils l'ont cru et leur apostolat belli- 
queux est un des obstacles les plus graves à la pacification reli- 



LA PACIFICATION RELIGIEUSE. 163 

gieuse. Si Ton veut^ ce que nous devons tous souhaiter, que le 
curé ne cherche pas à être maître ailleurs qu'à l'église, il faut que 
l'instituteur rentre dans l'école : chacun a sa mission ; mais il n'est 
que temps de faire comprendre au fonctionnaire chargé de l'in- 
struction primaire que, missionnaire d'un nouveau genre, il n'a 
pas reçu de l'État, comme il l'imagine, mandat d'affranchir l'enfant 
de l'influence reUgieuse, 

Au fond de toute la querelle, se trouve donc une contradiction 
philosophique. La religion est-elle inutile? Est-elle nécessaire? Un 
peuple libre doit- il bannir tout culte? L'idée de Dieu n'est-elle 
pas, au contraire, le fondement vrai de la liberté, n'est-elle pas 
nécessaire à une démocratie ? 

Voilà le fond de la lutte actuelle. Elle n'est pas ailleurs. 

IIL 

C'est le caractère doctrinal de la querelle qui en fait la gravité. 
Loin de vouloir restreindre le débat, il semble qu'on prenne plaisir 
à l'étendre. On fait naître les incidens inutiles, on provoque à 
plaisir les conflits. On cherche dans une bravade un regain de po- 
pularité parlementaire ou électorale. 

Nous ne remontons pas aux vieilles querelles qui ont suivi l'ar- 
ticle 7, aux expulsions bruyantes, aux efTorts disproportionnés des 
déplorables campagnes menées de 1881 à 1883. Nous avons assisté 
depuis à une sorte d'accalmie. Nos gouvernans, ayant été moins 
loin que M. de Bismarck, n'avaient pas eu besoin d'un traité de 
paix pour terminer leur Kulturkampf. Quelques tempéramens 
prescrits à des préfets dans l'application de certaines lois, la levée 
sans bruit de mesures arbitraires, pouvaient faire espérer aux op- 
timistes dans le cours de l'année 1890 qu'avec le temps une conci- 
liation serait possible. Il est vrai qu'aucun ministre n'osait parler 
tout haut « d'apaisement. » Si quelques-uns d'entre eux tenaient le 
langage le plus pacifique, si certains actes étaient dignes de leurs 
promesses, si les traitemens étourdiment suspendus par le précé- 
dent ministère étaient peu à peu rétabUs, ces progrès n'étaient 
portés à la connaissance du public, ni par la presse, ni par la 
tribune. Il est rare que les hommes politiques pèchent par excès 
de modestie ; mais les mesures qui auraient satisfait les partisans 
de la paix religieuse n'étaient-elles pas autant de faiblesses que con- 
damneraient les radicaux? Ne fallait-il pas, avant tout, les leur dissi- 
muler? On faisait donc de sage et bonne politique sans oser le dire. 

D'ailleurs, il semblait que le cabinet ne suivît pas une ligne 
commune. Tandis que les rapports avec la cour de Rome étaient 
empreints d'un esprit à la fois ferme et modéré, certains symptômes 



164 REVUE DES DEUX MONDES. 

révélaient à l'intérieur des projets assez graves. Une perception 
inique, contre les communautés religieuses, d'un droit fiscal qui 
équivalait au rétablissement de la confiscation, menaçait de ruine 
des congrégations autorisées, les Petites-Sœurs des pauvres, les 
sœurs de Saint- Vincent de Paul, quelques-unes de celles qui fai- 
saient le plus de bien et qu'on avait respectées en 1881. 

Évidemment, il y avait deux politiques contraires : l'une tendant 
au rétablissement graduel de la paix, l'autre prête à toutes les 
hostilités pour répondre aux avances radicales. 

C'était là, à tout prendre, une assez vieille histoire : elle n'eût 
rien présenté de nouveau, si, de Rome, n'était venu un souffle 
capable de tout changer, non pas seulement dans l'horizon borné 
des partis, mais dans les relations des hommes et le développe- 
ment des sociétés. Dix ans de pontificat avaient donné à Léon XIII 
une autorité croissante : l'Europe, comme l'Amérique, sentait à 
toute heure l'action d'une intelligence qui était tantôt au service 
des humbles, tantôt au niveau des plus grands, lorsqu'au prin- 
temps de 1890 le pape lança Tencyclique sur la condition des ou- 
vriers. On a étudié ici, avec une rare pénétration, la portée de 
l'œuvre pontificale (1). Nous voulons en considérer les consé- 
quences au seul point de vue de notre situation intérieure. 

Le pape prenait le contre-pied de ce qu'avaient fait tour à tour 
les partis et les hommes politiques en notre siècle. Pendant long- 
temps, tous, même ceux qu'on peut appeler des hommes d'État, 
avaient repoussé loin d'eux l'étude des questions sociales, en 
avaient, tout au moins, ajourné l'examen; le souverain pontife 
n'hésitait pas à la placer au premier rang. 

En rompant avec le passé, le pape aurait pu s'unir aux nova- 
teurs dont les échos de l'Europe répétaient les discours. Puisqu'il 
provoquait à l'étude des questions sociales, n'allait-il pas rassem- 
bler en un bataillon tous ceux qui inscrivaient sur leur bannière 
le nom de sociaUstes chrétiens? Quel irrésistible attrait, en notre 
temps, pour les chercheurs de popularité I Les plus grands y 
avaient cédé tour à tour : chefs de parti, premiers ministres, em- 
pereur, nul, en Europe, n'avait résisté à la tentation. Le pape se 
montra au-dessus de tous les souverains, en discernant le vrai du 
faux. Lui seul, n'ayant pas à courir au-devant de la popularité, 
condamna le socialisme. Il ne proclama pas de droits nouveaux : 
il fit mieux, et, suivant une antique tradition du christianisme, il 
rappela aux puissans, aux riches, aux heureux, leurs devoirs en- 
vers leurs inférieurs. Tout ce qui demeure le fondement de la 
société était maintenu avec force ; mais, au nom de l'Évangile, le 

(1) Voyez, dans la Revue, les études de M. Anatole Leroy-Beaulieu. 



LA PACIFICATION RELIGIEUSE. 165 

souci des pauvres, des faibles, des malheureux, était montré à 
rÉglise comme sa première mission et la condition de son triomphe. 

Jusqu'ici le clergé catholique, — et c'est son honneur, — avait 
pratiqué sous toutes les formes la charité ; mais il hésitait à aborder 
les questions sociales. Dans quelques faubourgs de Paris, il est vrai, 
certaines églises avaient vu une foule en habit de travail se presser 
autour de la chaire pour entendre, dans une suite de conférences 
du soir, des prédicateurs traiter de la situation des ouvriers. Ce 
qu'avaient fait des explorateurs hardis, l'Église allait elle le tenter? 

Les politiques superficiels se demandent déjà quelle influence 
cette évolution exercera sur les élections de 1893. Dans notre 
temps fertile en manœuvres électorales, beaucoup de gens sont 
enclins à prendre l'encyclique pour une manifestation de ce genre. 
Pauvres esprits qui ne connaissent pas l'histoire de la papauté I 
Nous assistons à une évolution qui ne se mesure, ni par semaines, 
ni par mois. Ceux qui prêchent l'Évangile ont eu, de tout temps, 
les pauvres pour cliens ; le pape veut leur donner une seconde 
clientèle, les classes ouvrières ; des plaintes sont montées jusqu'à 
lui et il a compris que dans nos sociétés modernes, à côté du 
dénûment et de la iaim, il y avait d'autres problèmes de misère. 
L'appel, vers l'église, de cette foule qui en avait oublié le chemin, 
est le résultat le plus direct de l'encyclique. Il ne faut pas un 
instant perdre de vue cette conséquence, si on veut comprendre 
les événemens qui se déroulent devant nous. 

Les radicaux l'ont bien senti. Si la parole du pape produisait 
tous ses fruits, d'ici à peu d'années le langage des évêques reflé- 
terait sa pensée et, peu à peu, de toutes les chaires chrétiennes des- 
cendraient, avec les conseils de morale évangélique, ces principes 
supérieurs qui peuvent seuls rétablir la paix entre les hommes, cet 
ensemble de devoirs qui stimulent les riches et apaisent les pauvres. 

Apaiser les pauvres, c'est la ruine du parti radical. Observez sa 
discipline, il ne perd pas une occasion de protester contre tout ce 
qui peut rétablir la paix. Il n'y a pas de moyen plus assuré d'aug- 
menter la stabilité des ouvriers d'une usine et d'établir l'harmonie 
entre ouvriers et patrons, que d'organiser ces institutions admi- 
rables créées dans notre vieille province d'Alsace, et multipliées 
depuis quinze ans par les chefs d'industrie français. Écoutez les 
meneurs, les politiciens, les candidats et les députés ouvriers : ce 
sont les organes autorisés du parti, ils n'ont pas assez d'impréca- 
tions contre les économats, les caisses de secours, les logemens à 
bon marché. Ne vous étonnez pas des critiques (1), Plus l'arme 



(1) Allez au Creusot, à Anzin, à Saint-Gobain, à Montceau-les-Mines, et partout vous 
verrez le même phénomène, le même apaisement dû aux mêmes causes. Le jury de 



166 REVUE DES DEUX MONDES. 

employée est efficace, et plus il importe de la briser. De là, Tunani- 
mité d'attaques qu'explique seul le péril du parti. 

Le parti radical était à peine remis de sa surprise, quand il ap- 
prit que Rome était résolue à donner des conseils précis aux catho- 
liques qui se disaient conservateurs en poursuivant de leurs vœux 
une révolution. Que deviendrait le parti radical, si ces conseils 
étaient suivis? Comment pourrait-il vivre, s'il ne lui était plus 
permis de dénoncer chaque matin l'accord des royalistes et des 
prêtres, leurs menées ténébreuses, leurs intrigues menaçant l'exis- 
tence de la république? 

Allait-il, par le fait du pape, perdre coup sur coup deux de ses 
moyens d'action sur les foules ! voir s'échapper une partie tout au 
moins de la clientèle ouvrière, et sentir s'affaiblir le monopole si 
habilement exploité de la foi républicaine? 

Pour qui savait écouter, il n'était pas possible, au commence- 
ment de l'année 1892, de se faire illusion. La direction donnée au 
clergé par la papauté, l'importance attachée aux questions ou- 
vrières, la volonté d'apaiser les esprits et de les ramener vers la 
république, devaient exciter les fureurs du parti qui fait reposer sur 
la guerre sociale toutes ses espérances. Aussi, dès que les prédi- 
cations ont recommencé cet hiver, le mot d'ordre a-t-il été lancé. 
Les empêcher à tout prix, couvrir la voix de l'orateur, soulever 
un tumulte qui le force à descendre de la chaire et proclamer par- 
tout que le clergé, se faisant l'agresseur, provoquait des désordres. 

Tout s'est passé conformément au programme. 

Nous ne faisons nulle difficulté de le reconnaître : il y a eu des 
fautes commises. Les conférences contradictoires tolérées depuis 
quelques années n'auraient pas dû être permises dans l'hiver de 
1892, en présence des excitations qui n'étaient un secret pour au- 
cun lecteur de feuilles socialistes. On aurait dû s'abstenir de l'en- 
voi de programmes imprimés contenant des sujets et des titres 
alléchans, tels que : « Réfutation du socialisme de Marx, de Las- 
salle ou de Guesde ; théorie des possibilistes et des anarchistes. » 
La chaire n'est pas et ne peut pas être une tribune politique. Il 
faut beaucoup de mesure, beaucoup de tact pour distinguer les 

l'Exposition universelle d'économie sociale a entendu plus de cent chefs d'industries, 
il ne s'est pas borné à recueillir des assertions, il a contrôlé des chiffres. Partout où 
la moyenne de stabilité des ouvriers est de deux à cinq ans, la population ouvrière 
est troublée : elle est la proie des grévistes; à sept ou huit ans, elle s'améliore; à dix 
ans, elle devient bonne. Si la moyenne de séjour des ouvriers dans une usine atteint 
douze ans, la population est en paix. Or dans les établissemens dotés d'institutions 
patronales, nous avons relevé des moyennes de dix-huit et vingt ans. Cet ensemble de 
faits attestés par l'enquête faite à l'Exposition de 1889 ne laisse plus un doute sur la 
vérité des lois dégagées par Le Play et constatées dans la pratique par les beaux tra- 
vaux de la Société d'économie sociale. 



LA PACIFICATION RELIGIEUSE. 167 

deux genres. Mais admettons qu'on se soit trompé, qu'on ait été 
téméraire en prononçant des noms d'hommes vivans, cette impru- 
dence excuse-t-elle les yiolences commises à Saint-Merry et à Saint- 
Joseph ? Gomment expliquer le tumulte de Nancy ? Y avait-il une 
provocation dans le fait que W^ Turinaz, l'auteur des belles études 
sur la condition des ouvriers, montait en chaire dans sa cathé- 
drale? Y avait-il une provocation à Beauvais où le prédicateur trai- 
tait de l'observation du dimanche? 

Le fait est certain : il y a eu un dessein arrêté de soulever 
des conflits, de mettre obstacle à l'exercice de la prédication, 
parce que les meneurs redoutaient « l'influence cléricale. » Les 
faits s'enchaînent de telle sorte qu'il n'est pas permis d'en douter. 
Les hommes de désordre avaient, il est vrai, un autre motif 
d'agir. Au mois d'octobre, ils avaient espéré qu'un conflit grave 
allait naître, puis subitement le calme s'était fait : si on laissait 
sommeiller les querelles rehgieuses, tout serait perdu. On se sou- 
vient des lettres de l'archevêque d'Aix à M. Fallières. Les incidens 
du pèlerinage français à Rome méritaient une recommandation ver- 
bale aux évêques. Une circulaire publique du garde des sceaux 
souleva fort à contretemps la question des visites d'évêques à 
Rome. A l'heure où la sagesse du pape aurait dû faire souhaiter à 
tout ministre avisé que les prélats les plus fougueux se rendissent 
souvent au Vatican, on mettait obstacle à leurs voyages. La ré- 
ponse de l'archevêque d'Aix au ministre amena le prélat de- 
vant la police correctionnelle. La cour d'appel de Paris le con- 
damna. La majorité des évêques de France s'unit à l'archevêque : 
à cette manifestation solennelle des prélats, le gouvernement 
allait-il répliquer? C'eût été un conflit aigu. 11 eut la sagesse de 
s'abstenir. Les radicaux furent exaspérés : la proie leur échappait. 
Ils la ressaisirent en mars, en provoquant les tumultes d'église. 

La gravité d'une émeute ne se mesure pas seulement aux actes 
de désordre accomplis : les foules passionnées sont toujours 
prêtes à commettre des violences. Ce qui constitue le péril, c'est 
la faiblesse du pouvoir et l'hésitation de la répression. Le premier 
tumulte, celui de Saint-Merry, s'était terminé sans intervention de 
la force publique^ bien que dûment requise ; on avait promis des 
poursuites qui devaient demeurer sans solution. C'était un double 
succès pour les meneurs. Ils devaient recevoir du président du 
conseil lui-même, à la tribune de la chambre des députés, un bien 
autre encouragement. Si cela se renouvelait, dit M. Loubet, en 
répondant aux interpellateurs, « il n'hésiterait pas à aller jusqu'au 
bout, jusqu'à la fermeture de l'édifice (1). » Il y a des mots mal- 
Ci) Discours de M. Loubet, président du conseil, à la chambre des députés, le 
26 mars 1892. {Journal officiel, p. 368.) 



168 REVUE DES DEUX MONDES. 

heureux qui, à certaines heures, dépassent étrangement la pensée 
de l'orateur. Personne n'imagine que le président du conseil vou- 
lût multiplier les incidens ; mais, par le fait, il rassura les gens 
de désordre qui, en trois jours, brisèrent les chaises et interrom- 
pirent avec scandale les prédications en plusieurs autres églises. 

Les récits qui remplissaient les journaux n'étaient pas faits pour 
calmer les esprits en province. Déjà les élections municipales y 
créaient une agitation qui s'étendait au clergé. Au milieu du com- 
bat, les partis s'emparaient des nouvelles venues de Paris, de 
Nancy et de Beauvais pour enflammer les passions. 

De toutes les crises politiques, les plus redoutables pour l'église 
sont assurément les luttes électorales. Un clergé, tel que l'a fait 
le concordat de 1801, ne doit, en aucune mesure et en aucune cir- 
constance, descendre dans l'arène. Il est condamné, s'il agit, à être 
tantôt le serviteur d'un parti, tantôt l'esclave du pouvoir. Sacrifiant 
dans l'un et l'autre cas son indépendance, il perd toute autorité. 

Assurément, la conception américaine est toute contraire. Aux 
États-Unis comme au Canada, en Irlande comme en Angleterre, 
l'évêque est un chef de parti, écrivant, parlant, publiant sa pensée 
et lançant un mot d'ordre au moment des élections. Dans les pays 
où les associations politiques, économiques, universitaires se croi- 
sent et s'entre-croisent, l'activité d'une société religieuse n'étonne 
personne; elle coexiste avec une foule de sociétés, qui, toutes, se 
meuvent à la même heure dans le même tourbillon. 

En France, tout est différent. Les évéques doivent fermer leurs 
oreilles aux bruits qui leur arrivent à travers l'Atlantique ou la 
Manche. A l'heure actuelle, la séparation de l'Église et de l'État 
contient pour l'un et l'autre des pouvoirs la déception la plus pro- 
digieuse et la plus fertile en violences. 

Il n'y a pas à faire de théorie politique. Sous le régime du con- 
cordat, dont tout bon citoyen doit souhaiter la longue durée, les 
mandemens électoraux sont un danger pour l'État et pour l'Église. 

Saisi de deux recours, le conseil d'État a rendu deux décrets : 
le 26 avril, il a déclaré qu'il y avait abus dans la lettre pastorale 
que l'évêque de Monde avait adressée aux curés et aux fidèles de 
son diocèse en vue des élections municipales et dans l'approbation 
donnée à une brochure anonyme sur les écoles neutres. Le 5 mai, 
le conseil d'État déclarait abusive la lettre de l'archevêque d'Avi- 
gnon et de ses quatre sufïragans. 

Immédiatement après, le ministre de la justice et des cultes, 
ajoutant à la sentence du conseil d'État, a fait connaître aux six 
évêques qu'il suspendait leurs traitemens. En même temps, une 
semblable notification était adressée à M^"^ Turinaz, évêque de Nancy. 

Le 1^'' juin, le Conseil d'État prononçait une déclaration d'abus 



LA PACIFICATION RELIGIEUSE. 169 

contre Tarchevêque d'Aix pour une lettre pastorale, et le lende- 
main le traitement de ce prélat était suspendu. 

Cette mesure, appliquée à des évêques, est sans précédens. Elle 
a été reçue avec acclamation par les radicaux. Huit évêques fran- 
çais frappés d'une peine arbitraire par le caprice du ministre des 
cultes prenant ses décisions de sa pleine puissance, puisant dans 
sa qualité de grand juge politique le droit d'infliger des amendes 
illimitées sans qu'il ait à en rendre compte à personne, n'est-ce 
pas ce que la théorie jacobine peut souhaiter de plus conforme à 
son principe ? 

L'illégalité d'un acte ne se mesure pas à la hauteur des victimes. 
Il importe peu, quand le droit est violé, qu'un simple desservant ou 
un évêque soit atteint ; mais il y a des éclats qui ne peuvent passer 
inaperçus. Les suspensions de traitement étaient accomplies en 
silence depuis quelques années; frappant huit prélats avec bruit, 
presqu'à la fois, elles constituent un acte qui marque toute une 
politique. Ne fût-ce qu'à ce titre, ce procédé de gouvernement 
mériterait d'être étudié devant le droit et devant l'histoire. 

IV. 

Il n'y a pas à remonter à l'origine du traitement ecclésiastique, 
ni à nous lancer à cette occasion dans la controverse historique sur 
le caractère de la dette de l'État. Le fait certain, tranché par les 
textes, jugé par le Conseil d'État, est que le traitement fondé sur le 
concordat, reconnu par la loi du 18 germinal an x, constitue une 
obhgation légale de l'État, un droit pour les ecclésiastiques. Tant 
qu'ils remplissent leurs fonctions, ils ont le droit d'être payés. 
A plusieurs reprises, la juridiction contentieuse a condamné l'État 
à payer à des magistrats, à des prêtres, tout ou partie de leur trai- 
tement (1). Ces décisions prouvent que le ministre ne peut, en vertu 
du droit commun, retenir une part quelconque du salaire dû à ceux 
qui remplissent un service public. 

Se rencontre-t-il, dans l'arsenal des lois réglant les relations avec 
l'Église, quelque disposition dérogeant au droit commun? Dans le 
droit intermédiaire, si fertile en mesures contre les prêtres inser- 
mentés, pas un texte n'a été découvert. Sous Napoléon, ni les arti- 
cles organiques, ni les lois qui les suivirent, ne contiennent une 
allusion à une retenue. Lorsque la guerre fut déclarée entre le pape 
et Tempereur, Napoléon rencontra sur son chemin des prêtres, des 
évêques ; il les fit d'abord poursuivre par ses procureurs-généraux, 
condamner par les cours, puis son impatience s'accommodant mal 

(1) Conseil d'État, 7 mai 1852, 4 avril 1861, 4 mai 1861, etc. 



j70 REVUE DES DEUX MONDES. 

des lenteurs judiciaires, il préféra recourir aux mesures de haute 
police. Curés exilés à 25 ou 30 lieues de leur résidence , évêques 
ou vicaires-généraux jetés dans les prisons d'État (1) , voilà les 
argumens inventés par un despote et dignes d'être approuvés par 
les jacobins de tous les temps. Beaucoup de paroisses étant désertes, 
un décret, rendu le 17 novembre 1811 pour assurer le service du 
culte, mit le traitement du remplaçant à la charge du curé « ab- 
sent pour cause de mauvaise conduite. » On désignait ainsi le curé 
éloigné par mesure de haute police. Ce décret ne pouvait servir de 
fondement à la retenue. 

S'il n'existe pas de texte, sur quelle base s'appuie donc la pré- 
tention du gouvernement? Sa thèse est fort simple : il l'a fait con- 
naître tout entière en 1883. Aux saisies de temporel, prononcées 
avant la Révolution par les parlemens, avaient succédé, disait-il, 
les retenues de- traitemens. En faisant revivre les précédens de 
l'ancien régime , le gouvernement de juillet et le second empire 
avaient obéi à la nécessité ; pouvait-on faire un grief à la répu- 
blique de suivre leurs exemples? En citant M. Casimir-Pèrier, M. de 
Montalivet, M. Barthe, le ministre des cultes prétendait, du même 
coup, fermer la bouche des orateurs de droite et calmer les ap- 
préhensions des esprits modérés qu'un précédent né en 1831 ne 
pourrait efTaroucher. Il y a des noms qui tiennent lieu d'argumens. 
C'est leur honneur; mais l'histoire a le devoir d'être un peu plus 
sévère dans ses procédés ; elle doit se demander ce que valent les 
précédens invoqués à grand bruit, et, au risque d'entrer dans quel- 
ques détails, substituer la vérité à un tableau de fantaisie tracé par 
des avocats en quête d'argumens. 

S'appuyer sur une tradition incontestée de l'ancien régime quand 
on discute avec des membres du clergé, n'est-ce pas une tentation irré- 
sistible ? Mais derrière cette évocation du passé qu'y a-t-il de sérieux? 
Faut-il refaire le tableau des relations de l'Église avec la royauté, 
montrer combien elles difTèrent? Faut-il discuter le droit qu'avaient 
les parlemens de saisir le temporel dans des cas précis, limités, 
résultant des textes des ordonnances d'Orléans et de Blois , soit 
pour non-résidence, soit pour défaut d'entretien d'écoles, soit pour 
négligence dans l'administration des biens ecclésiastiques? Est-il be- 
soin de montrer que le pouvoir ministériel a'a pas succédé aux par- 
lemens? Que, le pouvoir disciplinaire des magistrats de l'ancien ré- 
gime fût-il démontré, il ne s'ensuivrait pas que le ministre des 

(1) Un procès-verbal que nous avons retrouvé, en 1878, au fond d'une armoire du 
ministère de la justice et que nous avons versé aux Archives nationales fait connaître 
qu'en 1812 les prisons d'État de Vincennes, de Fenestrelles et de Ham renfermaient 
4 cardinaux, 4 évoques, 2 supérieurs-généraux, 1 vicaire-général, 9 chanoines et 
38 curés, desservans et vicaires. 



LA PACIFICATION RELIGIEUSE. 171 

cultes eût le droit de retrancher une parcelle de traitement ecclé- 
siastique? L'exemple de l'ancien régime est inexact, et, serait-il 
conforme aux faits, serait sans portée. 

S'il est certain qu'il n'existe pas de texte dans le droit moderne, 
si le précédent du droit ancien disparaît, il faut donc en arriver aux 
précédens de ce siècle. Sous l'Empire, le clergé avait eu l'honneur 
de la persécution, sous la Restauration, il connut le danger bien au- 
trement grave d'être ou de paraître associé à l'exercice du pouvoir. 

La révolution de juillet lui causa une douleur profonde, mais le 
clergé était trop mêlé à la nation par ses origines et par son exis- 
tence même pour professer une opinion unanimement hostile. Hors 
des départemens de l'ouest, les résignés étaient beaucoup plus nom- 
breux que les violens. Si quelques évèques, par fidélité au roi, comme 
le cardinal de Latil et le cardinal duc de Rohan, ou pour se mettre à 
l'abri des violences, comme l'évêque de Nancy, M. de Forbin-Janson, 
avaient quitté leur résidence et franchi la frontière, le reste de 
l'épiscopat était demeuré à son poste. Ils étaient agités de sentimens 
très divers : lutter de front contre la révolution ne venait à l'es- 
prit d'aucun d'eux; l'élan qui avait accueilli le pouvoir nouveau ne 
laissait pas de place au doute ; le mouvement national était irrésis- 
tible, mais serait-il durable? Le trône était-il solide? Convenait-il 
de se rallier sans réserve? 

L'automne de 1830, loin de calmer les hésitations épiscopales, 
les rendit plus vives. La seule force active, la garde nationale, 
multipliait dans les petites communes les exigences et les taqui- 
neries auxquelles se plaisent, au lendemain d'une révolution, les 
parvenus de la veille. Le clergé, c'était le vaincu, et le vainqueur 
ne lui ménageait ni les déboires, ni les leçons. Des croix récem- 
ment plantées, à la suite de missions, étaient enlevées; parfois 
l'église, le presbytère étaient menacés. L'intérieur même du temple 
n'était pas à l'abri de bruyantes manifestations : certains chants 
religieux en étaient le prétexte. Jusqu'en 1830, on ne chantait que 
Domine salvum fac regem. Les habitans, appuyés par la garde na- 
tionale, soutinrent que le clergé priait encore pour Charles X et 
exigèrent qu'on ajoutât au verset le nom du souverain régnant. De 
là, des incidens continuels qui prenaient, en beaucoup de paroisses, 
un caractère grave. 

L'importance de ces conflits variait suivant les diocèses. Insigni- 
fians dans un grand nombre de départemens où la monarchie de 
juillet ne trouvait pas d'adversaires, ils remuaient les âmes dans 
le midi et dans l'ouest. Les préfets, assaillis de plaintes contre les 
curés, demandaient au ministre la permission de sévir. En vain, le 
ministre des cultes leur enjoignait-il de solliciter des évêques le dé- 
placement des desservans ; les préfets se disaient impuissans à rien 



172 REVUE DES DEUX MONDES. 

obtenir et revenaient à la charge. Ce qu'ils voulaient, c'était l'autori- 
sation de châtier directement un clergé insoumis, un clergé rebelle. 

Dans les diocèses d'Agen et de Tarbes, aucune prière n'était dite 
pour le roi. Les évêques tardaient à envoyer les ordres. Les pré- 
fets prirent sur eux de retenir les mandats de traitemens des curés 
et des desservans. Les évêques déclarèrent que, jaloux de l'hon- 
neur de leurs prêtres, ils arrêtaient les lettres pastorales déjà sous 
presse, ne voulant pas les exposer au soupçon d'avoir changé une 
prière sous le coup d'une menace pécuniaire. Le ministre des cultes 
évita de trancher en principe la question. Il fit délivrer les mandats, 
et peu après, sur l'ordre des évêques, les prières étaient dites. 
Avec son esprit libéral et son respect du droit, le duc de Broglie 
entendait appliquer les lois en jurisconsulte. 

C'est en légiste que son successeur, M. Mérilhou, était disposé à 
agir. Voyant dans la législation un arsenal d'où, avec quelque habi- 
leté, on pouvait tirer les armes de circonstance, il entra au minis- 
tère, convaincu qu'il pourrait tout obtenir du clergé en le prenant 
par la disette. Il chercha des textes : à défaut de textes, il demanda 
des précédons et ne découvrit que le décret de 1811 (17 no- 
vembre} , autorisant , en cas d'absence, une retenue partielle. Il 
se trouva fort déçu et dut renoncer au coup d'éclat qu'attendaient 
si impatiemment les préfets. 

M. Barthe arriva au ministère en janvier 1831 avec les mêmes 
illusions. Persuadé que MM. de Broglie et Mérilhou avaient été éga- 
lement faibles, qu'il suffisait de vouloir pour obliger les bureaux 
et faire céder le clergé, il donna des ordres d'autant plas précis 
que la situation s'aggravait : on venait de constater, dans le dépar- 
tement d'Ille-et-Yilaine, la formation des premières bandes, pré- 
lude de celles qui devaient troubler l'ouest ; un mouvement venait 
d'éclater près de Vitré à l'occasion de la levée du contingent. Des 
propos séditieux étaient relevés contre un curé qui avait caché 
des réfractaires. M. Barthe ordonnait contre lui des poursuites et 
prononçait la suspension du traitement. 

De toutes parts affluèrent les demandes des préfets. Pourquoi 
leur refuser ce qui avait été fait près de Vitré? Par malheur, les 
émeutes de Paris réveillaient sur beaucoup de points et surexci- 
taient partout les passions antirehgieuses. Les relations entre les 
évêques et les préfets étaient très difficiles. 

En Anjou, l'hostilité des curés devenait de plus en plus vive ; ils 
s'étaient réunis pour se concerter. On comptait 227 paroisses oii 
l'autorité royale était méconnue et les chants refusés. Le nombre 
des insoumis augmentait chaque jour, ainsi que le caractère sédi- 
tieux des prônes par lesquels les curés annonçaient la suppression 
des prières. La Vendée, le Morbihan, le Finistère, la Mayenne 



LA PACIFICATION RELIGIEUSE. 173 

étaient atteints. Ici, les outrages au roi se multipliaient : là, les 
sacremens étaient refusés à ceux qui avaient prêté serment au 
gouvernement établi. Plusieurs départemens du midi voyaient se 
développer un mouvement de résistance que provoquaient les 
actes de violence commis contre les croix et les presbytères. 

En se formant pour rétablir Tordre, le cabinet du 13 mars en- 
tendait être obéi par la garde nationale, dont il fallait calmer les 
ardeurs, et par le clergé, dont il était nécessaire de faire cesser les 
résistances. Les préfets, croyant tout obtenir cette fois d'un mi- 
nistère énergique, redoublèrent leurs instances pendant les mois 
d'avril et de mai : « Gela ne peut pas durer! » disait la majorité 
des députés. « A de telles impudences, il faut répondre par un re- 
doublement d'énergie ! )) s'écriait M. Dupin. « Ne pourrait-on pas, 
proposait le ministre de la guerre, soumettre aux conseils muni- 
cipaux la question de savoir si chaque mois le mandat de traite- 
ment doit être délivré au curé ? » Ainsi d'heure en heure, les têtes 
s'échauffaient, les propositions devenaient plus extravagantes. 

Au milieu de cet emportement général qui atteignait quelques- 
uns des ministres, le roi, le président du conseil et le ministre des 
cultes gardaient seuls leur sang-froid. Ils avaient un dessein et 
entendaient y demeurer fidèles : séparation de la religion et de la 
politique, volonté absolue de soumettre le clergé aux lois, et de 
l'entourer en même temps de protection et de respect. 

Circulaires ministérielles, discours, notes du Moniteur, tout ce 
qu'inspirait M. Casimir-Périer, tout ce qu'écrivait M. de Montalivet 
était marqué de ce double caractère : — « Nous devons protéger, 
disait le président du conseil, la liberté des cultes, comme le droit 
le plus précieux des consciences qui l'invoquent ( chambre des 
députés, 18 mars 1831). )> — Et dans une circulaire aux préfets : 
— « N'oubliez pas que la vigilance ne doit jamais descendre à la 
persécution. Les opinions doivent être ménagées, les croyances 
respectées. La liberté des cultes doit être sacrée pour le pouvoir 
comme pour tous. Il importe à la morale publique et à la tran- 
quillité générale que jamais la dérision et l'outrage ne puissent 
atteindre ce qu'une grande partie vénère et ce que les nations 
civilisées ont toujours respecté. » — {Moniteur du 20 mars 1831.) 

Ainsi, pour rétablir la paix en face d'un clergé hostile et d'une 
opinion publique exigeante, jamais le cabinet du 13 mars n'élevait 
la voix sans marquer à la fois les torts de certains ecclésiastiques 
et la protection due au clergé dans l'ensemble de ses membres. 

« Après la révolution de juillet, déclarait le Moniteur (1), en sep- 

(l) Moniteur du 15 septembre 1831. Cette note avait été délibérée paragraphe par 
paragraphe en conseil et plusieurs phrases avaient été dictées par M. Casimir-Périer. 



174 REVUE DES DEUX MONDES. 

tembre 1831, lorsque la réaction menaçait le clergé, l'administra- 
tion a compris ses devoirs : elle étendit sa protection sur les 
choses saintes, sur des hommes vénérables, et en même temps 
elle renouvela aux hommes ardens qui compromettaient les choses 
sacrées, l'avertissement de veiller sur eux-mêmes et de ne pas 
rendre impuissantes, par leurs fautes, ses bonnes intentions... Elle 
a voulu protéger ce qui méritait de l'être ; et pour assurer d'au- 
tant mieux le succès de sa sollicitude, elle prit soin de séparer 
plus décidément que jamais le temporel du spirituel. Elle de- 
manda au clergé à qui elle voulait accorder toute la protection 
des lois, d'obéir à celles qui réglaient sa condition en France... » 

« Aujourd'hui si l'État ne permet pas à l'Église d'envahir ses 
droits, il ne permet pas non plus d'usurper les libertés de l'Église. 
Elle est maîtresse de ses sacremens et de ses cérémonies jusqu'à 
la porte du sanctuaire... Au dehors, la loi civile agit et commande 
seule. Voilà la position que la royauté de Louis-Philippe a restituée 
à la religion, position qui la préserve à la fois des insultes de l'im- 
piété, des violences du pouvoir et des excès du fanatisme. » 

A l'heure où les ministres tenaient ce langage, que voulait l'opi- 
pinion publique? Qu'on recherche les journaux, les discours de la 
majorité; écrivains et députés sont unanimes : tout ce qui parlait, 
tout ce qui agissait, la chambre et les municipalités, les comités et 
la garde nationale réclamaient vis-à-vis du clergé une action plus 
énergique, étaient prêts à exiger des mesures de répression. 

En 1832, on ne saurait trop le répéter, la politique facile était 
la poUtique violente ; en se laissant aller et en obéissant aux pas- 
sions, on eût recueilli un triomphe éphémère et préparé de grands 
malheurs. Pour résister aux entraînemens de ses aUiés, aux exi- 
gences de ses amis, il fallait dépenser bien autrement de force 
que pour céder. 

La politique malaisée, la seule qui fasse honneur aux hommes 
et qui assure l'avenir, était donc, alors comme toujours, la poli- 
tique de modération. 

En présence de l'insistance des préfets, le ministre des cultes 
se décida à les arrêter tout net par une série d'instructions très 
claires, très préci&es et qui ne laissaient place à aucune équi- 
voque. 

« La question de la suppression des traitemens avait été exa- 
minée définitivement ; le droit de suspension ne résultait d'aucune 
loi..; la position du gouvernement, déjà si difficile vis-à-vis du 
clergé, deviendrait intolérable, si nous lui donnions jamais contre 
nous des armes qu'il ne possède point, en ne le traitant pas' selon 
les lois; dans l'état actuel de la législation, la retenue du mandat 
est une mesure extra-légale. Elle ne pourrait être prise que dans 



LA PACIFICATION RELIGIEUSE. 175 

des cas très graves et sous la responsabilité du ministre que cette 
mesure engagerait directement. » 

Ce n'était pas seulement l'opinion du ministre des cultes. Le 
président du conseil n'était pas moins formel : « Je crois, ainsi que 
vous, écrivait M. Casimir -Périer à son collègue, que les moyens 
exceptionnels de coercition, tels que la retenue des traitemens, 
manqueraient de fondement légal. Il est vrai que certains préfets 
ont pris sur eux de suspendre le paiement des traitemens... J'ai 
refusé mon aveu à de pareilles dispositions. Elles ne sauraient 
donc établir comme résultat d'un principe arrêté ce qui n'était, 
€n effet, qu'une exception motivée seulement par des considérations 
impérieuses et isolées. Je n'hésite donc pas à reconnaître qu'en 
droit, l'emploi d'un semblable moyen serait inadmissible (1). » 

L'été et l'automne de 1831 ne virent pas l'apaisement des haines : 
le nombre des réfractaires s'augmenta dans l'ouest; ils se cachaient 
dans les bois, évitaient les gendarmes, profitaient de la complicité 
des autorités municipales qu'ils frappaient de terreur. Les curés 
leur donnaient asile : à la suite de rencontres meurtrières, il était 
arrivé que le réfractaire tué avait reçu des honneurs funèbres, tandis 
que les cadavres des soldats étaient à peine reçus à l'église. 

Préfets, sous-préfets, chefs de parquet, généraux, tous les 
fonctionnaires étaient d'accord. Il fallait prendre de grands partis, 
user d'énergie et recourir aux mesures d'exception. Les préfets im- 
ploraient M. Gasimir-Périer, les chefs de parquet suppliaient le garde 
des sceaux Barthe, les généraux envoyés dans l'ouest le maréchal 
Soult, toutes les demandes de suspension de traitement étaient 
adressées à M. de Montalivet par ses collègues, et le conseil des 
ministres, incessamment saisi de ces incidens, maintenait sa poli- 
tique de patience imperturbable. Au général Bonnet, qui lui de- 
mandait de suspendre les traitemens, le ministre des cultes répon- 
dait le Ih septembre 1831 : « A l'égard du traitement attaché aux 
fonctions remplies, le ministre des cultes n'a pas légalement le 
pouvoir de supprimer ou de retenir ce traitement (2). » 

Six mois plus tard, au cours de la discussion du budget, le 
ministre de l'instruction publique et des cultes fut amené à la tri- 
bune. Un débat s'était élevé sur le droit qu'aurait le gouver- 
nement de ne pas pourvoir aux vacances épiscopales des sièges 
relevés par le concordat de Louis XVIII : les orateurs avaient dis- 
serté sur la distinction du spirituel et du temporel : mis en verve, 
M. Dupin, qui était tout imprégné du gallicanisme des parlemens, 

(1) Dépêches des 17 mai et 2 juin 1831. Tous les documens que nous citons ont été 
empruntés aux Archives nationales, aux Archives des cultes et au Dépôt de la guerre. 

(2) Lettre du comte de Montalivet, ministre des cultes, au général Bonnet, 14 sep- 
tembre 1831. 



176 REVOE DES DEUX MONDES. 

saisit (( cette occasion pour dire que, sans aucune difficulté, ce 
droit de saisir le temporel des ecclésiastiques qui s'écartent de 
leur devoir existe encore dans les mains du ministre des cultes. » 
La chambre donna de telles marques d'adhésion à la théorie dé- 
veloppée par le procureur-général à la cour de cassation que 
M. de Montalivet jugea l'heure favorable pour demander à la 
chambre des députés un bill d'indemnité; sa déclaration très 
courte doit être intégralement rapportée : « On vous a parlé, mes- 
sieurs, du droit qu'aurait le gouvernement de suspendre les trai- 
temens ecclésiastiques sous sa responsabilité. Je dois quelques 
explications à cet égard. J'ai besoin, ayant dans certains cas retenu 
de semblables traitemens sous ma responsabilité, d'avoir un bill 
d'indemnité de la chambre. 

« Certes, le gouvernement est loin de vouloir abuser de ce droit, 
qui, je le répète, n'a été exercé que sous ma responsabilité per- 
sonnelle; mais depuis que j'ai l'honneur d'être chargé du ministère 
des cultes, j'en ai usé trois fois (1). » 

Voilà un chifïre précis : trois suspensions, en onze mois, du mi- 
nistère le plus difficile, à l'heure où les esprits étaient le plus excités. 

Peu de semaines plus tard, après la mort du président du con- 
seil, M. de Montahvet allait à l'intérieur, cédant les cultes à 
M. Girod (de l'Ain), que remplaçait bientôt M. Barthe. Aux diffi- 
cultés provenant d'une hostilité sourde succédait la guerre civile. 
Les départemens de l'ouest s'agitaient : la duchesse de Berry venait 
de débarquer en Provence, et le mot d'ordre d'une nouvelle chouan- 
nerie était colporté dans le Bocage. Des bandes parcouraient le 
pays. Plus d'un presbytère accueillait les réfractaires : on trouva 
des dépôts d'armes chez des curés; des poursuites furent pres- 
crites, des arrestations faites ; le traitement des inculpés fut sus- 
pendu. Le ministre des cultes était en présence de la guerre civile, 
il n'hésita pas à engager sa responsabilité. Les préfets le surent 

(1) Séance du 15 février 1832. [Moniteur, p. 465, col. 3.) — Les trois cas qui moti- 
vaient le hill d'indemnité du 15 février 1832 s'appliquaient à trois prêtres poursuivis 
en justice. Le curé de Corablessac (lUe-et-Vilaine) avait refusé les sacremens aux con- 
seillers municipaux, parce qu'ils avaient prêté serment au roi et engagé les conscrits à 
ne pas rejoindre l'armée destinée à renverser la religion. Procès-verbal avait été dressé 
des propos tenus. Mécontent de ne pas voir poursuivre le curé, le maire se permit de 
retenir le mandat de traitement; le curé vint se plaindre et dans l'altercation se livra 
à des violences graves sur la personne du maire. Arrêté, il subit une détention pré- 
ventive et fut condamné. Élargi après quelques mois d'emprisonnement, il vint récla- 
mer ses mandats arriérés. Le ministre maintint la retenue pour toute la durée de 
l'absence. Le second cas fut celui du desservant de Saint-Germain-de-Pinel, traduit 
devant les tribunaux pour avoir reçu des réfractaires. Pendant l'instruction, le trai- 
tement est suspendu. Le desservant ayant été acquitté , les mandats furent resti- 
tués. La troisième retenue eut lieu également à l'occasion d'une poursuite, sur laquelle 
nous n'avons pas de détails. 



LA PACIF1GA.TI0N RELIGIEUSE. 177 

et firent de grands efforts pour l'entraîner. Il résista vaillam- 
ment. 

Les poursuites judiciaires, la détention préventive qui éloignait 
forcément le curé de sa paroisse, ou bien sa fuite, en un mot la 
cessation des fonctions, la non-résidence, telles étaient les causes 
uniques des retenues de mandat. Qui pourrait élever un blâme 
contre le ministre? Des rapports pleins de faits précis lui arrivaient 
de Nantes, d'Angers, de Vannes ou de Rennes. Le presbytère était 
abandonné, le service du culte suspendu. Le curé avait accom- 
pagné les bandes. 

Sous une forme ou sous une autre, c'était toujours, au fond, le 
même fait : l'absence de résidence au milieu d'une contrée soulevée. 

L'automne de 1832 s'écoula ainsi ; à l'entrée de l'hiver, l'apaise- 
ment se manifesta. Six mois de troubles avaient fatigué la popula- 
tion. Un gouvernement résolu, des troupes bien commandées, 
l'arrestation de la duchesse de Berry et des meneurs contri- 
buèrent à répandre le découragement. Les évêques, très alarmés 
des suites de l'insurrection, faisaient parvenir des conseils de paix 
et déplaçaient les curés les plus compromis. Gomment continuer 
la lutte en parlant de la religion menacée, alors que le pape et les 
évêques prêchaient la soumission au gouvernement établi? 

Pendant Tannée 1833, les incidens furent de plus en plus rares. 
M. Persil, étant ministre des cultes, fit dresser un tableau des 
traitemens suspendus le k juillet 1834. Il y en avait dix dans toute 
la France. Deux prélats ouvraient la liste. C'était le cardinal de 
Latil, archevêque de Reims, et M^^ de Forbin-Janson, évêque de 
Nancy, absens depuis la fin de juillet 1830. Il y avait un chanoine 
de Tarbes absent depuis 1828. Les sept autres étaient de simples 
curés ou desservans si gravement compromis qu'il y avait lieu de 
redouter tout retour dans leur paroisse, tout contact avec la popu- 
lation. 

La crise était terminée. Dans le reste de la France, et notam- 
ment à Paris, la détente était complète. Le clergé se consacrant 
aux œuvres de charité avait retrouvé cette influence invincible que 
lui assure le service des pauvres. On l'avait vu prodiguant ses 
forces pendant le choléra de 1832, et son dévoûment avait valu à 
son costume un retour de respect. Tant il est vrai que l'esprit de 
sacrifice et le souci des misères humaines est le seul et infail- 
lible moyen que possède l'Église de ressaisir l'autorité et la consi- 
dération compromises par la participation aux querelles politiques I 

Ainsi le concordat observé dans son texte et dans son esprit, 
point de mesures d'exception, ni d'actes arbitraires, la volonté 
d'obéir à la stricte légalité et de montrer autant de fermeté à 
TOME cxii. — 1892. 12 



178 REVUE DES DEUX MONDES. 

regard des coupables que de respect envers le corps du clergé, 
tels furent les ressorts d'une politique qui, en refusant de des- 
cendre à la persécution, aboutit au rétablissement de la paix. 

Gomment méconnaître cet exemple? Ne prend-il pas une force 
d'autant plus grande que les passions de 1832 et de 1892 sont 
moins comparables? Dans quelle insurrection le clergé de notre 
temps est-il compromis? Le voyons-nous mêlé à des actes de ré- 
bellion? Protège-t-il des réfractaires? Refuse- t-il de reconnaître le 
gouvernement établi? La république est- elle mise en péril par la 
voix qui vient de Rome? Est-ce bien au moment où le pape prêche 
avec tant de force l'union de tous les Français qu'il convient d'ac- 
complir contre les évêques des coups d'éclat? Non, rien de ce que 
nous voyons ne justifie des mesures sans précédens. 

Parlerons-nous des suspensions de traitement opérés sous le 
second empire? Qu'on relise la discussion qui a eu lieu au sénat 
le 31 mai 1861. 11 n'y a pas un argument à en tirer. Les ministres 
cherchent à fuir le débat : des allusions sont faites à une retenue 
opérée dans le diocèse de Besançon. Ni le cardinal Mathieu, ni 
M. Rouland n'abordent de front la question, et une discussion pos- 
térieure de vingt ans nous apprend que les ecclésiastiques n'ont 
pas tardé à recouvrer leurs mandats. 

Ni dans l'ancien régime, ni en ce siècle, nous ne trouvons les 
ministres armés légalement d'une juridiction disciplinaire sur les 
prêtres. La suspension de traitement employée en cas de non-rési- 
dence, déclarée dans tout autre cas illégale, condamnée et désa- 
vouée comme procédé de gouvernement, refusée aux préfets qui la 
sollicitaient, ne peut se justifier par un argument historique, pas 
plus qu'elle ne peut s'appuyer sur un texte de loi. 

V. 

Ceux qui recourent à cette arme illégale doivent en prendre 
leur parti; ils ne peuvent parler de droit, les argumens juridi- 
ques leur échappent; ils doivent l'avouer, ils font bien pis que 
d'appliquer une mesure d'exception, ils sont en plein arbitraire. 

« C'est un acte de gouvernement, disent-ils. La chambre exami- 
nera, lors de la loi des comptes, ce que nous avons fait. Si elle 
éprouve quelque impatience, elle peut hâter l'examen en soulevant 
une interpellation et en renversant le ministre. » 

Il n'existe pas de théorie plus dangereuse : je ne sais pas une 
loi, pas un texte longuement délibéré, appliqué solennellement 
par les juges à tous les degrés de juridiction, qui ne puisse être 
violé de la sorte. 

Le péril des gouvernemens qui tirent toute leur force de l'élec- 



LA PACIFICATION RELIGIEUSE. 179 

lion est de se laisser aller à croire que le droit vient du nombre. 
Un chiffre de voix fait le député, un chiffre de voix crée le premier 
magistrat de l'État, une majorité vote la loi. De là à se persuader 
qu'une majorité fait le droit, il n'y a qu'un pas. Le jour où cette 
idée fausse a pénétré dans les esprits, il n'y a plus de garantie 
quelconque pour la liberté des citoyens. 

C'est pourquoi le correctif nécessaire des institutions démocra- 
tiques est la constitution d'une magistrature supérieure, juge su- 
prême de tous les recours. Nous ne cesserons de le redire : il n'y 
a pas de république sans un tribunal fédéral. Les fondateurs de la 
république américaine l'ont discerné avec une admirable pénétra- 
tion. Ils ont prévu que si, dans les monarchies, les sympathies 
du peuple sont naturellement en éveil contre les excès d'un seul, 
dans les gouvernemens libres, où la majorité passe pour repré- 
senter la volonté du peuple, la persécution risquait de devenir po- 
pulaire. Ainsi, dans un gouvernement de majorité où les députés 
peuvent obéir à un caprice, l'indépendance du pouvoir judiciaire 
est la seule protection pour la sécurité des droits. Les États-Unis 
n'ont échappé, depuis cent ans, au despotisme des assemblées 
élues, plus périlleux que le despotisme d'un souverain, que par 
l'action vigilante d'une justice qui a le pouvoir de briser tout excès, 
toute violation du droit, même commis par les députés. 

Où en sommes-nous en France? La théorie de l'acte de gouver- 
nement permet tout, autorise tout, couvre tout. Des voix élo- 
quentes, de vrais magistrats ont fait parfois entendre de coura- 
geuses protestations (1), mais le jurisconsulte isolé qui proteste ne 
fait que démontrer la nécessité de l'institution qui nous manque. 
Dans un État réglé, il ne faut pas qu'il y ait un acte portant atteinte 
à un droit qui ne trouve des juges. Entre une société barbare et 
une société civilisée, il n'y a pas d'autre différence. L'omnipo- 
tence d'une assemblée pouvant se mettre au-dessus du droit est 
un désordre qui mène à l'anarchie par l'énervement de tous les 
principes et la méconnaissance de toutes les garanties. 

Entre l'Église et l'État, il y a une charte : le concordat et les 
règles établies. Les exécuter loyalement, tel doit être le souci 
commun. C'est le seul moyen de maintenir un traité. 11 ne s'agit 
pas de demander à la volonté populaire ce qu'elle en pense et 
quels correctifs il lui plaît d'y apporter. Le rôle d'un gouverne- 
ment dans un pays libre est non d'obéir aux caprices, mais de 
commander en éclairant l'opinion. A certaines heures où la passion 

(1) Les conclusions données par M. Aucoc, maître des requêtes au conseil d'État, en 
1868, dans l'affaire de la saisie de l'Histoire des princes de Condé, en sont l'exemple le 
plus mémorable. On peut y joindre les conclusions de M. Gauwain, maître des re- 
quêtes, soutenant, en janvier 1889, l'illégalité des retenues de traitement. 



180 REVUE DES DEUX MONDES. 

entraîne, la tâche est rude; mais plus l'effort est pénible et plus 
le devoir est impérieux. 

Toute société politique est divisée en trois groupes : ceux qui 
se lancent en avant, ceux qui résistent au mouvement, et entre 
eux une foule qui n'appartient à aucun parti, qui attend et qui 
demeurera juge. 

En ce moment, en France, entre les groupes ou les factions qui 
veulent la prolongation de la guerre religieuse, parce qu'elle seule 
constitue leur raison d'exister, il y a une masse considérable de 
gens paisibles, ayant horreur des révolutions, n'en ayant jamais 
lait, ayant redouté à l'avance toutes celles de ce siècle, s'étant 
ralliés le lendemain au pouvoir nouveau par besoin de repos, con- 
servateurs par essence, toujours enclins à se porter du côté du 
gouvernement, craignant par dessus tout les secousses, assez om- 
brageux vis-à-vis du clergé, mais ne voulant pas l'oppression et très 
prête, si elle la voit poindre, à se retourner du côté des opprimés. 
C'est à la masse flottante qu'est demeuré presque en tout le dernier 
mot depuis quatre-vingts ans. Ses moindres déplacemens ont changé 
le centre de gravité. Écoutez son langage : elle a ses organes, comp- 
tez les journaux étrangers à tout esprit de parti qui cherchent chaque 
matin à deviner ses secrets sentimens. Recueillez leurs avis : il 
est certain que l'opinion paisible est aujourd'hui fatiguée des luttes 
religieuses. Elle cherche les auteurs responsables de ces querelles 
aussi irritantes que stériles et semble leur demander grâce. 

Tous les quatre ans, un million d'électeurs s'approchent pour 
la première fois des urnes. A bien des symptômes, il est permis 
de deviner que ces générations nouvelles apportent dans la vie 
publique moins de colères antireligieuses, qu'elles regardent, non 
sans quelque dédain, nos vieilles disputes. Consultez tous ceux qui 
sont en contact avec la jeunesse : nul n'hésitera à affirmer qu'il 
se fait un mouvement, que leurs pensées et leurs regards com- 
mencent à se tourner d'un tout autre côté. 

Que conseilleraient ceux qui, en trois ans, de 1830 à 1833, ont 
rétabli l'ordre? Quel langage tiendraient à leurs successeurs ces 
vrais conservateurs, ces vaillans libéraux, ces sages défenseurs de 
la société civile? 

Ils diraient aux évêques que les mandemens électoraux sont une 
atteinte au concordat, qu'ils doivent, pour être respectés de tous les 
partis, ne pas descendre dans l'arène des partis, qu'ils ne doi- 
vent souffrir dans les églises aucun débat contradictoire, aucun 
appel imprudent à la foule, que de tout temps la parabole du 
mauvais riche y a été commentée, qu'auprès des devoirs envers 
les pauvres, obligations vieilles de dix-huit siècles, prendront place 
dans l'enseignement de l'Évangile, les devoirs envers les ouvriers, 



LA r»ACIFICATION RELIGIEUSE. 181 

que rien ne sera changé si ce n'est l'étendue de l'action chré- 
tienne se rajeunissant sans cesse et appropriée, à la voix du pape, 
aux besoins de notre temps ; ainsi seront séparées, dans l'action 
du clergé et à son grand profit, la religion et la politique. 

Ils diraient à l'État que, s'il doit défendre, en sentinelle vigilante, 
la société civile, le concordat, comme tout traité, doit être appliqué 
dans un esprit de paix : nomination des évêques, entretien des 
édifices du culte, relations avec la papauté, tout ce qui découle 
du traité d'alliance de 1801 serait un non-sens et bien près d'être 
une dérision, si par malheur l'État cessait un seul jour d'exercer 
avec le sérieux et le respect qu'ils méritent ses pouvoirs concor- 
dataires. Ils rappelleraient que l'autorité civile, possédant seule la 
force publique, a le devoir de maintenir l'ordre, de protéger le 
culte dans l'intérieur des églises et de réprimer les désordres 
qui y seraient commis, qu'elle doit empêcher les empiétemens 
d'où qu'ils viennent; que le clergé ne peut entrer dans l'école, 
mais que l'école ne peut, sans manquer à sa neutralité, criti- 
quer la religion ou chercher à l'affaiblir dans l'esprit de l'en- 
fant, qu'enfin pour accomplir son devoir, pour maintenir la paix 
dans les âmes, l'État ne doit recourir qu'aux armes légales, re- 
poussant comme des offres compromettantes tout ce qui sort du 
droit commun, tout ce qui de près ou de loin ressemble à l'arbi- 
traire. 

Ce que disait en 1867 M. Thiers, chef de l'opposition, M. Thiers, 
chef du gouvernement, le répétait en termes presque semblables en 
1872. « Les gouvernemens peuvent commettre d'insignes folies, mais, 
je le déclare avec une profonde conviction, il n'y en a pas de plus 
dangereuse que de s'engager dans une querelle religieuse et de se 
faire complice volontaire ou involontaire d'une immense perturba- 
tion morale... » « Le plus haut degré de philosophie n'est pas de 
penser de telle ou telle façon, l'esprit humain est libre heureuse- 
ment. Le plus haut degré de philosophie, c'est de respecter la 
conscience religieuse d'autrui, sous quelque forme qu'elle se pré- 
sente, quelque caractère qu'elle revête. » Il avait vu et jugé un 
siècle de notre histoire, c'était le testament de son expérience po- 
litique. 

La pacification a été en 1832, elle doit être en 1892, comme 
elle sera en tout temps, non une œuvre de force, mais une œuvre 
légale et loyale, faite de patience et de respect. 



Georges Picot. 



LES 



SALONS DE 1892 



IV. 



LA SCULPTURE AUX DEUX SALONS ET LA PEINTURE AU 
CHAMP DE MARS. 



La section de sculpture, aux Champs-Elysées, nous offre ce rare 
plaisir de nous montrer un certain nombre de morceaux achevés 
où Ton sent, jusque dans les moindres détails, Tamour qu'a mis 
l'artiste à caresser son œuvre avec la volonté de la pousser jusqu'à 
son entière perfection. Les marbres de MM. Gérôme, Marqueste^ 
Barrau, Lombard, Barrias, entre autres, sont de ceux qui pour- 
ront, dans les siècles futurs, subir, avec un moindre dommage, 
le sort qui attend nos ouvrages, comme ceux de l'antiquité et du 
moyen âge; quand un retour quelconque de cette barbarie incu- 
rable qui reste le fond de l'humanité, sous les apparences flottantes 
des civilisations mensongères, les aura brisés et mutilés, de pieuses 
mains, avec joie, en recueilleront les morceaux, et tous les mor- 
ceaux en seront bons, et chaque fragment redira encore la gloire 

(1) Voyez la Bévue du l'^'" juin. 



LES SALONS DE 1892. 183 

de l'ouvrier. C'est le privilège admirable de la statuaire de pouvoir, 
à une certaine heure, à une certaine minute, exprimer, avec une 
splendeur définitive, dans une matière inaltérable tant qu'elle n'est 
pas absolument détruite, ce qu'il est, ce semble, de plus fugace 
et insaisissable au monde, une sensation ou une émotion d'artiste. 
Sous ce rapport, comme sous tant d'autres, combien les sculpteurs 
sont plus heureux que les peintres, dont l'œuvre fragile est con- 
damnée, dès le jour de sa naissance, à des altérations inces- 
santes qui la leur rendent bientôt comme étrangère, en attendant 
qu'elle disparaisse totalement et brusquement, sans qu'il soit même 
besoin, cette fois, d'ajouter la malignité des hommes à la cruauté 
du temps! Et plus heureux aussi sont-ils ces sculpteurs parce que 
leur art, plus précis et plus net, les encourage, moins que l'art 
de peindre, aux fantaisies hasardeuses, et les retient, vis-à-vis de 
la nature, dans les limites plus étroites d'un devoir bien déterminé, 
celui d'en exprimer, avec une exactitude indispensable, la force, 
la vie et la beauté! Savoir ce qu'on doit faire, comprendre ce 
qu'on peut faire, c'est, pour l'artiste comme pour l'homme, la 
presque certitude du succès. 

Un des artistes qui savent le mieux ce qu'ils veulent, et qui 
veulent le mieux ce qu'ils peuvent, est certainement M. Gérôme. 
Sa statue, en ivoire, bronze, argent et or, de Bellone, son groupe, 
€n marbre teinté, Galatèe et Pygmalion, sont à la fois les œu- 
vres d'un dilettantisme raffiné et d'un art accompli; ces deux 
œuvres, si diverses, respirent, d'un bout à l'autre, l'énergie d'une 
volonté infaillible et marquent la sûreté d'une science scrupuleuse. 
La Bellone est un essai de restitution ou plutôt de résurrection 
de l'allégorie, farouche et effrayante, de la guerre, telle que la 
pouvait concevoir, dans la période primitive, l'imagination ardente 
des Hellènes. Debout sur le globe terrestre, se dressant, d'un 
effort violent, mais ferme, sur la pointe de ses pieds chaussés de 
sandales, la déesse, coiffée d'un casque de bronze à trois éperons, 
ouvre la bouche toute grande et pousse un cri sauvage en brandis- 
sant, dans la main droite, un glaive, et dans la main gauche, un 
bouclier. Le visage, les bras et les mains sont taillés dans un ivoire 
légèrement rosé, tandis que les vêtemens, lourds et agités, sont de 
bronze et d'argent assombris et brunis, et la splendeur froide des 
yeux, démesurément ouverts, de cristal et d'émeraude éclate au mi- 
lieu de cette pâleur avec une fixité terrifiante. L'exécution, dans 
tous les détails, est poussée avec un raffinement d'intention qui 
n'enlève rien à la fierté vive et grandiose de l'ensemble ; si cette 
étrange figure nous apparaissait, dans un cadre approprié, sous la 
cella peinte et étroite d'un temple silencieux, au lieu de se dresser, 



184 REVUE DES DEUX MONDES. 

épouvantail inattendu, sur le seuil d'un jardin banal, au milieu 
de nymphes coquettes, sous un jour brutal qui abrège le rêve et 
chasse le mystère, nul doute qu'elle n'y produisît un efïet majes- 
tueux. La pesanteur même des draperies que la petite, mais ner- 
veuse déesse, semble avoir quelque peine à soulever, est bien faite 
pour accentuer la vivacité énergique de son geste. 11 s'agit donc 
bien moins, en fait, d'une restitution archéologique, d'après les 
textes, d'un essai de sculpture chryséléphantine ou polychrome, que 
d'une création personnelle, d'après la tradition, au moyen de toutes 
les ressources de la technique moderne mises en œuvre avec la 
liberté des artistes helléniques. Les gens de la Renaissance eus- 
sent salué, d'un cri d'admiration, une tentative si bien réussie. Le 
groupe de Galatce et Pygmalion ne nous reporte pas à un art si 
lointain ni si grave que cette Bellone, archaïque au moins d'allure 
et de style, sinon par l'exécution. Gomme le jour oii il a sculpté sa 
Tanagra, c'est à l'Asie voluptueuse et amollie, à l'Asie des Séleu- 
cides qu'a pensé M. Gérôme, plus qu'à l'Attique de Périclès. 11 
est naturel que cette légende du sculpteur chypriote qui voit 
s'animer l'œuvre de ses mains tente si fréquemment les artistes; 
quel est celui d'entre eux qui n'a pas fait ce rêve? Mais jamais, que 
nous sachions, cette légende n'a été racontée par la statuaire avec 
un sensualisme si raffiné et si savant. Pygmalion, vêtu d'une tunique 
courte, petit de taille, se raidissant sur la pointe des pieds, jette 
ses bras autour du cou de la Galatée qui, répondant à son étreinte, 
penche vers lui la tête, et plongeant ses doigts effilés dans sa che- 
velure crépue, office à ses lèvres d'amant avide ses lèvres de maî- 
tresse ardente. Cependant sur sa selle basse (qu'on sent tourner 
sous le mouvement du sculpteur), la statue, lentement métamor- 
phosée, garde encore dans ses membres inférieurs la blancheur et 
la raideur du marbre ; seuls, la tête, les bras, le torse, teintés d'un 
léger incarnat, sont en possession de toutes les souplesses de la 
vie qui gagne peu à peu le reste du corps. Tant d'ingénieuses et 
subtiles recherches ne sont pas, assurément, celles d'un art grand 
et simple, et il a même fallu à M. Gérôme une présence d'esprit 
et de goût bien singulière pour ne pas tomber en quelque gros- 
sièreté en exprimant, avec une telle insistance, la vivacité du 
désir partagé et l'élan de l'étreinte amoureuse. On peut penser 
aussi que Pygmalion n'aurait rien perdu à ce que Galatée fût d'une 
beauté plus naïve et plus ignorante; quand on peut se créer sa 
fiancée, il semble qu'on se la doive créer fraîche et virginale; du 
temps des Séleucides, on pensait autrement, paraît-il. Quoi qu'il 
en soit, M. Gérôme s'est tiré de ce pas difficile avec une habileté 
qui sauve presque toutes ses hardiesses, et, d'un bout à l'autre, 



LES SALONS DE 1892. 485 

dans le Galatée et Pygynalion, comme dans la Bellone, l'exécu- 
tion, soignée, délicate, savoureuse, témoigne d'une telle passion 
d'artiste pour son œuvre qu'on incline, malgré tout, à la partager. 

C'est une scène du même genre, un duo d'amour héroïque et 
passionné, que M. Barrau a voulu représenter dans son groupe de 
Mâtho et Salammbô. Gomme M. Gérôme, il a fait appel aux res- 
sources d'une polychromie discrète pour donner à ses figures une 
réalité plus sensible. La scène, telle que l'a décrite Flaubert, 
eût prêté bien mieux, d'ailleurs, à un développement pittoresque 
qu'à un développement plastique, car le jeu des vêtemens et des 
joyaux colorés, luisans, dans la tente des barbares, sous l'éclat 
d'un lampadaire, y tient la place principale. M. Barrau s'est 
arrêté à ce passage : « Il était à genoux, par terre, devant elle ; et 
il lui entourait la taille de ses deux bras, la tête en arrière, les 
mains errantes... Il soupirait d'une façon caressante, et murmu- 
rait de vagues paroles, plus légères qu'une brise et suaves comme 
un baiser... Salammbô était envahie par une mollesse où elle 
perdait toute conscience d'elle-même. Quelque chose à la fois 
d'intime et de supérieur, un ordre des dieux la forçait à s'y aban- 
donner... Mâtho lui saisit les talons, la chaînette d'or éclata. » 
Gomme exactitude d'interprétation, le groupe de M. Barrau, joli 
et galant, laisse fort à désirer; Flaubert lui eût reproché de rape- 
tisser ses créations. La Salammbô, élégante et tranquille, dans sa 
pose souriante et dédaigneuse, a plus l'air d'une courtisane triom- 
phante que de la prêtresse de Tanit en mission périlleuse chez le 
voleur du voile sacré, et le Mâtho, dont le sculpteur, en le dé- 
pouillant de ses ajustemens étranges, a fait simplement un bel 
athlète nu, a perdu la sauvagerie brutale et grandiose du farouche 
Libyen, chef des mercenaires révoltés. Malgré cette absence de 
caractère, ce groupe, exécuté avec soin et habileté, se présente 
agréablement et retient quelque temps les yeux. 

Les maîtres hautains chez lesquels s'inspire M. Lombard sont 
d'une plus haute hgnée que les maîtres, sages et aimables, auxquels 
se rattache M. Barrau. Dans son groupe de Samson et Balila 
court visiblement le grand esprit de Donatello et de Michel-Ange. 
L'attitude de la courtisane assise, soutenant, entre ses genoux, la 
tête de l'amant endormi qu'elle va tondre, semble un souvenir de 
la Judith de Florence, et l'on retrouverait le galbe correct et grave 
de son visage, avec le même ajustement de voile, dans plus d'une 
femme de Buonarroti. Quoi qu'il en soit, s'il y a fiUation, il n'y a 
pas copie, et c'est avec plaisir qu'on sent, dans ce grand corps nu 
du héros abandonné, comme dans la figure attentive de la courti- 
sane au guet, palpiter la vie des plus nobles créations de la Re- 



186 REVUE DES DEDX MONDES. 

naissance. M. Lombard a le sentiment très grave et très profond de 
ce rythme sculptural, moins net et plus compliqué que le rythme 
antique, mais plus apte à exprimer, sous des surcharges d'ajuste- 
mens ou d'accessoires, les inquiétudes ou les angoisses de l'intel- 
ligence moderne, tels que l'ont établi les grands Florentins en 
résumant et complétant les efforts du moyen âge. Il a fait de sin- 
guliers progrès depuis sa charmante Sainte Cécile; c'était alors un 
décorateur élégant et délicat, mais chez lequel on ne pressen- 
tait pas la force soutenue qu'il a fallu pour mener à bien, dans un 
style autrement viril, souple et ému, ce beau groupe de Samson 
et Dali la. 

Ce qui nous plaît dans l'œuvre de M. Lombard, c'est que, 
malgré sa parenté évidente avec les grands Florentins, c'est pour- 
tant une œuvre qui date, une œuvre moderne, et que l'artiste, en 
représentant à nouveau l'éternelle histoire de l'homme fort et con- 
fiant, en proie à la femme faible et rusée, y a mis une certaine 
dose d'individualité. Un sculpteur anglais, certainement élevé à la 
même école, M. French, a développé avec plus de hardiesse en- 
core les principes florentins dans son grand panneau de bronze^ 
VAnge de la mort et le Sculpteur, Cette composition, destinée au 
tombeau d'un artiste, est conçue dans le goût si noble et si déli- 
cat des peintres préraphaélites d'Angleterre, mais exécutée avec 
une conviction et une force que ces peintres ne possèdent pas 
toujours. Le fond est un grand bas-relief commencé, sur lequel 
commence à sortir une figure de sphinx; à droite, en ronde 
bosse, le jeune sculpteur, en vêtemens de travail, le genou sur 
la plinthe, s'apprête à frapper d'un maillet le ciseau qu'il tient 
de la main gauche; en ce moment, s'avance, venant de la gauche, 
une grande femme, traînant de lourdes draperies, le visage om- 
bragé par un large pan de son voile comme par le rebord 
d'une vaste coiffure, ainsi que la Nuit des sarcophages antiques; 
d'un geste calme et irrésistible, elle saisit la main de l'artiste 
au moment où le ciseau va toucher son œuvre, et le jeune homme, 
surpris , se retourne un peu , n'ayant eu le temps ni de pleu- 
rer, ni de crier. C'est saisissant, ému, grandiose, sans nulle em- 
phase ni affectatioQ. Les étrangers envoient moins dans le jardin 
qu'au premier étage; mais leurs envois, d'une exécution sou- 
vent insuffisante au point de vue technique, y montrent parfois 
des recherches curieuses pour le sentiment, l'expression, le 
drame. Quand ils savent leur métier, comme M. French, cela de- 
vient tout à fait intéressant. On a justement remarqué aussi le 
Christ en croix^ d'un Bohême, M. Myslbek. Nous faisons bon 
marché de la couronne d'épines déchirant le front du Sauveur, des 



LES SALONS DE 1892. 187 

longues mèches de la chevelure, raidies par le sang coagulé, qui 
pendent, comme une frange, devant les yeux, et de quelques 
autres traits d'un réalisme facile et brutal, mais on ne saurait 
rester insensible à l'affaissement, si puissamment caractérisé, de 
ce corps fatigué et martyrisé, et à l'expression, si profondément 
douloureuse, de l'ensemble, non plus qu'à la hardiesse vigoureuse 
et à la sûreté de l'exécution. Une Mort de Jésus, groupe de cinq 
figures, en marbre, par M. Arias, un Chilien, dont le modèle avait 
été déjà médaillé en 1887, offre aussi des qualités de dramaturge 
et de praticien remarquables. La nudité complète de la Made- 
leine qui se tord aux pieds du Christ, dans l'attitude d'une nymphe 
éplorée, y semble seule assez déplacée. Quand on peut donner à 
des figures drapées une expression aussi vive et aussi profonde 
que le fait M. Arias, pour sa Vierge et son saint Jean, on n'a 
point d'excuse de se livrer à ces inconvenances académiques. Les 
sujets chrétiens paraissent, du reste, en général, n'être plus 
que des prétextes à études de difficultés ou de grâces anatomiques; 
ce n'est pas non plus par le sentiment religieux que le Saint Sa- 
turnin de M. Seysses, martyr étendu à terre dans une attitude 
tourmentée, a mérité sa récompense, mais cette pose inaccoutu- 
mée donnait lieu à des difficultés d'exécution que l'artiste a sur- 
montées à son honneur. 11 y a plus d'émotion et de style dans le 
Saint Jérôme de M. Savine, bien que cette sculpture sur bois se 
présente surtout comme un spécimen de beau travail dans une 
matière trop délaissée par nos artistes ; pour l'allure et pour le ca- 
ractère, ce vieillard, maigre et décharné, rappelle les solitaires de 
Ribera. D'autres sculpteurs, savans ou habiles, regardent les 
figures saintes à travers les interprétations qu'en ont déjà données 
les grands artistes de la Renaissance. C'est le cas de M. Thomas 
qui, reprenant, pour l'archevêché de Rouen, la figure de Saint 
Michel terrassant le démon, a su garder le souvenir de Raphaël, 
tout en rajeunissant l'archange par des modifications délicates ou 
ingénieuses dans le mouvement, l'expression, l'ajustement; c'est 
le cas de M. Desvergnes, dont la Musique sacrée, bas-relief cintré, 
rappelle un peu par sa disposition la Sainte Cécile de M. Lom- 
bard; mais, tandis que M. Lombard s'inspirait, dans ses Enfans 
musiciens, de la manière fine, délicate, un peu sèche et tranchante, 
de Mino da Fiesole, M. Desvergnes pense plus volontiers aux 
formes pleines et grasses des Délia Robbia et de leurs succes- 
seurs. 

Il est plus difficile encore pour les sculpteurs que pour les pein- 
tres de se soustraire à la tyrannie de l'admiration et aux réminis- 
cences du passé, à cause même des nécessités inflexibles de leur art 



188 REVUE DES DEDX MONDES. 

qui leur imposent un respect plus constant de la forme et leur inter- 
disent, du côté de la réalité, sous ses aspects disgracieux ou pas- 
sagers, tout un champ d'observations largement ouvert aux dessi- 
nateurs. Nous avons vu, dans ces dernières années, avec quelle 
peine des artistes ingénieux ou naïfs s'efïorcent de donner un 
corps plastique à des idées plus nouvelles, à des idées qui soient 
plus nôtres, que les idées religieuses ou morales depuis longtemps 
réalisées par les arts de l'antiquité, du moyen âge ou de la renais- 
sance. Ce qui manque, en général, à ces tentatives, pour réussir, 
c'est d'abord la clarté dans la conception, cette clarté indispensable 
à la sculpture plus qu'à tout autre art, et ensuite, cette liberté, 
cette simplicité, cette grandeur dans l'exécution qui ne lui sont 
guère moins nécessaires. Cette année, M. Damé a-t-il réussi à dire 
ce qu'il voulait dire, le Travail chasse la Misère, dans son groupe 
agité, dont le mouvement attire de loin les yeux? Un ouvrier for- 
geron, à demi nu, auprès d'une enclume, brandissant un grand 
marteau avec lequel il s'apprête à frapper, non pas le fer fumant, 
mais une vieille femme en guenilles qui rampe, en se cachant, sous 
un fourneau, est-ce là une traduction bien claire de cette vérité si 
claire? Sans le livret, on ne comprendrait pas, et l'on pourrait 
croire plutôt à quelque horrible querelle de famille se terminant 
par un meurtre. Il est douteux que cette allégorie incompréhen- 
sible produise sur les masses l'effet moral qu'en attendait peut-être 
l'artiste, et le simple spectacle d'un bon ouvrier à sa besogne, bat- 
tant le fer de tout cœur, serait plus édifiant et plus moralisateur. De 
même, V Amour, gisant à terre, écrasé sous un sac d'écus qui se 
crève, ne nous renseigne pas non plus bien nettement sur la pensée 
intime de M. Puech. Nous supposons qu'il a voulu nous apitoyer 
sur le sort de ce pauvre amour tué de notre temps par l'argent, 
mais la plupart des passans n'y comprennent goutte. Les ignorans 
croient qu'il s'agit d'un fait divers et d'un enfant écrasé par la chute 
d'un gros sac de billon; quelques mahns pensent que c'est la légende 
de l'infortuné Gorrège, succombant, en route, sous le poids de 
l'argent qu'il porte à sa famille affamée, et font observer, avec 
finesse, que le sculpteur a pris bien des libertés avec l'histoire, 
ayant fort rajeuni le peintre et l'ayant mis nu comme ver. Chez 
M. Puech, il n'y a que demi-mal ; si l'énigme est obscure, l'on 
peut se rattraper sur la netteté du coup de pouce; cette figure 
d'adolescent, sous son projectile symbolique, est simple et char- 
mante. C'est aussi par la facture habile et hardie que le groupe de 
M. Icard, les Droits de rhomme, se fait pardonner l'ambition, 
non justifiée, de son titre. En réalité, il s'agit d'un grand vieil- 
lard, très chauve et très barbu, un ancêtre vénérable qui, dans 



LES SALONS DE 1892. 189 

d'autres temps, eût fort convenablement joué les saint Jérôme; au- 
jourd'hui il apprend à lire à un gamin. On lit, il est vrai, sur le 
vaste parchemin que développe cet ascète les grands mots : 
« Droits de l'homme, » et le jeune garçon, aux jambes nues, porte 
sur la tête un petit bonnet qui est celui des pêcheurs de la Médi- 
terranée autant que celui des affranchis. Du diable s'il y a dans 
tout cela plus de révolution, d'émancipation, de patriotisme que 
dans V Éducation maternelle de ce pauvre Delaplanche au square 
Sainte-Glotilde ! Il n'y a qu'un peu plus de prétention ; le tra- 
vail du marbre n'eût pas été moins bon avec un titre plus juste et 
plus simple. Au contraire, Baiser filial, par M. Mombur, dit bien 
ce qu'il veut dire. Le père est un faucheur, dans son champ, qui 
suspend un instant son travail pour donner l'accolade à son jeune 
garçon qui se jette dans ses bras. La différence d'âge entre les deux 
figures est assez grande pour laisser comprendre leur parenté, et 
le sculpteur a su donner au père assez de bienveillance affec- 
tueuse et digne, au fils assez de tendresse respectueuse et sou- 
mise, pour que nous nous sentions sincèrement émus. M. Mom- 
bur n'a peut-être pas eu, dans la main, tout ce qu'il fallait de 
souplesse et de force pour faire de ce groupe une œuvre de grand 
style, une œuvre vraiment supérieure ; toutefois, il l'a pressentie 
et essayée avec une simplicité qu'on ajustement appréciée. 

Les Fruits de la guerre par M. Boisseau demanderaient aussi, 
ce nous semble, un titre plus simple. C'est un groupe, bien pré- 
senté et bien exécuté d'ailleurs, représentant une paysanne assise, 
la tète penchée et aux écoutes, comme devant une attaque, ser- 
rant, pour le protéger, contre son sein, un enfant nu, tandis qu'un 
petit garçon, debout entre ses jambes, regarde du même côté 
qu'elle. Les enfans, à vrai dire, n'ont pas l'air effrayé outre me- 
sure, et si l'on ne voyait aux pieds de la femme un éclat d'obus et 
des armes brisées, on ne se douterait pas du genre de danger qui 
la menace ou l'a déjà atteinte, ni de ce qu'a voulu dire le sculp- 
teur. Le groupe colossal. Victoire, par M. Hugues^ aurait eu sans 
doute toute la clarté désirable de signification morale, si l'artiste 
avait accentué avec plus d'énergie le caractère expressif de sa 
figure. L'homme de gauche, l'homme blessé qui revient du champ 
de bataille, tenant dans sa main une statuette de la Victoire, nous au- 
rait mieux fait comprendre l'héroïsme de la lutte s'il paraissait plus 
souffrir et si son compagnon, l'homme de droite, l'homme valide, 
avait un peu plus d'effort à faire pour le soutenir triomphalement. 
Tous deux sont de formes un peu épaisses et lourdes et gagneraient, 
dans l'exécution définitive, à être allégés. Les groupes de M. Ca- 
pellaro, le Déluge, et de M. Houssin, En péril (qu'il aurait dû ap- 



190 REVUE DES DEDX MONDES. 

peler Y Inondation)^ s'expliquent d'eux-mêmes par la présence des 
flots qui montent vers ces désespérés. Chez M. Gapellaro, c'est une 
famille de nudités classiques ; chez M. Houssin , une famille de 
paysans habillés, qui se serrent les uns contre les autres et recu- 
lent, effarés par les eaux qui les gagnent; il y a, dans ces deux 
groupes, du mouvement, de l'émotion, de la vie, avec plus d'habi- 
leté de facture, mais une certaine banalité académique chez M. Ga- 
pellaro. La figure, hardiment ramassée, gesticulante et hurlante, 
que M. Cordonnier intitule En déti^esse est également celle d'un 
naufragé appelant au secours. C'est bien dans un cas pareil que se 
peut excuser l'extrême violence des torsions anatomiques. Il est 
moins facile de comprendre à première vue ce qui pousse l'ouvrier 
à demi nu de M. Gréber à s'agiter si douloureusement. Une lampe 
de mineur, gisante à côté de l'énergumène, doit nous expliquer 
l'affaire; il s'agit d'une explosion dans une mine; cela s'appelle le 
Grisou, Voilà de la sculpture instantanée, mais qui, certainement, 
n'a pas été prise sur le vif ! La figure est bien étudiée et ne manque 
pas de mérite; mais cette fois, moins que jamais, le mot s'applique 
à la chose. 

L'allégorie funéraire est peut-être, de toutes, celle qui varie le 
plus aisément ses apparences, sans perdre sa clarté. Tous les 
chemins mènent à la mort, toutes les pensées et tous les rêves y 
conduisent aussi; il n'est guère d'image plastique dont on ne 
puisse, au moyen d'une légère modification, soit dans l'expres- 
sion, soit dans les accessoires, faire une image mortuaire. Naguère 
Chapu et M. Mercié excellaient et rivalisaient dans les transforma- 
tions mélancoliques de ce genre; aujourd'hui, il ne reste que 
M. Mercié, la Muse de la Mort ayant, à son tour, rendu à Chapu 
son suprême baiser. M. Mercié, dans sa statue le Regret, a re- 
nouvelé, pour Cabanel, ce qu'il avait déjà fait pour Baudry; il 
nous a montré, s'appuyant sur le tombeau, une pleureuse dont on 
ne voit pas le visage et dont toute la douleur s'exprime par une 
attitude accablée et méditative sous des voiles de deuil. La grande 
mystérieuse qui porte des fleurs au monument du peintre tient de 
la main gauche sa large palette, et sous les pUs légers et fins de 
la longue et mince draperie qui l'enveloppe, le mouvement ondu- 
lant du torse et de la hanche se fait sentir comme celui d'un corps 
vivant. Le ciseau de M. Mercié, si habile, a rarement donné au 
marbre une souplesse si libre et si large. Pour le tombeau de Feyen- 
Perrin, M. Guilbert a repris l'idée si heureuse qu'avait eue M. Bar- 
rias pour le tombeau de Guillaumet; il a confié le soin de jeter des 
fleurs sur sa tombe à la figure favorite du peintre, une pêcheuse 
normande. M. Guilbert a montré sa figure debout, tandis que 



LES SALONS DE 1892. 191 

M. Bardas avait fait asseoir son Algérienne; il lui a, d'ailleurs, con- 
servé le caractère simple qu'elle devait avoir. 

Pour les allégories décoratives et monumentales, les sculpteurs 
sont obligés de se conformer d'ordinaire à des programmes qui ne 
brillent pas toujours par la clarté. On ne s'imagine pas ce que les 
municipalités, les commissions, les particuliers, lettrés ou illettrés 
veulent souvent faire dire, dans une seule statue, par un pauvre 
artiste. Toutes les abstractions y doivent tenir. M. Peynot, qui est, 
avant tout, un vaillant tailleur de marbre, ne s'est pas, il est vrai, 
longuement torturé l'esprit pour rajeunir les allégories, plus que 
banales, qui lui étaient demandées pour la ville de Lyon et pour le 
château de Vaux. Sa fontaine monumentale, A la gloire de la ré- 
publique, nous montre, au milieu, sur une proue, la République 
assise; au-dessous, la Loire et le Rhône se donnant la main; sur 
les côtés, à la hauteur de la République, h gauche, un groupe 
de la Fraternité; à droite, un autre groupe de la Liberté, Le 
seul groupe des deux fleuves, un triton et une sirène qui se ren- 
contrent, sans sortir des données classiques du x vu® siècle, est vrai- 
ment d'un grand style monumental ; un souffle de Goysevox a passé 
par là. Dans le reste, M. Peynot est moins à l'aise : c'est, avant 
tout, un robuste tailleur de marbre ; il lui faut de grands blocs à 
attaquer ; tout ce qui est recherche d'expressions intellectuelles et 
morales, de gestes compliqués, d'accessoires explicatifs, semble le 
gêner. On reconnaît le vrai tempérament de l'artiste dans les Quatre 
parties du monde pour le château de Vaux. Le style Louis XIV y est 
assez maladroitement recherché dans les physionomies, les ajus- 
temens, les accessoires, mais la grande tradition classique s'y re- 
trouve dans le coup puissant du ciseau enlevant et agitant les 
grands pans de draperie avec une étonnante hardiesse. MM. La- 
batut, Groisy, Daillion, en exécutant quelques figures allégori- 
ques pour la Bibliothèque nationale ou la cour du Louvre, V Im- 
primerie, V Architecture, V Archéologie, ont essayé, avec goût, 
de les raviver par une certaine distinction dans le choix du type et 
l'expression du visage, en même temps que par l'allure un peu plus 
moderne des draperies; ce sont d'agréables ouvrages, plus étudiés 
que ne le sont trop souvent ces sortes de travaux. Une Flore, des- 
tinée par M. Pillet à l'hôtel de ville de Saint-Jean-d'Angély, est 
aussi traitée avec grand soin. 

La plupart des autres sculptures, d'un caractère monumental, 
sont des effigies historiques qui ont leur place réservée d'avance 
soit sur une place publique, soit à l'extérieur ou à l'intérieur de 
quelque édifice désigné. Cependant, notre chère, notre toujours 
plus chère héroïne nationale, Jeanne d'Arc, a le privilège, chaque 



192 REVUE DES DEUX MONDES. 

année, d'exciter l'inspiration spontanée d'un grand nombre de 
sculpteurs, sans que la plupart sachent d'avance ce que deviendra 
le fruit de leur travail désintéressé. 11 se forme, autour de cette figure 
sacrée, dans les âmes des artistes, une sorte de religion et de culte 
qui les oblige presque tous, un jour ou l'autre, à lui apporter l'hom- 
mage de leur forte ou modeste inspiration. Quel est l'artiste français 
qui, à une certaine heure de sa jeunesse, n'a pas rêvé de réaliser, 
mieux ou autrement que ses prédécesseurs, ce type idéal de la 
chasteté, de l'énergie, de l'intelligence appliquées à la conduite des 
affaires terrestres, comme autrefois les artistes chrétiens s'effor- 
çaient tous de se refaire la Vierge-Mère au gré de leur piété parti- 
culière? Dans la déroute générale de toutes les croyances, celle-là 
du moins subsiste, et tous ceux qui touchent à cette grande figure 
en sont ennoblis et purifiés. L'ouvrage le plus considérable qu'ait 
inspiré, cette année, l'héroïne, est un groupe équestre et colossal, 
par M. Roulleau, l'ouvrage le plus réussi est une statue en pied 
et de grandeur naturelle, par M. Barrias. Jusqu'à présent, lorsque 
nos artistes avaient représenté la Pucelle à cheval, depuis Foyatier 
jusqu'à MM. Frémiet et Paul Dubois, ils nous l'avaient toujours 
montrée dans l'attitude calme de la victorieuse, douce et modeste, 
dont la seule pensée est de reporter à Dieu, qui l'a envoyée, la gloire 
de son triomphe. La femme d'action, la commandante des miliciens 
et des soudards, l'énergique batailleuse qui, sans autres armes que 
son étendard, poussait sus avec tant d'audace et ramena tant de 
fois au combat, aux Tourn elles, devant Paris, dans l'échauffourée 
de Gompiègne où elle succomba, les gens d'armes débandés, les 
avaient moins tentés. Peut-être pensaient-ils que la mission de 
Jeanne fut surtout une mission morale, que le courage physique, 
déployé par elle en mainte circonstance, n'est rien auprès du cou- 
rage de cœur, d'esprit et d'âme qu'elle ne cessa de montrer, à tout 
moment, depuis son départ de Vaucouleurs jusqu'à sa dernière 
invocation sur le bûcher et que Ton courait risque de rapetisser 
cette sublime image, de n'en plus faire qu'une virago héroïque, en 
la voyant seulement sur le champ de bataille en train de mener 
une charge ou d'écraser des ennemis, ainsi qu'on a fait et qu'on 
peut faire pour tant de généraux vaillans ou d'audacieux condot- 
tieri. M. Roulleau, nous devons le dire, n'a pas échappé à ce 
danger. Son groupe énorme, très mouvementé, très voyant, qui 
implique à la fois une grande force de volonté et une grosse somme 
de talent, ne laisse ni dans les yeux, ni dans l'esprit, l'impression 
durable et heureuse que l'auteur avait cherchée. Jeanne, montée 
sur un très grand cheval, le pousse en avant, lâchant les rênes, par 
dessus un monceau d'ennemis renversés ; c'est le mouvement du 



LES SALONS DE 1892. 193 

saut d^obstacles et, pour bien accentuer ce naouvement, le sculp- 
teur, posant le ventre de la bête sur l'amas des corps, lui fait tendre, 
en avant, la tête allongée et baissée, qui ne forme plus qu'une 
ligne avec le cou, tandis que son train de derrière reste en sus- 
pens, les jambes lancées en l'air, presque à la hauteur de la tête 
de Jeanne. Ce mouvement, toujours inquiétant à voir dans la 
réalité, le devient plus encore dans une matière plastique ; il a, en 
outre, le grave défaut d'altérer l'apparence des proportions et de 
faire paraître le train d'arrière trop important. La chevaucheuse, 
naturellement, pour reprendre son équilibre, doit se tendre forte- 
ment sur ses étriers en se penchant en arrière ; c'est ce que nous 
voyons faire, en franchissant les haies, à tous les coureurs, non 
sans une violente et plus ou moins désagréable secousse. Jeanne 
se raidit donc en se renversant; mais avec une telle vivacité qu'il 
est impossible d'éprouver d'autre sentiment que celui de l'appré- 
hension pour le résultat de cette manœuvre de haute école ou de 
l'admiration pour son talent d'amazone. J'ai écouté bien des passans 
manifester leur sentiment devant la figure, je n'en ai entendu au- 
cun exprimer, savamment ou naïvement, d'autre pensée. Gela ne 
veut pas dire que Jeanne d'Arc ne puisse être quelque jour heu- 
reusement représentée dans son rôle militaire, dans l'action, en 
plein combat ; mais là encore, là surtout, elle doit rester Jeanne 
d'Arc, et, dans la batailleuse, nous devrons toujours sentir la noble 
et sainte illuminée. 

Dans sa Jeanne d*Arc prisonnière, M. Barrias ne s'est pas dé- 
robé aux difficultés qu'il y a toujours, pour un sculpteur travail- 
lant le marbre, à vêtir une figure d'une matière aussi sèche et 
insensible que l'acier, au lieu de l'envelopper dans quelque souple 
vêtement d'étoffe ou quelque draperie facilement expressive. Mais 
M. Barrias s'est souvenu que l'un des chefs-d'œuvre les plus 
vivans de la Renaissance, le Saint George de Donatello, est tout 
entier vêtu de fer, sans que cette prison de métal gêne en rien la 
souplesse de ses membres juvéniles. Il nous a donc présenté la 
vaillante fille, toute droite, les mains liées, se présentant, dans une 
attitude ferme et volontairement un peu raide, devant ses juges 
iniques. Elle est cuirassée des pieds jusqu'aux épaules ; la tête seule, 
qu'elle porte haut, mais sans arrogance ni forfanterie, apparaît 
complètement nue. M. Barrias a voulu porter toute l'attention sur 
cette tête, et bien que la nouveauté du marbre, trop luisant encore 
dans les méplats de l'armure, et l'extrême crudité de la lumière 
tombant d'aplomb et dévorant les modelés ne le servent pas ac- 
tuellement, autant qu'il faudrait, dans ses intentions, on peut juger 
qu'il a réussi. Sous un jour plus discret, cette tête solide, forte- 
TOME cxii. — 1892. 13 



19â REVDE DES DEDX MONDES. 

ment construite, aux cheveux courts, sans fausse élégance, où 
tout est simple et sain, l'œil net au regard ferme et droit, la 
bouche aux lèvres fortes et facilement ouvertes, le type franche- 
ment populaire, l'expression naturellement résolue, prendra toute 
sa valeur morale. Il semble que le sculpteur ait pris souci d'enno- 
blir ce visage, presque viril, moins par l'exaltation d'un sentiment 
mystique ou maladif, comme on l'a fait tant de fois, que par le 
calme rayonnement d'une conviction inébranlable, d'une conscience 
inattaquable et de ce prodigieux bon sens qui déroutait ses persé- 
cuteurs et excite encore aujourd'hui notre admiration. C'est donc 
une figure vraiment historique, non de fantaisie, que l'artiste, 
sérieux et bien informé, a voulu nous donner et qu'il nous a 
donnée comme ont, d'autre part, essayé de le faire tous les jeunes 
artistes qui ont touché cette année à cette belle figure, par 
exemple, MM. Gostet et Bertagna. M. Barrias n'en est pas d'ailleurs 
à nous fournir des preuves de sa conscience et de sa fermeté de 
pensée lorsqu'il s'agit de faire revivre des personnages d'autre- 
fois ou d'hier. Au Salon même, nous avons un nouveau témoi- 
gnage de sa liberté d'esprit, en même temps que de la netteté de 
son talent. La statue du Docteur Ricord, en tablier d'hôpital, son 
outil à la main, est d'un style à la fois puissant et familier qui 
nous reporte, avec 'toutes les habiletés de la technique moderne, 
aux chefs-d'œuvre, simples et parlans, des grands imagiers fran- 
çais du moyen âge. C'est le même esprit de franchise, de naturel, 
de grandeur. 

Il y a, dans le talent si varié et si personnel de M. Frémiet, 
quelque chose de plus inquiet, mais aussi de plus incisif et de 
plus passionné. Le bas-rehef équestre qu'il avait à faire pour le 
château de Josselin devait représenter un soldat célèbre encore 
dans nos luttes nationales, le Connétable Olivier de Clisson, le frère 
d* armes de Duguesclin. Si le connétable a laissé, dans nos annales, 
le souvenir d'un patriote énergique, souvent terrible aux Anglais, il 
y a laissé en même temps celui d'un seigneur violent et tyrannique, 
aussi cruel pour ses soldats que pour ses vassaux, qui l'avaient 
surnommé le Boucher, M. Frémiet, faisant chevaucher, dans son 
propre château, ce rude soldat, a précisé, avec une résolution sai- 
sissante, son double caractère. Droit et raide sur sa selle, mar- 
chant vers la gauche, OUvier tient, dans le poing droit, sa grande 
épée enguirlandée d'une branche d'aubépine. C'est un victorieux 
qui apporte la paix; mais, malgré cette allure tranquille, la con- 
traction, autour de la bride, de la main noueuse et ridée, le port 
hautain du torse raidi et de la tête carrée au profil anguleux, nous 
disent bien haut toute sa terrible énergie et tout son farouche 



LES SALONS DE 1892« 195 

égoïsme. Avant qu'on ait lu, dans un angle, la devise insolente : Pour 
ce qui me plest, on sent vite à qui l'on a affaire. C'est ce que nous 
entendions, un dimanche, exprimer naïvement par un ouvrier qui 
arrêtait sa famille devant ce relief : « Regardez donc celui-là. Il 
n'y en a que pour lui. » Ce brave homme n'avait pas de livret et 
ne connaissait sans doute pas Olivier de Glisson, mais le sculpteur 
a si nettement imprimé à sa figure son caractère moral qu'il est 
impossible de ne pas en être frappé. La sculpture historique, com- 
prise de cette façon, est une des formes de l'art qui, dans l'état 
de notre civilisation, offre certainement le plus de ressources pour 
les artistes et le plus d'intérêt pour le public. 

Gomme d'habitude, à côté de ces œuvres décoratives ou monu- 
mentales qui ont une destination bien déterminée et dans lesquelles 
les artistes ont dû se soumettre aux exigences de l'emplacement et 
du sujet, nous trouvons un plus grand nombre d'ouvrages de fan- 
taisie où l'imagination de l'artiste n'a cherché qu'à nous montrer 
librement sa science de la forme, de la vie et de la beauté sous un 
prétexte quelconque. Parmi ces morceaux de virtuoses, le ISessus, 
de M. Marqueste, tient assurément le premier rang. Ce groupe, 
d'une donnée toute classique, mais d'une exécution supérieure, 
témoigne de la force heureuse que conserve chez nous encore l'en- 
seignement traditionnel. Tant qu'il se trouvera, en France, des 
sculpteurs pour agencer, modeler, tailler de grandes figures en 
action avec un sens si net du rythme sculptural et une science si 
sûre de la forme et du mouvement, on pourra y montrer plus ou 
moins de génie, plus ou moins de personnalité, plus ou moins de 
nouveauté dans l'invention; mais, du moins, la technique et le 
goût seront forcés de s'y tenir, chez tous, à un certain niveau qui 
les préservera des erreurs trop grossières et des insuffisances trop 
puériles. Le Centaure est représenté à l'instant où , emportant 
Déjanire à travers le fleuve, le dos déjà traversé par la flèche 
d'Hercule, il atteint la rive opposée. Les pieds de devant s'atta- 
chent violemment au roc, tandis que les pieds de derrière glissent 
encore sur le sol humide. Déjanire, nue et levant un bras vers le 
ciel, se débat, à moitié assise sur le dos du monstre, entre ses bras 
nerveux. Les profils de ce groupe se présentent, de tous les côtés, 
de la façon la plus expressive et la plus heureuse, les formes en 
sont pleines et robustes ; l'exécution du marbre est conduite avec 
la sûreté d'un ouvrier expérimenté. Il y a plus de désir de nou- 
veauté, moins d'expérience et moins de goût chez M. Seules, qui 
possède, d'ailleurs, un vrai tempérament de sculpteur. Son Enlè- 
vement d'Iphigénie, que nous avions déjà signalé à l'état de mo- 
dèle, se fût mieux prêté, ce semble, à une traduction en bronze 



196 REVUE DES DEUX MONDES. 

qu'à une traduction en marbre, et si sa Bacchante^ tombée à la 
renverse en combattant avec un Satyre, est un morceau d'une 
exécution vive et savoureuse, il faut avouer que la contorsion des 
membres donne des lignes tourmentées d*un efïet peu agréable à 
l'œil. Parmi d'autres bonnes études de nu, on ne doit pas oublier, 
comme marbres, le Repos de M. Boucher, figure d'une attitude 
un peu maniérée, mais savamment exécutée dans ses parties prin- 
cipales, la Bacchante couchée de M. Moreau-Vauthier, d'un style 
libre et large, une Source élégante de M. Mengue ; comme plâtres, 
la Flora, nerveuse et alerte, de M. Ferrary, le petit groupe déco- 
ratif et spirituel de deux petits Faunes se regardant dans une 
source. Au miroir, par M. Larche, la très douce et plaisante Muse 
des Bois, adossée à un arbre, par M. Albert Lefeuvre. Nous aurons 
sans doute plus tard l'occasion de reparler de ces agréables créa- 
tions lorsqu'elles se représenteront, dans quelques années, revues 
et complétées, sous leur forme définitive. 

La sculpture, au Champ de Mars, occupe peu de place, du 
moins sous sa forme habituelle et primordiale. Les œuvres de 
sculpture les plus curieuses qu'on y trouve sont peut-être des œuvres 
de la sculpture appliquée à des objets d'art mobilier par des pro- 
cédés industriels dans la nouvelle section d'art décoratif qu'a orga- 
nisée, ou plutôt développée la Société nationale. Il s'y trouve, 
entre autres, une collection considérable, non-seulement de bustes 
en terre cuite, mais d'objets de céramique courante modelés par 
M. Garriès, qui portent tous l'empreinte d'un art habile, sensible, 
original. Un grand nombre de bustes, disséminés dans les gale- 
ries de peinture dus à MM. Dalou (bustes de MM. Lozé, Francis 
Magnardy Jules Jouy), Rodin, Antony Noël, Alfred Lenoir, Gaston 
Leroux, etc., y montrent l'art du portrait exercé avec autant de 
pénétration par les manieurs du ciseau que par les manieurs de la 
brosse. Parmi les ouvrages plus importans exposés dans le jardin, 
les statues en bronze d'Eugène Pelletan et du Général Baoult, par 
M. Aube, d'une allure aisée et naturelle, une très bonne étude de 
Femme couchée (une Madeleine nue, étendue, sur la face, se ca- 
chant la tête, sur un lit de paille), par M. de Saint-Marceaux, une 
figure, très fermement modelée, d'une attitude vide et expressive, 
avec d'inteUigentes réminiscences des prophètes de Donatello, 
VEcclésiaste par M. Michel Malherbe, une figure symbolique de 
jeune homme tenant une épée dans son fourreau, d'un caractère 
assez saisissant, quoique un peu maniéré, dans le goût des préra- 
phaélites, par M. Dampt, Au seuil du mystère, sont celles qui 
attirent d'abord les regards. Plusieurs autres noms connus y pa- 
raissent encore, soit avec des œuvres importantes et estimables, 



LES SALONS DE 1892. 197 

dans leur manière habituelle, tels que M. Lanson avec son Éternelle 
douleur^ M. Alfred Lenoir avec sa Prière et sa Douleur, destinées 
à des tombeaux, soit avec toute une série de petits bronzes, de 
petits marbres, œuvres nouvelles ou reproductions, destinées aux 
amateurs, mais qui ne révèlent rien sur les progrès de leurs au- 
teurs, tels que MM. Injalbert, Hector Lemaire, etc. Mais en réalité, 
sous le rapport de la grande sculpture, la vie et l'avenir ne sont 
qu'aux Champs-Elysées. 

Pour l'oisif de passage ou l'amateur blasé ne demandant à la 
peinture qu'une distraction rapide ou des surprises piquantes, le 
Salon du Champ de Mars était, dans les deux premières années, 
un spectacle récréatif. On n'avait jamais vu, à la fois, s'épanouir, 
côte à côte, si à l'aise, montrant tous les dessus et dessous de 
leurs talens, autant d'individualités supérieures ou croyant l'être; 
on n'avait jamais vu non plus s'y manifester plus librement, à côté 
d'un certain nombre de nouveautés heureuses et utiles, toutes les 
excentricités de pratique qui, dans la pensée de plusieurs, suffi- 
ront à renouveler l'art contemporain. Nous en sommes à la troi- 
sième année de cette expérience; nous ignorons si lesdits oisifs et 
lesdits amateurs éprouvent sincèrement la même joie; nous pou- 
vons pourtant leur affirmer que bon nombre d'honnêtes gens, 
passant pour compétens, ne partagent pas, sans réserve, leur 
enthousiasme et leur optimisme, et qu'ils regarderaient les desti- 
nées de notre art national comme très compromises si l'on pouvait 
croire, un instant, au triomphe définitif de ces habitudes d'impro- 
visation superficielle, de laisser aller et de bizarreries, qui n'ap- 
paraissent que trop encore dans une bonne partie des œuvres 
exposées. 

Depuis sa fondation, la société nationale (ou plutôt internatio- 
nale, car sur 337 peintres exposans, 139 sont étrangers) a subi 
des pertes sensibles. La disparition de Meissonier et de Ribot, 
notamment, qui, l'un comme dessinateur et compositeur, l'autre 
comme praticien et peintre, pouvaient apporter le contrepoids 
d'autorités indiscutables vis-à-vis du relâchement général des 
études et de l'indifTérence croissante pour le métier, est peut-être 
pour elle un coup irréparable. Bon nombre d'artistes méritans, 
mais de tempérament médiocre et de conviction incertaine, qui se 
sentaient naguère encore soutenus par leur exemple et par leur 
voisinage, s'en vont aujourd'hui à la dérive, se laissant emporter 
par un courant qui n'est pas celui où ils avaient pris l'habitude de 
nager. Nous ne voulons pas relever tous les noms des transfuges 
des Champs-Elysées qui, en essayant de se mettre à l'unisson de 



198 REVUE DES DEUX MONDES. 

leur nouvel entourage, semblent y avoir définitivement perdu tout 
ce qu'ils pouvaient posséder de personnalité et de talent ; ce serait 
faire œuvre cruelle et inutile, car chacun les connaît, mais cette 
noyade collective n'en restera pas moins un des tristes épisodes de 
cette étrange aventure. Le nombre est petit de ceux qui, surpris 
sur le tard par une évolution en dehors de leurs habitudes, y auront 
gagné plus de clarté, plus de largeur, plus de sensibiUté dans leur 
manière de voir et de traduire. 

Il faut néanmoins examiner les choses de sang-froid et, sans 
trop s'inquiéter, dresser le bilan des forces actives qui opèrent 
actuellement au Champ de Mars. Malgré le désordre de la marche, 
on y distingue trois groupes : celui des fondateurs, maîtres déjà 
vieux ou mûrs, qui, d'abord, avant de venir ici, avaient épuisé 
ailleurs, jusqu'à la lie sans doute, la coupe trompeuse des récom- 
penses et des honneurs; ils ne font qu'activer ou continuer 
ici une œuvre déjà avancée ; ensuite, celui des jeunes gens, qui, 
attirés autour de ces maîtres, par l'espoir d'une notoriété plus ra- 
pide et l'ambition d'une évolution plus libre, s'efforcent légitime- 
ment, en regardant çà et là, d'asseoir leurs convictions et d'assurer 
leur talent ; ce sont eux surtout qui, dans leurs incertitudes, nous 
préoccupent et nous intéressent. Le troisième groupe enfin, plus 
inquiétant par le nombre que chacun des groupes précédens, est 
celui des étrangers, la plupart formés par la France, mais très dis- 
posés à battre leur mère adoptive avec les armes qu'elle leur a 
fournies. Ceux-là apportent, dans notre école, avec des fermens 
d'originalité qu'il ne faut pas mépriser, des élémens de disso- 
lution sur lesquels il serait plus dangereux encore de fermer les 
yeux. 

Les généraux les plus chevronnés de l'armée, MM. Puvis de Cha- 
vannes et Carolus Duran, sont des personnalités trop supérieures 
et trop décidées, pour qu'on puisse désormais concevoir ni le désir 
de les voir se modifier ni l'espérance de les voir se compléter. Le pre- 
mier est un des plus nobles poètes et des plus harmonieux décorateurs 
dont se puisse honorer l'art de la peinture, l'autre est un des inter- 
prètes les plus éclatans de la figure humaine, l'un des coloristes les 
plus brillans qu'ait produits l'école française. Néanmoins, tous deux 
sont des dessinateurs inégaux, souvent indifférens, quelquefois in- 
certains, et cette insuffisance du sens plastique, quelle que soit, 
d'autre part, la haute valeur de leurs ouvrages, suffit à les rendre 
dangereux comme exemples et comme maîtres, car leurs plus belles 
qualités sont des qualités personnelles, qualités d'âme ou de tem- 
pérament, de celles qui étonnent et charment d'autant plus qu'elles 
ne se transmettent pas. Le grand panneau de Y Hiver, par M. Puvis 



LES SALONS DE 1892. 199 

de Ghavannes, pour THôtel de Ville de Paris, se présente aux yeux 
comme l'an dernier, le panneau de VÉté, avec la même gravité 
paisible et douce ; l'aspect est même plus soutenu et plus majes- 
tueux et certaines figures y sont dessinées et modelées avec une 
résolution que n'a pas toujours eue le grand artiste. C'est toujours 
la même symphonie de colorations à tons rompus, en accords 
diminués, reposante pour la vue et apaisante pour l'âme, con- 
duite, d'un bout à l'autre, avec la même autorité calme et forte; 
ce sont toujours, dans cette harmonie contenue, çà et là, ces appari- 
tions, disséminées et vagues, de nobles attitudes, de gestes me- 
surés, d'expressions durables, qui laissent la sensation d'un rêve 
trop tôt interrompu dans le monde éternel des souvenirs heureux. 
La sensibilité, tendre et délicate, du visionnaire, ennoblit et purifie 
pour nous, comme elle Ta fait pour lui, ces fantômes parfois raides, 
lourds et anguleux, en les enveloppant et les noyant dans l'alan- 
guissement voluptueux et doux de son harmonie générale. Qui 
ne sent pourtant combien une pareille façon de voir est exception- 
nelle et individuelle? A part ce principe de l'unité harmonique dans 
un ton mineur que M. Puvis de Ghavannes a puisé chez Gorot et 
qu'il a puissamment développé en l'appliquant à la grande décora- 
tion murale, aucun des élémens du talent de M. Puvis de Ghavannes 
n'est un élément transmissible. La hardiesse, souvent grandiose, 
avec laquelle il résume et simplifie sculpturalement les formes, 
est, chez lui, le résultat d'une longue étude de la nature regardée 
à travers une réminiscence constante des fresques libres de l'Italie, 
celles de la décadence hellénique à Pompéi, aussi bien que celles de 
la renaissance adolescente en Toscane. Gomme les préraphaélites 
anglais, avec lesquels il a tant de rapport, mais qui, en général, 
se rattachant aux maîtres florentins ou padouans du xv® siècle, 
apportent, dans leur dessin, plus de rigueur et plus d'intensité, 
M. Puvis de Ghavannes vit de traditions et par les traditions ; pour 
avoir quelque chance de l'égaler, il faudrait donc remonter directe- 
ment aux sources où il a puisé lui-même et non pas se contenter 
de recueillir chez lui un enseignement de seconde main. La ville de 
Paris et la ville de Lyon ont commandé à quelques-uns de ses imi- 
tateurs trop naïfs des décorations qu'on peut voir au Ghamp de 
Mars et qui prouvent surabondamment combien il est facile, sur 
cette voie, de tomber dans la puérilité, si ce n'est dans la bar- 
barie. 

Il est juste de dire que, parmi les admirateurs de M. Puvis de 
Ghavannes, beaucoup d'autres ne sont pas sans ressentir quelques 
inquiétudes et qu'on les voit s'efforcer de joindre, à la même unité, 
une recherche de formes plus solides et plus variées, avec plus de 



200 REVUE DES DEUX MONDES. 

mouvement, de réalité et de vie. Le vague, qui peut convenir à des 
rêves allégoriques, serait tout à fait déplacé dans des sujets histo- 
riques. MM. Delance et Adolphe Binet ne sont pas sans le com- 
prendre, mais ils le comprennent encore insuffisamment. 11 s'en faut 
de peu que la composition de M. Delance pour le Tribunal de com- 
merce, les Nantes parisiens à l'époque gallo-romaine^ ne soit une 
fort bonne peinture. L'arrangement en est pittoresque et facile. Sur 
un quai de la Seine, devant Tîle où se dresse le fronton d'un 
temple avec une statue colossale de déesse, un personnage en 
toge, déroulant un papyrus, surveille le mouvement du port. C'est 
le va-et-vient, que nous connaissons, de débardeurs déchargeant 
des embarcations, portant des faix sur leurs épaules, roulant des 
tonneaux; dans un coin, une pauvre femme tient son marmot sur 
son bras, enveloppé dans des loques et deux gamins, presque nus, 
couronnés de feuillages, jouent à saute-mouton. La transposition de 
la vie moderne dans le monde antique est faite avec une science suffi- 
sante, de l'esprit, de l'observation, sans affectation ni pédantisme, 
et le paysage parisien, vu au crépuscule, est traité avec un grand 
sentiment de l'air et de la lumière. Pourquoi faut-il que la plupart 
des figures, si bien indiquées, si justes de mouvement, demeurent 
si flottantes et d'une forme si incertaine? L'homme à la toge et les 
enfans qui jouent sont presque seuls mis au vrai point; en sont-ils 
moins bons pour cela? Et l'effet général de la toile serait-il moins 
heureux si, en s'arrêtant sur chaque point, après avoir approuvé 
l'ensemble, nos yeux y rencontraient moins de mollesse, d'à-peu- 
près, d'insuffisances? Nous nous abandonnerons aux mêmes plaintes 
à propos du panneau de M. Adolphe Binet pour l'Hôtel de Ville, 
les Marins au siège de Paris. Cette peinture est bien composée, 
avec plus d'animation et de force que la Sortie de l'an dernier ; 
le mouvement des soldats rampant dans la tranchée, silencieuse- 
ment, baissant la tête, est indiqué avec une grande justesse d'at- 
titudes et de gestes, l'ensemble de la coloration comme de l'ordon- 
nance est fermement étabh ; on sent même, dans bon nombre de 
figures, plus de souci de la solidité; mais pourquoi cette re- 
cherche s'arrête-t-elle précisément là où elle devrait surtout se mon- 
trer? Pourquoi les figures du premier plan sont-elles si molles et 
si lâchées? Il suffit de ces inégalités et de ces incertitudes pour 
enlever à une bonne œuvre une grande partie de son autorité et 
de son effet. 

Les autres décorations destinées à des monumens publics ren- 
trent dans la donnée ordinaire de ces sortes de travaux. Des deux 
figures de M. Duez, en tympans cintrés, pour l'Hôtel de Ville, la 
Physique et la Botanique , cette dernière nous semble la plus 



LES SALONS DE 1892. 201 

agréable, non pas que la jolie fille déshabillée qui s'est chargée 
de symboliser cette science y révèle, dans son allure et dans sa 
physionomie , des préoccupations particulièrement scientifiques ; 
ce n'est qu'une grisette cueillant des fleurs, au sortir du bain, mais 
les fleurs sont si plantureuses, si fraîches, si éclatantes, que l'œil en 
est du moins réjoui. Le grand plafond de M. Weerts pour l'Hôtel de 
la Monnaie, à Paris, est d'une invention pénible et singulière ; et, 
comme il est placé horizontalement, on peut se rendre compte de 
l'effet qu'il produira. C'est, il faut l'avouer, au premier abord, un 
effet menaçant. La pièce capitale de ce grand morceau est l'ar- 
rière d'un gros navire, le navire de Paris, chargé de sculptures, 
de banderoles et de femmes nues symbolisant les arts, qui n'a point 
du tout la légèreté d'un véhicule aérien et cette masse pesante, au- 
dessus de nos têtes, ne laisse pas que de nous effrayer. L'embarca- 
tion semble amarrée devant l'arche d'un grand pont en pierre que 
traversent des voyageurs de tous pays, en costumes locaux, pour se 
rendre à l'Exposition universelle dont les bâtimens se dressent sur 
la gauche. Il est difficile de se rendre compte du point de vue où 
s'est placé l'artiste, soit dans le lit même du fleuve, soit sur quelque 
bâtiment élevé, pour apercevoir ainsi ses figures, les unes de haut 
en bas, les autres de bas en haut. C'est juste, je le veux croire, 
régulièrement et mathématiquement, mais très confus pour des yeux 
ordinaires, et ce gros vaisseau, là-haut, n'inspirera jamais confiance. 
C'est dommage, en vérité, car M. Weerts est un dessinateur con- 
sciencieux et habile, sinon un brillant coloriste, et il y a, dans sa 
grande machine, plus d'une figure vive et bien étudiée, avec une 
science du groupement assez rare aujourd'hui. 

C'est par exception, d'ailleurs, et sur commande, qu'on s'essaie, 
au Champ de Mars, à l'art monumental et historique. L'effort gé- 
néral s'y porte sur Fétude de mœurs contemporaines, et lors même 
qu'on y traite des sujets bibliques et évangéliques, c'est du mo- 
dernisme qu'on y fait et qu'on y veut faire. L'introduction, désor- 
mais prévue et banale, du Christ, vêtu de sa tunique tradition- 
nelle, au milieu de bourgeois, d'ouvriers, de paysans en costumes 
du jour, n'est, de toute évidence, qu'un prétexte à réunion de 
types actuels, plus ou moins bien étudiés sur le vif. On peut ac- 
cepter ce programme, remis à la mode par le succès légitime de 
M. Uhde et de quelques autres peintres allemands, à la condition 
qu'il soit tenu et que l'imagination de l'artiste, amalgamant en 
liberté des élémens de dates diverses, soit suffisamment émue pour 
les transformer et les fondre sous l'ardeur de sa passion, de sa ten- 
dresse, de sa ferveur, de sa pitié. C'est ce que nous avons vu faire 
à Rembrandt, dans quelques chefs-d'œuvre, après certains maîtres 



202 REVUE DES DEUX MONDES. 

septentrionaux du xv* siècle, héritiers des libertés naïves prises 
par les miniaturistes français du moyen âge ; mais autour de Rem- 
brandt, chez ses plus proches élèves, quelquefois chez Rembrandt 
lai-même, combien ces anachronismes systématiques deviennent 
aisément grossiers et choquans î Suffit-il, comme l'a fait M. Bé- 
raud, de reprendre une composition du Christ descendu de la 
croix, telle qu'on la trouve en mille églises, de placer la scène sur 
la colline de Montmartre au lieu de la laisser sur le Calvaire, d'en- 
tourer le cadavre nu, que soutient dans son linceul un médecin du 
quartier, de pleureurs et de pleureuses venus du cimetière voisin, 
d'y ajouter même un anarchiste en guenilles, montrant le poing à 
la ville des banquiers, pour que cette tragédie devienne plus pa- 
thétique? L'ingénieux esprit d'observation, habituel à l'artiste, se 
retrouve, à un très haut degré, dans les divers types plébéiens 
qu'il a réunis dans cette commune désolation, mais c'est un esprit 
d'anecdote plus que d'épopée; malgré l'effort et l'habileté, il ne sort 
pas de cette peinture attentive et fine l'émotion poignante qu'on est 
en droit d'attendre en pareil cas. M. Béraud, foncièrement Parisien, 
ironique et satirique, montre tout autant de talent dans son Angé- 
lus à Zermatt, étude de mœurs cosmopolites; c'est peut-être du 
talent mieux placé. Le drame du Golgotha a été aussi représenté, 
avec une multitude de petites figures, par un des jeunes luministes 
de l'école exaspérée, M. Dinet. Le groupe dont fait partie M. Dinet, 
auquel se rattachent, entre autres, MM. Eliot et Armand Point, 
par haine de la brume et du gris, n'admet que la peinture en plein 
soleil, dans des pays sans ombres, avec des éblouissemens dans 
l'œil. Ils ne réussissent quelquefois qu'à nous éblouir à notre tour 
et à nous communiquer leur vertige, sans presque rien nous mon- 
trer, arrivant ainsi, par le système contraire, au même résultat 
fâcheux que les amonceleurs de brouillards; c'est, semble-t-il, 
cette année, le cas de M. Eliot, dont la palette s'embrouille et 
dont le pinceau s'alourdit dans cette lutte inégale contre le so- 
leil. Néanmoins, ces recherches, consciencieusement faites, ne 
sont ni stériles, ni inutiles. Le Golgotha de M. Dinet, placé par 
lui en terre d'Afrique, sous un ciel fulgurant, prend une certaine 
grandeur par l'éclat tourmenté d'une lumière saccadée et violente 
qui exalte toutes les figures en accentuant leur gesticulation. La 
sensation lumineuse, chez M. Dinet, est aiguë, fine, rare, comme 
on le peut voir encore dans sa Suzanne et les deux vieillards; il 
serait fâcheux que, s'abandonnant à des entraînemens faciles, ce 
peintre distingué négligeât l'étude de la réaUté. Cette facture, pa - 
pillotante et surexcitée, tournerait vite au système et à la conven- 
tion. 



LES SALONS DE 1892. 203 

Le Christ de M. Lhermitte, dans VAmi des humbles, celui de 
M. Blanche dans VHôte, celui de M. Latouche dans la Sainte Cène, 
sont tous trois de grandeur naturelle. VAmi des humbles est le 
Bepas d'Emmaûs transporté dans une chaumière de paysans. Le 
Christ, assis à l'un des bouts de la table, est en train de rompre le 
pain et de se révéler; assis devant lui, un vieux travailleur, chauve, 
à longue barbe, et un jeune ouvrier, font des gestes de surprise, 
tandis que, derrière eux, la ménagère et le gamin, à qui cette scène 
échappe, s'apprêtent à servir le repas. C'est la scène qu'on a vue 
chez Rembrandt, Véronèse, Titien et tant d'autres. Le degré de 
mérite y réside donc tout entier dans l'exécution, dans l'ordonnance 
expressive, plastique et lumineuse, dans la quantité de vérité, 
d'émotion, de noblesse morale que l'artiste aura su communiquer 
à ses acteurs. Le tableau de M. Lhermitte, sous ces rapports di- 
vers, est un ouvrage des mieux réussis. Le groupe des paysans, 
notamment, est traité d'une façon tout à fait remarquable, avec 
force et fermeté, dans cette gamme grise, grave, un peu triste, 
qu'afïectionne M. Lhermitte, et qui convient ici parfaitement au 
sujet ; la peinture en est aussi plus soutenue, plus égale que 
d'habitude. On ne saurait parler de M. Lhermitte sans penser à 
l'un de ses imitateurs, M. David Millet, dont la facture, naguère 
martelée et papillotante, s'affermit aussi et se consolide à vue 
d'oeil. Dans ses Paysans mangeant la soupe, il y a deux ou trois 
têtes d'une justesse parfaite et d'une exécution supérieure. On ne 
saurait étudier les types populaires avec plus de sincérité, d'intel- 
ligence et de respect pour ce que tout visage humain, même le 
plus vulgaire, ofïre de touchant et de beau, lorsqu'il est simple et 
ouvert. Pour en finir avec les apparitions du Christ dans des mi- 
lieux inattendus, il faut signaler encore l*Hôte de M. Alfred Blanche. 
Cette fois, le jeune Israélite, en tunique bleuâtre, bénit le pain 
dans une salle à manger bourgeoise, très confortable, au milieu 
de toute une famille assemblée. C'est un prétexte à des études très 
modernes de personnages de diflérens sexes et d'âges diflérens, 
dessinés et peints avec plus de solidité que n'en met d'ordinaire 
M. Blanche dans ses figures isolées, d'une tournure juste et d'un 
jet original, mais dont l'exécution se montre trop souvent inégale, 
négligée ou fuyante. La dernière étude de ce genre à voir est la 
Sainte-Cène de M. Latouche, toile très lumineuse. 

Il est peut-être plus intéressant d'étudier le mouvement moderne 
dans des œuvres franchement modernes où les peintres s'elïorcent 
d'exprimer simplement, sans plus hautes visées, leurs sensations, 
de plus en plus raffinées, devant la vie et ses innombrables phéno- 
mènes. Nous n'avons pas à revenir sur l'influence croissante que 



204 REVUE DES DEUX MONDES. 

prend, dans ces recherches, Tamour du paysage, développé et 
exalté par l'habitude et la facilité des voyages en climats divers, 
et, avec l'amour du paysage, la curiosité des complications lumi- 
neuses, soit à l'extérieur, soit à l'intérieur des habitations ; ce sont 
des faits signalés depuis longtemps déjà et dont nous essayons, 
chaque année, de faire suivre les progrès et d'apprécier les résul- 
tats. Ce qu'il importe surtout de constater, à la louange de notre 
jeune école, c'est que, parmi les nouveaux arrivés, un certain 
nombre commencent à se rendre compte que toutes ces recher- 
ches et toutes ces études des phénomènes atmosphériques et lumi- 
neux ne seront vraiment utiles et fécondes que si elles s'appuient 
sur des études préliminaires et sérieuses de la forme. C'est toujours 
là, en effet, qu'il en faut revenir : bien établir et bien constituer 
le fond avant de le vêtir d'apparences. Les exemples des vieux 
maîtres qu'ils semblent aimer leur prodiguent, à ce sujet, les 
mêmes conseils que l'observation et le raisonnement. 11 se peut 
que cette double préoccupation donne lieu à des tentatives singu- 
lières, à des efforts laborieux, à des tâtonnemens pénibles, mais 
tous les enfantemens d'un art nouveau ne sont-ils pas douloureux ? 
Parmi ces artistes inquiets et chercheurs nous trouvons, en pre- 
mière ligne (et c'est à son honneur!) M. Dagnan-Bouveret. Après 
ses nombreux et légitimes succès, il semblait permis à M. Dagnan 
de taire comme tant d'autres, de se répéter indéfiniment, de 
s'en tenir, comme technique, à celle de ses manières qui avait le 
plus réussi, à celle du Pardon, par exemple. Mais M. Dagnan, de 
toute évidence, est un artiste curieux et réfléchi, qui regarde beau- 
coup, analyse passionnément, veut sans cesse se compléter et 
s'améliorer; il appartient à cette race distinguée d'artistes, rare- 
ment satisfaits d'eux-mêmes, qui nous a donné les Ricard, les 
Fromentin, les Baudry, les Delaunay. Ce qui se fait autour de lui l'at- 
tire et l'excite; c'est ainsi que, dans son exposition actuelle, com- 
posée uniquement de portraits, nous pouvons surprendre l'appli- 
cation inattendue des procédés les plus divers empruntés aux 
écoles contemporaines les plus opposées. A tel endroit il procède 
par légères coulées de pâte, à tel autre par vigoureux empâtemens, 
tantôt comme Baudry, tantôt comme Delaunay ; ici, il procède par 
taches, et là, par hachures, plus loin par pointillé, ne dédaignan 
ni les procédés de M. Raffaelli, ni ceux de M. Renoir. Sa particu- 
larité, dans ce travail de vision, est de rester lui-même par sa net- 
teté particulière d'observations et la conscience de son analyse. Son 
Étude de Breton, jeune gars aux longs cheveux, en veste et gilet 
verdâtre, à la physionomie naïve, sérieuse, pensive, est un mor- 
ceau d'une rare distinction; il en est de même de son Portrait 



LES SALONS DE 1892. 205 

de jeune femme en robe rose et de son Portrait d'acteur [M, Co- 
quelin cadet). La Sicilienne même, où l'artiste, pour exprimer le 
type fort et lourd du modèle, a peut-être trop appesanti sa touche, 
est une étude d'un grand caractère. 

Les inquiétudes dont on retrouve la trace chez M. Dagnan sont 
plus visibles encore chez d'autres artistes studieux, la plupart 
encore en formation, tels que MM. Gœneutte, Marins Michel, Lobre, 
Friant, Muenier, Dinet, Armand Point, Girardot, Jarraud, Jeanniot, 
tous vivement attirés par les complications délicates et fines de la 
lumière, tous préoccupés aussi de joindre, à une analyse juste 
et nouvelle du milieu atmosphérique et coloré, l'analyse juste et 
consciencieuse de la forme et de la physionomie humaines. Le désir 
de rendre exactement les choses est même si vif chez quelques- 
uns qu'ils consultent, plus que de raison, les images photogra- 
phiques et que leur peinture retient parfois, de cette lutte avec 
une reproduction mécanique, une sorte de sécheresse minutieuse. 
Cette froideur était déjà visible dans les premières œuvres de 
Bastien-Lepage , auquel presque tous se rattachent, mais ils ten- 
dent à l'exagérer. Quoi qu'il en soit, ce sont eux qui nous parais- 
sent le mieux saisir les difficultés compliquées du problème posé 
et prendre les meilleurs moyens pour le résoudre. Les voyages de 
M. Gœneutte lui ont à la fois ouvert les yeux et inquiété l'esprit. Si 
l'on retrouve dans son petit Portrait du docteur Cachet l'âpreté 
incisive et la vigueur colorée, avec leurs procédés même, des vieux 
Allemands, Diirer et Granach, on devine, dans sa Femme aux char- 
dons bleus et dans sa Conversation d'artistes au Louvre, une admi- 
ration profonde et raisonnée pour les quattrocentistes italiens, Bot- 
ticelli et Grivelli notamment, admiration qu'il complète par une 
étude de ses confrères impressionnistes. M. Marins- Michel, très 
observateur également, travaille surtout sous l'influence des Hol- 
landais francs et colorés, anciens ou modernes, Pieter de Hooch 
ou M. Bisshop, et des Munichois qui en dérivent, tels que M. Kuehl. 
Durant ses voyages, il a acquis de la vigueur et de la sûreté. Sa 
Fabrique de fromage, en Hollande, son Petit constructeur de ba- 
teaux, son Scherzo (un petit joueur d'accordéon) sont des études 
intéressantes à la fois par les types et par le décor, d'une coloration 
franche, gaie, hardie, solide. M. Michel, comme la plupart des pein- 
tres du même groupe, comme les vieux Hollandais, réussit d'ail- 
leurs beaucoup mieux les petits tableaux que les grands. M. Lobre 
fait aussi de jolies études d'intérieurs, dans une note bourgeoise 
et intime assez particuUère. Sa Bibliothèque où, sur un fond de 
rideaux bleu clair protégeant les rangées de livres, blanchit douce- 
ment, près d'une fenêtre, la silhouette d'une jeune fille en train 



206 REVDE DES DEUX MONDES. 

de lire, n'est pas seulement une peinture délicate et fine par la 
savante et douce harmonie des colorations, mais aussi par l'expres- 
sion jeune et attentive, par le dessin pur et délicat de la figure. 
MM. Priant et Muenier éprouvent plus de peine à envelopper leurs 
figures attentivement et minutieusement analysées dans une har- 
monie souple et chaude de belles colorations; il faut dire qu'ils 
cherchent à leur donner un accent plus expressif et plus profond, 
et qu'ils aspirent à un art plus varié et plus élevé. Leurs efforts, 
même lorsqu'ils n'aboutissent pas complètement, sont toujours 
intéressans. Les Souvenirs par M. Friant (une vieille femme, assise 
dans l'herbe, pensive, au bord de l'eau, à côté d'enfans qui pè- 
chent à la ligne), comme le Soir de Provence par M. Muenier (une 
jeune femme assise, sous les pins, devant la mer) montrent bien, 
chez tous deux, le même talent pour placer une figure réelle, d'une 
attitude calme et simple, d'une physionomie expressive, dans une 
lumière fine, au milieu d'un paysage exact et détaillé. Tous deux 
ont, dans le pinceau, plus de précision que de chaleur, et leur 
facture, attentive et minutieuse, ne laisse pas de sembler^ par in- 
stans, quelque peu froide et pénible; toutefois, M. Friant se rat- 
trape par l'esprit des détails et la finesse de l'exécution, dans ses 
anecdotes familières et bourgeoises, comme M. Muenier par une 
sensibilité souvent heureuse d'oeil et de main dans ses essais d'idylle 
rustique (['Abreuvoir) ou ses études populaires [Vieux pêcheur 
(T oursins. La vivacité pittoresque est beaucoup plus vive, elle est 
même très vive, nous l'avons déjà dit, chez M. Dinet et chez tous 
ceux qui, comme lui, non contons du soleil parisien, ont été exci- 
ter et aiguiser leur passion pour la clarté sous le ciel d'Orient, 
MM. Armand Point et Girardot^ par exemple. La jeune femme et la 
fillette nues, se préparant au bain devant des touffes de lauriers- 
roses (Au bord de VEurotas) par le premier^ sous un soleil aveu- 
glant, sont de jolies figures, d'un goût poétique et fin, dont on 
appréciera peut-être mieux le charme lorsque cet éblouissement 
de colorations fraîches sera un peu calmé. M. Point joint d'ailleurs 
au culte du soleil le culte des maîtres primitifs, ainsi qu'on le peut 
constater dans une étude de fillette brune et maigriote qu'il intitule 
Puberté. C'est ce qui le sauvera, lui et ses camarades. M. Girardot^ 
en Orient, a fait aussi de grands progrès. Ses cadres réduits 
lui permettent de serrer son dessin et de nuancer ses colorations 
avec une science qu'il n'avait pas autrefois. Nous préférons beau- 
coup certaines sécheresses prouvant actuellement chez lui la con- 
science, l'effort, le développement, à la mollesse vague de ses 
premières peintures. Gomme MM. Muenier et Friant, il poursuit la 
délicatesse dans l'exactitude, mais il est plus coloriste et plus 



LES SALONS DE 1892, 207 

peintre. Sa Mauresque, ses ISégresses sur leurs terrasses, ses pay- 
sages d'Afrique et de France sont de 1res fines études. M. Jean- 
niot, avec des colorations plus fortes et plus de pesanteur dans la 
main, M. Jarraud, avec une extrême subtilité qui touche à l'éva- 
nouissement, peuvent être rattachés au même groupe; ils cher- 
chent à la fois le caractère des figures et les nuances de Ten- 
tourage. 

MM. Gazin, Carrière, Raflaelli n'en sont plus aux tâtonnemens ; 
ils ont, depuis quelques années, adopté une manière très person- 
nelle, ils s'en tiennent aux mêmes procédés ainsi qu'aux mêmes 
sujets. Les figures que M. Cazin fait intervenir dans ses paysages 
lunaires ou crépusculaires y revêtent toujours la tranquillité douce 
et l'aspect effacé de ce milieu doux et monotone. M. Gazin, cette 
année, avait à interpréter, pour la Sorbonne, deux fables de La 
Fontaine, VOurs et V amateur de jardins et la Maison de Socrate, 
Les deux paysages sont méridionaux d'intuition, si l'on en juge 
par la présence de certains arbres et parle caractère des terrains, 
mais ils sont toujours vus par un œil septentrional, par un œil 
tendu et délicat qui retrouve partout l'harmonie jaunâtre des dunes 
de sable mouvant sous un ciel voilé. Une agréable simplicité dans 
Tarrangement pittoresque, de la familiarité et de l'aisance dans les 
figures, d'un caractère d'ailleurs tout moderne, n'eussent pas été 
pour déplaire au bonhomme, et ces compositions sont peut-être 
plus dans l'esprit du fabuliste que beaucoup d'autres, plus spiri- 
tuelles ou plus savantes. L'agrandissement du cadre dans Mater- 
nité n'a pas porté bonheur à M. Carrière ; ce n'est pas la première 
fois qu'il nous fait entrevoir, dans un nuage de fumée, un visage 
blanc de mère, -avec des fragmens de bras blancs, embrassant ten- 
drement un coin de visage blanc d'un enfant invisible en tout le 
reste. Ce sujet est un de ceux dont il tire le meilleur parti, et 
lorsque cette effusion de vapeurs est contenue dans un petit cadre, 
c'est parfois charmant, bien qu*un peu monotone. Du moment 
qu'il n'y a de place ni pour les torses, ni pour les vêtemens, ni 
pour les jambes, on ne demande ni torses, ni vêtemens, ni 
jambes; mais, lorsque les figures sont ou devraient être en 
pied, il faut avouer que l'absence de ces membres nécessaires 
devient incompréhensible. Le trio des visages vagues qui se fon- 
dent en s'embrassant au milieu de cette vaste toile pourrait en 
être détaché sans dommage ; ce fragment réduit donnerait encore 
une très bonne caractéristique du talent de M. Carrière. Autour 
de M. Carrière, quelques autres amis des brumes, MM. Berton, 
Tournés et autres commencent à sentir pourtant ce que cette façon 
de voir a de maladif ou de factice, et cherchent à égayer leurs 
fumées de quelques notes de couleur plus vives et plus franches. 



208 REVUE DES DEUX MONDES. 

L'observation brutale de M. Rafïaelli, appliquée aux vulgarités 
naïves ou douloureuses de la vie populaire et parisienne, reprend 
tous ses mérites à côté de cette peinture languissante, d'une 
inspiration si limitée et d'une poésie si factice. Les procédés de 
M. Rafïaelli, qui ne sont, à vrai dire, que ceux du dessina- 
teur appliqué à la peinture, ont, sans doute, quelque chose d'in- 
solite et de presque barbare qui surprend d'abord l'œil. Pour- 
quoi tenir un pinceau trempé d'une couleur molle et fusible, si 
l'on ne s'en sert que pour couvrir une toile de rayures et de 
hachures, comme on ferait avec un fusain sur le papier, et sans 
chercher beaucoup plus de variété dans les colorations? En réa- 
Uté, il faut prendre les peintures de M. RafTaelli pour des espèces 
de cartons teintés ; et plus elles se rapprochent du dessin, meil- 
leures elles sont ; mais, une fois le procédé admis, il faut recon- 
naître que M. RafTaelli en tire des effets saisissans, et qu'il possède 
un sentiment de la réalité très vif et très intense, malgré son insou- 
ciance pour la solidité des corps et pour le dessous des habits. Les 
Vieux Convalescens, dans une cour d'hospice, sont d'une vérité 
touchante et navrante. Toutefois, les meilleures qualités de M. Raf- 
faelli, comme observateur et comme dessinateur, nous semblent 
résumées dans une étude d'homme, certainement prise sur le 
vif, qu'il appelle le Sculpteur idéaliste. C'est un des beaux portraits 
de ce Salon, où il y en a beaucoup. 

Portraits et paysages, on peut dire qu'ici presque tout le monde 
fait des uns et des autres, mêlant le plus souvent les uns aux 
autres. M. Garolus Duran compte parmi les rares exceptions. Tous 
ses portraits, brillamment enlevés, gardent le fond traditionnel, le 
fond neutre ou de tenture. Presque seul il ne fait aucune part, ni 
au paysage, ni au mobilier dans l'explication de ses figures. Il s'en 
fie, pour leur donner la vie, à son extraordinaire virtuosité, au 
don unique qu'il possède de les vêtir d'étoffes souples et cha- 
toyantes dont l'éclat, se mariant à l'éclat des carnations fraîches et 
roses, compose, à distance, un assemblage de tons toujours 
agréable. Cette année, nous avons le bouquet gris, dans le Por- 
trait de M^^ la comtesse de C, d'une harmonie très distinguée ; le 
bouquet lilas clair dans celui de Miss 2).., le bouquet rouge somp- 
tueux et éclatant, grenat et groseille, dans le portrait en pied de 
Jf°*® A.. y d'une allure très particuhère et très caractérisée. Au point 
de vue physionomique, c'est toujours et naturellement dans les 
portraits de ceux qu'il fréquente et connaît bien, dans les portraits 
d'artistes et d'amis que réussit le mieux M. Garolus Duran. Son 
Portrait de M. J.-J, Henner, d'une exécution si libre et d'une 
expression si ressentie, se placera, dans l'avenir, à côté du Po?'- 
trait de M. Français, 



LES SALONS DE 1892. 209 

M.Besnard est aussi ou semble être un improvisateur; or, il faut 
reconnaître que, dans le portrait, lorsque la brosse est maniée 
hardiment et librement par un bon peintre, doublé d'un bon des- 
sinateur, cette façon de faire, rapide et vivante, donne souvent 
des surprises charmantes. Les choses inachevées, dans leur aspi- 
ration troublée et incertaine vers la vie, ont toujours quelque chose 
qui nous émeut et nous touche plus aisément. L'imagination du 
spectateur, aussi bien que celle même de l'artiste, n'est-elle pas 
toujours disposée à les compléter par le rêve, et à leur supposer la 
possibiUté d'une extrême perfection ? Mais pour se livrer sans dan- 
ger à de pareils exercices, il faut être sûr de son œil et de sa main. 
C'est le cas de M. Besnard, lorsqu'il se souvient de ses premières 
études et lorsqu'il ne se livre pas à des recherches trop excentri- 
ques d'illuminations artiiScielles. On retrouve alors en lui le dessi- 
nateur précis et délicat, le coloriste souple et savoureux, le phy- 
sionomiste vif et pénétrant. Il a cette année, dans cette manière 
libre et vivante, deux bons portraits de femmes, celui de M"^^ R. M., 
en noir, sur un fond de tenture, celui de M"^^ L. P., en clair, 
dans un panneau cintré; mais le plus joli morceau de son exposi- 
tion nous semble être celui qu'il intitule le Sourire, une mère avec 
deux fillettes. Les attitudes sont naturelles, les visages honnêtes, 
jeunes et francs, les physionomies pures et charmantes; c'est, du 
reste, dans l'expression vive des visages mutins ou naïfs d'enfans 
que M. Besnard réussit le mieux depuis quelques années. 

Français ou étrangers, presque tous les portraitistes du Champ 
de Mars visent à cette expression libre et sommaire de la person- 
nalité humaine, dans une attitude familière et vive, sous un effet 
de lumière particuUer qui accentue le mouvement, la silhouette 
ou l'expression. Le portrait classique n'y est plus guère pratiqué 
que par M. Gervex, dont la plupart des œuvres restent aussi à l'état 
de préparations, mais de préparations distinguées et d'une colora- 
tion charmante, par M. Rixens, dont l'exécution devient plus souple 
et plus brillante {Portrait de M, Benoist, ancien président de la 
chambre des avoués), par M. Courtois, avec ses figures, de petite di- 
mension, d'un style un peu mince, mais toujours soigné, délicat, dis- 
tingué [Portraits de i/"® Bartet, de M. Freiwald), par M. Weerts, 
avec sa nombreuse collection de figurines minutieusement analysées 
[Portraits du général baron de Launay, de M, Paul Dislère, etc.), 
par MM. Sain, Parrot, Desboutin, etc. Il y a des recherches heureuses 
d'éclairage plus accidenté dans le bon Portrait de M""^ B.-L... 
par M. Emile Bastien-Lepage. Quant aux étrangers, c'est en masse 
et avec une ardeur d'innovation dont le sentiment de la forme et 
le respect de la vérité ont plus d'une lois à souffrir, qu'ils se livrent 
TOME cxit. — 1892. 1/j 



210 REVUE DES DEUX MONDES. 

à la recherche des gestes inattendus et des illuminations violentes 
ou bizarres, en des improvisations de brosse quelquefois heureuses 
et souvent téméraires. Parmi les plus inégaux, mais les plus cu- 
rieux, se distingue toujours M. Zorn, quelquefois incompréhensible, 
mais fort amusant lorsque se débrouillent suffisamment ses figures 
sous des averses de touches tortillées et coulantes. Son Portrait 
de M""^ H,., et même celui de M. H... sont d'une belle et franche 
tournure, son étude de plusieurs personnes En omnibus montre, 
en cet artiste singulier, un observateur savant de toutes les lueurs, 
lueurs de physionomies humaines aussi bien que lueurs de soleil, 
étoffes et vitrages. A côté de M. Zorn, M. Whistler, qui fut consi- 
déré autrefois comme un révolutionnaire, est un peintre tout à fait 
classique. Il est de fait que son beau Portrait de lady Meux [Har^ 
monie en gris et rose, comme il l'intitule suivant ses habitudes 
de classifications coloristes), est une des œuvres à la fois les plus 
correctes et les plus complètes du Salon. Une jeune femme, en robe 
grise, avec corsage et volans roses, debout, coiffée d'un large et 
lourd chapeau qui projette une grande ombre sur son visage, avec 
de grands yeux noirs et veloutés rayonnant doucement dans cette 
ombre; c'est tout à fait anglais d'allure et d'harmonie, avec un 
sentiment très anglais aussi des vibrations harmonieuses et rares 
des colorations et qui nous fait penser aux chefs-d'œuvre les plus 
célèbres de l'école. M. Whistler pousse évidemment la recherche 
des raretés harmoniques jusqu'à l'extrême subtilité, et quelques- 
unes des études qu'il nous montre restent lettres closes pour la ma- 
jorité du pubUc, mais quand il dit bien ce qu'il veut dire, ce qui 
est extrêmement difficile, parce que cela est toujours rare et 
subtil, il est exquis. C'est ce qui lui arrive dans une délicieuse 
étude de mer qu'il appelle Gris et Vert, l'Océan, Un autre Anglais 
de premier mérite et que nous avons fort admiré en 1889, M. Burne- 
Jones, ne nous envoie pas malheureusement de grande pièce; mais 
dans la série d'études qu'il expose, et dont plusieurs sont des 
têtes d'après nature, on reconnaît à la fois toute la distinction poé- 
tique de son esprit et sa parenté intime avec les plus délicieux 
maîtres de la renaissance italienne. 

Si M. Whistler devient un classique, M. Stevens le devient bien 
plus encore. Gomme d'habitude, il nous apporte un lot complet de 
ses œuvres, nouvelles et anciennes, et il met une sorte de coquet- 
terie fort légitime à nous montrer qu'il est, en réalité, l'un des 
pères de la jeune école et qu'il a su depuis longtemps, avec la 
vigueur flamande, placer des femmes modernes dans des vête- 
mens modernes. La Virtuose, le Bain, la Musicienne, la Lettre de 
faire part, sont pour nous de vieilles connaissances, dont le cos- 



LES SALONS DE 1892. 211 

tume seul a vieilli, que nous avons grand plaisir à retrouver. 
Dans son récent Portrait de Ji*^® W, B,,, M. Stevens montre qu'il 
possède encore, à un degré rare, le sentiment des harmonies déli- 
cates entre les toilettes élégantes, les fines carnations, les ameu- 
blemens de choix. De plus, M. Stevens a donné à la France un fils, 
M. Léopold Stevens, qui semble avoir hérité les dons pittoresques 
de toute la famille, et dont plusieurs études en Bretagne {la Pe- 
tite fille à la paille) sont traitées avec une vérité et une recherche 
déjà remarquables. La plupart des autres peintres de portraits ou 
de genre, venant de l'étranger, sont également connus; c'est, 
pour les portraits, les Américains, M. Sargent, avec une étude 
espagnole, la Carmencita^ et M°^® Lee-Robbins, avec son propre 
portrait, tous deux, on le sait, fortement influencés par M. Carolus 
Duran; les Italiens, M. Boldini, avec deux portraits, une dame et 
une petite fille, dans cette manière incisive^ minaudière, provo- 
cante, qui lui est propre, et M. Tofano avec deux œuvres moins 
voyantes, mais intéressantes, Portraits de M'^^J. 5.. . et de M^^^ C; 
le Suédois, M. Edelfelt; les Suissesses, M"^^ Breslau et Roederstein ; 
pour les scènes de genre populaire, M. Kuehl, de Munich, M. Lie- 
bermann, de Berlin, M. Israels, de Hollande, qui, cette année, 
changeant sa manière sombre et triste, devenue un peu confuse 
et lourde en ces derniers temps, nous donne dans ses Soins ma- 
ternels un échantillon gai et clair de son observation si juste et si 
sensible; M. Melchers, des États-Unis, avec ses Mariés et son 
Dimanche des Rameaux ; M. Gronvôld, de Norvège, avec une re- 
marquable étude de paysan, le Pain quotidien^ etc. 

Un grand nombre des peintres précédons, français ou étrangers, 
joignent à leurs portraits ou leurs études d'intérieurs, des études 
de paysage. Ici, en efïet, autant et plus encore qu'aux Champs- 
Elysées, la pensée de la campagne, du plein air, des jeux de la lu- 
mière et de l'ombre domine toutes les imaginations. Seulement, 
tandis qu'aux Champs-Elysées nous avons pu remarquer dans 
cette catégorie un certain nombre d'œuvres importantes, étudiées 
à fond, poussées à bout, ici nous ne trouvons, en général, que 
des collections d'études rapides ou inachevées, de préparations 
plutôt que de réaUsations, de promesses plutôt que de résultats. 
Il faut faire exception pour certaines petites toiles où M. Billotte 
étudie toujours, avec plus de précision et le même sens poétique, 
la banlieue de Paris ; où M. Boudin, passant du nord au midi, de 
l'océan à la Méditerranée, apporte , dans ses mannes de la côte 
de Nice, son goût si net et si vif des fins accens de couleur ; où 
M. Courant montre de nouveau sa connaissance de la mer normande, 
et pour quelques autres de MM. Iw^ill, Costeau, Binet, où Ton re- 



212 REVUE DES DEUX MONDES. 

marque une analyse très délicate des effets lumineux. En géné- 
ral, même chez MM. Martin, Montenard, Barau, Damoye, il y a ten- 
dance à traiter le paysage en décor, et par grandes taches. Quelques 
autres cèdent même à des influences plus fâcheuses, ils s'aban- 
donnent à l'imitation des procédés conventionnels que des artistes 
bien doués peut-être, mais pour lesquels l'observation de la na- 
ture n'est qu'un prétexte et non un moyen, MM. Monnet et Sisley, 
ont récemment mis à la mode. Ces procédés sont, assurément, 
d'une transmission facile, mais ils suppriment chez l'artiste la 
sincérité , l'émotion personnelle, la peine et le plaisir de la re- 
cherche. 

Il serait fâcheux de voir tomber dans ce traquenard de jeunes 
peintres, dont la brosse est encore pesante et embarrassée, mais 
qui regardent les choses avec une conscience visible, même dans 
leurs maladresses, tels que MM. Lebourg, Le Camus, Lepère. Ces 
artistes sont évidemment séduits par la liberté puissante avec la- 
quelle certains étrangers, notamment M. Baertsoen, dans sa Ville 
flamande, le soir^ et M. Thaulow, dans ses études de Norvège, trai- 
tent le paysage d'après nature, mais cette liberté ne s'acquiert qu'au 
prix d'études lentes, indépendantes, patientes, et nous nous souve- 
nons des premières apparitions à nos Salons de MM. Baertsoen et 
Thaulow où l'on voyait en eux des travailleurs attentifs. La moralité 
qu'il y a, en somme, à tii'er d'une promenade au Champ de Mars 
aussi bien que d'une promenade aux Champs-Elysées, c'est que' 
l'avenir appartiendra, comme le passé leur appartint, aux peintres 
qui ne dédaignent pas d'apprendre avant tout leur métier, et que 
dans la crise que traverse notre école, crise dont le plus grand 
nombre commence à comprendre les dangers, le salut ne peut être 
cherché que là où les peintres de tout temps l'ont toujours trouvé, 
dans une étude plus consciencieuse de la vérité foncière des 
êtres et des choses, dans une étude plus approfondie de leur orga- 
nisme aussi bien que de leurs apparences. Cela s'appelait autre- 
fois l'étude du dessin ; appelons-le, si vous le voulez, l'étude de la 
nature, mais reconnaissons une bonne fois que, hors de cette étude 
continue et attentive, il n'y a, pour tous les artistes, même pour 
les peintres, que confusion, efforts inutiles et impuissance. 



George Lafenestre. 



LE 



JODRNAL DE WALTER SCOTT 



Wal ter Scott regrettait dans son âge mûr de n'avoir pas tenu dès 
sa jeunesse un journal de sa vie; il se reprochait d'avoir perdu 
ainsi le souvenir de beaucoup de choses intéressantes et privé sa fa- 
mille et le public de quelques informations curieuses. Cet homme qui 
avait connu tant d'hommes de tous les pays et de toutes les conditions, 
qui avait frayé avec les paysans d'Ecosse comme avec les grands politiques 
de l'Angleterre, avec les princes et les rois, ce greffier des sessions de 
la cour d'Edimbourg, qui, devenu baronet et grand châtelain, avait 
vu passer ou séjourner dans sa demeure presque royale tant de per- 
sonnages marquans, tant d'originaux de tout genre, cet écrivain doublé 
d'un homme d'affaires, qui, après avoir joui longtemps de sa gloire et 
d'une prospérité presque sans exemple, avait connu le malheur et les 
détresses, était un de ces mortels privilégiés auxquels on ne peut en 
vouloir de s'intéresser beaucoup à eux-mêmes et de se croire en droit 
d'intéresser les autres en leur racontant leurs souvenirs et leurs rêves, 
leurs chagrins, leurs joies et leurs déconvenues. 

Ce ne fut qu'à l'âge de cinquante-deux ans que, pris d'un tardif 
repentir, il projeta de consigner dans un volume in-quarto relié en vé- 
lin et muni d'une forte serrure toutes ses pensées, ses imaginations, 
ses rêves et les menus incidens de ses journées. De 1825 jusqu'en 
1832, année de sa mort, il demeura fidèle à sa résolution. Ce journal 
a été récemment publié à Edimbourg (1). Les éditeurs, trop conscien- 

(1) The Journal of sir Walter Scott, 1825-32, from the original manuscript at Ab- 
botsford. Edinburgh; David Douglas. 



214 REVUE DES DEUX MONDES. 

deux peut-être, se sont fait un devoir de le reproduire intée^ralement; 
ils auraient pu sans inconvénient l'abréger, l'émonder. Johnson re- 
commandait à Boswell d'écrire son journal, mais de n'y jamais parler 
de la pluie, du beau temps et d'autres fadaises du même genre, like 
trumpery. Walter Scott s'intéressait vivement à la pluie, au soleil, au 
vent, à la neige, qui affectaient son humeur et ses nerfs, et il n'y avait 
pas pour lui de fadaises. 11 parlait de tout dans son in-quarto à ser- 
rure, où les petites choses tiennent quelquefois plus de place que les 
grandes. A la vérité, il nous importe peu de savoir que, le 30 dé- 
cembre 1825, il a pris son repas du soir tête-à-tête avec son secrétaire, 
sa femme et sa fille, que le 29 juin 1826 il a bu en compagnie de deux 
de ses amis une bouteille de Champagne, une bouteille de Bordeaux, 
un verre ou deux de Porto, un grand verre de whiskey, que, le 
10 août 1827, il a perdu plus d'une heure à chercher ses plumes, ses 
épreuves et ses lunettes, que tel autre jour il a fumé sans remords 
deux cigares après son dîner. 

Ces détails avaient sans doute quelque valeur pour lui. Il a raconté 
lui-même que, chaque dimanche, le ministre des Cumbrays, misérables 
petites îles situées à l'embouchure de la Clyde, priait le Seigneur de 
répandre ses bénédictions et ses grâces sur la grande et la petite Cum- 
bray, et ajoutait : « Dans ta pitié n'oublie pas les îles adjacentes de la 
Grande-Bretagne et d'Irlande. » Les égotistes ont tous leurs îles Cum- 
brays, qui leur paraissent des portions importantes de ce vaste uni- 
vers, et on est toujours égotiste quand on écrit son histoire ; mais il 
est bon de ne pas tout publier. Heureusement, il y a autre chose dans 
le journal de Walter Scott. Si on éprouve parfois quelque impatience 
en parcourant ces neuf cents pages, on est récompensé de ses peines : 
Fauteur dUvanhoé et des Puritains d^Écosse s'y révèle tout entier et 
nous apparaît comme un caractère aussi noble qu'original. Ses éditeurs 
avaient mis sa gloire à une redoutable épreuve en ne supprimant rien ; 
leur zèle imprudent ne l'a point compromise, ils n'ont réussi à dimi- 
nuer ni l'homme ni l'écrivain. 

Dès le premier jour qu'il l'avait vu, Walter Scott avait pris en goût 
Thomas Moore. Cet homme de petite, de très petite taille, l'avait séduit 
par sa franchise virile, par l'aisance de ses manières, par ses façons 
de gentilhomme, exempt de toute prétention comme de toute pédan- 
terie. Il s'était rappelé, en liant connaissance avec lui, que Byron les 
associait souvent dans son souvenir et parlait de l'un et de l'autre sur 
le même ton d'estime. « Nous nous ressemblons pourtant bien peu, 
disait-il. Moore a beaucoup vécu dans le monde où l'on s'amuse et moi 
à la campagne avec des gens d'affaires, quelquefois avec des politi- 
ciens. Moore est un grand savant, je ne le suis guère. Il est démo- 
crate, je suis aristocrate, sans compter qu'il est Irlandais, que je suis 
Écossais et que chacun de nous est bien de son pays. Mais voici ce qui 



LE JOURNAL DE WALTER SCOTT. 215 

nous est commun : nous sommes, lui et moi, des compagnons de belle 
humeur, s'occupant plus de jouir de la vie que de maintenir notre di- 
gnité de lions, et tous deux nous avons trop vu le monde et nous le 
connaissons trop bien pour ne pas mépriser cordialement l'importance 
imaginaire de ces gens de lettres qui cheminent le nez au vent, et me 
font toujours penser au personnage que Johnson rencontra dans une 
taverne et qui s'appelait hii-même le grand Twalmley, inventeur d'un 
nouveau fer à repasser. » 

Il disait aussi : « Moore est un musicien et un artiste, et en ceci 
nous différons. » C'était en effet un artiste accompli que le délicieux 
poète auquel nous devons Lalla Rookh et les Mélodies irlandaises; 
Walter Scott, quant à lui, ne se piquait pas de l'être. Il pensait que 
les arts sont destinés à remuer le cœur humain, à exciter l'étonne- 
ment, la joie, la pitié, la terreur, à nous procurer des émotions comme 
aussi à calmer, à tromper nos inquiétudes. Il ne leur en demandait 
pas davantage, et les questions d'exécution, de forme, n'avaient à ses 
yeux qu'une médiocre importance. A en juger par certains passages de 
son journal, on pourrait s'imaginer que la poésie n'était pour cet Écos- 
sais qu'une sorte d'industrie un peu plus raffinée que les aut es. Un 
filateur connaît exactement la puissance des machines qu'il emploie et 
la somme de travail qu'elles peuvent fournir en un jour. Walter Scott 
savait exactement le nombre de pages qu'il pouvait écrire d'un lever à 
un coucher de soleil, à la condition toutefois que les séances de la 
cour ou des conseils d'administration qu'il présidait ne fussent pas 
trop longues, ou qu'il ne cédât pas à l'envie d'aller courir les bois avec 
ses chiens. 

Il n'était content de lui que lorsqu'il avait accompli sa journée nor- 
male de travail, c'est-à-dire écrit six pages serrées, équivalant à peu 
près à vingt-quatre pages d'impression. Au surplus, il ne se relisait 
jamais qu'en corrigeant ses épreuves. Son gendre, John Lockhart, lui 
reprochait quelquefois de laisser échapper des solécismes. — « A la 
bonne heure, répondait-il, je tâcherai de m'en souvenir; mais, après 
tout, j'écris comme je parle, à la seule fin de me faire comprendre, et 
je me soucie de mes solécismes aussi peu que des mots écossais qui 
se glissent dans ma conversation. » — Il estimait, comme le bailli de 
Goldsmith, que chaque homme a sa façon particulière de s'exprimer, 
qu'elles sont toutes bonnes pourvu qu'elles soient naturelles, et que la 
grammaire est une superstition dangereuse. 

S'il faisait bon marché de la grammaire, il avait peu de scrupules 
en matière de composition. Ce grand improvisateur méditait long- 
temps son sujet, mais ne faisait jamais de plan : — « J'ai terminé, 
hier soir, le deuxième volume de Woodstock, je dois commencer le troi- 
sième ce matin, et je n'ai pas la moindre idée de la manière dont doit 
se dénouer mon histoire. Je suis exactement dans la même situation 



216 REVUE DES DEUX MONDES. 

que lorsqu'il m'arrivait autrefois de m'égarer dans quelque pays où je 
n'étais jamais venu. Je cherchais le chemin le plus agréable et, à son 
défaut, je m'accommodais du premier qui se présentait... Ma seule 
préoccupation a toujours été de faire mon possible pour rendre inté- 
ressant ou amusant le chapitre que j'écrivais, et j'abandonnais le reste 
au destin. » 

11 appelait lui-même sa façon de composer une méthode de hasard 
et d'aventure, hab nab at a venture. 11 la jugeait périlleuse et n'avait 
garde de la recommander à la jeunesse. Mais sa liberté lui était chère; 
avait-il d'avance tracé sa route, il lui semblait, selon sa propre expres- 
sion, « qu'il n'y avait plus de soleil dans son paysage. » 11 a désespéré 
plus d'une fois de sortir de quelque mauvais pas où l'avait engagé sa 
folle imprévoyance; il se mettait au lit en se donnant au diable; mais 
il se disait : « Dormons sur nos deux oreilles, nous trouverons notre 
idée demain matin à sept heures sonnantes. » A sept heures, il la 
trouvait. Il avait découvert qu'un léger excès de table ne nuisait pas 
à la netteté miraculeuse de ses réveils ; au besoin, il recourait à la 
magnésie, et le chaos se débrouillait. Il n'est jamais demeuré court; 
sa riche et féconde imagination, dont le revenu dépassait toujours la 
dépense, lui a fourni, dans tous les cas embarrassans, le moyen de se 
tirer d'affaire ; mais ses moyens étaient souvent des expédiens, et le 
lecteur attentif s'en aperçoit. 

Les faiblesses mêmes et les défauts d'un écrivain aussi admirable- 
ment doué que Walter Scott aident à son succès. S'il avait été plus ar- 
tiste, s'il avait eu le goût plus raffiné et le culte de la forme, s'il avait eu 
aussi plus de subtilité dans le sentiment, plus de profondeur ou d'élé- 
vation dans la pensée, moins de mépris pour la métaphysique, sa gloire 
en eût souffert. C'est pour l'homme moyen qu'il a écrit, et dès le pre- 
mier jour, l'homme moyen a compris tout ce qu'il lui disait. Il attri- 
buait lui-même son étonnante popularité à son naturel aventureux, 
aux entraînemens de sa plume et à sa très humaine bonhomie : — 
« Je sens bien, écrivait-il le 16 juin 1826, que s'il y a quelque chose 
de bon dans ma poésie et dans ma prose, c'est un laisser-aller, une 
hâte, une franchise de composition, a hurried franknesSy qui plaît aux 
soldats, aux marins et à tous les jeunes gens d'humeur active et har- 
die. Je ne suis pas un poète à sonnets et à soupirs. » 

Ce bonhomme, très avisé, aurait pu ajouter qu'il possédait à un de- 
gré rare le sens du pittoresque, le don d'intuition et, ce qui est plus 
précieux encore, le don de la vie. Il a renouvelé le roman historique 
en donnant aux hommes, aux mœurs, aux événemens et aux siècles 
leur vraie couleur. Il avait dû faire à cet effet de longues recherches, 
d'immenses lectures ; mais il s'appliquait à dissimuler sa science. Il 
reprochait à ses imitateurs d'alourdir leurs œuvres par l'étalage d'une 
érudition fraîchement acquise. La sienne était passée dans son sang; 



LE JOURNAL DE WALTER SCOTT. 217 

il n'avait plus besoin de compulser des chroniques et des légendes, il 
n'avait que la peine de se souvenir. A sa puissante mémoire Imagi- 
native, il joignait une vivacité d'impressions qu'il a conservée jusqu'à 
sa mort. Tout ce qu'il voyait, tout ce qu'il entendait, les moindres inci- 
dens de sa vie lui servaient à mieux comprendre les hommes et les 
choses d'autrefois, et à donner à ses fictions un air de réalité. Tout 
entier à son idée et rapportant tout à son sujet, les objets les plus in- 
différens lui fournissaient des inspirations. Il se comparait lui-même 
à une vieille femme que le bruit de son rouet excite à chanter. 

Il pensait, comme il l'a dit dans la préface à'Ivanhoè, que dans tous 
les temps les passions humaines ont été les mêmes, que de siècle en 
siècle les opinions, les sentimens n'ont différé que par le costume. Ces 
barons normands qu'il a si bien peints, ces chevaliers hâbleurs et nar- 
quois, insolens et gouailleurs, à la langue aussi pointue que leurs 
souliers, il en avait rencontré plus d'un dans le beau monde de 
Londres, et c'est d'après nature qu'il les a dessinés. Ses franklins 
saxons, grands buveurs et gros mangeurs, au long manteau, aux 
épaules carrées, à l'épaisse mâchoire, à la démarche aussi lourde que 
leurs pensées, il les avait étudiés sur le vif, en conversant avec tel 
gentilhomme campagnard de son voisinage. Il avait passionnément 
aimé dans sa jeunesse Williamina Belches, fille unique et héritière de 
l'ancienne famille d'invermay; cet amour malheureux lui avait brisé le 
cœur, il avait eu beaucoup de peine, nous dit-il, à le raccommoder, 
et jusqu'à la fin, quand il le regardait de près, il y voyait la fêlure. 
Williamina Belches lui a servi trois fois de modèle, lui a fourni trois 
de ses héroïnes, et c'est à elle que nous devons les pages les plus 
exquises du Chant du dernier ménestrel, de Rokeby et de Redgauntlet. 
Ses romans, à quelque époque qu'ils se passent, sont pleins de choses 
vues. Les pédans l'accusaient de coudre le neuf au vieux, de mêler le 
moderne à l'antique, le présent au passé. Il les laissait dire : ce n'était 
pas un péché, c'était un secret, c'est ainsi qu'il s'y prenait pour res- 
susciter les morts. 

Il avait un autre secret : il avait reçu de la nature une sérénité 
d'âme, qu'il a répandue dans ses récits. Comme tous les romantiques 
d'Allemagne et d'Angleterre, il admirait en dévot les vieilles coutumes, 
les vieilles légendes et les châteaux délabrés ; mais s'il partageait leurs 
goûts, il ne ressentait pas comme eux la nostalgie du passé et la mélan- 
colie des ruines. Ce conservateur n'était pas un réactionnaire ; il n'y avait 
pas de place dans son cœur pour les regrets. 11 rêvait beaucoup, et ses 
rêveries n'étaient jamais sombres. Les Irlandais, qu'il appelait les 
Gascons du royaume-uni, lui plaisaient parce qu'ils étaient gais : 
« Tandis qu'un Écossais, disait-il, pense au jour du terme ou, s'il n'a 
rien à craindre de ce côté, aux peines éternelles, tandis qu'un Anglais 
se fait dès ici-bas un enfer de son intérieur parce que son muffin a été 



218 REVUE DES DEUX MONDES. 

mal rôti, Pâme de Pat est toujours tournée à la drôlerie, to fun and 
ridicule. » Comme Pat, il était naturellement gai et facile à amuser. 
Il remerciait le ciel de lui avoir donné un ressort, une élasticité d'âme, 
qui lui permettaient de porter légèrement le poids du jour. Il laissait 
à d'autres le plaisir de creuser dans le noir, de se noyer dans leurs 
chagrins. 

Il avait bien l'esprit de son état et toutes les marques d'une irrésis- 
tible vocation. 11 était né pour devenir un admirable conteur. Qu'ils 
s'appellent l'Arioste ou Le Sage, Mendoza ou Alexandre Dumas, les 
vrais conteurs, ceux qui content aussi naturellement que l'oiseau vole 
ou chante, sont toujours d'un naturel gai et optimiste. Ils admettent 
assurément qu'il se passe dans ce monde beaucoup de choses fâcheuses, 
funestes, absurdes et déplorables ; mais pour peu qu'elles méritent 
d'être racontées, ils bénissent la Providence qui les approvisionne de 
sujets. « Apprenez de moi, mistress Hodoway, s'écriait l'antiquaire 
Oldbuck, que la médecine vit de nos maladies, le clergé de nos péchés 
et la justice de nos sottises et de nos malheurs. » Sottises, malheurs 
et péchés, le conteur vit de tout cela, et il trouve que ce misérable 
monde a du bon. Walter Scott se vantait de n'avoir pas d'autre muse 
que sa belle humeur ; c'était la seule qu'il invoquât. Quoiqu'il eût le 
pied bot et que ses rhumatismes l'aient souvent tourmenté, aucun 
poète de ce siècle ne fut plus étranger à nos mélancolies feintes ou 
sincères, à notre pessimisme dogmatique et pédant, à notre philoso- 
phie morose, à notre hystérisme littéraire. C'est par là qu'il est si loin 
de nous, c'est par là qu'il s'est perdu dans notre estime. Nous ne goû- 
tons plus que les talens qui ressemblent à des maladies. 

Walter Scott était un romantique de belle humeur, un conteur de 
tragiques légendes, qui avait l'imagination gaie; ce fut son originalité 
comme écrivain. Son caractère valait son génie ; il fut un parfait gentle- 
man de lettres, exempt de tous les défauts de sa profession. Au 
temps de sa jeunesse, comme il Pa remarqué lui-même, il était de 
tradition d'obliger tout jeune Écossais, quels que fussent ses goûts, 
son tempérament, ses aptitudes, à faire des études d'avocat ou un 
apprentissage dans le cabinet d'un avoué. « Les Écossais regardent 
Thémis comme la plus puissante des divinités. L'enfant est stupide, 
la loi lui aiguisera l'esprit ; est-il trop vif, trop ardent, la loi le cal- 
mera; a-t-il du bien, il ne tiendra qu'à lui de devenir shérif; est-il 
pauvre, il se souviendra que les plus riches avocats ont commencé par 
être gueux. » Quoiqu'il rêvât de porter un jour l'épaulette, on le con- 
damna, lui aussi, à devenir homme de loi. Il avait été clerc chez son 
père; il débuta au barreau, devint shérif du comté de Selkirk, 
puis greffier des sessions à Edimbourg. Il s'acquitta toujours de ses 
fonctions avec une irréprochable probité et sans dégoût; il était 
homme de conscience, et rien ne le dégoûtait ; infiniment curieux, il 



LE JOURNAL DE WALTER SCOTT. 219 

avait découvert de bonne heure que tout peut servir à tout. Mais il 
avait des loisirs, il sut les employer. « Dès le premier jour où je re- 
connus qu'une profession littéraire était ma vraie destinée, écrivait-il 
en 1825, je résolus de faire tous mes efforts pour me dépouiller de 
cette sensibilité irritable ou, pour trancher le mot, de cette vanité qui 
rend misérable et ridicule toute la race des poètes. Je n'ai rien né- 
gligé pour étouffer en moi cet amour des complimens et des louanges 
qui est leur tourment et leur supplice. » 

Jamais homme de lettres n'eut une modestie plus vraie, ne se jugea 
avec plus de candeur et n'eut plus de mérite à ne pas se surfaire. 
Quand il arrivait à Londres, toutes les portes s'ouvraient devant lui, 
toute l'aristocratie anglaise briguait l'honneur de lui faire fête, et le 
souverain s'empressait de l'inviter à dîner. A peine débarquait-il à 
Paris, les dames de la Halle lui apportaient d'énormes bouquets et lui 
adressaient « des discours pleins d'huile et de miel. » Le lendemain, 
des princesses russes, qui s'étaient promis de traverser les mers pour 
le voir, le suppliaient de leur accorder une audience. « J'assistais ce 
soir au raout de l'ambassadrice d'Angleterre. 11 y avait là une foule 
de femmes du premier rang, et si les paroles douces, tombant de jo- 
lies lèvres, pouvaient procurer une indigestion, j'aurais demandé grâce. 
On peut avaler une grande quantité de crème fouettée sans qu'elle 
incommode un vieil estomac. » 

A vrai dire, certains complimens venus de bons endroits ne lui 
étaient point indifférens, et quand il recevait une lettre de Goethe, il 
se félicitait d'être apprécié par « le Voltaire de l'Allemagne. » Mais les 
éloges du vulgaire le touchaient peu ; il eût dit volontiers comme la 
danseuse d'Horace : Satis est équités mihi plaudere. Un jour, son édi- 
teur le somma de retrancher quelques passages d'une préface où il 
parlait de lui-même sur un ton trop cavalier : « Ne crachez pas dans le 
plat, vous en dégoûterez le public. » Mais il ne prenait pas le public au 
sérieux ; il pensait que les gens capables de juger une œuvre littéraire 
sont bientôt comptés, que les autres sont les esclaves irréfléchis de la 
mode : « Ayez un nom, et on admirera toutes les sottises que vous 
écrirez ; n'ayez pas de nom, et vous pourriez écrire comme Homère 
sans plaire à âme qui vive. Je suis l'enfant gâté du succès. » Il décou- 
rageait par sa froide réserve les empressemens souvent intéressés de 
ses admirateurs. 11 voulait qu'on fût simple et rond comme lui, et 
qu'on lui parlât de toute autre chose que de ses livres. Il avait une 
égale aversion pour les pontifes et pour les cuistres, pour les qué- 
mandeurs de louanges et pour ce qu'il appelait le « quiétisme de la 
fatuité. » 

La gloire a ses charges, la sienne en avait beaucoup, et il y était 
plus sensible qu'aux jouissances qu'elle procurait à son amour-propre. 



220 REVUE DES DEUX MONDES. 

Il se plaignait que quiconque avait une plume, une écritoire et une 
feuille de papier à dépenser s'arrogeait le droit de lui écrire, que sa 
correspondance lui coûtait, année commune, plus de cent livres ster- 
ling. Tout le monde voulait avoir son portrait. Dans le cours d'une 
seule année, il avait eu affaire à trois artistes célèbres, Nev^ton, Leslie 
et Wilkie. Son chien Maida, qu'on obligeait de poser avec lui, avait 
pris les peintres en horreur, et il suffisait de lui montrer un pinceau 
pour qu'il détalât à toutes jambes. 

Parmi les innombrables inconnus, « qui décochaient des lettres 
au grand homme, » il y avait des empressés qui, ayant appris qu'il 
était veuf, lui offraient leurs honorables services pour lui faire épouser 
une duchesse douairière. La plupart étaient d'effrontés solliciteurs, 
et si donnant, si libéral, si miséricordieux qu'il fût, il ne pouvait 
suffire à toutes les demandes. Une veuve, qui se vante d'avoir lu Mar- 
mion et la Dame du lac, le met en demeure de payer les frais d'édu- 
cation de son fils; elle s'engage en retour à lire tous ses romans. 
« Cela m'a fait penser à Miguel Turra, à qui Sancho disait : « N'avez- 
vous pas autre chose encore à demander, mon brave homme? » Mais 
que sont les exigences d'un brave homme à côté de celles d'une 
brave femme, surtout quand elle est veuve? Croyez-moi, une veuve 
indigente, chargée de famille, est un des animaux les plus impudens 
qu'on puisse rencontrer ici-bas. » Un certain capitaine Campbell, 
obéissant à une impulsion mystérieuse, l'invite à lui prêter 50 livres. 
«N'ayant pas ressenti d'impulsion correspondante, j'ai décliné une de- 
mande qui pourrait m'être faite aussi raisonnablement par tout autre 
Campbell que je ne connais pas, et une autre impulsion a déterminé 
l'homme aux cinquante livres à m'écrire une lettre d'injures sur mes 
ouvrages et mon affreux égoïsme. » Un capitaine de vaisseau de la 
marine danoise brûle du noble désir d'aller se battre pour l'indépen- 
dance de la Colombie ; il a rêvé que sir Walter Scott se faisait un plaisir 
de lui avancer la somme. « Je commence à croire avec Joseph Surface 
qu'il est fâcheux d'avoir un trop bon caractère. » Quelquefois aussi 
on s'en trouve bien. Durant son dernier séjour à Londres, la charmante 
miss Shelley le conjura de lui octroyer une boucle de ses cheveux gris. 
11 y consentit à la condition qu'on lui permettrait de prendre un 
baiser ; le marché fut bientôt conclu, et cette fois tout le monde fut 
content. Mais les indiscrétions déplaisantes sont beaucoup plus fré- 
quentes que les autres, et cependant Walter Scott pardonnait plus 
facilement à toutes les veuves impudentes, à tous les capitaines 
Campbell de la terre qu'aux amis trop zélés, qui le comparaient à 
Shakspeare. « Les imbéciles! s'écriait-il. Je ne suis pas digne de dé- 
nouer les cordons de ses souliers. » 

11 n'était pas seulement un gentleman de lettres, supérieur à toutes les 



LE JOURNAL DE WALTER SCOTT. 221 

petites vanités ; il était un vrai sage, un philosophe pratique, doué d'une 
force d'âme peu commune. Il se vantait qu'il y avait dans sa famille 
une disposition naturelle au stoïcisme et qu'il en tenait. Ce stoïcien 
n'était pas un ascète ; il ne niait point, comme Épictète,que la douleur 
fût un mal, il ne méprisait pas le plaisir, il aimait à bien vivre. Il 
comparait son corps et son âme à ses deux chambres et Walter Scott 
à un bon souverain, qui s'appliquait à rester en de bons termes avec 
les deux moitiés de son parlement. Mais il était stoïcien par le prodi- 
gieux empire qu'il avait sur lui-même, par une persévérance héroïque 
dans ses résolutions, par l'énergie intense de sa volonté. Dans sa jeu- 
nesse, malgré son pied bot, malgré ses diverses infirmités, il avait 
réussi par ses efforts obstinés à devenir un habile et hardi cavalier, à 
grimper aux arbres, à jouer du bâton comme les plus robustes de ses 
camarades, et il se souvenait avec plaisir des prouesses qu'il avait 
accomplies « dans les combats de Bacchus, de Vénus et de Mars. » II fit 
dans son âge mûr d'autres tours de force plus étonnans encore, et nous 
savons par un de ses secrétaires, M. Laidlaw, qu'étant gravement ma- 
lade, il lui dictait de son lit quelques-unes des pages les plus amu- 
santes d'un de ses romans, en mêlant aux plaisanteries qu'il faisait 
débiter par ses personnages les cris que lui arrachaient des souf- 
frances aiguës. 

On ne peut savoir exactement ce qu'il faut penser d'un homme avant 
de l'avoir vu aux prises avec le malheur. Walter Scott avait plus de cin- 
quante ans lorsqu'il perdit sa fortune. Le coup fut terrible ; il plia un 
instant la tête, mais il resta debout. Les pages de son in-quarto où il 
a raconté ses angoisses et ses courageuses résignations sont les plus 
intéressantes de son journal. Nous avons tous nos faiblesses. S'il par- 
lait de son talent avec une excessive modestie, et du talent des autres 
avec égards et souvent avec tendresse, il avait l'orgueil du proprié- 
taire, du châtelain. Il avait fait d'Abbotsford un manoir magnifique, 
seigneurial, presque princier, où il se plaisait à offrir à tout venant 
une hospitalité charmante et un peu fastueuse. La terre, disait-il, avait 
été « son éternelle tentation, saDalilah. » Trop désireux d'arrondir son 
domaine, il avait contracté des emprunts, anticipé sur ses rentrées. 
Lorsqu'en 1825, son éditeur, dont il était l'associé, eut succombé dans 
une crise de librairie où trois grandes maisons firent faillite, Walter 
Scott se trouva devoir près de 130,000 livres sterling : — « Skene, dit-il 
à un de ses amis en apprenant la terrible nouvelle, la main que je vous 
tends est celle d'un gueux, je suis ruiné de fond en comble! » — Il 
n'avait rien à craindre pour ses eofâns ; ils étaient placés, ils étaient 
pourvus ; mais il ne pouvait se consoler d'être chassé de chez lui. 
Allait-on vendre Abbotsford, les bois qu'il avait plantés, les allées qu'il 
avait tracées ? 11 pensait aussi à ses chiens, qui, pendant des années 



222 REVUE DES DEUX MONDES. 

peut-être, attendraient vainement son retour. S'il fallait se séparer 
d'eux à jamais, il se promettait de leur trouver de bons maîtres capa- 
bles de les prendre en amitié parce que Walter Scott les avait aimés. 
Il croyait à de certains momens les entendre geindre, hurler : « Je 
déraisonne, mais c'est vraiment ce qu'ils feraient s'ils se doutaient de 
ce qui m'arrive. » 

Il pensait à ses chiens, il pensait aussi à ses créanciers, qu'il était 
résolu à satisfaire. Sa plume lui restait et son immense popularité, et 
il se promit de tant travailler, que la médisance ne pourrait l'accuser 
d'avoir fait tort d'un penny à qui que ce fût. Un accord fut passé, Abbot- 
sford ne fut pas mis en vente, il en conserva la jouissance; mais il avait 
130,000 livres à rembourser. Dès le lendemain du désastre, il était au 
travail, et il griffonnait du matin au soir : — « Adieu, ma chère indé- 
pendance ! adieu les fêtes de l'imagination I Je n'aurai plus le volup- 
tueux plaisir de me promener le matin la tête pleine d'idées lim- 
pides et riantes, et de les jeter à la hâte sur le papier, en leur 
demandant de se transformer au bout du mois en plantations, en 
bosquets, en déserts défrichés. » — Il taillait sa plume, et s'écriait : 
— « Patience, mon cousin, battez les cartes !» — Ou se souvenant 
du mot du comte de Pembroke aux religieuses expulsées de Wilton, il 
disait à sa Muse : — « Allez filer, vieille rosse, allez filer !» — Il se 
disait aussi en français : -— « Debout, debout, Lyciscas!.. Il faut cul- 
tiver notre jardin !» — Un gros nuage avait passé sur son soleil; le 
nuage s'était dissipé, et sa gaîté lui était revenue. Il lui semblait par 
instans qu'un homme ruiné jouit de grands avantages, qu'il avait senti 
tomber de ses épaules un riche manteau doré, mais lourd et encom- 
brant, que se trouvant désormais dispensé de cent petits devoirs pu- 
blics, des dépenses et des fatigues d'une grande hospitalité, des sacri- 
fices de temps qu'elle entraîne, il marchait dans la vie d'un pas plus 
ferme et plus léger. 

Comme tous les Écossais, il avait l'esprit de discussion, le goût de 
la dispute, pruritus cUsputandi. Il ergotait quelquefois contre l'aveugle 
destin, il se plaignait d'être à la chaîne et que ses nouveaux devoirs 
lui laissaient à peine un moment pour ses plaisirs. Il se représentait 
la morale comme une vieille pédante à coiffes, vêtue d'une robe de soie 
noire à l'ancienne mode, ressemblant trait pour trait à une lady de sa 
connaissance qui lui plaisait peu, l'œil gris clair, l'expression dure et 
chagrine, la tête agitée d'un mouvement nerveux, tenant d'une main 
une canne d'ébène et de l'autre une montre d'or à répétition, « à la- 
quelle elle faisait sonner tous les quarts comme si on avait la moindre 
envie de les entendre. » — « Le temps est beau, lui disait-il ; j'irai 
courir les bois, mes chiens et mon domestique m'attendent; j'ai juré 
de faire aujourd'hui quelque chose qui m'amuse. — A quoi pensez- 



LE JOURNAL DE WALTER SCOTT. 223 

VOUS? lui répondait-elle. Vous fumez un cigare après votre dîner, vous 
buvez du thé, autant de momens perdus. Non, vous n'irez pas au bois; 
vous avez encore trois grandes pages à écrire pour achever votre 
tâche de ce jour. » — Il la traitait de sotte femelle, renvoyait au 
diable, et, l'oreille basse, il retournait à son ouvrage. Il lui arriva 
d'écrire un volume en moins de deux semaines, et de la fin de 1825 au 

10 juin 1827, il avait diminué sa dette de près de 700,000 francs. 

Au fond, ses devoirs et ses chagrins lui plaisaient ; il avait toujours 
eu la passion des rudes besognes, il ne comprenait pas qu'on pût vivre 
sans travailler. Il croyait fermement à l'immortalité de l'âme ; il eût 
refusé d'y croire s'il avait pu penser que les bienheureux n'ont d'autre 
occupation que de se croiser les bras et d'écouter d'éternels concerts. 

11 aimait à se persuader que la Providence leur délègue généreusement 
une portion de ses pouvoirs, qu'elle les emploie à veiller sur les 
royaumes de la terre ou à gouverner et à raccommoder quelques-uns 
des mondes répandus dans l'espace infini. Il laissait les houris aux 
musulmans ; mais il aurait mieux aimé mourir tout de bon que de re- 
vivre pour ne rien faire. Il tenait pour certain que Dieu fait travailler 
les justes, qu'il les occupe à revoir et à corriger ses épreuves. 

En attendant, il travaillait pour ses créanciers plus que pour sa 
gloire. Aucun de ses ouvrages ne lui rapporta plus d'argent que son 
histoire de Napoléon, de celui qu'il appelait Boney. Il l'avait bâclée 
avec une précipitation fiévreuse, et, en Angleterre même, elle fut froi- 
dement accueillie. Si précieux que fussent les documens mis à sa dis- 
position par le gouvernement anglais, jamais un grand sujet ne fut 
traité avec moins de grandeur. Ce sage était le moins spéculatif des 
hommes; il détestait la révolution, et les philosophes sont seuls capa- 
bles de comprendre ce qu'ils n'aiment pas. Mais, ce qui peut étonner 
davantage, ce poète ne s'est pas laissé séduire un instant par le 
charme tragique d'une miraculeuse destinée, cet admirateur des 
vieilles chroniques a raconté en avocat disert, doublé d'un moraliste 
maussade, le chapitre de l'histoire moderne qui ressemble le plus à 
une légende. Il n'avait eu cette fois d'autre muse que ses créan- 
ciers et ses préjugés. « Pauvre Walter Scott ! a dit Henri Heine. Si tu 
avais été riche, tu n'aurais pas écrit ce livre né par une inspiration 
banqueroutière et qui t'a été si bien payé. Louez-le, bons bourgeois I 
Louez-le, philistins du monde entier, et vous, épiciers vertueux, qui 
sacrifiez tout pour payer des billets à échéance ! Seulement n'exigez 
pas que je le loue, moi aussi I » 

Que son Boney lui soit pardonné ! Si pressans que fussent ses créan- 
ciers, il a fait d'autres livres qui ont honoré sa vieillesse. Dès qu'il se 
retrouvait dans le monde des fictions, sa belle humeur lui revenait, 
et il recouvrait sa verve, ses grâces d'autrefois. Malgré les dures né- 



224 REVUE DES DEUX MONDES. 

cessités qui pesaient sur lui, son imagination était restée jeune et 
fraîche ; il était aussi sensible que jamais à la beauté des paysages et 
des figures : « La beauté des femmes, disait-il, n'est plus et ne sera 
désormais pour moi qu'une image; mais je la contemple avec la dé- 
votion tranquille d'un vieil adorateur, qui ne brûle plus d'encens 
sur l'autel, mais qui offre encore son cierge, en ayant bien soin de ne 
pas s'y brûler les doigts. » Lorsqu'en 1831, profondément atteint dans 
sa santé, perclus de douleurs, à moitié paralytique, ses médecins l'en- 
voyèrent en Italie et qu'il s'y rendit sur un bâtiment de l'État, ce fut 
avec ses yeux de jeune homme et de poète qu'il vit Gibraltar, Alger, 
Malte et le Vésuve. Il notait dans son journal les aventures de brigands 
qu'on lui narrait, et il s'intéressa vivement à un gros petit in-douze de 
la bibliothèque de Naples, renfermant les contes de ma mère l'Oie 
écrits en dialecte napolitain. 

L'Italie ne lui avait pas rendu la santé, ses forces diminuaient rapi- 
dement. Il n'eut que le temps de regagner Abbotsford ; quand il y 
arriva accompagné de son gendre et de ses deux filles, il n'était que 
l'ombre de lui-même. Le lendemain de son retour, on le promena 
dans une chaise roulante à travers les allées de son jardin ; il admira 
ses gazons, ses boulingrins, ses roses, et il déclara qu'il avait vu bien 
des choses dans ses voyages, mais que rien dans l'univers ne valait sa 
maison. Quelques jours plus tard, il voulut revoir son cabinet de tra- 
vail, on ouvrit devant lui son secrétaire, il se fit donner du papier, 
une plume; mais elle glissa entre ses doigts; il ne pouvait plus écrire, 
il laissa retomber sa tête sur ses oreillers, et on vit de grosses larmes 
descendre lentement le long de ses joues. Le 21 septembre 1832, 
s'étant fait porter près d'une fenêtre, il contempla longtemps la vallée, 
le ciel, le visage de la femme qui le soignait, et, sentant venir sa fin, 
il dit : « Je saurai tout avant ce soir. » Ses conjectures se sont-elles 
réalisées? Lui a-t-on donné quelque planète à garder et à gouverner? 
Pour que son bonheur fût pur et plein, il faudrait que cette planète 
fût un monde très animé, qu'il s'y passât beaucoup d'histoires tristes 
ou gaies, qu'il eût la joie de les raconter et qu'il trouvât autour de lui 
des séraphins et des archanges éternellement curieux de les entendre. 
Il n'y a pas d'autre paradis pour les conteurs. 



G. Valbert. 



CHRONIQUE DE LA QUINZAINE 



90 Juin. 

Décidément cette fin de siècle, — puisque fin de siècle il y a, — 
promet d'être intéressante. Elle a déjà vu d'étranges spectacles, elle 
en voit tous les jours, elle en verra sans doute encore dans tous les 
genres et sous toutes les formes. 

Est-elle destinée à être marquée par de grands événemens, par de 
nouvelles collisions des peuples civilisés, par des guerres ou des révo- 
lutions violentes ? C'est toujours le terrible secret, — on le saura avant 
huit ans! Dans tous les cas, elle offre déjà les signes multipliés d'une 
ère de vaste transition où tout s'agite à la fois, et ce n'est pas aujour- 
d'hui que Lamartine pourrait jeter dans les loisirs un peu monotones 
d'un temps paisible le mot retentissant et presque fatidique : « La 
France s'ennuie î » La France d'aujourd'hui a sûrement de quoi être 
désennuyée, et même souvent de quoi être importunée ou assourdie 
de polémiques, de diffamations, de provocations. Elle a toutes ces 
querelles factices de race et de religion qu'on réveille uniquement 
pour faire du bruit et qui, malheureusement, finissent quelquefois, 
comme on vient de le voir, par des tragédies, par la mort d'un digne 
officier victime de ses justes susceptibilités. Elle a ses gladiateurs de 
la plume qui donnent l'assaut aux réputations et font bonne figure à 
côté des anarchistes qui font sauter les maisons. La France d'aujour- 
d'hui, en dehors de ces tristes intermèdes faits pour émouvoir l'opi- 
nion, a particulièrement devant elle bien d'autres problèmes qui tou- 
chent au plus profond de son existence, et sont désormais l'inévitable 
obsession des esprits. Il est évident qu'à l'heure qu'il est, de toutes 
parts et sous toutes les formes, il y a une fermentation croissante, un 
travail universel de transformation dans les idées, dans les mœurs, 
TOME cxii. — 1892. 15 



226 REVUE DES DEUX MONDES. 

dans les intérêts, dans la vie morale et politique comme dans la vie 
industrielle. Il y a toutes ces questions sociales dont on abuse sou- 
vent, que les passions dénaturent ou enveniment, mais qu'on ne peut 
plus éluder, qu'on ne résoudra utilement que par une équité pré- 
voyante et pratique, par une étude attentive de tous les élémens du 
problème, par l'alliance de toutes les bonnes volontés, de toutes les 
intelligences sérieuses. Il y a des institutions qui ont pu suffire jus- 
qu'ici et qu'on sent le besoin de rajeunir ou d'élargir pour les adapter 
à un temps nouveau. 11 y a enfin dans la vie publique et parlemen- 
taire elle-même, dans les rapports des partis, tout un travail de réor- 
ganisation qui peut déconcerter plus d'un calcul, troubler les tacticiens 
des camps extrêmes, et ne suit pas moins son cours. Oui, vraiment, la 
France a dans cette fin de siècle assez à faire, elle a devant elle un 
assez vaste programme d'œuvres utiles, nécessaires, de reconstitution 
intérieure pour n'avoir pas de sitôt le temps de s'ennuyer. 

Ce qui est certain, c'est que les anciennes combinaisons des partis 
semblent épuisées et que nous assistons à l'élaboration encore un peu 
confuse, déjà visible néanmoins, d'un état nouveau. On peut, tant 
qu'on voudra, s'ingénier à donner le change, jouer avec les mots, 
essayer de perpétuer de vieilles querelles et de fausses apparences : 
la vérité est que tout se modifie par degrés, qu'un travail plus ou 
moins avoué s'accomplit dans tous les camps, que bien des évolutions 
ou des combinaisons qui semblaient impossibles sont en train de de- 
venir une réalité, tout au moins une éventualité qui n'a plus rien 
d'invraisemblable. Tout marche, et un des signes les plus caractéris- 
tiques de cet état nouveau est certainement la formation de ce qu'on 
appelle une « droite constitutionnelle, » d'un parti conservateur pre- 
nant sans subterfuge et sans arrière-pensée sa place dans la répu- 
blique. Jusqu'ici ce n'était qu'une velléité, un projet toujours ajourné; 
maintenant c'est un fait accompli, avéré. Les conservateurs constitu- 
tionnels se détachent définitivement des conservateurs qui, sous le 
nom de « droite royaliste, » croient devoir garder leur fidélité à un 
programme de restauration monarchique ; ils se sont réunis l'autre 
jour, et le président de la réunion, M. le général de Frescheville, a 
fait simplement, sans équivoque et sans réserve, son acte d'adhésion 
à la république devenue « le gouvernement légal du pays ; » il a dé- 
claré que lui et ses amis n'avaient d'autre pensée que d'être un des 
élémens d'un « parti fortement uni pour assurer au pays, avec la ré- 
publique, les bienfaits d'un gouvernement ferme et juste, en même 
temps que fidèle à l'esprit démocratique. » D'un autre côté, M. Piou, 
un des patiens organisateurs, un des chefs de cette « droite constitu- 
tionnelle, » M. Piou, dans une conversation récente, accentuait plus 
nettement encore le sens de cette évolution, le programme et les 



REVUE. — CHRONIQUE. 227 

intentions de ce parti qui entre en scène. Depuis longtemps on tourne 
autour de cette idée, on a fini par y arriver, par s'y décider I 

Eh ! sans doute, ce n'est pas nouveau. Il y a vingt ans déjà, M. Thiers, 
chargé dans le péril des destinées de la France, voyant les difficultés 
accumulées autour de lui, les divisions des partis, conseillait aux con- 
servateurs de toutes nuances de s'accommoder avec la république, 
comme lui-même, « vieux monarchiste, » l'acceptait parce qu'il ne 
pouvait pas faire autre chose. Et qu'ajoutait-il? Il disait que le plus 
sage serait de s'emparer de cette république, de la faire conservatrice, 
de l'organiser, de la doter des institutions nécessaires, de lui impri- 
mer, en un mot, les caractères d'un régime rassurant pour toutes les 
opinions, pour toutes les croyances. On le pouvait alors ! Si M. Thiers 
eût été écouté, on aurait évité bien des crises, bien des déviations, et 
on n'aurait pas perdu vingt ans en luttes stériles, à travers lesquelles 
la république ne s'est pas moins établie, en prenant seulement la figure 
d'un régime de parti et de combat. Il y a quelques années à peine, un 
homme d'une énergique loyauté, tombé prématurément sur la brèche, 
Raoul Duval, avait tenté de reprendre cette politique dans des circon- 
stances aggravées ; il la proposait en plein parlement. L'idée n'était 
probablement pas encore mûre ! on y revient aujourd'hui. Ce que la 
prévoyance conseillait avant les crises, l'expérience, une expérience 
un peu dure, l'impose aujourd'hui. Ce que font ces conservateurs ralliés, 
ces constitutionnels d'une droite républicaine, est tout simplement une 
œuvre de raison pratique inspirée par la nécessité du temps et la force 
des choses. Est-ce à dire qu'en entrant dans la république telle que 
les républicains l'ont faite, ils aient à abdiquer leurs idées, leurs 
sentimens conservateurs, ou qu'en gardant leurs sentimens, leurs 
idées, ils se flattent de se faire une place par des négociations, par 
des transactions, par des coalitions équivoques? Ils entrent libre- 
ment dans la république, parce que la république est à tout le 
monde. Ils n'ont ni à dicter des conditions, ni à subir les conditions 
de personne. Ils s'adressent à l'opinion, seule souveraine. Leur po- 
litique est tout uniment dans ces mots de leur dernier manifeste : le 
droit commun pour tous, — « la paix religieuse par la liberté et par le 
respect réciproque de tous les droits, la paix sociale par une politique 
de progrès et d'équité. » Ils tirent leur force des intérêts qu'ils repré- 
sentent dans une légalité reconnue, de ce mouvement de transforma- 
tion qui s'accomplit aujourd'hui, de ces instincts d'apaisement qui sont 
partout dans le pays. C'est leur raison d'être, et cette évolution qu'ils 
viennent de faire est d'autant plus décisive qu'elle coïncide justement 
avec les manifestations réitérées de la politique pontificale dans les 
affaires de France. 

On ne peut s'y tromper en effet, et c'est là certes, entre tous, un des 
signes du temps. Léon XIII poursuit avec autant de décision que de 



228 REVUE DES DEUX MONDES. 

persévérance l'œuvre qu'il a entreprise. Qu'on disserte tant qu'on vou- 
dra sur la limite des droits du pape dans les affaires temporelles, sur 
l'opportunité de son intervention entre nos partis, sur la liberté qu'ont 
les Français de choisir la forme de leur gouvernement, de rester fidèles 
à la monarchie ; il est certain que le saint-père a l'idée fixe et arrêtée 
de séparer désormais les intérêts religieux de la cause des anciens 
partis, de rompre la vieille alliance de l'autel et du trône, de travailler 
à l'apaisement moral dans notre pays, en pressant les catholiques de 
cesser toute résistance à la république. 11 a prouvé sa volonté par son 
encyclique, par ses lettres aux cardinaux ou aux évêques, même par 
ses remontrances aux récalcitrans, — et les exhortation^pontificales ont 
eu déjà visiblement leur effet sur nombre de catholiques qui n'ont point 
hésité, M. Albert de Mun en tête, à secouer la discipline de parti, à se 
placer dans la légalité constitutionnelle. Ce grand vieillard, dans sa 
solitude du Vatican, a évidemment l'esprit tourné vers l'avenir; il ne 
recule ni devant la république ni devant les idées nouvelles. 11 décon- 
certe toutes les tactiques, et avec toutes ces paroles pontificales qui 
ont depuis quelque temps retenti en France, une des plus curieuses 
manifestations du jour est assurément le langage familièrement élo- 
quent, sympathique, hardi, plein de tact, que vient de tenir à Paris un 
des premiers prélats américains, l'archevêque de Saint-Paul de Minne- 
sota, M^"^ Ireland, le patron des chevaliers du travail. Les États-Unis ne 
sont pas la France sans doute ; mais les États-Unis prouvent toute la 
vitalité que peut garder ou retrouver l'Église catholique par la liberté, 
au milieu de la plus vaste démocratie, et l'exposé que M^'" Ireland a tracé 
de l'état religieux, de la paix religieuse dans l'union américaine, est 
peut-être fait pour avoir son action en France, à côté des instructions 
du pape. Le nouveau parti constitutionnel français n'est pas né, il est 
vrai, de ces instructions de Léon XIII : il se défend même d'être un 
parti purement catholique ; mais il est bien clair qu'il puise une force 
de plus dans ce mouvement auquel le souverain pontife a donné une 
si vive impulsion, qui tend à créer une situation si nouvelle en sépa- 
rant de plus en plus les intérêts religieux des intérêts des vieux partis. 
Après cela, que ces nouveaux constitutionnels qui viennent de 
lever une bannière de paix, qui prétendent représenter l'esprit con- 
servateur dans la république, trouvent des difficultés sur leur che- 
min et ne réussissent pas du premier coup, ils s'y attendent bien 
sans doute. Précisément parce qu'ils sont des modérés, ils déran- 
gent les calculs des partis extrêmes; ils sont pris entre deux feuxl 
Ils ont contre eux ceux de leurs amis d'hier qui ne peuvent se ré- 
soudre à séparer les intérêts conservateurs de la monarchie et qui 
viennent de leur opposer un nouveau syllabus, — un syllabus ano- 
nyme, — du royalisme, qui raillent leur évolution en leur prédi- 
sant qu'ils n'obtiendront rien de la république, qu'ils s'exposent tout 



RETDE. — CHRONIQUE. 229 

simplement à être des dupes ou des complices, des naïfs et des im- 
puissans. C'est fort bien ; mais eux-mêmes, ces royalistes, avec leurs 
tactiques, leurs combinaisons et leurs alliances, qu'ont-ils fait depuis 
vingt ans pour se montrer si difficiles? Ils ont eu un moment le pou- 
voir, ils ont eu plus d'une fois bien des chances au moins apparentes ; 
ils ont essayé de tout, même des aventures équivoques : ils ont vu 
périodiquement s'évanouir leur rêve de restauration monarchique. Et 
ce qu'ils n'ont pu faire depuis vingt ans dans des conditions plus favo- 
rables, avec une force conservatrice encore intacte, comptent-ils pou- 
voir le faire aujourd'hui avec une armée qui se débande ou se divise, 
avec une clientèle catholique qui leur échappe, qu'ils sont réduits à 
disputer au pape lui-même? Ils ne représentent plus, avec leur décla- 
ration récente, qu'une irréconciliabilité stérile, un regret respectable, 
mais vain, — et eux qui ont si peu réussi avec leur politique, ils ont assez 
mauvaise grâce à combattre ou à railler la politique de leurs alliés d'hier. 
Que, d'un autre côté, les nouveaux constitutionnels rencontrent les an- 
tipathies, les hostilités des radicaux, c'est encore plus simple. Les radi- 
caux ne s'y méprennent pas : ils sentent bien que tout ce qui peut rame- 
ner la paix morale, l'esprit de conciliation et de modération dans les 
affaires du pays est la ruine de leur influence. Ils savent bien que s'ils 
ont pu jusqu'ici exercer un certain ascendant, s'imposer à beaucoup 
de républicains modérés et même aux gouvernemens, c'est que la 
république pouvait paraître encore contestée ; c'est qu'il y avait entre 
les conservateurs et les modérés républicains une équivoque qui faus- 
sait la situation tout entière. Aujourd'hui, l'équivoque se dissipe, la 
république est hors de cause, et les radicaux feront tout ce qu'ils pour- 
ront pour empêcher des rapprochemens qui menacent leur règne. Ils 
célébreront, au besoin, les royalistes irréconciliables pour leur fidélité 
chevaleresque plutôt que ces conservateurs ralliés qui ont la préten- 
tion d'entrer dans la république ! 

Oui, assurément, les constitutionnels qui viennent de prendre leur 
rôle sans affectation et sans subterfuge ont une tâche difficile. Ils ont 
contre eux ceux qui ne veulent pas de la république du tout et ceux 
qui veulent perpétuer une république à leur image, faite avec leurs 
passions et leurs préjugés, les fidèles quand même de la royauté et 
les sectaires du radicalisme. Ils ont pour eux la raison qui est encore 
une force, le travail qui s'accomplit partout et qui tend à une transfor- 
mation des vieux partis, les vœux d'apaisement qui sont dans le pays, 
l'intérêt même de toutes ces questions sociales qui ne peuvent être 
résolues que par l'accord de toutes les bonnes volontés , l'avènement 
croissant de générations nouvelles étrangères aux conflits stériles du 
passé. Ils ont pour eux l'instinct de cette vieille vérité que les régimes 
sérieux, destinés à durer, ne se fondent que par la modération, par 
la libérale alliance de toutes les forces d'une nation, et qu'il n'y a que 



230 REVUE DES DEUX MONDES, 

les régimes ainsi fondés qui inspirent la confiance au monde. L*œuvre 
fût-elle laborieuse et difficile, elle mérite d'être tentée pour l'honneur 
et la sécurité de la France. 

Si l'Europe, par le prévoyant calcul de ceux qui dirigent les conseils, 
est toujours en paix, s'il n'y a pas de ces grandes affaires qui remuent 
profondément les peuples, il y a des fêtes, des entrevues souveraines 
dans quelques pays, et dans d'autres des crises de pouvoir ou de par- 
lement, des agitations électorales. A défaut d'événemens, en un mot, 
il y a des incidens et avec la meilleure volonté du monde on ne peut 
voir rien de plus qu'un incident, un curieux incident, si l'on veut, dans 
ces récentes pérégrinations de M. de Bismarck en Allemagne et à Vienne 
à l'occasion du mariage de son fils, le comte Herbert, avec la jeune 
comtesse Hoyos. 

C'est comme une exhumation du passé, comme un dernier rêve de 
grandeur du tout-puissant d'hier repassant partout où il a régné, à Ber- 
lin, à Dresde comme à Vienne et à Munich, — partout où il a imposé sa 
volonté directement ou indirectement. On a revu pour un instant, mais 
pour un instant seulement, passer à l'horizon cette dure et vigoureuse 
figure de celui qui a remué l'Europe, refait l'Allemagne, et qui n'est 
plus rien, qui rumine ses souvenirs irrités dans son duché de Lauen- 
bourg. Cette réapparition de M. de Bismarck a eu peut-être une sorte 
de prologue il y a quelque temps. On a dit, on a répété qu'une récon- 
ciliation se négociait entre l'empereur Guillaume II et son ancien chan- 
celier. C'était peu connaître la nature des hommes et la force des 
choses. Le jour où le lien a été rompu entre le prince et son ministre, 
où M. de Bismarck a été rudement congédié, tout était fini pour lui : il 
ne pouvait plus être que le vieux solitaire de Friedrichsruhe, — un soli- 
taire qui n'a eu rien de taciturne, il faut l'avouer, qui n'a ménagé ni 
les traits acérés, ni les saillies d'une humeur hautaine à ses succes- 
seurs et même au souverain. Il n'aurait pu se relever que par une hu-, 
miliation de son jeune maître, et Guillaume II, à ce qu'il semble, n'est 
pas près de plier devant celui qu'il n'a pas craint de frapper dans sa 
toute-puissance. Au fond, cette pseudo-négociation, dont on a parlé, 
n'avait peut-être d'autre objet que de ménager à l'ancien chancelier 
la position et les honneurs d'un grand personnage public dans sa 
course à travers l'Allemagne et dans son voyage à Vienne. Cela même 
n'a pas été obtenu. M. de Bismarck n'a été que M. de Bismarck allant 
comme un simple particulier marier son fils. L'empereur Guillaume ne 
paraît pas lui avoir prodigué ses complimens, même de loin. L'ambas- 
sadeur d'Allemagne à Vienne s'est tenu renfermé dans sa maison. 
L'ancien chancelier n'a été reçu ni par l'empereur François-Joseph, ni 
par les archiducs. Il a vu tout au plus quelques minutes le comte Kal- 
noky, il n'a pas eu la visite du comte Taaffe. Le mot d'ordre était évi- 
demment de faire le vide autour de ce visiteur importun. 



REVUE. — CHRONIQUE. 231 

Avec tout cela ce voyage n'a pas été assurément moins curieux. Si 
M. de Bismarck n'a point eu les honneurs officiels, il a eu toute sorte 
d'ovations populaires spontanément organisées pour le fêter. Partout, 
sur son passage, à Berlin, à Dresde et depuis à Munich, il a été en- 
touré de multitudes qui lui ont porté des fleurs, qui l'ont acclamé en 
le pressant de parler. A Vienne même, la police a été obligée de 
disperser les manifestations qui allaient le chercher jusque dans sa 
retraite. S'il n'a pas parlé aux populations, s'il a dit assez plaisam- 
ment que la consigne pour lui était de se taire en public, il a pris sa 
revanche dans des entretiens privés et ne paraît pas s'être gêné sur 
la faiblesse de son successeur, sur les inconstances de son maître, sur 
la politique qui a aliéné la Russie et préparé de nouveaux dangers de 
guerre. Il a savouré le plaisir superbe de se venger par l'ironie, de se 
voir dédommagé par cette popularité qu'il a tant méprisée autrefois. 
Malheureusement c'est une vengeance sans durée, peut-être peu digne 
de lui, et comme ces ovations faites pour flatter son orgueil étaient 
plus ou moins des manifestations contre l'empereur Guillaume lui- 
même, il est douteux qu'elles aient contribué à adoucir les rapports 
entre le jeune souverain et son ancien chancelier. M. de Bismarck n'a 
plus d'autre ressource que de rentrer à Friedrichsruhe comme il en 
est sorti, gémissant sur l'ingratitude des princes, laissant l'Allemagne à 
son destin, l'Europe qu'il a dominée à ses afl'aires ! 

Les batailles électorales ont certes leur intérêt et sont toujours eu 
rieuses à suivre, puisqu'elles décident de la politique des plus grands 
pays comme des plus petits. La bataille belge, qui en était encore 
l'autre jour à ses préliminaires, a été livrée avec toute l'ardeur que dé- 
ploient les partis autour d'un scrutin si décisif et a maintenant dit 
son dernier mot. Elle a été l'événement du Ik juin et a fait de cette 
journée presque une journée historique, — historique du moins en 
Belgique. En réalité, quelques efforts qu'on ait faits pour rapprocher les 
partis, pour établir entre eux une sorte d'accord ou de trêve dans l'in- 
térêt de l'œuvre cornmune de la revision constitutionnelle, la vieille 
lutte entre libéraux et catholiques s'est ravivée dans toute sa force. 
Partout, dans les provinces belges comme à Bruxelles, les deux partis 
se sont retrouvés en présence avec leurs traditions, leurs mots d'ordre, 
leurs drapeaux et leurs passion'^ ; partout le combat a eu ses incidens, 
ses péripéties et ses alternatives. Au demeurant, le résultat, sans être 
incertain, est assez partagé pour n'être bien décisif ni pour les uns, ni 
pour les autres. Jusqu'ici, depuis nombre d'années déjà, les catholiques 
avaient une immense majorité dans les deux chambres. Au sénat, ils 
étaient 50 contre 19 libéraux; dans la chambre (les représentans, sur 
i38 membres, la proportion entre catholiques et libéraux était de 94 
à lik> Le nombre des sénateurs et des représentans a quelque pQu 



232 REVUE DES DEUX MONDES. 

augmenté dans les élections nouvelles par suite d'un accroissement 
de population. Tout bien compté, les catholiques restent sur leurs po- 
sitions et gardent l'avantage; ils ont toujours la majorité comme ils 
n'ont cessé de l'avoir depuis huit ans. Cette majorité cependant se 
trouve un peu diminuée, ou moins disproportionnée qu'elle ne l'était 
jusqu'ici. Les libéraux, au contraire, ont regagné quelques sièges à la 
chambre comme au sénat. Ils ont surtout reconquis Bruxelles, où leur 
liste, le général Brialmont en tête, a passé avec éclat. Ils avaient 
perdu Bruxelles par leurs divisions, ils ont retrouvé le succès en unis- 
sant leurs forces au dernier scrutin. Bref, ils vont avoir un peu plus 
de 60 voix contre 90 catholiques. Ce n'est point pour les libéraux ce 
qu'on peut appeler une victoire, puisqu'ils restent toujours une mi- 
norité; c'est un commencement de revanche qui leur assure une posi- 
tion moins désavantageuse dans le nouveau parlement, surtout pour 
la réforme constitutionnelle qui va être mise défmitivement en déli- 
bération. Voilà la question aujourd'hui ! 

Que les électeurs belges aient nommé une assemblée constituante 
en effet, et que cette assemblée se réunisse ces jours prochains, dans 
tous les cas avant le 15 juillet, ce n'est encore, qu'un premier pas. 
Reste le plus essentiel, la revision constitutionnelle elle-même, et 
c'est ici que reparaît la vraie difficulté, que le vote du U juin prend 
une certaine importance. Ce scrutin a peut-être cet avantage d'empê- 
cher que la réforme de la constitution belge ne devienne une œuvre 
partiale et exclusive; il oblige les partis à s'entendre, à transiger sous 
peine de n'arriver à rien, de tout compromettre par un éclatant aveu 
d'impuissance. Les catholiques ont toujours, sans doute, une majorité 
suffisante pour les lois ordinaires, pour ce qu'on peut appeler la vie 
parlementaire de tous les jours ; mais ils n'ont plus la majorité des 
deux tiers nécessaire pour la revision constitutionnelle. Les libéraux 
ont regagné assez de voix pour rester maîtres du vote par leur oppo- 
sition ou par leur abstention. C'était leur grand souci I Ils ne peuvent 
rien par eux-mêmes, on ne peut rien sans eux. De plus, catholiques et 
libéraux ont pu revenir à leurs anciennes alliances pour le scrutin : ils 
ne s'entendent pas mieux pour cela. Ils rentrent aujourd'hui au parle- 
ment avec leurs divisions, avec leurs dissentimens sur le référendum, 
sur le suffrage universel, et ces divisions sont égales dans les deux 
camps; elles ont été tout au plus voilées un instant par des néces- 
sités de tactique électorale. Un des chefs du parti catholique, M. Wœste, 
se prépare à combattre énergiquement le référendum soutenu par le 
chef du cabinet, M. Beernaert, et il aura sûrement pour alliés des libé- 
raux aussi opposés que lui à ce mélange équivoque du régime plébis- 
citaire et du régime parlementaire. Le sutîrage universel lui-même 
n'est pas accepté sans contestation et sans réserve; il a des partisans 



REVUE. — CHRONIQUE. 233 

et des adversaires parmi les libéraux comme parmi les catholiques. 
Il faut donc en venir à des négociations, à des transactions pour sortir 
de l'inextricable confusion où Ton s'est engagé. 
* En un mot, les élections ne sont qu'un préliminaire; c'est aujour- 
d'hui que commence la difficulté pour arriver à un résultat pratique, 
à cette réforme constitutionnelle qui est devenue le mot d'ordre de 
tout le monde, depuis le roi jusqu'aux ouvriers du Borinage. Le roi 
tient au référendum, à son droit de plébiscite, les ouvriers tiennent 
avant tout au suffrage universel ; la masse nationale semble n'avoir 
pas plus d'enthousiasme pour l'un que pour l'autre. Gomment par- 
viendra-t-on à toui concilier et à résoudre cet étrange problème de 
remanier si profondément les institutions sans ébranler la sécurité 
nationale? On en est encore là à la veille de la réunion du parlement 
constituant. Et puis, réussît-on à s'entendre sur une formule propre à 
rallier une majorité suffisante, la dernière et la plus grave des ques- 
tions reste toujours. Quelles seront les conséquences de cette consti- 
tution réformée, du suffrage universel pour l'avenir de la Belgique? 
L'ancienne constitution de 1830 a porté ses fruits, elle a donné 
soixante années d'indépendance, de liberté et de paix à la nation 
belge, la nouvelle est une expérience qui sera peut-être heureuse, 
qui ne laisse pas provisoirement d'être hasardeuse. Le scrutin du 
14 juin a ouvert une évolution dont le dernier mot reste une 
énigme. 

Et maintenant c'est le tour des élections anglaises, qui n'ont pas, il 
est vrai, pour objet une revision constitutionnelle, — l'Angleterre ne 
se donne pas ce luxe de réformer sa constitution écrite dans l'âme du 
peuple, — mais qui n'ont pas moins d'importance pour les affaires 
intérieures comme pour les relations de l'empire britannique. Si la 
date de ces élections était restée jusqu'ici incertaine par suite d'une 
tactique du ministère, elle est désormais fixée et connue. D'ici à peu, 
dès les jours prochains de juillet, le scrutin va s'ouvrir successivement 
dans les bourgs, dans les comtés, et la campagne qui avait déjà com- 
mencé depuis quelques semaines redouble aujourd'hui d'activité. La 
vie n'est plus dans le parlement, dans ce qui reste du vieux parlement; 
elle est partout, dans le pays, dans les assemblées populaires, dans 
les meetings, dans les provinces comme à Londres, en Ecosse et en 
Irlande comme dans la vieille Angleterre. Lord Salisbury, M. Balfour, 
M. Chamberlain, le duc d'Argyll, unionistes et tories d'un côté, et de 
l'autre, M. Gladstone, M. John Morley, lord Bosebery, font assaut d'élo- 
quence et de programmes. Les chefs ont donné le signal, les lieute- 
nans se multiplient aujourd'hui. 

De toutes parts, on fait appel aux intérêts, aux sentimens, même 
aux préjugés et aux passions du peuple anglais, — et la question irlan- 
daise, le home-rule, joue naturellement le premier rôle dans la lutte 



234 REVUE DES DEUX MONDES. 

électorale, dans cette profusion de discours et de manifestes qui inon- 
dent l'Angleterre. Les libéraux se gardent bien de proposer un plan 
de réforme irlandaise qui serait aussitôt criblé de critiques; ils se bor- 
nent simplement à réclamer une loi de réparation, de justice et de 
liberté pour l'Irlande, en ajoutant, selon le mot d'ordre de M. Glad- 
stone, que tant qu'on n'aura pas guéri cette plaie , tant qu'on n'en 
aura pas fini avec le douloureux et irritant problème, on sera arrêté 
dans la voie des grandes réformes libérales : le peuple anglais conti- 
nuera à expier dans ses propres affaires la politique d'oppression qui 
a pesé sur l'Irlande. Les conservateurs et avec eux les unionistes ne 
cessent d'invoquer les vieilles traditions protestantes, l'intérêt sou- 
verain de l'intégrité britannique, de l'unité de l'empire qui recevrait 
une irréparable atteinte d'un succès du home-rule. Et qu'on remarque 
comment des paroles prononcées quelquefois un peu légèrement par 
un personnage public peuvent avoir un dangereux retentissement dans 
une réunion populaire. Il y a quelques semaines, dans un discours par 
lequel il préludait aux élections, lord Salisbury parlait de la résistance 
de la partie protestante de l'Irlande, de l'Ulster, et laissait entendre 
des menaces de guerre civile, si la politique du home-rule venait à 
triompher. Lord Salisbury se livrait peut-être tout simplement à la 
vivacité de son imagination ou à un artifice d'éloquence. Il n'a pas 
moins été pris au mot, et tout récemment dans une réunion populaire 
tenue à Belfast sous la présidence du duc d'Abercorn, les orangistes 
de l'Ulster ont fait un appel désespéré aux vieux sentimens protestans 
de l'Angleterre. Ils n'ont point hésité à déclarer que, si M. Gladstone 
revenait au pouvoir et prétendait réaliser sa politique, ils résisteraient 
à outrance, ils refuseraient de se soumettre à un parlement irlandais. 
Jusqu'à quel point ces manifestations de la province demeurée la plus 
fidèle aux traditions de Cromwell, ces appels ardens à la foi religieuse 
et à la solidarité de race réussiront-ils à émouvoir la population an- 
glaise ? On ne peut guère le savoir encore. L'esprit des masses, en 
Angleterre comme partout, a singulièrement changé. Cette convention 
de Belfast n'est pas moins le signe des forces dont le vieux torysme 
peut encore disposer et des préjugés que les libéraux ont à vaincre. 

Au milieu de ce déchaînement de discours et de violences, M. Glad- 
stone reste imperturbable, conduisant sa campagne avec autant d'art 
que de vigueur, ménageant ses forces, mais toujours prêt à donner 
une direction, mesurant ses engagemens en chef de parti qui sent sa 
responsabilité. Certes, nul n'a montré plus de hardiesse que ce grand 
vieillard qui ne recule pas quelquefois devant les réformes les plus 
radicales; il sait néanmoins se défendre des concessions par trop com- 
promettantes, au risque de diminuer les chances de son parti. 11 vient 
de le montrer tout récemment dans une circonstance caractéristique. 
Évidemment les libéraux, pour leur succès, ont besoia dp Tappui des 



REVUE. — CHRONIQUE. 235 

populations ouvrières, et depuis quelque temps ces populations ou du 
moins leurs représentans prétendent de plus en plus faire leurs condi- 
tions. Il n'y a que quelques jours, des délégués des associations 
ouvrières se sont rendus auprès de M. Gladstone pour lui demander de 
s'engager à soutenir le programme des huit heures de travail. C'était 
sans doute le prix de leur vote ! Le chef du parti libéral, qui avait eu à 
répondre il y a déjà quelques semaines à une espèce de sommation de 
ce genre et qui y avait répondu un peu lestement, n'a pas opposé cette 
fois un refus positif, si l'on veut, aux revendications ouvrières ; il a 
poliment éconduit par un ajournement indéfini de leur programme les 
délégués qui se sont retirés déçus. Plutôt que de se faire le complice 
de revendications chimériques, M. Gladstone a préféré braver une im- 
popularité d'un moment et risquer de s'aliéner les électeurs des 
trades-unions. L'acte était honnête, mais il peut servir les conser- 
vateurs, qui se sont hâtés de l'exploiter à leur profit. Au surplus, ces 
manifestations ouvrières comme la manifestation de Belfast ne sont 
que des incidens dans une lutte qui peut changer de face plus d'une 
fois encore avant le scrutin. Tout dépend des grands courans d'opinion 
qui se formeront dans une population de plus de six millions d'élec- 
teurs prêts à décider par leur vote des plus graves intérêts de l'Angle- 
terre. 

Et après les élections anglaises, quand viendront à leur tour les 
élections italiennes? Elles restent inévitables dans un délai assez 
court. Elles auraient pu être précipitées si le parlement avait persisté 
jusqu'au bout dans le mouvement de mauvaise humeur et d'opposition 
qui a accueilli à Monte-Citorio le cabinet formé et présidé par M. Gio- 
litti ; elles sont tout au plus différées par le vote qui a accordé les six 
douzièmes provisoires, et qui, en raffermissant le nouveau ministère, 
a rendu une certaine liberté au gouvernement du roi Humbert.Ce n'est 
point, il est vrai, sans peine que le ministère a échappé à l'alternative 
de disparaître peu de jours après sa naissance ou de risquer une dis- 
solution prématurée. Il a eu à soutenir des discussions qui n'ont eu 
rien de triomphant. On ne lui a pas épargné les critiques pénibles 
pour son amour-propre ; on a laissé planer sur lui un soupçon quelque 
peu désobligeant de médiocrité, et M. Giolitti, sans se fâcher, s'est 
tiré d'affaire en déclarant modestement que s'il n'avait pas toute l'auto- 
rité nécessaire, c'était la meilleure condition pour que le pays pût se 
prononcer librement. Soit ! Les six douzièmes provisoires sont votés. 
On s'est du moins tiré de l'embarras le plus pressant. Au fond, la situa- 
tion n'en est pas meilleure ; elle est restée ce qu'elle était, incertaine, 
équivoque, à peu près sans issue tant qu'on n'aura pas résolu l'inso- 
luble problème de refaire des finances assez fortes pour supporter un 
système d'ostentation ruineuse. M. Giolitti n'y peut rien, et ce qui 



236 REVUE DES DEUX MONDES. 

ajoute justement une complication de plus à cette situation italienne, 
c*est l'intervention personnelle, active du roi lui-même. Jamais la fic- 
tion constitutionnelle n'a été plus hardiment déchirée. Il est évident 
que le roi Humbert a eu le principal rôle dans les dernières crises, 
qu'il a pris ce rôle dans l'intérêt d'une politique qui est la politique du 
prince encore plus que la politique d'un ministère, qui a de plus le mau- 
vais sort d'être la première cause des embarras dans lesquels se dé- 
bat l'Italie. Il n'a pas craint d'engager son autorité personnelle, par 
une manifestation de volonté immuable dans ses alliances, et comme 
pour mieux caractériser le rôle qu'il a cru devoir prendre, à peine a-t-il 
eu sauvé son ministère, il est parti pour Berlin ! 

Le roi Humbert à Berlin et à Potsdam, ce n'est là sans doute rien 
que de simple. Il devait cette visite à l'empereur Guillaume ; il se pro- 
posait de la faire il y a deux mois, il la fait aujourd'hui avec la reine 
Marguerite. Les deux souverains sont reçus avec autant de cordialité 
que d'éclat : c'était bien dû à de si fidèles alliés ! Ils ont été fêtés, ils 
ont passé des revues, ils sont allés prier au tombeau de l'empereur 
Frédéric, comme l'empereur Alexandre P'' allait autrefois prier au 
tombeau du grand Frédéric ; ils ont eu même à l'Opéra de Berlin une 
représentation de gala où la blonde Allemagne et la brune Italie, figu- 
rées par de jeunes actrices, se donnaient la main sous le regard com- 
plaisant du génie de la paix. Il n'y a pas là de quoi remuer l'Europe, 
ni émouvoir les chancelleries ou les nations voisines. Malheureuse- 
ment, par les circonstances dans lesquelles il se produit, ce voyage 
a peut-être ses inconvéniens, non certes pour les relations de l'Italie 
avec d'autres pays, mais pour les Italiens eux-mêmes. S'il n'y a qu'une 
coïncidence, elle est au moins disgracieuse ; s'il y a un calcul, il est 
assez naïf ou un peu imprudent. Toujours est-il qu'accompli dans un 
moment où l'Italie sent plus que jamais le poids de la politique des 
grands armemens, au lendemain d'une crise ministérielle, à la veille 
d'une crise électorale, le voyage du roi à Berlin ressemble à une mani- 
festation conçue pour rallier l'opinion un peu ébranlée, pour dominer 
les élections. En d'autres termes, ce nouveau recours à la triple 
alliance a un faux air de vassalité de l'Italie vis-à-vis de l'Allemagne. 
Chose curieuse I l'Italie a non sans raison une préoccupation jalouse de 
son indépendance : elle la défend du côté où rien certes ne la me- 
nace ; elle risque de la livrer sous prétexte de figurer parmi les grands 
empires, — lorsque le plus simple eût été et serait encore pour elle de 
rester à ses affaires, de cultiver son jardin et de garder sa liberté au 
milieu des conflits du monde. 



GH. DE MAZADË. 



BEVUE. — CHRONIQUE. 237 



LE MOUVEMENT FINANCIER DE LA QUINZAINE. 



Nous laissions, il y a quinze jours, le 3 pour 100 français à 99.95. 
Le 16 juin, un coupon de fr. 75 étant détaché, la rente a été portée 
à 100 fr. 15. Un dernier effort en hausse l'avait donc fait monter de 
fr. 95 en deux séances de Bourse. Il était difficile de la main- 
tenir à cette hauteur. Les acheteurs, se grisant de leur succès, 
oubliaient qu'ils avaient forcé déjà tout le découvert à se racheter, 
que les capitaux de placement ne pouvaient les suivre dans cette 
course éperdue au-dessus du pair, et qu'au contraire ils allaient avoir 
à subir le choc de ventes sérieuses du portefeuille. La rente a été 
ramenée immédiatement au-dessous du pair, et s'est tenue pendant 
près d'une semaine entre 99.65 et 99.80; puis, brusquement, sur un 
changement de front de la place de Berlin et les rumeurs les plus 
extravagantes mises à ce sujet en circulation, la rente a été refoulée 
jusqu'à 98.50. Les ventes du comptant se sont ralenties à ce niveau, 
et les acheteurs ont pu relever le 3 pour 100 à 99 francs. 

Il est probable que tous les ressorts seront mis en jeu pour le main- 
tien de ce cours en juillet, à cause des opérations financières en pré- 
paration et qui vont être lancées aussi promptement que possible, 
conversion des obligations tunisiennes et conversion des obligations 
communales du Crédit foncier de 1860, 1875, 1881-1886. La première 
opération a été autorisée par les chambres et sera effectuée pour le 
compte du gouvernement de Tunis par les soins du Comptoir national 
d'escompte. Elle a pour objet de substituer aux obligations 3 1/2 
pour 100 actuellement existantes et qui ont dépassé le pair, des obli- 
gations nouvelles rapportant un intérêt de 3 pour 100 garanti par le 
gouvernement français pendant quatre-vingt-seize ans. L'émission 
aura lieu aux environs de 95 pour 100, et le montant obtenu pour une 
annuité égale à l'ancienne laissera au gouvernement de Tunis une 
somme disponible de 9 millions qui sera affectée à l'exécution de tra- 
vaux publics. 

C'est dans une assemblée extraordinaire, tenue le 21 juin par les 
actionnaires du Crédit foncier, que le gouverneur de cet établissement 
a exposé le mécanisme de l'opération de conversion, au moyen de la- 
quelle il espère conjurer les dangers du vote de l'amendement Sieg- 
fried, au cas que cet amendement fût décidément incorporé dans la 
loi nouvelle sur les caisses d'épargne. On sait que cet amendement 



238 REYUE DES DEDX MONDES. 

tend à donner aux communes, départemens et chambres de commerce 
Pautorisation de contracter directement des emprunts à la Caisse des 
dépôts et consignations sur les fonds des caisses d'épargne. 

Le Crédit foncier a un portefeuille de prêts communaux de 1,200 mil- 
lions de francs environ, sur lesquels 220 constituent pour les com- 
munes une charge annuelle variant de 4.60 à 5 pour 100. C'est natu- 
rellement cette catégorie d'emprunts que les communes seraient 
tentées de rembourser si elles pouvaient obtenir des conditions plus 
favorables de la Caisse des dépôts et consignations. Or ces conditions, 
le Crédit foncier sera en mesure de les leur offrir lorsqu'il aura con- 
verti les obligations communales qu'il avait émises en représentation 
desdits prêts. Le bénéfice devant résulter de la conversion lui per- 
mettra de ramener à 4.15 pour 100 le montant de l'annuité que les 
communes paient actuellement au taux de 4.50 à 5 pour 100, pourvu 
que les communes auxquelles sera offerte cette atténuation de charge 
annuelle consentent à renoncer pendant dix années au droit de rem- 
bourser leur dette. On ne voit pas quelle bonne raison pousserait les 
communes dont il s'agit à refuser leur concours à une combinaison 
qui leur assure un avantage aussi substantiel. Le Crédit foncier a donc 
toute chance, par ce moyen, de parer au péril de remboursemens trop 
nombreux et simultanés sur ses anciens prêts. 

L'action du Crédit foncier, qui s'était déjà relevée au milieu du 
mois de la dépréciation dont l'avait frappée le vote de l'amendement 
Siegfried, s'est tenue pendant la seconde quinzaine de juin aux en- 
virons de 1,150 francs. 

Il s'est produit des variations assez sensibles sur les cours de quel- 
ques autres titres d'établissemens financiers. La Banque de Paris a 
reculé de 682.50 à 656.25, le public craignant que les difficultés de la 
situation financière en Espagne et dans la république Argentine n'aient 
une répercussion fâcheuse sur une partie du portefeuille de cette in- 
stitution. Le bruit que le gouvernement portugais, aux abois, se verrait 
amené à frapper d'un impôt les obligations de la Régie des tabacs a 
provoqué des ventes d'actions du Comptoir national d'escompte. Ce 
titre a reculé de 517.50 à 510. Le Crédit mobilier a fléchi de 5 francs 
à 177.50, la Banque d'Escompte, au contraire, a été relevée de 25 francs 
à 210. 

La Banque de France a détaché lundi 27 juin son dividende semes- 
triel fixé à 75 francs. L'action, cotée 4,150 francs avant le détachement, 
vaut actuellement 4,110 francs. La chambre a enfin abordé la discus- 
sion si longtemps retardée du projet de loi portant renouvellement 
du privilège de cet établissement. Les conclusions du rapport rédigé 
par M. Burdeau, au nom de la commission, et favorables au renouvel- 
lement, ont été vigoureusement attaquées par MM. Millerand et Pelle- 
tan et défendues avec éclat par M. Léon Say. Les deux premiers ora- 



â 



RETUÈ. — CHRONIQUE. ^âÔ 

teurs sont des partisans résolus de la transformation de la Banque de 
France, établissement privé, en Banque d'État, par l'expropriation 
forcée des actionnaires et la substitution au conseil actuel des régens 
d'un nouveau conseil composé de délégués élus du commerce et de 
l'industrie. L'établissement n'ayant plus besoin de réaliser des béné- 
fices, l'État pourrait organiser le crédit gratuit ou quasi gratuit par 
l'abaissement du taux de l'escompte à 1 pour 100, même 1/2 pour 100. 
Ces novateurs audacieux ne se sont pas demandé ce que deviendraient 
dans ces conditions l'encaisse métallique de la Banque et le crédit de 
son billet, aujourd'hui si solidement établi. La chambre se montrera 
plus sage que ces conseillers et fera justice de leurs propositions chi- 
mériques en adoptant le projet sorti des délibérations de la Banque de 
France, du gouvernement et de la commission parlementaire. Mais la 
solution n'interviendra pas en tout cas dans le cours de la session ac- 
tuelle, la seconde délibération du projet de loi devant être ajournée, 
comme celle du projet sur les caisses d'épargne, à la session d'au- 
tomne. 

Depuis l'introduction du rouble crédit sur le marché en banque de 
Paris, une spéculation à la hausse s'est efforcée de produire un mou- 
vement qui donnât en quelque sorte droit de cité à la nouvelle valeur. 
Mais cette tentative s'est heurtée à la fois à la force des choses qui ne 
comportait pas une amélioration aussi rapide du change russe, et à une 
résistance obstinée du marché de Berlin. C'est de cette place qu'est 
venu le signal de la réaction, par une tension notable du report. Les 
acheteurs sur notre place ont dû songer à réaliser, le rouble a reculé 
de 265 à 253 et les fonds russes ont été entraînés à leur tour, Fem- 
prunt d'Orient de 69 à 67, le Consolidé k pour 100 or, de 97.25 à 96, 
le 3 pour 100 1891 de 79.25 à 78.95. Dans l'intervalle, ce dernier fonds 
avait atteint son cours d'émission, 79.75, mais pour le reperdre 
presque aussitôt. 

Le voyage du roi Humbert à Berlin, objet d'appréciations d'abord 
très pessimistes, bientôt après plutôt optimistes, n'a pas nui à la tenue 
de la rente italienne. Toutefois ce fonds n'a pu conserver le cours de 
94 francs, où la spéculation l'avait porté sur un bruit vague et peu 
réfléchi de projets de conversion. Le dernier cours, 93.35, est légère- 
ment supérieur à celui du milieu du mois. 

Les opérations relatives à la réforme monétaire en Autriche-Hongrie 
paraissent devoir être décidément ajournées à l'automne. Les projets 
déposés par les deux ministres des finances sont l'objet d'un examen 
approfondi dans les parlemens de Vienne et de Peslh. Rien ne presse 
d'ailleurs, la situation économique du pays reste bonne et se reflète 
dans la tenue satisfaisante et la fermeté continue de la rente hon- 
groise or k pour 100 au-dessus de 95 francs. 



240 REVUE DES DEUX MONDES, 

Les valeurs turques, après avoir beaucoup monté pendant deux 
mois, subissent une certaine réaction, ou plutôt un tassement de 
cours. La dette générale, dernière série, s^établit à 20.60, la Banque 
ottomane à 590, après 600. L^assemblée des actionnaires de cet éta- 
blissement s'est réunie à Londres le 29 juin. Il y a été voté pour 1891 
un dividende de 17 fr. 50, qui représente 7 pour 100 du capital versé. 

L'Extérieure d'Espagne a été très discutée, après une poussée vio- 
lente qui l'avait portée à 68 francs. Ce fonds était à 60 il y a un mois. 
Le découvert avait exagéré la réaction, la poursuite du découvert a 
exagéré la reprise. Il ne s'était rien passé, au cours de juin, qui justi- 
fiât un tel changement de prix. Les acheteurs, obligés de renoncer 
à l'espoir d'une rapide entente commerciale entre la France et l'Es- 
pagne, ont dû se rabattre sur un projet d'emprunt de 150 ou 175 mil- 
lions de pesetas, présenté aux cortès par le cabinet Canovas. Or ce 
projet d'emprunt est mal accueilli par l'opinion publique à Madrid. 
Fût-il adopté, il faudrait obtenir le concours d'un groupe financier 
étranger, ce qui peut nécessiter des négociations laborieuses; l'opéra- 
tion enfin ne porterait pas sur un chiffre assez élevé pour couvrir la 
dette flottante, qui dépasse 300 millions de pesetas. Ajoutons que le 
change ne s'est pas amélioré depuis quinze jours. Ces considérations 
diverses ont provoqué une réaction de 68 à 65 francs. L'Extérieure 
s'est pourtant relevée ensuite à 66 francs. 

Le 3 pour 100 portugais est de plus en plus délaissé. Le dernier 
cours est 2k pour 100. La situation financière du Portugal est très 
mauvaise et ne permettrait vraisemblablement pas le paiement même 
d'un tiers du coupon de juillet en or, si les porteurs de titres s'avi- 
saient de l'accepter. La chambre syndicale a décidé d'exclure des né- 
gociations sur notre marché les titres portugais dont ce coupon aurait 
été détaché. 

Les actions de nos grandes compagnies ont conservé à peu près 
intégralement la hausse acquise depuis un mois. Nous retrouvons le 
Lyon très ferme à 1,502.50, de même le Nord à 1,890 francs. Les va- 
leurs industrielles se maintiennent en grande faveur : Gaz à l,f»/iO, 
Omnibus à 1,065, Voitures à 715, Compagnie Transatlantique à 600, 
Suez à 2,825. 

Les actions des Chemins Autrichiens et Lombards n'ont pas varié de 
prix, 660 et 220, non plus que les Méridionaux à 655. Celles du Nord 
de l'Espagne et du Saragosse ont faibli, sur la moins bonne tenue de 
la rente Extérieure. 



Le directeur-gérant : Ch. Buloz. 



â 



L'ARMÉE DE METZ 



Souvenirs du général Jarras, chef d'état-major-général de l'armée du Rhin, publiés 
par M"'« Jarras; Pion, Nourrit et C«. Paris, 1892. 



Voici, sur l'année terrible, et particulièrement sur la destinée 
fatale de Tarmée de Metz, un témoignage considérable. J'ai per- 
sonnellement connu le témoin. Lorsque j'avais l'honneur de garder 
les archives du dépôt de la guerre, le général Jarras a été mon 
chef, de 1867 à 1870; depuis, et jusqu'à sa mort, en 1890, j'ai 
conservé avec lui des relations dont la mémoire me reste pré- 
cieuse. C'était un chef parfois difficile, rigoureux, exigeant, pour 
lui-même d'ailleurs comme pour autrui, mais parfaitement droit, 
franc, loyal, d'une sincérité absolue, sans dissimulation ni arrière- 
tours ; le témoin est irréprochable. Il a écrit ses Souvenues en 187A, 
après le procès de Trianon, sur des notes prises durant la cam- 
pagne et complétées dans les premiers jours de son internement, 
comme prisonnier de guerre, à Francfort. Le manuscrit, écrit de 
sa main, a été, selon sa volonté expresse, exactement reproduit par 
les soins de M.^^ Jarras ; la fidèle exécutrice de ce pieux devoir a 
droit à l'hommage que, sans crainte d'être démenti, je me permets 
de lui rendre au nom du public. 

l. 

Le général Jarras a servi d'abord en Algérie, de 1834 à 1848. 
Premier aide-de-camp du général Gavaignac jusqu'au dix dé- 

TOME CXII. — 15 JUILLET 1892. 16 



242 REVDE DES DEUX MONDES. 

cembre, il est retourné en Afrique au mois d'août 1852, en 
qualité de chef d'état-major de la division de Gonstantine, alors 
commandée par le général de Mac-Mahon. Nommé, dès le mois 
d'avril 1854, sous-chef d'état-major-général de l'armée d'Orient, 
il n'est rentré en France qu'en 1856, avec le dernier détachement 
des troupes de Grimée. Général de brigade et sous-aide major-gé- 
néral de l'armée d'Italie, en 1859, il a été promu divisionnaire en 
1867 et appelé par le maréchal Niel à la direction du dépôt de la 
guerre. 

G'était au lendemain de l'affaire du Luxembourg. Le maréchal 
Niel avait dit à l'empereur : « G'est une couleuvre qu'il faut avaler ; 
mais il faut que ce soit la dernière (1). » Il se mit donc résolument 
à la tâche, à la préparation d'une guerre qu'il jugeait inévitable et 
qu'il prévoyait formidable ; c'est pourquoi, en même temps qu'il 
s'efforçait de refaire et de renforcer l'armée, il attendait du dehors, 
il demandait, il réclamait une grande alliance, de grandes alliances ; 
mais où les prendre? La politique impériale avait mis toute l'Eu- 
rope en défiance; aussi le maréchal, au mois d'avril 1869, pouvait- 
il dire amèrement à l'impératrice qui, depuis deux années, pressait 
ardemment son zèle, comme s'il avait eu besoin d'être stimulé : 
« Je me suis conformé à vos désirs, madame ; je suis prêt, et vous 
ne Têtes pas. » surprise! ô mirage! un jour, on l'entrevit, cette 
grande alliance! mais le maréchal Niel n'était plus là, il était mort 
à la peine. 

Au printemps de 1870, l'archiduc Albert, le vainqueur de Gus- 
tozza, était venu visiter la France en curieux, en touriste, prenant 
son temps, nullement pressé, semblait-il, d'arriver à Paris; il finit 
par y arriver néanmoins, et même il y fît un assez long séjour. Ge 
touriste indifférent avait au fin fond de son portefeuille un certain 
papier : ce n'était ni plus ni moins qu'un plan de campagne éven- 
tuel, un projet d'opérations commun à la France et à l'Autriche 
contre la Prusse; il le laissa entre les mains de Napoléon III, après 
quoi il reprit le chemin de Vienne. Quelques jours plus tard, le 
19 mai, à dix heures du matin, se trouvaient réunis dans le ca- 
binet de l'empereur le maréchal Le Bœuf, ministre de la guerre, le 
général Frossard, le général Lebrun et le général Jarras. Il s'agis- 

(1) Je tiens le propos du maréchal Niel lui-même. Au moment de« élections législa- 
tives de 1869, il m'avait demandé un aperçu rapide et précis de la politique de Ca- 
simir Perler, intérieure et extérieure. C'est lorsque je lui portai ce travail qu'il me 
dit ce que je viens de rapporter, et il ajouta : « Je me suis mis à l'œuvre, et le jour 
est enfin venu où j'ai pu dire à l'empereur : Nous sommes prêts. » Cette assertion 
me parut grave. Quelques semaines après, le maréchal était mort. Était-il aussi prêt 
qu'il en avait la superbe assurance? J'en doute et je crois que la mort, heureusement, 
lui a épargné l'horreur de la désillusion. 



l'armée de METZ. 243 

sait d'examiner le plan de l'archiduc. Le voici tel que le général 
Jarras le rapporte dans ses Souvenirs: « Dès la déclaration de 
guerre, la France devait, avec sa principale armée, déboucher en 
Allemagne par Strasbourg et Kehl, et par une marche rapide se 
diriger vers Stuttgart, pour aller ensuite donner la main à l'armée 
autrichienne qui, pendant ce temps, se formerait en Bohême, soit 
à Prague, soit sur la frontière wurtembergeoise. Avec une se- 
conde armée, la France devait tenir la ligne de la Sarre, et péné- 
trer même, si elle pouvait, dans les provinces rhénanes, en se 
rapprochant le plus possible de Mayence. L'archiduc pensait que 
le mouvement de notre première armée pouvait facilement se faire 
avec assez de rapidité pour que les États du Sud de l'Allemagne 
se trouvassent séparés de ceux du Nord avant d'avoir pu opérer 
leur concentration individuelle. Dans le même temps, la Prusse et 
les États du Nord n'oseraient pas dégarnir le Palatinat ni la ligne 
de Mayence-Gologne-Goblentz, menacée par notre seconde armée, 
ni le Hanovre encore frémissant de son incorporation forcée, ni 
enfin les côtes de la mer du Nord et de la Baltique menacées d'une 
descente de nos troupes auxquelles l'armée danoise était impatiente 
de se joindre. Notre première armée ne devait donc pas rencontrer 
d'obstacle sérieux dans sa marche ; elle devait avoir facilement raison 
de la seule armée prussienne qui voudrait tenter de l'arrêter, et 
sa jonction avec l'armée autrichienne se ferait précisément au mo- 
ment où une armée italienne de d 00,000 hommes déboucherait en 
Bavière par le Tyrol. Dès lors les États du Sud, cernés ou envahis 
de toute part, seraient trop heureux de secouer le joug de la Prusse 
et de confondre de nouveau leurs intérêts avec ceux de l'Autriche, 
et il devenait impossible à l'Allemagne du Nord de soutenir la 
lutte. )) 

N'était-ce pas séduisant, et ce plan d'opérations n'était-il pas 
d'une lucidité merveilleuse? Dans un coin cependant de ce lumi- 
neux tableau il y avait un point noir, et quand on s'y attachait, on 
le voyait monter, grandir, s'étendre, et bientôt couvrir tout de son 
ombre. Il était dit qu'en même temps que l'armée française se 
porterait vers Stuttgart, l'armée autrichienne « se formerait » en 
Bohême ; or l'archiduc Albert n'avait pas pu dissimuler que cette 
formation ne demanderait pas moins de six semaines, et que par 
conséquent pendant six semaines l'armée française se trouverait 
seule aux prises avec toutes les forces allemandes. Six semaines! 
c'était beaucoup plus que n'avait duré la guerre de 1 866 ; avant 
que l'Autriche ne fût en mesure, le gros du conflit serait assuré- 
ment décidé dans un sens ou dans l'autre. Ainsi raisonnait-on 
dans le cabinet de l'empereur, les yeux sur la carte, le compas à la 



244 REVUE DES DEUX MONDES. 

main, le maréchal Le Bœuf et le général Frossard un peu plus opti- 
mistes que les deux autres, mais n'allant pourtant pas jusqu'à 
nier le danger de cette combinaison qui n'en était pas une, puisqu'il 
n'y avait ni action simultanée, ni coopération effective. En fait, il 
n'y eut ni conclusion du débat, ni décision prise. A quelques jours 
de là, le général Lebrun fut envoyé à Vienne ; il vit l'archiduc 
Albert, il vit l'empereur François-Joseph qui lui déclara loyalement 
que l'Autriche était hors d'état d'entrer en campagne en même 
temps que la France, et qu'il désirait vivement que l'empereur Na- 
poléon ne se fit aucune illusion sur le concours immédiat qu'il 
pouvait attendre de lui. Six semaines après, la guerre était dé- 
clarée. 



II. 



L'état-major-général de l'armée que l'empereur devait commander 
en chef avait à sa tête un major-général, le maréchal Le Bœuf, et deux 
aides-majors généraux, les généraux Lebrun et Jarras. Pendant 
que les corps, dirigés, les uns sur la Sarre, les autres sur le Rhin, 
essayaient de se former et de se tirer du désarroi où les avait sur- 
pris la déclaration de guerre, le maréchal Le Bœuf s'efforçait, avec 
une hâte fébrile, de parer aux difficultés qui lui étaient signalées 
de toutes parts. Il ne quitta Paris que le 23 juillet, avec le général 
Lebrun. Laissé aux ordres de l'empereur, le général Jarras se 
rendit à Saint-Gloud, le 2li au soir. De la terrasse couverte de 
marronniers on entendait, par les fenêtres du salon, des voix fémi- 
nines chanter la Marseillaise; l'impression du général fut pénible; 
elle le fut encore, mais d'une autre sorte, quand, dans le cabinet 
de l'empereur, il put constater que le commandant en chef n'avait 
pas une habitude suffisante des détails topographiques, de ce qu'on 
appelle en un mot lire une carte. Le lendemain, il y eut un dîner 
qui fut très gai ; l'impératrice montrait une confiance absolue dans 
l'issue de la guerre. 

Arrivé à Metz, le 28 juillet, à cinq heures du soir, l'empereur 
fit appeler immédiatement à la préfecture, où ses appartemens 
avaient été préparés, le major- général, les deux aides-majors et le 
maréchal Bazaine. Bazaine! Voici qu'il entre sur le théâtre, le triste 
héros d'un drame lugubre, et, dès cette première scène, nous 
pouvons commencer à l'étudier dans son jeu. 

Depuis deux ans que la crise était dans l'air, Bazaine, d'après de 
sérieux indices, peut-être des promesses même, s'était flatté d'être 



l'aRiVJÉE de METZ. 2A& 

général en chef de l'armée de la Sarre ; or, la crise venue, c'ëtak 
pour commander un simple corps, le 3®, qu'on venait de lui faire 
quitter le commandement de la garde impériale I II est vrai que les 
2® et h^ corps étaient mis provisoirement sous ses ordres ; mais 
enfin il n'était qu'un subordonné ; il y avait au-dessus de lui l'em- 
pereur, et sous le nom de l'empereur, le major-général. Le témoia 
qui nous renseigne est un bon observateur. « Je remarquai par- 
ticulièrement, nous dit le général Jarras, l'attitude froide et réser- 
vée du maréchal Bazaine. 11 fut très bref dans ce qu'il avait k dire 
et s'abstint d'exprimer une opinion sur ce qu'il convenait de faire; 
je ne sais s'il avait un plan d'opération tout prêt, mais il n'eo 
laissa rien paraître. Il me sembla d'ailleurs qu'il était bien aise 
qu'on n'ignorât pas qu'il n'était nullement satisfait. » Même attitude^ 
boudeuse et mécontente, dans la conférence tenue, par ordre de 
l'empereur, le 31 juillet, à Forbach, entre le maréchal Bazaine, le 
général Frossard, commandant du 2® corps, le général de Failly^ 
commandant du 5% le général Lebrun, les généraux Soleille, de 
l'artillerie, et Coffinières, du génie. Il s'agissait de s'entendre et de 
se concerier pour l'attaque de Sarrebriick. Le maréchal, qui devait 
avoir la direction générale de l'affaire, afïecta de n'y prendre qu'ua 
médiocre intérêt, et quand vint l'exécution, le 2 août, il en laissa 
tout le soin au général Frossard. Était-ce pour lui être agréable? 
On vit bien, quatre jours après, tout le contraire, quand, le 6, à 
Forbach, le 2® corps, attaqué dès le matin par des forces qui ne 
cessèrent pas de grossir, attendit vainement le concours et le se- 
cours que lui devaient les divisions du 3® corps, placées à sa droite 
et à sa gauche, et qu'elles lui auraient certainement apportés si le 
maréchal Bazaine s'était hâté de leur dépêcher ses ordres; quand 
elles les reçurent, il était trop tard; le 2^ corps, abandonné à lui- 
même, écrasé, mutilé, avait évacué Forbach ; il ne restait plus 
qu'à couvrir sa retraite. 

Ce ne fut pas seulement la retraite du 2^ corps; dès le lende- 
main, toute l'armée se replia sur Metz. Selon l'intention de l'em- 
pereur, ce n'était qu'une première étape; il voulait par Verdaa 
redescendre jusqu'à Châlons et y attendre le maréchal de Mac- 
Mahon qui ramenait d'Alsace les 1^% 5« et 7® corps; mais de Paris, 
l'impératrice et le ministère blâmaient ce mouvement rétrograde. 
Les télégrammes volaient, se croisaient, se heurtaient; de là des 
retards, des lenteurs, des indécisions, ou plutôt des décisions con- 
tradictoires. Le 6« corps, commandé par le maréchal Ganrobert, et 
qui devait former d'abord la réserve générale de l'armée, avait été 
laissé au camp de Châlons; appelé en toute hâte à Metz, le 7 août, 
il avait déjà sa tête de colonne à Nancy quand il reçut l'ordre de 



246 REVUE DES DEUX MONDES. 

revenir au camp, puis tout de suite un appel réitéré sur Metz. 
Trois divisions purent y arriver; mais les trois quarts de la qua- 
trième, toute la cavalerie, les réserves de Tartillerie et du génie, 
coupés par Tennemi, lurent contraints de rentrer à Châlons, de 
sorte que le 6® corps, ainsi qu'un navire désemparé, n'ayant plus 
tous ses élémens de force, tous ses moyens de résistance, allait, 
malgré l'énergie de son chef, affronter , dans des conditions inégales, 
un adversaire armé de toutes pièces et parfaitement outillé. 

De Paris cependant les dépêches arrivaient de plus en plus pres- 
santes, impérieuses. Soutenu par la régente, le nouveau ministre de 
la guerre, comte de Palikao, exigeait ouvertement la déchéance du 
major-général, son prédécesseur, et même à mots plus couverts, 
celle de l'empereur, commandant en chef. Le 12 août, « ce fut, 
dit le général Jarras, une scène lamentable dont je fus le témoin, 
dans le cabinet du maréchal Le Bœuf, au moment où venait d'ar- 
river la dépêche de l'impératrice. La consternation était peinte 
sur les visages. L'empereur impassible regardait et attendait. 
Le maréchal Le Bœuf, atterré, se plaignait amèrement de l'injus- 
tice des hommes. Le général Changarnier, qui partageait son 
temps entre le cabinet de l'empereur et celui du major-général, 
déplorait la mesure et, sans donner aucun avis sur ce qu'il conve- 
nait de faire, cherchait quels pouvaient être les hommes pervers 
qui, dans les circonstances critiques où nous nous trouvions, 
avaient frappé ce coup dont, selon lui, la signification était évidem- 
ment révolutionnaire. Assurément, l'impérialiste le plus dévoué 
n'aurait pas parlé avec plus de mépris des membres de l'opposi- 
tion. Quant à M. Thiers, qu'il déclarait connaître à fond et qu'il a 
depuis lors plusieurs fois appelé son ami, il ne trouvait pas de 
termes assez violons pour qualifier son ambition malsaine et son 
activité révolutionnaire, disait-il. Je ne pouvais pas en croire mes 
oreilles, mais j'étais loin de prévoir ce que je devais entendre 
plus tard. » 

Le major-général avait envoyé, par un télégramme, en termes 
très dignes, sa démission à l'impératrice qui lui fit une réponse 
gracieuse. Dans le même temps, l'empereur abdiqua le comman- 
dement de l'armée du Rhin. Le maréchal Bazaine fut nommé gé- 
néral en chef, et on lui donna, sans le consulter, car il n'était pas 
présent, pour chef d'état-major le général Jarras. « Je n'avais, 
dit celui-ci, nullement désiré et encore moins recherché ces fonc- 
tions. Aussi, au moment où je fus prévenu de la désignation dont 
je venais d'être l'objet, en présence de l'empereur, du maréchal Le 
Bœuf, du général Changarnier et du général Lerun, je protestai ; mais 
on insista et, je dus obéir, n'écoutant que le sentiment du devoir. » 



l'armée de METZ. 247 



III. 

Bazaine a écrit deux volumes sur son commandement. Le pre- 
mier (1), publié à Paris en 1872, avant le procès, n'est guère qu'une 
compilation d'ordres, de dépêches et de rapports. Il n'en est pas de 
même du second (2), publié à Madrid en 1883. Celui-ci est un gros 
pamphlet, bourré de récriminations, d'attaques, d'insultes et de 
violences contre tout et contre tous. Il a osé y coller cette épigraphe : 
Veritas vincit. Si l'on y cherche la vérité promise, voici ce qu'on 
trouve : une incohérence calculée. A tous les endroits délicats, à tous 
les passages dangereux, l'auteur se dérobe, disparaît tout à coup, 
à l'abri d'une digression inopinée, étrangère au sujet; après quoi, 
le défilé franchi de la sorte, il reparaît et poursuit, avec une aisance 
parfaite, comme si de rien n'était. C'est merveilleux comme tour 
de passe-passe. 

Voici ce qu'il dit, avec une modération d'ailleurs plus rare que 
de coutume, au sujet du général Jarras, nommé chef d'état-major. 
« Cet officier-général me lut imposé contrairement aux habitudes 
qui laissent la désignation, ou au moins la proposition à faire, au 
chef de l'armée sous les ordres duquel il doit servir. Il y a dans 
ces fonctions des relations journalières telles qu'il est indispen- 
sable, pour la marche régulière d'un service aussi important, que 
les caractères aient une grande assimilation, et je voulais avoir le 
général Manèque qui avait été avec moi au Mexique. Cette obser- 
vation n'est pas dans ma pensée un blâme pour M. le général 
Jarras, loin de là, car j'ai toujours été satisfait de sa manière d'être 
à mon égard; elle n'est que pour prouver qu'il m'a été imposé 
avec le commandement en chef. Il en a été de même des officiers 
composant le grand état-major-général, parmi lesquels s'en trou- 
vaient quelques-uns, plutôt faits pour être journalistes-r^/?or^^r5 
que militaires, et dont je me serais bien passé. » 

Écoutons maintenant le général Jarras. « J'espérais que le ma- 
réchal Bazaine, qui jusqu'alors m'avait témoigné de la bienveillance, 
faciliterait ma tâche, et ce fut là mon erreur. En efTet, dès le com- 
mencement, le maréchal m'a systématiquement tenu à l'écart, sans 
me faire part de ses projets, si ce n'est au moment où il me don- 
nait ses instructions pour transmettre ses ordres à l'armée. Pour 
être constamment en mesure de remplir ses fonctions dans toute 
leur étendue, le chef d'état-major a besoin d'une autorité qu'il 

(1) V Armée du Rhin, depuis le 12 août jusqu'au 29 octobre 1870, par le maréchal 
Bazaine. Paris, 1872; Pion. 

(2) Épisodes de la guerre de 4870 et le blocus de Mets, par l'ex-maréchal Bazaine. 
Madrid, 1883 j Gaspar. 



248 REVUE DES DEUX MONDES. 

ne peut tenir que de la confiance du commandement. De là résulte 
k nécessité d'une entente complète et incessante entre le com- 
mandement et le chef d'état-major; aussi ai-je fait tous mes eflorts 
pour obtenir la confiance du maréchal Bazaine ; je puis même dire 
que j'ai été jusqu'à faire abstraction de ma personnalité, en vue du 
bien du service ; mes bonnes intentions ont été stériles. Dès le mo- 
ment où il prit possession de son commandement, le maréchal 
Bazaine réduisit mes fonctions à celles d'un agent passif. Je n'étais 
pour lui qu'un secrétaire. » — « Les états-majors, ajoute-t-il ail- 
leurs, sont les yeux, les oreilles, la voix de leur général, de sorte 
que, dans tout ce qu'ils font et disent en matière de service, leur 
deyoir est de s'identifier avec lui. Ayant à chaque instant à trans- 
mettre la pensée de son général, le chef d'état-major a besoin de 
posséder toute sa confiance, et comme la confiance ne s'impose 
pas, il est désirable que le général fasse lui-même le choix de son 
chef d'état-major. » Sur ce point-là seulement Bazaine et Jarras 
tombaient d'accord. Le chef d'état-major est le confident de la 
tragédie classique. Ce fut une faute lourde à ceux qui s'avisèrent 
d'accoler deux caractères si dissemblables, la droiture un peu 
brusque de l'un à la duplicité cauteleuse de l'autre. 

Dès le premier jour, le général Jarras fit l'épreuve du sort qui 
l'attendait. Le nouveau commandant en chef avait son quartier- 
général à Borny ; le nouveau chef d'état-major, qui était à Metz, 
avait hâte de rejoindre le maréchal, quand celui-ci lui fît savoir 
qu'ils étaient fort bien où ils se trouvaient l'un et l'autre. Quelques 
heures plus tard, venu à Metz à l'improviste, le maréchal était déjà 
en voiture prêt à reprendre le chemin de Borny, lorsque le général, 
averti par hasard, arriva tout juste pour s'entendre dire qu'on 
a'avait pas d'ordres à lui donner. Cependant, il en reçut dans la 
soirée; il s'agissait de préparer pour le lendemain, 14 août, la 
marche de l'armée sur Verdun. 

Voici quelles étaient, à cette date, les forces de l'armée dite en- 
core du Rhin : cinq corps comprenant quinze divisions d'infanterie 
et vingt et un régimens de cavalerie marchant avec eux, plus deux 
divisions de réserve de cavalerie. Le 2^ corps avait pour chef le 
général Frossard ; à la tête du 3% auparavant commandé par le 
maréchal Bazaine, était le général Decaen ; blessé mortellement ce 
même jour, à la bataille de Borny, il fut remplacé par le maréchal 
Le Bœuf ; le à^ avait pour chef le général de Ladmirault ; le 6® le 
maréchal Ganrobert ; le général Bourbaki était à la tête de la garde 
impériale. Les généraux de Forton et du Barrail menaient les divi- 
sions de réserve de cavalerie. Les généraux Soleille et Coffinières 
commandaient respectivement les armes spéciales, artillerie et 
génie. Les efTectifs étaient de 122,000 hommes d'infanterie, de 



l'armée de METZ. 248 

13,000 cavaliers, de 10,000 artilleurs; en y ajoutant les troupes 
du génie, les services administratifs et les services auxiliaires, or 
pouvait compter 160,000 hommes. L'artillerie avait 90 batteries 
attelées, soit 540 bouches à feu, canons et mitrailleuses. 

L'attaque des Prussiens sur Borny, le 14 août, victorieusemeiK 
soutenue et contenue par les o' et â® corps, avait eu pour objet et 
eut pour efïet de retarder la retraite de l'armée dans la directîoR 
de Verdun et sa concentration sur le plateau de Gravelotte, La 
journée du 15 fut employée tout entière au défilé des colonnes sui- 
vant les directions indiquées ; le soir venu, quelques-unes d'etitz« 
elles n'avaient pas encore atteint les emplacemens assignés à leurs 
bivouacs. Cependant, de mauvais symptômes étaient signalés; 
l'ennemi, ayant passé la Moselle au-dessus de Metz, forçait de 
marche sur la gauche, et ses éclaireurs avaient été vus sur la route 
de Verdun, à Mars-la- Tour. L'empereur était à Gravelotte; le gé- 
néral Jarras l'y aperçut, comme à l'ordinaire, calme, impassible; 
mais le prince impérial, inquiet, anxieux, allait de l'un à Tautre, 
quêtant des opinions rassurantes, des impressions favorables, des 
motifs d'espérance. Enfin, dans la nuit du 15 au 16, vers troi« 
heures du matin. Napoléon III et son fils, escortés par une brigade 
de cavalerie, quittèrent Gravelotte et par Doncourt purent gagner 
Verdun ; ils allaient rejoindre les troupes qu'on réunissait au cam^ 
de Ghâlons. Quelques heures plus tard, c'eût été trop tard. Le 16, 
à dix heures, commençait la bataille de Rezonville. 

Gomme à Borny, l'armée se défendit vigoureusement et gagna 
même un peu de terrain sur sa droite ; comme à Borny, les Prus- 
siens se tinrent satisfaits, parce qu'ils avaient encore une fois re- 
tardé la marche de l'armée française. Non-seulement ils TavaienC 
retardée, ils lui avaient coupé la route directe de Metz à Verdua; 
en dépit de ses efforts, le h^ corps n'avait pas pu les déloger de 
Mars-la-Tour. Dans les bivouacs français néanmoins, on se félici- 
tait, on était fier de cette rude journée; il y avait plus au nord 
d'autres chemins, celui de Briey par exemple, et l'on ne doutait 
pas que, dès les premières heures du lendemain, par un simple 
changement de direction, la marche ne fût reprise ; personne^ 
même parmi les pessimistes, ne s'arrêtait à l'idée qu'on pût rétro- 
grader vers Metz. Dans la nuit, tout à coup, Tordre en fut donné- 
Quelle stupeur! Vers onze heures du soir, le maréchal Bazaine 
avait dicté au général Jarras une circulaire qui prescrivait aur 
commandans des corps d'armée de se replier, dès le point dit 
jour, de prendre position, la gauche à Rozérieulles, la droite à 
Saint-Privat, et de s'y couvrir par des ouvrages de campagne. Quei 
était le prétexte de ce recul? L'insuffisance, sinon le manque de 
vivres et de munitions. Pour les vivres, le prétexte était faux; 



250 REVUE DES DEUX MONDES. 

pour les munitions, il était tout au moins contestable. Il est vrai 
que le commandant supérieur de l'artillerie, le général Soleille, avait 
manifesté à ce sujet une inquiétude excessive, dont le général en 
chef n'avait pas manqué de se faire un argument ; mais la distance 
n'était pas si grande que du champ de bataille glorieusement 
conservé il ne fût facile d'envoyer caissons et fourgons se remplir 
à Metz : en profitant de la nuit, c'eût été l'affaire de quelques 
heures. 

On se replia donc. Pendant toute la journée du 17, les troupes 
travaillèrent à se retrancher ; les lignes d'Amanvilliers, comme on 
les nomma, devinrent en effet très lortes, si ce n'est vers la droite, 
du côté de Saint-Privat, où le terrain était moins favorable à la 
défensive. C'était le poste assigné au 6® corps, le plus mal outillé, 
le plus mal armé, le moins en état de s'éclairer, puisque, ainsi 
qu'on l'a vu, son parc du génie, sa réserve d'artillerie, sa cava- 
lerie, refoulés sur le camp de Châlons, n'avaient pas pu le rejoindre. 
De ce côté donc, les ouvrages de campagne n'eurent ni le dévelop- 
pement, ni le profil qui, là plus qu'ailleurs, eussent été néces- 
saires. 

Tel était l'état des choses quand, le 18, dans la matinée, les 
avant postes signalèrent un grand mouvement de colonnes enne- 
mies, de gauche à droite. Le maréchal Bazaine ne parut pas s'en 
inquiéter. Vers dix heures, il envoya le colonel Lewal, de l'état- 
maj or-général, faire une reconnaissance, non pas sur le front, mais 
en arrière des troupes, afin de déterminer les points que les corps 
devraient occuper, lorsqu'il en serait donné l'ordre. Cependant le 
canon commençait à gronder ; à midi, la bataille était engagée sur 
toute la ligne. Le maréchal affectait une telle confiance dans la 
solidité de sa position défensive qu'il disait et répétait que cette 
attaque ne pouvait pas être sérieuse ; ce fut vers deux heures seu- 
lement qu'il se décida, pour voir ce qui se passait, à monter à 
cheval ; mais il n'alla pas plus loin que le fort Saint-Quentin où il 
étabUt son observatoire. Cependant le général de Ladri)irault et le 
maréchal Canrobert demandaient du renfort ; l'artillerie du 6® corps 
était notoirement insuffisante; vers la fin de la journée^ le com- 
mandant en chef lui envoya deux batteries à cheval de la garde. 
Ce fut, pendant la bataille, tout ce qui fut engagé de ce corps 
d'élite, à la tête duquel le général Bourbaki frémissait d'impa- 
tience; pareillement, la réserve générale d'artillerie et la plus 
grande partie de la cavalerie furent laissées en attente au bivouac. 
A sept heures, le maréchal Bazaine rentrait au quartier-général, 
non pas triomphant, mais satisfait. Tout à coup, vers neuf heures, 
à nuit close, il y eut une rumeur de panique sur la route de 
Woippy à Saint-Privat ; un peu après, le général Jarras vit arriver 



l'armée de METZ. 251 

ensemble le commandant Lonclas, aide-de-camp du maréchal Can- 
robert, et le capitaine de La Tour du Pin, aide-de-camp du général 
de Ladmirault. Tous les deux apportaient de fâcheuses nouvelles : 
tourné, attaqué, canonné de front et de flanc, le (i® corps n'avait 
pu se maintenir à Saint-Privat ; il se retirait, et le 4^, lié à sa for- 
tune, se retirait comme lui, l'un et l'autre continuant de se battre 
en retraite. Il faut ici donner la parole au général Jarras : « L'at- 
titude et le langage de ces deux officiers faisaient suffisamment 
connaître que, malgré la vigueur et la ténacité des troupes, nous 
avions subi un échec dont il n'était pas possible à ce moment d'ap- 
précier la gravité. Je les conduisis immédiatement auprès du 
maréchal qui avait fait fermer sa porte, afin de pouvoir travailler 
sans être dérangé inutilement. Il écouta ces rapports sans laisser 
paraître ni émotion ni surprise ; presque sans prendre le temps de 
la réflexion, il indiqua sommairement les positions nouvelles que 
les corps devaient occuper, et remarquant la tristesse de ces deux 
aides-de-camp, il les engagea à bannir toute inquiétude et ajouta : 
« Ce mouvement devait être fait demain matin, vous le ferez 
quelques heures plus tôt. » 

Ainsi ces fameuses lignes d'Amanvilliers, si bien choisies, si 
bien retranchées, si fortes, ce n'était, après Rezonville, que la se- 
conde étape de la retraite sous Metz, et il avait déjà préparé la 
troisième ; et c'était pour reconnaître celle-ci qu'il avait, dès le 
matin, avant tout engagement, fait partir le colonel Lewal. 

Dans son apologie de 1883, il a écrit ceci : « Me conformant 
aux instructions contenues dans le titre xiii du Service en cam- 
pagne : « Le commandant en chef prescrit à l'avance les disposi- 
tions à suivre en cas d'insuccès ; il indique aux officiers-gpnéraux 
et aux chefs de corps les mouvemens qu'ils auraient à faire dans 
les différentes chances qu'on peut prévoir, et les positions qu'ils 
devraient successivement occuper... » j'avais envoyé M. le colonel 
Lewal reconnaître les positions en arrière des lignes d'Araanvil- 
liers et les routes qui y conduisaient, pour qu'en cas d'une re- 
traite forcée, les commandans des corps d'armée sachent où diriger 
leurs troupes. Quel grief n'en tire-t on pas contre ma pensée! 
« C'était la preuve que je ne voulais pas m'éloigner de Metz... » 
et beaucoup d'autres balivernes plus absurdes et malveillantes les 
unes que les autres. Cela ne prouve qu'une chose, c'est que les 
médisans ne connaissaient pas le règlement sur le service en cam- 
pagne, et je n'en fus pas étonné. » C'est tout. Quoi! sur une 
question d'un si grand intérêt, c'est là toute sa défense ! Il en sent 
si bien le défaut que, par une de ces digressions dont il est cou- 
tumier, il nous donne tout de suite le dispositif de l'armée alle- 
mande, et comme cette diversion ne pourrait pas suffire, tout de 



252 REVUE DES DEUX MONDES. 

suite encore, en douze grandes pages de petit texte, le journal de 
Bûarche du ôh^ de ligne, depuis le 21 juillet 1870, « départ 
de Calais, » jusqu'au 31 août, « combat de Servigny. » 

Dans un passage excellent de son livre, le général Jarras a porté 
sur l'état d'esprit du maréchal Bazaine, en ce moment critique, un 
Jugement qui deviendra l'arrêt de l'histoire. « Ni par l'étendue de 
son savoir, ni par son génie miUtaire, ni par l'élévation de son 
caractère, le maréchal Bazaine n'était en mesure de tirer l'armée 
du Rhin de la situation fâcheuse où elle se trouvait, le jour où il 
jut investi du commandement en chef. 11 est d'ailleurs une qualité 
indispensable dans les circonstances difficiles qui lui faisait com- 
plètement défaut. Il ne possédait en aucune manière l'énergie du 
commandement, il ne savait pas dire : Je veux, et se faire obéir. 
Donner un ordre net et précis était de sa part une chose impos- 
sible. Je crois aussi bien fermement que, quoi qu'il fît, il sentait 
dans son for intérieur que la situation et les événemens étaient au- 
dessus de ses forces. Il succombait sous le poids de cette vérité 
accablante. N'ayant pas su arrêter un plan de conduite, il n'avait 
pas un but net et précis ; il tâtonnait et voulait ne rien compro- 
jnettre, en attendant que les événemens lui ouvrissent des hori- 
lons nouveaux dont il espérait, au moyen d'expédiens plus ou 
moins équivoques, parvenir à dégager, sinon son armée, au moins 
sa personnahté et ses intérêts. Faute de mieux, il s'est abandonné 
au hasard, dernière ressource de ceux qui ne comptent plus sur 
eux-mêmes. Mais que l'on suppose un instant le commandant en 
chef de l'armée du Rhin doué de l'énergie puissante et patriotique 
des grandes âmes, il eût méprisé tous les petits calculs plus ou 
Hîoins aléatoires pour marcher franchement et virilement droit au 
but. Il eût certainement enflammé de cette pensée tout à la fois si 
grande et si simple son armée entière, depuis ses commandans 
de corps d'armée jusqu'aux derniers soldats ; il l'eût entraînée d'en- 
thousiasme à un effort suprême, et fortement résolu à vaincre à 
îout prix, j'ai la conviction qu'il aurait vaincu. ») 

IV. 

C'en était fait. Ramenée à Metz, sous le canon des forts, l'armée 
désormais était rivée à la place. Le 19 août, elles commencèrent 
d'être bloquées ensemble. Il y avait huit jours que Bazaine avait 
fris le commandement. 

A cette même date, il adressait à l'empereur le télégramme qui 
devait entraîner de si fatales conséquences : « Les troupes sont 
fatiguées de ces combats incessans qui ne leur permettent pas les 
soins matériels ; il est indispensable de les laisser reposer deux ou 



l'armée de METZ. 253 

trois jours. Je compte toujours prendre la direction du nord, et 
me rabattre ensuite par Montmédy sur la route de Sainte-Menehould 
à Châlons, si elle n'est pas fortement occupée; dans ce cas, je con- 
tinuerais sur Sedan et Mézières pour gagner Châlons. » Le même 
jour, il mandait au maréchal de Mac-Mahon : « J'ai dû prendre 
position près de Metz, pour donner du repos aux soldats et les 
ravitailler en vivres et en munitions. L'ennemi grossit toujours 
autour de nous et je suivrai très probablement, pour vous re- 
joindre, la ligne des places du nord. Je vous préviendrai de ma 
marche, si je puis toutefois l'entreprendre sans compromettre 
l'armée. » On voit la difïérence de ces deux télégrammes, et com- 
bien le second était restrictif du premier 

Face à face avec ses lieutenans et dans ses communications 
avec les troupes, le maréchal manifestait hautement ses intentions 
de départ. Le 25 août, l'armée fut prévenue d'avoir à s'approvi- 
sionner pour trois jours et de se tenir prête à marcher le lende- 
main, dès l'aube. En efîet, le 26, le mouvement commença; k 
midi, tous les corps, sauf la garde, étaient en position sur la rive 
droite de la Moselle. Les commandans des corps d'armée avaient 
été convoqués au château de Griment. En s'y rendant, le maré- 
chal laissa tomber ces mots: Que vont ils me dire? Le général 
Jarras, qui les recueillit non sans étonnement, se permit une re- 
marque : quels que fussent les avis des lieutenans, c'était au chef 
seul qu'il appartenait de décider, parce que la responsabilité appar- 
tenait à lui seul. La remarque était juste, irréfutable, mais elle 
était déplaisante; le maréchal n'y répondit pas. Que vont-ils me 
dire? Ces cinq monosyllabes, qui n'avaient l'air de rien, c'était 
tout. Le jeu de Bazaine allait être, en effet, de circonvenir et 
d'enlacer ses lieutenans, de solliciter habilement leurs sentimens 
personnels, de transformer peu à peu les sentimens en opinions, 
les opinions en décisions, de se décharger sur autrui de sa res- 
ponsabilité propre, de faire, en deux mots, d'une réunion pure- 
ment consultative une sorte de parlement militaire dont les votes 
feraient loi. Ce n'était pas du premier coup qu'il se flattait d'y 
réussir; aussi l'essai qu'il allait tenter le rendait-il anxieux. 

La réunion eut lieu à une heure. Le maréchal indiqua briève- 
ment son intention de gagner Thionville par la rive droite de la 
Moselle, puis de repasser sur la rive gauche dans la direction de 
Montmédy. Voilà son plan : qu'en pensait-on ? Tous commencè- 
rent par déclarer qu'ils étaient prêts à marcher sur l'ordre du 
commandant en chef. Il n'y avait donc qu'à lever la séance et à 
donner le signal aux troupes qui attendaient l'arme au pied. Il n'en 
fut rien fait, le maréchal ayant témoigné le désir d'interroger les 
commandans de corps d'armée sur les dispositions physiques et 



254 REVUE DES DEUX MONDES. 

morales de leurs hommes; puis il donna la parole au général So- 
leille. Le commandant supérieur de l'artillerie, dont l'opinion, le 
16 août, après la bataille de Rezonville, avait servi de prétexte au 
premier mouvement de retour sur Metz, se déclara nettement pour 
l'expectative en alléguant, d'abord la fatigue de l'armée, puis l'im- 
portance stratégique de la position qu'elle occupait, sur les der- 
rières de l'ennemi, avec cet avantage d'immobiliser les deux cent 
cinquante mille hommes du prince Frédéric-Charles. A son tour, le 
général Goffinières, qui était à la fois commandant supérieur du 
génie de l'armée et gouverneur de Metz, conclut comme le préopi- 
nant, mais pour un autre motif, à savoir l'urgence de compléter 
les défenses de la place et surtout des forts qui n'étaient pas en 
état de soutenir une attaque de vive force. Les argumens des gé- 
néraux Soleille et GofTmières ayant visiblement frappé les autres 
membres du conseil, le maréchal recueillit aussitôt les voix qui 
allèrent à l'expectative. Gomme, pendant cette délibération pro- 
longée, un violent orage avait inondé les terres, il fut convenu 
que le mauvais temps serait allégué comme raison du contre- 
ordre que les troupes allaient recevoir. Ainsi échoua cette pre- 
mière velléité de rentrée en campagne. 

Le 30 août, une rumeur se propagea que, parti du camp de 
Ghâlons avec une armée refaite, le maréchal de Mac-Mahon arri- 
vait à la rescousse. La journée du lendemain fut d'abord la répéti- 
tion de la prise d'armes du 26, concentration sur la rive droite de 
la Moselle et réunion du conseil au château de Griment. Là, en 
effet, le maréchal Bazaine donna lecture de deux dépêches annon- 
çant la marche de l'armée de Ghâlons sur la Meuse ardennaise, 
puis il fit connaître à ses lieutenans la part que chacun d'eux allait 
prendre aux opérations dont l'objectif était d'abord la trouée des 
lignes allemandes, puis Thionville. A deux heures, les comman- 
dans des corps étaient à la tête de leurs troupes. Le maréchal Le 
Bœuf devait commencer l'attaque, au signal d'un coup de canon 
tiré sur l'ordre du général en chef. Gelui-ci parcourait le terrain, 
faisant construire des épaulemens de batteries, rectifiant la direc- 
tion des têtes de colonnes. Le temps passait; trois heures sonnè- 
rent, puis quatre heures ; alors seulement le maréchal Bazaine parut 
s'étonner de l'inaction du 3® corps ; il semblait avoir oublié que 
c'était lui-même qui s'était réservé de donner le signal ; une obser- 
vation du général Jarras lui rendit la mémoire ; le coup partit et 
l'action s'engagea. Il était bien tard, aux dernières lueurs du jour, 
les Allemands pétaient chassés de Koisseville, de Servigny et de 
Villers-l'Orme ; malheureusement, pendant la nuit, les troupes 
qui occupaient Servigny, attaquées par l'ennemi en force, ne purent 
s'y maintenir et tle village fut perdu. Le 1" septembre, un épais 



l'armée de METZ. 255 

brouillard couvrait la campagne; il ne se dissipa qu'après sept 
heures. Les Allemands étaient accourus en masses profondes et 
leur artillerie avait la supériorité du nombre et du tir. L^action re- 
prise ne donna pas d'aussi bons résultats que ceux de la veille ; il 
fallut céder peu à peu le terrain conquis, puis rentrer dans le camp 
retranché de Metz ; l'ennemi n'inquiéta pas la retraite. Telle a été 
la bataille de Noisseville. 

Fidèle à sa manière de répartir sur d'autres têtes la charge de 
responsabilité qui pesait sur la sienne, le maréchal Bazaine ne 
manqua pas de se plaindre que ses ordres n'eussent pas été exé- 
cutés comme ils auraient dû l'être. « Je l'avais entendu déjà, dans 
plusieurs circonstances, écrit le général Jarras, insinuer que ses 
lieutenans manquaient d'intelligence de la guerre et négligeaient 
quelijuelois, peut-être avec intention, de se conformer aux ordres 
qu'il leur donnait; mais, soit par nature, soit par calcul, le maréchal 
Bazaine ne pouvait pas se résoudre à exercer le commandement 
d'une main ferme et vigoureuse. Trop souvent ses ordres man- 
quaient de précision; daas bien des cas, on pouvait croire qu'ils 
prêtaient volontairement à l'équivoque. Écrasé par le sentiment 
de sa responsabilité, il lui semblait qu'elle était partagée par ceux 
qui étaient les plus élevés après lui, lorsqu'il les avait consultés 
même indirectement. En même temps il dépréciait ces mêmes 
lieutenans et, pour mieux parvenir à son but, il les attaquait par 
le ridicule. Cependant il accueillait avec une bonhomie trompeuse 
tous ceux qui l'approchaient, et il m'est arrivé plusieurs fois de le 
voir faire une très gracieuse réception à ceux que, quelques instans 
auparavant, mais en leur absence, il avait accablés non-seule- 
ment de ses sarcasmes, mais encore de ses insinuations malveil- 
lantes. 11 se croyait populaire et voyait avec un dépit mal dissimulé 
ce qui pouvait attirer sur d'autres l'attention publique.. C'est dans 
ce sens qu'on peut dire qu'il était jaloux du commandement. Il 
était facile de le voir au soin qu'il prenait de rejeter les insuccès 
sur ses sous-ordres. » 

V. 

Le 3 septembre, on entendit des avant-postes de grandes cla- 
meurs dans les lignes prussiennes. Deux jours plus tard, les vigies 
signalèrent à l'horizon vers le sud de longues traînées de poussière 
comme en soulèvent les colonnes en marche; aussitôt le bruit 
courut à travers les camps d'une grande défaite des Allemands 
qui se repliaient à la hâte. Hélas! c'étaient les débris de l'armée de 
Châlons qui s'en allaient en Allemagne. Après les batailles de 
Rezonville et de Saint-Privat on avait renvoyé à l'ennemi quinze 



256 REVUE DES DEUX MONDES. 

cents prisonniers, à charge d'échange. Le 7 septembre, il com- 
mença d'acquitter sa dette; on vit arriver aux avant-postes sept 
cent cinquante hommes, non pas des régimens de Tarmée de Metz, 
mais de ceux qui avaient combattu à Beaumont et à Sedan. L'émo- 
tion fui grande ; loin de comprimer les cœurs, elle les gonfla d'un 
tumultueux désir de vengeance. 

Le 10, autre émoi: la révolution du 4 septembre! Le maréchal 
Bazaine essaya vainement d'en arrêter la nouvelle. 11 déclara qu'en 
attendant les ordres du gouvernement, il s'abstiendrait de grandes 
luttes, mais que les commandans des corps devaient tenir leur 
monde en haleine et Tennemi en alerte par de fréquentes actions 
de petite guerre. Sur les questions de politique il se tenait fort 
réservé; surpris par l'événement, il attendait. Selon Topinion 
connue ou présumée de ceux avec lesquels il s'entretenait tête-à-tête, 
son langage variait de façon à donner satisfaction à chacun tour à 
tour. De fait il y avait dans l'armée une grande divergence de sen- 
timens; on en eut la preuve, le dimanche suivant, à la parade où 
devaient être reconnus les officiers nouvellement promus dans le 
6® corps. Certains colonels employèrent l'ancienne formule : Au 
nom de r empereur! D'autres dirent: Au nom. du peuple français! 
ou bien : Au nom de la république française! ou bien encore : Au 
nom du gouvernement de la défense nationale! Un ordre rétablit 
provisoirement la formule d'usage. 

La petite guerre recommandée par le général en chef se faisait 
de temps à autre, principalement sous la forme de fourrages exé- 
cutés dans les villages situés entre les lignes des deux armées. Ils 
ne donnèrent pas assez de résultats pour relever le stock des ap- 
provisionnemens dont on commençait à s'inquiéter avec raison. Les 
hommes ne souflraient pas encore, bien que les rations de vivres 
eussent été déjà réduites ; mais les chevaux mouraient de faim ; la 
cavalerie ne comptait plus, par régiment, que deux escadrons en 
état de service, et l'artillerie diminuait dans la même proportion le 
nombre de ses batteries attelées. Si l'on voulait s'ouvrir un pas- 
sage de vive force à travers les lignes allemandes, en un mot si 
Ton voulait combattre, il n'y avait plus de temps à perdre. Assu- 
rément l'armée le voulait de grand cœur ; le maréchal Bazaine le 
Toulait-il aussi bien ? 

VL 

Jusqu'ici nous n'avons pu noter dans . son attitude qu'un goût -M 
marqué pour la temporisation, pour l'attente, résultat de la dé- 
fiance de soi-même, de la défaillance intellectuelle : voici qui est 
plus grave, la préoccupation politique, la connivence avec l'en- 



J 



l'armée de METZ. 257 

nemi, voici venir la crise, la défaillance morale^ en un mot, quoique 
ce mot coûte à dire, la trahison. 

Le général Jarras se demande si, dès la nouvelle du k sep- 
tembre, la pensée de devenir l'arbitre de la situation n'avait pas 
germé spontanément dans cette tête; je ne le crois pas. Le germe, 
c'est un génie malfaisant, mais puissant et habile, qui l'y a semé, 
implanté, cultivé. C'est M. de Bismarck qui a été le grand tenta- 
teur ; c'est lui qui a fait miroiter devant Bazaine, devant son regard 
bassement avide, toutes les jouissances de l'ambition satisfaite et 
de la vanité repue. Sous prétexte de régler l'échange des prison- 
niers, des officiers de l'état-major du prince Frédéric-Charles étaient 
venus en parlementaires jusqu'au grand quartier-général, et l'on 
avait observé qu'après chacune de ces visites le maréchal se répan- 
dait en mauvais propos sur les hommes du II septembre et sur la 
répugnance qu'ils soulevaient dans les départemens. Comment le 
pouvait-il savoir? 

Un soir, le 23 septembre, un inconnu se présente aux avant- 
postes de Moulins. « Que faites-vous là? D'où venez-vous? Que 
voulez-vous? — Je viens pour voir le maréchal Bazaine, que je 
dois entretenir. » On l'amène au quartier-général. « Qui doit-on 
annoncer? — C'est inutile, je m'annoncerai moi-même. » Il reste 
une heure en tête-à-tête avec le maréchal, et retourne au château 
de Corny, résidence du prince Frédéric- Charles. Le lendemain 24, 
il reparaît. Le commandant en chef fait quérir le général Bourbaki 
et le maréchal Canrobert. A l'issue de cette conférence à quatre, 
le général Bourbaki revêt des habits civils, et, la nuit laite, part 
avec l'inconnu. Le 25, le général Desvaux reçoit du maréchal Ba- 
zaine l'ordre de prendre le commandement de la garde impériale, 
en remplacement du général Bourbaki en mission. 

L'inconnu était un aventurier, un intrigant, du nom de Régnier ; 
c'était un agent de M. de Bismarck. Il s'était présenté au maré- 
chal comme venant de la part de l'impératrice qui désirait con- 
férer en Angleterre, soit avec le maréchal Canrobert, soit avec le 
général Bourbaki. Le maréchal Canrobert s'était récusé, le général 
avait accepté, mais à la condition d'être couvert par un ordre écrit, 
sur quoi le maréchal lui avait délivré la pièce suivante : « L'impé- 
ratrice régente désirant avoir auprès d'elle M. le général Bourbaki, 
cet officier-général est autorisé à se rendre auprès de Sa Majesté. » 

Comme épilogue à cet incident étrange, voici l'extrait d'une 
lettre adressée par le général Bourbaki au ministre de la guerre du 
gouvernement de Tours : « Une aventure des plus extraordinaires 
m'a fait sortir de Metz. Un monsieur Régnier est venu voir le maré- 
chal Bazaine. Il disait que M. de Bismarck traiterait avec l'impéra- 
TOME cxu. — 1892. 17 



258 REVUE DES DEUX MONDES. 

trice à des conditions possibles pour la France. Le maréchal me mit 
en rapport avec ce M. Régnier, qui était avec lui depuis plusieurs 
heures. Ce M. Régnier me dit entre autres choses qu'il espérait 
porter bientôt un traité à signer à l'impératrice. Bref, je suis arrivé 
à Ghislehurst, où l'impératrice m'a dit qu'elle n'avait jamais ex- 
primé le désir d'avoir, ou le maréchal Ganrobert ou moi, auprès 
d'elle. Cette déclaration, dont j'avais le pressentiment depuis que 
j'avais lu les papiers publics, m'a frappé au cœur. Tout en étant 
couvert par l'ordre de mon chef, je me trouvais dans une fausse 
position. Je suis à Luxembourg. Si, contrairement à mes désirs, je 
ne parvenais pas à rejoindre nos soldats, je me mettrais à la dispo- 
sition du gouvernement provisoire. » Bourbaki ne put pas rentrer 
à Metz ; soldat loyal et patriote, il n'hésita pas à se donner au ser- 
vice de la France envahie. 

D'après le pamphlet apologétique de Bazaine, Régnier lui aurait 
insinué que, pour prix d'un armistice assurément bien désirable, 
les Allemands sans doute exigeraient, à titre de gage, la place de 
Metz ; à quoi il aurait été répondu que l'armée ne saurait acquérir 
sa liberté d'action, pour maintenir l'ordre, qu'à la condition de se 
retirer avec les honneurs de la guerre, mais sans aucune stipula- 
tion relative à la place de Metz. 

Ce que voulait, avant tout, M. de Bismarck, c'était Metz; il 
n'avait pas réussi dans ce premier essai, mais il n'était pas homme 
à lâcher prise, et il allait manœuvrer de sorte à jeter son filet sur 
Metz et sur l'armée à la fois. 

Par- dessus ces menées occultes, les apparences étaient que le 
commandant en chef préparait quelque grand coup de force au- 
quel il préludait par des sorties partielles, ici sur Feltre, là sur 
Ladonchamps, ailleurs sur Colombey. Le II octobre, les comman- 
dans des corps d'armée furent convoqués au Ban San-Martin afin 
de se concerter pour la trouée générale et décisive. Le maréchal 
Bazaine exposa son plan, qui était de sortir sur Thionville par les 
deux rives de la Moselle. Ce projet de marche en deux colonnes 
séparées par la rivière, c'était une cible à critiques; les objections 
ne manquèrent pas ; le maréchal se contenta de répondre placide- 
ment ; « Je vous ai présenté le plan d'opérations qui m'a paru 
offrir le moins de difficultés ; si vous ne l'acceptez pas, veuillez 
m'en indiquer un autre qui sera discuté à son tour, et nous ferons 
ensuite ce qui aura été décidé par le conseil. » C'était le même 
homme qui, peu de temps auparavant, sur une observation res- 
pectueuse du général Jarras, avait répliqué d'un ton sec : « Dans 
les circonstances présentes, je ne prends conseil de personne. » 

La grande sortie n'eut pas lieu ; mais, pour donner un leurre auXj 
impatiences, il y eut, le 7, un grand fourrage exécuté par le 6® corps 



l'armée de METZ. 259 

sur les Grandes et les Petites Tapes, avec le soutien de deux divisions, 
l'une du 3®, Tautre du 4®, et le concours des voltigeurs de la garde. 
A son ordinaire, le commandant en chef se plaignit d'avoir été mal 
compris, l'afïaire n'ayant pas été menée suivant ses intentions. 

Le conseil lut réuni de nouveau le 10 octobre. Trois questions 
lui furent soumises, sur les approvisionnemens, sur la situation 
militaire, et, ce qui était plus grave, sur la situation politique. Au 
sujet des vivres, il y eut une prise très aigre entre les comman- 
dans des corps et le gouverneur de Metz, qui défendait les réserves 
de la place. Le pain allait manquer, mais non pas la viande des 
chevaux, abattus en grand nombre, parce qu'on ne les pouvait 
plus nourrir. Sur la question militaire, il n'y avait qu'une opinion, 
la sortie ; mais sur la manière de l'effectuer, on n'était pas d'ac- 
cord. Restait la question politique, pour la première fois évoquée 
devant le conseil. Le maréchal Bazaine n'osa pas exprimer toute 
sa pensée, sa pensée de derrière la tête, mais il la laissa suffisam- 
ment entendre. Il s'agissait de s'adresser directement au roi de 
Prusse et d'obtenir de lui, par une convention honorable, le libre 
passage de l'armée destinée au rétabhssement de l'ordre en 
France, préliminaire indispensable au rétablissement de la paix. 
Pour le maréchal Bazaine et pour les initiés, le rétablissement de 
l'ordre, c'était la restauration du gouvernement impérial, à quoi 
l'on savait M. de Bismarck favorable. Gela ne fut pas dit explicite- 
ment; mais on s'accorda sur la démarche à faire auprès du roi 
Guillaume, et le général Boyer, premier aide-de-camp du comman- 
dant en chef, fut immédiatement désigné pour se rendre à Ver- 
sailles. Par suite de difficultés soulevées par les Prussiens, il ne 
put se mettre en route que le 12, dans l'après-midi. 

Cette mission nouvelle, après le départ inexpliqué du général 
Bourbaki, excita dans l'armée une surprise très voisine de l'agita- 
tion. Le maréchal Bazaine ne laissa pas de s'en inquiéter. Le gé- 
néral Boyer ne rentra que le 17 octobre; le lendemain, le conseil 
se réunit pour l'entendre. Il déclara qu'il avait échoué, puis il 
donna le détail de ses conférences avec M. de Bismarck. Le mi- 
nistre prussien lui avait nettement dit qu'avant de livrer passage à 
l'armée française, même pour le rétablissement d'un gouvernement 
régulier, il lui fallait des garanties efTectives. Si le maréchal Ba- 
zaine ne se croyait pas qualifié pour signer des stipulations préa- 
lables à la conclusion d'un traité définitif, l'impératrice régente, 
qui avait déjà l'autorité politique, aurait, avec le concours de l'ar- 
mée, l'autorité morale indispensable pour accomplir cet acte de 
gouvernement. C'était clair et catégorique. Avant de prendre une 
détermination, le conseil voulut se mieux renseigner sur l'état des 
esprits parmi les troupes. 



260 REVUE DES DEUX MONDES. 

Le lendemain 19 octobre, les commandans des cinq corps d'ar- 
mée firent leur rapport. Trois déclarèrent que leurs généraux 
étaient disposés à les suivre et répondaient de leurs hommes ; les 
deux autres furent beaucoup moins affirmatifs ; ils regardaient 
comme une imprudence grave l'épreuve qu'on voulait tenter; 
l'échec n'entraînerait rien de moins que la division, le déchire- 
ment de l'armée. Devant ces déclarations contradictoires, on hési- 
tait, les chances tournaient contre l'épreuve. Tout à coup, le gé- 
néral Ghangarnier réclama la parole. C'était la première fois qu'on 
le voyait au conseil; comment y était-il entré? à quel titre? Après 
une très vive attaque au gouvernement de la défense nationale, il 
soutint avec non moins de chaleur la proposition suggérée par 
M. de Bismarck : a Là, s'écria-t-il en manière de péroraison, là 
seulement est le salut de l'armée, celui de la France et de la so- 
ciété. L'impératrice acceptera, parce que c'est le seul moyen de 
conserver le trône à son fils; farmée suivra l'impératrice, parce 
qu'elle sera profondément touchée de la confiance que lui témoi- 
gnera une femme énergique et belle! » Cette harangue emporta 
les votes ; la proposition fut adoptée ; il n'y eut d'opposans que le 
maréchal Le Bœuf et le général Coffinières; ils ne pensaient pas 
que l'impératrice pût ou voulût accepter le rôle qui lui était offert. 

Dans la soirée, le général Boyer partit pour Chislehurst; quatre 
jours après, on sut qu'il avait échoué de nouveau. L'impératrice 
avait refusé; devant l'histoire, ce sera son honneur. M. de Bis- 
marck écrivit au maréchal Bazaine : « Les propositions qui nous 
arrivent de Londres sont, dans la situation actuelle, absolument 
inacceptables, et je constate à mon grand regret que je n'entrevois 
plus aucune chance d'arriver à un résultat par des négociations 
politiques. » 

Ainsi s'effondrait d'un coup la scène péniblement échafaudée par 
le maréchal Bazaine ; ainsi, même dans son imagination complai- 
sante, s'évanouissait cette vision fantastique d'une armée française 
défilant, flanquée de colonnes prussiennes, sous le regard protec- 
teur de M. de Bismarck, et, passant, par un demi-tour à droite, de 
la guerre étrangère à la guerre civile. 

VIL 

L'agonie commence. Le 2à octobre, le conseil se réunit. Que 
faire? Devait -on tenter la sortie de désespoir? Quelles chances 
avait -elle? La discussion se prolongea. 11 fut dit que toute la 
cavalerie était démontée, qu'il ne restait plus par division qu'une 
batterie de 12 et une de mitrailleuses, dont les attelages même 
n'étaient pas complets. Le général de Ladmirault se décida le pre- 



â 



l'armée de METZ. 261 

mier à déclarer nettement qu'à son avis la sortie tournerait en 
désastre et que l'armée serait anéantie ou dispersée dans le plus 
aflreux désordre; un peu plus, un peu moins accentuée, cette opi- 
nion fut au fond celle des autres commandans de corps, à l'excep- 
tion du maréchal Le Bœuf qui se prononça pour « l'héroïque folie. » 
On finit par baisser la tête en reconnaissant la nécessité impérieuse 
d'entrer en pourparlers avec l'ennemi. Ce fat le général Ghangar- 
nier qui se chargea de porter au prince Frédéric-Charles des olïres 
de con^fention dont voici le sens : « Le sort de la place de Metz 
resterait distinct de celui de l'armée qui serait autorisée à se rendre, 
avec armes et bagages, ou en Algérie, ou sur un point quelconque 
du territoire français, à la seule condition de ne plus combattre les 
troupes allemandes pendant la durée de la guerre. » 

Le 25, avant midi, le prince Frédéric-Charles fit au général Chan- 
garnier l'accueil le plus courtois, mais il repoussa péremptoire- 
ment ses propositions et le pria de dire au maréchal Bazaine que, 
ce même jour, à cinq heures, au château de Frescati, son chef 
d'état-niajor donnerait communication à l'officier-général que le 
maréchal voudrait bien déléguer, des conditions qu'il avait l'ordre 
de lui faire connaître. Ces conditions, remises par écrit au général 
de Cissey, délégué du maréchal, se résumaient en ce seul mot : 
capitulation ! capitulation commune à l'armée et à la place, avec 
tout le matériel de guerre, canons, lusils, armes et munitions de 
toute espèce, drapeaux, vivres, etc. 

Le 26, le maréchal Bazaine donna lecture au conseil du proto- 
cole rapporté par le général de Cissey. De nouveau, le conseil 
reconnut, cette fois à l'unanimité, que toute tentative de sortie ne 
pouvait pas manquer d'être un désastre et courba la tête sous la 
fatalité d'une capitulation. On relut les clauses du protocole, cher- 
chant le moyen d'y introduire quelque adoucissement : le général 
de Cissey déclara que, dans sa conviction, les ordres du roi de 
Prusse étant absolus, toute discussion serait inutile. Le maréchal 
Bazaine avait décidé que l'officier-général qui aurait la dure mission 
de rédiger le texte définitif de la convention et de la signer, de 
concert avec le général de Stiehle, chef d'état-major de l'armée 
prussienne, serait son propre chef d'état-major, c'est-à-dire le gé- 
néral Jarras. Celui-ci, qui avait assisté à tous les conseils, mais 
en simple auditeur, n'ayant pas voix délibérative, se récria et pro- 
testa vainement. Le maréchal, toujours préoccupé de faire partager 
aux autres sa responsabilité, surtout lorsque, dans ces dernières 
conjonctures, elle devenait si redoutable, déclara le général Jarras 
« fondé de pouvoir de tout le conseil, » et le conseil approuva. 

Le même soir eut lieu, au château de Frescati, la première con- 
férence entre les deux chefs d'état-major; elle dura six heures. 11. 



262 REVUE DES DEUX MONDES. 

y en eut une seconde, presque aussi longue, le lendemain. Le gé- 
néral Jarras défendit énergiquement son terrain, pied à pied, sans 
pouvoir gagner sur celui d'un adversaire impassible. Le général de 
Gissey l'en avait bien prévenu, la discussion était inutile. Néan- 
moins, sur un point de dignité militaire, le général de Stieble céda; 
il fut convenu que les officiers prisonniers de guerre conserveraient 
l'épée. Enfm, le 27 octobre, à dix heures et demie du soir, les in- 
strumens de la convention, l'un en français, l'autre en en allemand, 
dûment lus et collationnés, il fallut y apposer les signatures : « A ce 
moment, dit le général Jarras, mon cœur battait à se rompre ; ma 
main, pouvant à peine tenir la plume, se refusait à tracer les let- 
tres de mon nom; j'étais anéanti; cependant je fis un effort su- 
prême et ces deux signatures furent apposées. Je sortis immédia- 
tement de ce château maudit pour moi. » 

Un dernier conseil fut tenu le lendemain pour recevoir son rap- 
port, qui fut approuvé. « Après m'avoir donné ce témoignage de 
satisfaction, ajoute le général, le conseil se sépara. Chacun de ses 
membres avait hâte de retourner auprès de ses troupes, afin de pré- 
parer les détails de la capitulation qui devait recevoir son exécu- 
tion le lendemain 29, à midi. Au moment de cette séparation, une 
émotion vive, mais difficilement contenue, se lisait sur les visages, 
et des larmes Jaillirent des yeux. Navrant spectacle que je ne puis 
oublier! » 

Le livre du général est tout entier à lire, mais surtout les pages 
consacrées à ces dernières et douloureuses journées. On y verra 
notamment la triste affaire des drapeaux, l'agitation qui se pro- 
duisit à Metz et dans les camps pendant la nuit du 28 au 29 oc- 
tobre. Le maréchal Bazaine ne reparut pas devant ses troupes; il 
s'en alla au village de Longeville attendre l'heure d'être reçu par 
le prince Frédéric-Charles, au château de Corny. A midi, les Prus- 
siens prirent possession de Metz, et l'armée, systématiquement et 
depuis si longtemps condamnée à l'inaction par son chef, s'en alla 
rejoindre en Allemagne les camarades vaincus, mais après s'être 
héroïquement battus à Sedan. 

J'ai hâte d'en finir avec ce cauchemar; mais je ne veux pas ter- 
miner sans rendre un dernier hommage à la mémoire du général 
Jarras. C'est à lui, c'est à ce témoin loyal et sûr que je dois de 
connaître à fond l'homme qui, tout aux rêves d'une infatuation 
délirante, a pu misérablement oublier ce que, dans le procès de 
Trianon, le président du conseil de guerre a dû lui rappeler d'un 
mot simple et grand : la France ! 

Camille Rousset. 



ALLER ET RETOUR 



TROISIÈME PARTIB (1). 



VIL 

L'effet produit par l'histoire de François fut divers dans le pays. 
Morlaix, une fois encore, vit ses espérances anéanties. Marcel 
semblait dans son droit légitime de propriétaire pillé tombant en 
pleine nuit sur un voleur. Le fermier lui-même se refusait à porter 
plainte. Au fond, le procureur le pensait indemnisé par le comte de 
MersoUes; mais nulle preuve n'en pouvait être faite. Davaut, de 
son côté, inclinait vers le silence. Il se montrait sans inquiétude 
de la candidature de Mersolles, la jugeant suffisamment compro- 
mise par cette aventure. 

Les femmes étaient favorables à Marcel. Au cercle, les jeunes, 
Pousset, Marinval et les Dardois parlaient de lui avec admiration ; 
les boutiquiers paisibles trouvaient sa conduite très crâne; tandis 
que les propriétaires étalaient une joie bruyante, concentrant sur 
François les haines blêmes des maraudes et des vols dont ils 
étaient tourmentés, jugeant la propriété vengée, sauvegardée dans 
l'avenir par cet exemple. 

Louvain, lui, gardait sa tranquillité de paysan finaud; il disait, en 
se passant la main sur la tête : 

— Ah ! pardi ! On est le maître chez soi ! 

Sa femme allait plus loin ; elle regrettait que François ne fût pas 
resté sur le coup : c'eût été une canaille de moins ! 

(1) Voyez la Revue du 15 juin et du l" juillet. 



264 REVUE DES DEUX MONDES. 

Mais bientôt l'événement prit pour eux une importance nouvelle. 
Par les après-midi de printemps, l'on venait en promenade au 
bord de la Gaudrée. Des gens qui ignoraient l'endroit précis 
se renseignaient, en passant, chez le régisseur. M""® Louvain, 
très obligeante, était dans une continuelle attente des visiteurs, 
ne quittant plus sa toilette, comme une dame à son jour. Des re- 
lations se commencèrent. Jobé, le receveur des postes, accepta de 
se rafraîchir, et sa femme repartit chargée de fleurs, invitant 
M""^ Louvain à l'aller voir. M°"® Majusté fut charmante, M""® Cliquet, 
également, se montra très bien. Et ce fut de ces menus services 
que la présentation de Louvain, au cercle, fut amenée sur le tapis, 
conduite à bien, par le patronage du gendarme et du photographe. 

Mersolles avait approuvé son fils, hautainement. Gela était 
logique. Il avait voulu Marcel ainsi. 

Cependant, de l'activité réveillée un moment dans sa vie par 
les chasses, il retombait à plat. Marcel parti en voyage, il se sen- 
tait revenu à un isolement lourd, sans but. Les luttes politiques 
entrevues lui devenaient impossibles. L'aventure de François le 
timorait. Il avait rêvé de jeter triomphalement dans la balance le 
poids de sa fortune et de son nom. Il lui répugnait de s'abais- 
ser à des compromissions, de s'exposer aux injures des feuilles 
publiques, à voir, peut-être, se soulever contre lui, non-seulement 
le coup de force de Marcel, mais encore les lointaines histoires 
oubliées, la mort même de sa femme. 

D'ailleurs, cette ambition survenue lui paraissait tout à coup pué- 
rile, indigne de son caractère. Une raillerie lui montait aux lèvres 
de s'être laissé tenter presque par la vie, comme si le vieil homme 
ne fût pas mort en lui irrémédiablement! Il se reprenait ainsi 
qu'après un rêve stupide. Son rôle de vaincu isolé, contempteur 
des choses, le hantait à »ouveau. Il s'y réfugia, ainsi qu'en un 
chez-soi quitté un moment, avec une joie vaguement farouche. Ren- 
foncé dans sa solitude égoïste, dans les amertumes du passé, il s'y 
retrempa, y chercha des forces nouvelles pour sa haine des senti- 
mens et des préjugés, pour son affirmation de l'unique réalité des 
jouissances matérielles. Il s'enferma en son œuvre, regardant passer 
en Marcel l'homme que ses colères auraient fait de lui-même s'il 
eût pu trouver le ressort et l'énergie nécessaires. Il se complut 
en son orgueil d'avoir refait en son fils l'œuvre de la création. 
Même il ressentait une singulière volupté de le voir plus égoïste 
et plus fort qu'il n'eût osé l'espérer, et de retrouver, aux heures 
où le souvenir de la morte l'effleurait, dans son profil de fille, dans 
ses yeux froids d'un gris vert, un peu de la perversité calme des 
femmes sans nerfs, un peu de la tranquille inconscience de la mère. 

Mais, malgré son effort, d'avoir laissé l'ambiance de la vie accéder 



ALLER ET RETODR. 2(55 

à son esprit, un vague regret se dissimulait au profond de sa pensée. 
Il sentait en son cœur, pour Marcel, quelque chose comme l'avor- 
tement d'une tendresse. Au lieu de la joie espérée d'avoir préservé 
Tenfant des heurts cruels de la vie, il n'éprouvait que l'obscure 
satisfaction d'une vengeance exercée, d'une haine qui peut-être 
s'assouvissait. Et de cela s'éveillait la souffrance indécise d'une 
affectivité dont l'objet semblait fuir, glisser, lui échapper. 11 cher- 
chait autour de soi. 

Pendant l'hiver écoulé, une affinité singulière entre le docteur 
Rapet et lui s'était révélée. Le docteur avait promis à Marcelle de 
soigner le corbeau blessé; et bien qu'elle fût rentrée au couvent, 
avec sa bonté pour les humbles d'homme très fort, il tenait sa pro- 
messe religieusement. Ces jours-là, il montait chez Mersolles. Une 
habitude se prit peu à peu. 

La culture de leurs esprits, un matérialisme commun les rap- 
prochaient. Ils avaient le même éloignement des conventions cou- 
rantes. La science avait conduit Rapet au même point que la ré- 
volte avait amené Mersolles. Ils se découvrirent un égal mépris 
des femmes. 

Le docteur les regardait, en médecin, comme des malades, et 
en philosophe, comme des êtres infirmes, retirés par la forme 
sociale de leur milieu de nature, et se détraquant dans un rôle qui 
n'était pas à leur mesure. 

Avec une manie de savant de grouper et de simplifier, Rapet 
établissait deux principes : l'un supérieur, l'autre inférieur ; mâle et 
femelle. Et l'erreur de nos sociétés était, selon lui, que le principe 
inférieur tendît non -seulement à s'affranchir de la suprématie de 
l'autre, mais encore à le dominer. Chez l'ouvrier, chez le paysan, 
les choses étaient restées voisines de l'état naturel, conformes à la 
loi primitive; là était la grande force de ces races, là, le point 
d'appui de leur ultérieure ascension. Dans la bourgeoisie, au con- 
traire, dans les classes riches, la vie de la femme était un non- 
sens, une contradiction perpétuelle avec sa propre organisation. 
Ainsi s'expliquaient les incessans tiraillemens de ces êtres dévoyés, 
ne se sentant pas à leur place, incohérens et illogiques, cherchant 
d'instinct au-dessus d'eux le principe qui les dominera, et pourtant 
ne voulant pas être dominés, aboutissant à l'Église ou à l'adultère, 
au prêtre ou à l'amant, lorsque l'enfant ne les sauvait pas. 

Il voyait dans l'avenir le mariage se dissoudre et disparaître, 
faute de femmes demeurées aptes à cette institution. La vie con- 
temporaine se trouverait quelque jour de n'avoir plus pré- 
paré que des courtisanes, courtisanes pour le luxe, pour la pa- 
resse, pour l'orgueil, pour le besoin d'éblouir, tandis que des 
êtres hybrides, rêvant d'égaliser les sexes, achèveraient, même 



266 REVUE DES DEUX MONDES. 

et surtout par leur élévation intellectuelle ou morale, la déroute 
de la famille. 

Pour Mersolles, le mariage était naturellement une duperie. 
N'ayant admis que l'amour physique, il l'avait admis pourtant 
avec la plénitude de ses joies, des joies de l'être tout entier. 
L'amour, c'était l'appel frissonnant de l'inconnu, la femme igno- 
rée dont le regard met une angoisse, dont l'odeur grise et ferme 
les paupières, soulevant le rêve de s'abîmer en elle et d'être em- 
porté par elle vers de l'infini. L'amour se résumait en ce mot 
profond de la langue des Hébreux, que nul autre peuple ne 
trouva, connaître une femme. La femme connue, l'amour n'existait 
plus. L'homme, ainsi qu'une abeille par les fleurs, devait chercher, 
de quelque autre être, la même attirance mystérieuse. Car la seule 
joie était d'avoir triomphé, d'avoir pénétré l'énigme indéchiffrée 
du sphinx. La femme, d'ailleurs, le sentait si bien que rarement 
elle se livrait toute, en une seule fois. Elle changeait d'aspect, 
comme le diamant ; de saveur, comme un fruit acidulé où de l'aigreur 
se mêle à de la douceur parmi de vagues amertumes et des relens 
parfumés. Mais en vain. Le mariage arrivait toujours, après un 
temps, à une débauche lamentable, l'homme se battant les flancs 
pour s'envoler, pour substituer à l'être connu, ressassé, épuisé 
jusqu'à la lie, des images ressouvenues ou créées par l'efïort du 
cerveau. 

Encore, dans ces pensers, Mersolles s'inquiétait-il de retrouver 
un peu de l'indélébile rêve primitif. De cela s'éveillait la conscience 
peut-être que sa volonté de le détruire au fond de lui-même n'avait 
réussi qu'à le faire dévier, qu'à le transformer. De même que, sous 
la haine autrefois fomentée par sa douleur, de l'amour était de- 
meuré, de même, sous son blasphème de la femme s'obstinait une 
lueur tremblotante d'idéal. Aussi était-il prêt à renoncer à sa thèse, 
dès que Rapet, avec la netteté de son esprit positif, la renversait 
d'un mot, affirmant, dans l'amour, uniquement une fonction, dans 
l'union, un lendemain nécessaire à la société, l'enfant. 

Mersolles retrouvait ainsi, sous une forme précise, mathématique, 
ce qu'il n'avait fait que préjuger. Un apaisement, un tassement en 
quelque sorte de ses idées, se faisait ; et le docteur, insensiblement, 
devenait quelqu'un dans sa vie, presque un compagnon nécessaire. 
Il s'intéressa alors aux travaux de Rapet, à ses perpétuelles re- 
cherches. Une après-midi, il l'accompagna à Monsigny. 

Par suite d'un hasard, le docteur s'était passionné pour le ma- 
gnétisme animal. En soignant François, il avait fait une décou- 
verte imprévue. Louise, la fille de ferme, s'était rencontrée un 
sujet remarquable; et il l'avait hypnotisée. 

Ils trouvèrent François, le bras en écharpe, dans la cour. Le fer- 



ALLER ET RETOUR. 267 

mier souleva sa casquette, l'œil fuyant, avec un air gêné. Il les fit 
entrer, appela Louise. La fille se montra à la porte de l'étable. 
Elle secoua ses grosses mains, torcha ses bras rouges d'un tour 
de coude; et elle arriva repliant sur lui-même son tablier, dont 
elle fixa l'un des coins au cordon de la ceinture. Mais elle avait 
un air boudeur, paraissait ruminer quelque chose qu'elle n'osait 
dire. Puis elle geignit que cela lui faisait du mal, que la dernière 
fois elle était restée très lasse. François appuya, assurant que de- 
puis ce jour-là, elle était toute molle, sans goût au travail. 

Le docteur les regardait l'un après l'autre, avec, en ses yeux lui- 
sans sous la broussaille grise de ses sourcils, une ironie d'homme 
qui connaît ses paysans. Il déclara que c'était faux. Ils soutinrent, 
répétant les mêmes dires, moins affirmatifs toutefois. Et Louise 
finit par avouer. Ce n'était pas cela seulement. L'abbé Bourette, 
informé de l'affaire, leur avait défendu de s'y prêter. 

— Ah! ah! fit Rapet, cette raison-là est plus sérieuse. Elle est 
au moins vraisemblable. 

Sans insister, il fouilla sa poche. 

— Tenez! Je vous donnerai cent sous chaque fois. Asseyez- 
vous là! 

François, devant l'argent, esquissa un mouvement de retraite, 
laissant le champ libre ; la fille prit la pièce, s'assit sur la chaise. 

Dès la première passe ses yeux vacillèrent. Elle demeura immo- 
bile, le regard vide et fixe ainsi qu'un miroir, réfléchissant, sans 
les percevoir, les objets extérieurs. 

— Je vais tenter, dit Rapet, une expérience que je n'ai pas en- 
core faite. 

Un peu pour saisir davantage l'esprit de Mersolles, un peu afin 
de dompter les mauvaises volontés qu'il voyait poindre, sa pensée 
s'était tournée vers l'ancienne histoire, jamais éclaircie, de l'infan- 
ticide. Revenant à la fille, il lui ordonna de se porter dans le 
passé, à l'époque où elle était enceinte. 

— Vous étiez enceinte, suggéra- t-il. Vous venez d'accoucher. 
Il lui mit entre les mains sa blague à tabac : 

— Voici l'enfant, qu'allez-vous en faire? Il faudrait le nourrir, 
l'élever ! Ça coûte de l'argent. Puis, qu'est-ce qu'on dira dans le 
pays. Le mieux serait de vous en débarrasser ! 

Il y eut un silence. François, un peu pâle, s'appuyait d'une 
main à la grande table qui tenait le milieu de la pièce ; on enten- 
dait son souffle. La fille examinait la blague de son regard fixe, 
l'approchant, puis l'éloignant, en proie à une indécision. Insen- 
siblement, sa face se durcit; ses doigts enlacèrent l'objet; ils se 
nouèrent , et elle fit une pesée des pouces si forte que ses dents 
se serrèrent, les muscles gonflés mettant à ses joues des sillons 



268 REVUE DES DEUX MONDES. 

blêmes. Ensuite, son étreinte se desserra; la blague, abandonnée, 
retomba sur ses genoux. 

— Cela prouve-t-il, interrogea Mersolles, qu'elle ait véritable- 
ment agi ainsi? 

— Du tout, dit Rapet ; je puis lui suggérer tel acte qu'il me 
plaît, sans qu'elle Tait jamais accompli. 

11 reprit : 

— Eh bien! maintenant qu'il est mort, il faut le faire disparaître, 
car les gendarmes vous arrêteraient; on vous mettrait en prison. 

Automatique, elle se leva, ouvrit la porte, la blague serrée 
dans son tablier. Dehors, elle regarda, écouta, puis elle se mit en 
marche, lentement, attentive à ses pas, comme si elle eût tâtonné 
dans la nuit. Elle sortit de la ferme, passa le pont de la Gaudrée, 
entra dans la forêt. Au pied d'un arbre, elle s'arrêta, déposa la 
blague, fit le geste de la recouvrir de terre et se mit à piétiner. 

— Elle n'a pas creusé, observa Rapet; le trou était fait d'avance. 
Il ajouta : 

— En deux coups de pioche, nous aurions le cadavre! 

Mais ils eurent une surprise. François, qu'ils avaient oublié, se 
tenait derrière eux, livide. Il s'avança brusquement, balbutiant : 

— Non, non, ne touchez pas. 

— Mon bonhomme, dit Rapet, il y a longtemps que je suis fixé! 
Heureusement, je ne suis ni procureur, ni gendarme. Chacun son 
métier. 

— Alors, demanda Mersolles regardant le fermier, le cadavre est 
bien à cette place? 

François fît oui, de la tête, simplement, l'air écrasé. 
Mersolles déjà avait lu des comptes rendus d'expériences ana- 
logues. Toujours il avait cru à du charlatanisme. 

Ils rentrèrent, silencieux d'abord, puis il questionna : 

— Et que concluez-vous de tout ceci? 

— Rien encore. La seule chose possible jusqu'à présent, est d'ob- 
server. La méthode expérimentale ! La science marche d'une allure 
plus lente en apparence, mais plus rapide au fond, plus sûre en tous 
les cas. La lenteur du progrès est toujours venue du manque de mé- 
thode. Le cerveau humain est merveilleusement organisé pour se 
duper lui-même, avec la meilleure foi du monde. Érigez un système, 
vous trouverez toujours à y faire entrer les faits les plus contradic- 
toires, les expériences mêmes qui sont de nature à le renverser de 
tond en comble. Oh! le système! Rien ne peut prévaloir contre lui; 
ou du moins il faut des années et des années; plus on est allé loin 
dans une voie fausse, plus il faut de temps pour revenir, plus il 
est long et difficile de se frayer la voie à travers les erreurs accu- 
mulées. Le premier labeur de notre époque a été de faire table 



ALLER ET RETOUR. 269 

rase des vieilles erreurs; maintenant, il s'agit de grouper, de col- 
lectionner, de faire une ample et riche moisson de faits, jusqu'au 
jour où les conclusions sortiront d'elles-mêmes, apparaîtront à 
tous les yeux. 

Et le docteur affirma une foi absolue dans l'avenir. Nul problème 
ne demeurerait insoluble. Le siècle prochain, avec des inventions 
nouvelles, décuplerait pour la science les moyens d'investigation. 
11 voyait tous les élémens soumis à l'homme, la direction des 
ballons résolue par le « plus lourd que l'air, » le ciel conquis. S'il 
n'allait pas jusqu'aux voyages interplanétaires, du moins admet- 
tait-il la communication au moyen de signaux puissans. Car toutes 
les planètes étaient habitées , ou l'avaient été , ou le seraient, 
par des êtres plus ou moins semblables à des hommes, plus ou 
moins dilïérens, selon des conditions atmosphériques ou climatolo- 
giques qui nous étaient encore inconnues. 

— Diable! dit Mersolles. Mais il me semble que vous établissez en 
ce moment un de ces systèmes préconçus que vous venez d'accuser. 

— Non, ce n'est qu'une hypothèse. Mon esprit va en ce moment 
à l'aventure, par-delà les faits acquis; mais à la première consta- 
tation positive dont ma supposition se trouverait infirmée, j'y re- 
noncerais sans hésitation. 

— Avec un regret, pourtant. 

— Peut-être! 

L'idée des signaux entre des planètes, déjà suggérée par des 
observations faites sur Mars, les ramena à l'électricité, avec une 
admiration de cette force si longtemps ignorée, demeurée latente. 
Le docteur considérait cet agent formidable dompté, domestiqué 
en quelque sorte, comme l'agent suprême du monde moderne. 
Il serait la clé de toutes les énigmes indéchiffrées. 11 apparaissait 
comme le grand metteur en œuvre de la matière, créant les forces 
mécaniques, les affinités chimiques, la lumière, les transportant 
selon la volonté de l'homme, supprimant la distance. 

Pour lui, l'électricité était une, atmosphérique ou animale, qu'elle 
fût des plantes ou des êtres, qu'elle se manifestât par l'aimantation, 
par la sensibilité, par la puissance matérielle ou le mouvement de 
la pensée. Car ce mystérieux agent, il le voyait matériel, tout étant 
matière, matériel comme l'air, comme les grands vides interpla- 
nétaires, comme était matière aussi la pensée que le cerveau éla- 
borait. Et la matière elle-même était une, se réduisait au primor- 
dial atome éternel, incréé et indestructible des écoles grecques. La 
densité variable des groupemens d'atomes constituait seule la di- 
versité des molécules organiques ou inorganiques, lesquelles alors, 
acquérant des aptitudes diverses, manifestaient des affinités spé- 
ciales et se groupaient en des corps difïérens. Tout corps pou- 



270 REVUE DES DEUX MONDES. 

vait se transformer, par suite, en un autre corps, par une réso- 
lution préalable à l'atome. 

Un moment, le docteur se tut, emporté au loin à travers le chi- 
mérique de ce système, entrevoyant le monde forgé à nouveau par 
la main de l'homme. Puis, revenant à des choses plus immédiates, 
il reprit, à propos de la fille de tout à l'heure, des hypothèses 
nouvelles. 

Le fluide magnétique, émis dans le corps humain parle cerveau et 
la moelle épinière, rayonnait aux extrémités, transmettant la volonté 
ou le mouvement; et singulièrement, comme par un fil de retour, il 
était susceptible de la transmission inverse, amenant au cerveau 
les sensations. Ses actions mécaniques, celles qui assuraient le 
fonctionnement des organes, les phénomènes chimiques ou physi- 
ques dont la résultante était la vie, se limitaient à la surface du 
corps. Mais son action intellectuelle, même parfois sensitive, 
s'étendait à distance, agissait sur l'extériorité ambiante. De même 
que nos regards apportaient au cerveau des objets très éloignés, 
de même notre pensée rayonnait jusqu'à ces objets, en dehors de 
nous, plus loin encore, très loin, peut-être à l'infini, selon la puis- 
sance de la pile cérébrale. Par ainsi, de prime abord, des contacts 
se pouvaient établir entre certains cerveaux, l'un capable d'in- 
fluencer, l'autre susceptible de subir cette influence. 

— A première vue, précisa-t-il, la parole, le geste, paraissent 
les seuls transmetteurs de la pensée. Entre gens qui ont une 
accoutumance l'un de l'autre, ou entre lesquels existent cer- 
taines sympathies, le geste même peut se réduire à un regard 
échangé, comme si, par l'ouverture de la pupille, la pensée elle- 
même avait jailli, pénétré. Mais je veux prendre le cas où la 
pensée emploie pour se communiquer toutes les ressources dont 
nous disposons, c'est-à-dire la parole secondée par le geste, par 
le regard, par le jeu de la physionomie. Gomment se fait-il que 
le même ordre, donné par un certain homme, soit exécuté, tandis 
que, donné par un autre, il reste sans effet? qu'un soldat par 
exemple, crie « en avant » et que les troupes se jettent en avant, 
alors que ce même cri, jeté dans les mêmes circonstances par un 
autre, ne trouverait aucun écho? On a désigné très justement 
l'action puissante de certains chefs, de certains conducteurs 
d'hommes, du mot électriser! N'y a-t-il pas, chez des orateurs, 
un rayonnement magnétique puissant dont les masses sont re- 
muées, convaincues, entraînées? JN 'est-ce pas un courant magné- 
tique que cette puissance qui précipite les foules sous la volonté 
d'un homme? Les paroles, souvent la foule ne les perçoit pas; la 
pensée, souvent, est trop élevée pour son intelligence ; mais par 
le regard, par le geste, le courant est projeté : il arrive au contact 



ALLER ET RETOUR. 271 

des auditeurs les plus proches, s'accroît de leurs propres courans 
dont il suscite l'activité, poursuit, atteint les auditeurs les plus 
reculés, ceux qui, n'entendant rien, ne voyant rien, se trouvent 
précisément de céder davantage à l'entraînement. D'une réunion, 
d'une salle de spectacle, il se dégage une impression dominante 
que chacun subit à des degrés variables et qui est l'impression 
de la masse. Voyez, aux époques de révolution, comme, dans les 
foules, les instincts de colère sont centuplés et atteignent à d'in- 
conscientes férocités, et comme, aux époques d'imbécillité, l'appro- 
bation d'un acte ou d'un fait par l'homme isolé devient l'enthou- 
siasme, le délire, la frénésie des acclamations et des apothéoses. 
Tout cela, c'est non l'esprit de l'homme, mais l'esprit de la masse, 
une sorte d'esprit général, parce que, toujours par ma compa- 
raison du fil de retour, le cerveau perçoit, non plus seulement 
une seule impression pareille à celle qu'il a émise, mais un nombre 
immense d'impressions semblables s'ajoutant les unes aux autres, 
haussant l'impression définitive à un ton formidable. 
Après un silence, Mersolles s'écria : 

— Oui, c'est séduisant. On connaît la contagion, sans l'aide de 
la parole ni du geste, de la gaîté, de la peur. Ces sentimens 
rayonneraient, s'évaderaient en quelque sorte ; les esprits se tou- 
cheraient et s'influenceraient réellement, en dehors des cerveaux. 
L'action d'une volonté sur d'autres volontés pourrait être ana- 
logue, ou plutôt identique. 

— Absolument, dit Rapet. Il y a du reste à l'appui de ma thèse 
des faits certains. Elle explique une partie des actes des magné- 
tiseurs, les plus banals d'abord, ceux qui consistent à attirer une 
personne, à la faire venir en arrière, tomber, s'agenouiller. Tou- 
tefois, pour cela il faut un sujet, c'est-à-dire un être de vo- 
lonté inférieure. J'arriverai tout à l'heure à la fille de chez 
François. Vous avez pu constater, d'une façon assez courante, 
que certains regards, se posant sur une personne par derrière, 
la font tourner la tête, par un mouvement inconscient; vous avez 
remarqué qu'il est difficile de parler d'une personne qui se trouve 
en vue, dans la même pièce par exemple, sans provoquer son 
attention. Mais il est des faits, plus ténus en quelque sorte, qui, 
pour passer généralement inaperçus, n'en sont pas moins mani- 
festes. Je me souviens qu'autrefois, au temps où je subissais en- 
core des examens, il m'arriva fréquemment de pressentir la ques- 
tion qui allait monter des lèvres de l'examinateur, avant qu'il 
n'eût ouvert la bouche. Vous savez quelle est la situation du can- 
didat. A ce moment son cerveau est plutôt passif qu'actif, plus 
capable de perceptions que de raisonnement. Les choses ambiantes 
cessent en partie d'exister; les sensations qu'elles provoquent se 



272 REVUE DES DEUX MOJNDES. 

trouvent atténuées. La pensée, ou plutôt le rayonnement cérébral 
à Textérieur, est pour ainsi dire démuni, livré pieds et poings 
liés. Aussi c'est un jeu pour un examinateur que d'enferrer un can- 
didat: il n'a qu'à lui tendre un piège, à le mettre sur la voie d'une 
bêtise, la bêtise est aussitôt dite. Si le candidat a laissé, dans la 
préparation de son examen, quelque lacune, quelque point iaible, 
la préoccupation qu'il en a devient la seule élaboration de son cer- 
veau; et il arrive que l'interrogateur met le doigt sur la lacune. 

— Cependant, objecta Mersolles, la situation d'un accusé devant 
ses juges est pire encore que celle d'un candidat. 

— Que non ! L'accusé a une volonté continue et surtout précise. 
La volonté du candidat n'existe pas, elle est diffuse : le péril vient 
de partout. L'accusé a le vouloir de nier ; sa volonté se concentre 
sur un mensonge, et il fait véritablement effort pour croire lui- 
même à son mensonge. Essayez de vous rendre compte de la 
nature de sa tension d'esprit, vous verrez que cette tension a sur- 
tout pour but de détourner sa pensée du crime accompli, comme 
par un instinct de contenir au dedans de lui l'émanation de cette 
pensée, d'en empêcher le rayonnement extérieur. J'excepte le cas 
où l'homme est faible, je veux dire sensitif. Car, alors, dès qu'i 
perçoit, sous l'action du fil de retour, que le crime est pénétré par 
les juges, il se trouble et finit par avouer. C'est le cas de Fran- 
çois, tout à l'heure. Sa volonté était mise en déroute par la ré- 
pétition de cette scène, à laquelle il avait assisté, — c'était lui, 
évidemment, qui avait creusé le trou ; — et sans même que nous 
le regardions, que nous songions à lui, il a crié merci. 

— Mais, reprit-il, on n'en finirait plus si l'on voulait établir tous 
les cas de transmission de pensée. Il est indéniable que la trans- 
mission de pensée, transmission fluidique, est acquise scienti- 
fiquement, en tant que fait fondé sur l'observation, sur l'expé- 
rience. Le fait, il est vrai, et l'explication font deux. Il se peut que 
mon hypothèse soit erronée. Mais, de même que nous avons 
trouvé, pour l'électricité atmosphérique ou artificielle des labora- 
toires, des instrumens qui nous permettent de la constater et de 
la doser, je suis persuadé que l'on trouvera quelque jour des 
instrumens qui nous donneront la constatation quantitative de cette 
électricité animale, de ce fluide cérébral qui est le rayonnement 
autour de soi du cerveau. 

Dans ces conditions, poursuivit-il, il devient facile de s'expliquer 
le phénomène de la suggestion , c'est-à-dire la prise de pos- 
session d'un être par un autre être, la substitution, à une volonté, 
d'une volonté étrangère. Des deux cerveaux, le plus puissant, celui 
qui a, en quelque sorte, le pouvoir émissif le plus grand, domine 
l'autre tout d'abord. Cependant, pour que cette domination soit 



i 



ALLER ET RETOUR. 



273 



suffisante, il faut que les influences environnantes aient atténué 
leur action. Or cette action s'atténue, s'anéantit presque, grâce à 
la concentration de l'attention sur un point unique, sur le regard 
du magnétiseur, par exemple, et cela d'autant plus rapidement que 
l'accoutumance de l'expérience est plus grande. Le premier effet 
qui en résulte est l'annihilation de la volonté, puis de la con- 
science du sujet. Nulle extériorité ne l'atteint plus ; le mouvement 
réflexe du rayonnement cérébral est suspendu, arrêté, latent. 
L'opérateur alors est le maître du fonctionnement, car le fluide du 
sujet, pour ainsi dire absorbé par le sien, en contact uniquement 
avec lui, ne pourra retourner au cerveau que les impressions qu'il 
recevra par lui. Ainsi, avec cette fille, un courant est établi de 
telle sorte que mon rayonnement magnétique, — pensée, volonté 
ou désir, — agisse sur son cerveau et, par son intermédiaire, 
sur ses membres, absolument comme il agit sur mes propres 
membres, provoquant la sensation et le mouvement. Encore, l'in- 
tensité de cette action est-elle accrue, les forces des deux cer- 
veaux, des deux piles, se trouvant multipliées l'une par l'autre. 
Il est certain, par exemple, que toute mon imagination ne suffirait 
pas à me faire croire, au prix des plus violons efforts, le con- 
traire exact de mes sensations. Par cette multiplication, ce dou- 
blement des deux fluides, la force devient assez grande pour pro- 
duire des douleurs et des joies fictives qui ont l'intensité absolue 
de la réalité ; et je lui fais, à elle, véritablement éprouver ce que 
je veux qu'elle éprouve. 

Comme ils arrivaient au château, Rapet s'intéressa tout à coup 
à des livres dont lui parla Mersolles. Ils montèrent à la biblio- 
thèque. Des souvenirs anciens, en efîet, surgissaient, amenés par 
la suite de leurs pensées. Rien n'était nouveau sous le soleil, et 
une curiosité s'éveillait des lointaines histoires d'autrefois. Le 
moyen âge était le creuset même où s'était élaboré la société 
moderne. Il avait présenté, à un état plus aigu encore, les mêmes 
phénomènes. Le rêve des vieux alchimistes, l'astrologie, la magie, 
sans doute, eussent été le pressentiment de la science future, 
si l'esprit, dévoyé sous l'influence des barbaries environnantes, et 
dom'né par le principe d'autorité, ne s'y était débattu au milieu 
des superstitions et des épouvantes. On retrouvait là une ample 
moisson d'hallucinations et d'hystéries. Les hommes frappés par les 
désastres, par les famines, par la misère et les guerres étaient jetés 
fréquemment à l'épilepsie. Et, peut-être à travers le fatras des 
erreurs grossières, il était possible de reconstituer des faits, d'en- 
registrer des observations, à l'aide des procès transmis, des inter- 
rogatoires, des récits des témoins. La sorcellerie fouillée, analysée, 
TOME cxii. — 1892. 18 



274 REVUE DES DEUX MONDES. 

scientifiquement réduite à des cas pathologiques, leur apparaissait 
une mine très riche de documens, par l'ignorance même du temps 
et l'ineptie des juges qui, incapables de comprendre, laissaient aux 
pièces, en quelque sorte avec candeur, une simplicité saisissante 
d'enregistrement. 

De cette épaisse obscurité du moyen âge, si proche encore par 
les temps, la lumière de la science paraissait à Mersolles avoir 
crû, d'un essor si rapide qu'il se laissait gagner à la confiance 
du docteur. Même, dans une perspective où tout se nivelait, il 
oubliait les heurts subis, les fossés rencontrés, les lacunes ou les 
incohérences; l'esprit marchait d'une allure ininterrompue, tou- 
jours accélérée. Devant cette lumière, les mythes dupeurs des 
religions s'évanouissaient. Leurs dogmes issus des primitives con- 
ceptions des mondes tiraillés entre de bons et de mauvais esprits, 
des anges et des démons, le bien et le mal, n'étaient que l'expres- 
sion de la loi de lutte pour la vie. Il se rappelait les chutes des 
races usées, la puissance des races neuves, l'expansion continue 
du nombre et de la force. Il voyait l'engrenage formidable des 
sociétés éliminant les non-valeurs, tandis que la science, l'industrie 
et les fortunes dominatrices créées par elles, demeuraient seules, 
écrasant tout. Il retrouvait la confirmation de tout ce dont il avait 
eu l'intuition, de tout ce qu'il avait voulu croire, de tout ce dont 
il avait pétri l'être de Marcel. C'était, précisée et affermie, sa foi 
en l'action qu'il avait exercée sur son fils, l'action même des siècles 
anciens façonneurs des hommes nouveaux. Et, singulièrement, il 
en éprouvait un soulagement, comme si de l'œuvre accom- 
pUe il eût conservé la vague inquiétude de quelque erreur, l'ap- 
préhension, depuis l'aventure de François , d'avoir jeté Marcel 
par le monde comme un génie mauvais soulevant des malheurs. 
L'efïleurement de son doute cessait. La vision scientifique couvrait 
tout de nouveau, scellant le passé. 

Des heures maintenant, il errait par le parc. Souvent il s'isolait 
dans le pavillon renaissance, avec, près de soi, un chien danois, 
un fauve énorme dont la queue renversait de son coup de fouet 
les livres posés sur les tables. Et là, soit les fenêtres ouvertes sur 
la paix lente des grands arbres, soit enveloppé dans la clarté douce 
et recueillie des vitraux, il se reposait de penser, écoutant en lui- 
même les colères et les amertumes s'atténuer jusqu'à des mélan- 
colies. La vie allait, sous le printemps, renouvelant les sèves et 
les êtres. Le temps roulait son nivellement continu, derrière lequel 
des poussées nouvelles surgissaient. Qu'importaient les êtres broyés 
dans la marche des heures, les maris trompés et les femmes per- 
dues, et les gens que l'on tuait et les bêtes mortes, et les plantes 
mortes, et les douleurs et les joies? Gela était l'éternelle vie, le 



ALLER ET RETOUR. 275 

mouvement inapaisé, les inéluctables lois conduisant au néant, 
implacablement, à Tabîmement dans le grand tout. 

Le flot vague des choses battait son pied sans qu'il en fût atteint. 
Il le regardait couler avec une raillerie hautaine jusqu'à la séré- 
nité, comme, du fond des sables, des sphinx de granit regardant 
couler le Nil. 

VIII. 

Chez les Ravail, une misère plus noire était venue, l'ivrognerie 
de l'homme accrue dans le chagrin de la mort de leur dernière 
fille. Gomme Thomassin, maintenant, refusait le crédit, les jours 
où Ravail touchait son traitement de la compagnie, à peine sa 
femme lui pouvait-elle arracher quelques écus. C'était une bataille 
de ménage mauvais d'ouvriers, un samedi de paie, une bataille 
dans laquelle les derniers meubles achevaient de s'en aller. Les 
chaises, éventrées, se disloquaient; les tables devenaient boiteuses; 
la rare vaisselle était raccommodée de fils de fer; les rideaux des 
fenêtres pendaient, noircis par la fumée des trains, trop usés pour 
un dernier blanchissage. Et, parmi tout cela, s'élevait, le soir, la 
piaillerie de détresse des enfans affamées lorsqu'elles rentraient de 
l'école, leurs paniers vides, avec des livres déchirés. 

Les mois de couvent à payer pour Marthe, surtout, exaspéraient 
Ravail. La mère s'obstinait, voulant pour sa fille un brevet d'insti- 
tutrice afin que sa vie plus tard fût assurée. Mais un dernier malheur 
la terrassa, une nouvelle grossesse. 

Lorsque Ravail s'en aperçut, il bégaya d'une fureur si subite 
qu'il s'étranglait, les yeux hors de la tête. Avec une volée d'in- 
jures, il tomba sur sa femme à coups de poing, finit, comme elle 
se sauvait, par lui lancer dans les jambes un tabouret. 

Alors, elle n'hésita plus, se rendit au couvent pour chercher 
Marthe, n'osant revenir que protégée par elle. Ravail, à leur 
arrivée, était tellement ivre, les poils avancés de sa moustache 
mouillés encore, qu'une scène, malgré la surprise de voir sa fille, 
recommença. Les deux autres enfans, qui rôdaient sur la voie, 
accouraient, ayant aperçu Marthe. Les bras croisés, le corps secoué 
d'une agitation cadencée dont il paraissait vouloir se contenir, il 
les regarda entrer l'une après l'autre : 

— N'y en a plus? railla-t-il. C'est dommage. Il ne manque que 
l'autre, qui est dans le trou, et ton aîné, cette crapule I 

Et éclatant tout à fait : 

— Non î mais parle donc! qui est-ce qui va les nourrir? 
Grave, volontaire, Marthe s'avançait au-devant de lui. Il la re- 
poussa : 



276 REVUE DES DEUX MONDES. 

— Toi, tu fileras comme les autres I C'est moi qui suis le maître ici! 
Il revint à sa femme, montrant les deux petites. Sans doute, on 

les mettrait au couvent aussi, comme Marthe, celles-là! on en 
ferait des dames? 
Une colère le reprit : 

— Je vais les fourrer en apprentissage dans une ferme, à garder 
les vaches ! 

Doucement, sa femme lui annonça ; 

— Marthe ne retournera plus au couvent! 

— Et son brevet ? 

— Eh bien ! elle ne sera pas institutrice? 

— Ah! 

Ravail fut surpris; il parut dégrisé un moment, l'air subitement 
démonté : 

— Ah! reprit-il. Et qu'est-ce que tu en feras? 

— Ce que j'en ferai?., dit la mère. 

A son tour, une colère lui venait. Après un silence pendant 
lequel une pâleur lente l'envahissait, ses longues rancunes, ses 
terreurs de l'avenir éclatèrent dans une violence subite : 

— Ce que j'en ferai, cria-t-elle, j'en ferai une catin ! 
Ravail gouailla : 

— Jolie famille ! Pierre voleur de grand chemin, peut-être assas- 
sin, celle-là catin! Eh bien, et les autres? Pourquoi celle-là ? Pour- 
quoi pas toutes? N'est-ce pas, les gosses, vous ferez bien des pe- 
tites catins aussi, vous autres? 

Effrayées, les enfans se cachaient derrière Marthe. 11 les regarda 
un moment avec un rire nerveux qui fut coupé d'un hoquet, puis, 
brusquement, il sortit, claquant la porte à briser les vitres. M""® Ra- 
vail tomba sur une chaise, secouée de sanglots brusques. 

— Mère? murmura Marthe, caressante, la regardant de ses yeux 
profonds. 

Mais une fièvre, sous"Ja secousse même de ses sanglots, battait 
les tempes de la mère. Toute la famille, toute leur vie s'écroulait, 
l'enveloppant d'épouvante. Ses perpétuels tourmens, les angoisses 
longtemps accumulées qu'elle avait comprimées au fond d'elle- 
même, surgissaient, d'un flot pressé qui la submergeait. Le passé 
se mêlait à l'avenir, dans un désespoir immense, irrémédiable, 
sans fond. La vie la terrassait. Elle voyait son père autrefois 
mangeant la fortune, sa mère morte de chagrin ; elle voyait son 
mari et son existence à elle, cette lente existence de martyre ; et 
elle s'effondrait devant cette vision des femmes éternellement dupes 
de l'homme, victimes du mariage. Une révolte un instant l'obstina, 
rageusement, à cette pensée évoquée de Marthe courtisane. Cynique 
tout à coup, elle reprit, avec une conviction exaspérée, déclarant 



ALLER ET RETOUR. 277 

qu'il n'y avait que cela de vrai, à la fin. Les filles, les hommes ne les 
battaient pas, ne les dépouillaient pas. Ils se les arrachaient à coups 
de billets de banque I Ils les poursuivaient avec, dans leurs porte- 
feuilles, des hôtels et des équipages, les supplications aux lèvres! 
Ah ! la morale ! C'était bien ! Il fallait vivre pourtant ! C'étaient les 
hommes, les riches qui inventaient des morales pareilles ! Eux ils 
s'en moquaient, prenant leur plaisir où ils le trouvaient, laissant à 
la femme toutes les charges! Eh bien, oui, Marthe ferait une catin. 
Toutes feraient des catins I Toutes, toutes, toutes! 

Sans oser bouger, retenant leurs souffles, les petites se regar- 
daient à la dérobée, suçant leurs doigts, attendant sans comprendre 
la fin de cet orage. Un instinct continuait de les tenir serrées contre 
Marthe. Elle, demeurait debout, sans un frémissement, toujours 
grave, d'une beauté sereine. Sous ses cheveux châtains, elle avait 
des yeux bleus où du noir semblait dilué ; et les sourcils, minces, 
d'un trait droit, étaient comme une barre de volonté sur son Iront 
étroit, d'une pureté de marbre. Elle se pencha vers les enfans, 
maternelle. Comme elle eût caressé des oiseaux épeurés, elle Hssa 
de la main leurs cheveux; et, dans les petites têtes levées vers elle, 
une confiance reparut. Les petites se rassuraient, dans une sensa- 
tion d'abri, près de la grande sœur. 

La mère enveloppa le tableau d'un regard. Il cadrait avec ses pen- 
sées, les élargissait par les temps à venir, Marthe grandissant, mon- 
tant dans une gloire, vengeresse de toute la longue détresse de 
son sexe, protectrice de la famille. 

Les jours suivans, une paix relative coula par le ménage. Déjà 
Marthe avait pris un emploi. Elle suppléait son père dans les dé- 
tails du service, tenait, à la place de sa mère, les écritures. Et le 
matin, c'était elle qui peignait et débarbouillait les petites, leur 
faisait réciter les leçons, ponctuellement obéie, avec sa douceur 
ferme jamais en défaut. 

Même, devant elle, Ravail se tenait mieux, gêné du regard long 
et grave dont elle le suivait lorsqu'il avait bu. Cela ne se voyait, 
d'ailleurs, qu'à ses emportemens plus fréquens. C'était l'alcoolique 
maigre, aux yeux aigus, d'un luisant de clou de fauteuil, avec, 
dans la vague jaunisse d'une maladie de foie, une rougeur, un 
coup de feu brusque aux pommettes les jours de grande fête, une 
pâleur plus bilieuse le lendemain. 

Sans vergogne maintenant, il tendait presque la main, montant 
les valises dans les wagons, tenant la poignée des portières. Chez 
Thomassin, à l'heure des départs, il allait s'informer des billets à 
prendre, et les rapportait, tandis que les voyageurs achevaient leur 
repas. Il obtenait aussi des pièces, çà et là, en laissant pénétrer sur 



278 REVUE DES DEUX MONDES, 

les quais, en accrochant à des compartimens la plaque : Réservé, 
pour des personnes qui désiraient voyager seules. 

Mais, le dimanche surtout, il avait une véritable aubaine, la des- 
cente de Louvain. 

Louvain était membre du cercle. Chaque dimanche sa femme Ty 
envoyait, muni de quelque argent. Mais le régisseur se sentait 
gêné. Il s'asseyait dans un coin avec ses inguérissables timidités, 
regardant de loin les autres jouer. A part Marinval, Pousset et le 
gendarme avec lesquels il se trouvait en relations pour des chasses, 
il ne parlait guère qu'au garçon qui le servait. Les journaux ne 
l'intéressaient pas. Il feuilletait les illustrations, saisi d'un vague 
respect de l'image, s'absorbant en des contemplations avec une 
sournoiserie d'homme qui voudrait bien être ailleurs. Puis, ce qu'on 
buvait là aussi lui déplaisait. Il avait un dégoût de paysan bu- 
veur de vin, un mépris de gaillard robuste pour ces mièvreries, 
les liqueurs douceâtres, les bières fades, coûtant si cher. Un regret 
se réveillait des lampées de jadis, au temps où, pour déjouer la 
surveillance de sa femme, il descendait à la cave, buvait au ton- 
neau par la bonde avec une paille. Alors, vers neuf heures, il filait, 
retrouvait Ravail chez Thomassin. Et jusqu'à onze heures, ils vi- 
daient des litres, les coudes sur la table, en jouant aux cartes. 

Là, il était vraiment à l'aise, dans le coin enfumé où les verres 
soUdes laissaient des ronds sur le bois de la table. Il donnait à 
Ravail les cigares que sa femme lui achetait pour fumer au cercle, 
heureux de tirer sa pipe de terre, s'enlisant en une douceur, un 
ravissement au fond de ses petits yeux. 

Le soir, Ravail l'accompagnait sur le chemin, causant politique, 
s'arrètant tous les trois pas, calé sur ses jambes afin de mieux 
expUquer ses idées. Ravail, dans ces momens-là, parlait de tout 
renverser. Il démolissait la société, tourmenté par son ivresse de 
visions farouches. Il imaginait des révolutions, un éventrement 
de l'édifice social, quelque chose comme un train roulant sur 
d'invisibles rails, éventrant les colhnes, les forêts et les villes, dé- 
vorant la campagne à l'infini. Louvain, doucement abruti par cette 
faconde, n'avait pas une révolte de son instinct de la propriété. 
Ces idées l'effleuraient sans l'entamer, l'amusaient sans qu'il sût 
pourquoi. Il regardait passer les visions de Ravail, comme il eût 
regardé un spectacle ou un tableau, l'écoutait comme il eût écouta 
une musique, sans comprendre. De loin en loin, lorsque l'autre! 
insistait, le tenant par un bouton de son paletot, il se laissait ar-^j 
racher, l'air bon enfant, pas contrariant pour les ivrognes, unej 
approbation imprécise de ces théories confuses : 

— Ah ! pardi oui ? 



ALLER ET RETOUR. 279 

Et distrait, il entrevoyait au loin, par-delà le soir, le château 
où sa femme l'attendait, retrouvant sa malice sournoise à la pen- 
sée qu'elle pût se trouver là et les entendre ou qu'il fût dénoncé 
quelque jour, innocemment, par M'"® Ravail. 

Les deux femmes cependant se voyaient moins. Elles n'avaient 
plus, depuis le retrait de Marthe du couvent, les rencontres au par- 
loir. D'ailleurs, dans l'affairement de ses relations nouvelles, 
M°^® Louvain se sentait venir un dédain de la Ravail. 

Elle avait un salon maintenant, des meubles achetés dans la 
grande rue, chez le premier marchand de la ville. Leur charge- 
ment sur une voiture avait provoqué longtemps un attroupement; 
et, depuis, des gens avaient des saluts plus bas. En ces meubles, 
en l'arrangement de ce salon, elle-même se reflétait. C'était la ba- 
nalité froide, prétentieuse. Tout y était honnête, inintelligent, cor- 
rectement bourgeois, d'une propreté scrupuleuse. La semaine, le 
salon dormait sous les housses, les persiennes closes, à cause de la 
lumière dévoratrice du soleil, à cause des mouches; mais le 
dimanche, en l'attente des visites, les housses retirées, W^^ Lou- 
vain se complaisait à la haute glace où se réfléchissait la pen- 
dule flanquée de deux vases; elle se mirait dans l'acajou luisant 
des sièges de reps rouge, du rouge ouvragé de fleurs ton sur 
ton, qui, à contrefil, devenait mat par places, sous le jour de la 
fenêtre. Et, dans la pièce sans vie, l'air mort, où les chaises ali- 
gnées s'espaçaient, reculées aux murs, elle éprouvait une joie si 
vive que la souffrance de son avarice s'atténuait, ne lui laissait 
qu'un amour plus grand de ces objets. Elle en était enveloppée 
comme d'un vêtement de gala, dans une caresse continue de son 
amour-propre. 

La Ravail, alors, de plus en plus, lui paraissait au-dessous 
d'elle. Elle hésitait pourtant, ne trouvant pas de prétexte pour 
rompre. Puis, un matin, ses idées se modifièrent tout à coup. Ce 
fut, un dimanche, sous le porche de l'église, la rencontre de 
M.^^ Majusté. La femme du notaire se montra d'une amabilité char- 
mante, la priant de la venir voir. Une vanité la gonfla, d'où surgit 
une tentation d'éblouir les Ravail. Et la tentation fut si forte qu'elle 
ne se défendit que faiblement, la semaine suivante, lorsque Mar- 
celle, en congé à l'occasion de la Pentecôte, supplia sa mère de la 
conduire près de Marthe. Elle se décida. Elle irait voir les Ravail, 
en sortant de chez M""® Majusté, dans toute sa gloire. 

Elles partirent vers trois heures; Louvain conduisait. 

A la porte du notaire, les panonceaux l'émurent un peu, tandis 
qu'elle sonnait. Et son émotion s'accrut lorsqu'elle trouva au salon, 
avec M""^ Majusté, M™® Chaigne, la sous - préfète. Toutes deux 
s'étaient reprises d'amitié depuis le départ de Marcel, leur que- 



280 REVUE DES DEUX MONDES. 

relie fondue dès leur première entrevue à Touvroir. M""*^ Chaigne, 
cependant, ne renonçait pas à ses projets de conquête des Mer- 
solles; tout ce qui tenait au château lui paraissait à ménager. Elle 
fut sans morgue, très accueillante. 

La présence de Marcelle, d'ailleurs, facilitait la conversation. 
L'enfant avait, cette année-là, grandi brusquement. Longue, frêle, 
un peu pâlie par Tefïort de la croissance, elle s'affinait encore, son 
visage, si clair déjà, rayonnant une clarté plus pure. Malgré ses 
quinze ans prochains, elle gardait sa sérénité enfantine, ses afîec- 
tuosités exquises, ses grands yeux confians. 

Pour aller chez les Ravail, M""^ Louvain fit un détour, afin de 
suivre la grande rue. Et là, elle ralentit leur marche, prit une belle 
sérénité de femme qui dispose de son temps. Pourtant, elle eut 
une timidité tout à coup, en apercevant à la porte de la pharmacie, 
la face rougeaude de M""^ Dampierre. Elles s'étaient rencontrées 
à une œuvre de charité ; et , à la pensée d'échanger un salut , une 
question de préséance se soulevait. M^^ Louvain se sentait grandie 
par le château, vraiment dame, sans occupations commerciales; et 
l'autre était ainsi qu'une commerçante en boutique, un fournisseur. 
En revanche, elle lui savait de belles relations ; puis le mari, en 
pantoufles brodées, avec sa petite calotte ouvragée, son air de sa- 
vant lui en imposait, incontestablement supérieur à Louvain. Tou- 
tefois, elle redoutait, à saluer la première, une réponse seulement 
polie, condescendante peut-être, dont son orgueil se révoltait par 
avance, lui redressant la tête ainsi qu'à un cheval un coup d'éperon. 
Dans son indécision, d'un crochet brusque, elle entra chez le pâtis- 
sier, prise de l'idée d'acheter des gâteaux pour les petites Ravail. 

Le pâtissier s'empressa, obséquieux , entrevoyant la fourniture 
du château. Il y avait à la devanture de vieux gâteaux, faits le 
dimanche pour toute la semaine et que la campagne achetait. Elle 
en fit une provision, parlant très haut à Marcelle des petites Ravail, 
avec des airs de grande dame allant visiter ses pauvres. D'en 
face, à travers les vitres on la regardait. Elle eut une jouissance 
très grande. 

Elle sortit remise d'aplomb. M""® Dampierre était toujours devant 
la porte, flanquée maintenant de sa fille, longue et mince, jaunie 
encore du reflet vert d'un bocal. Un plan lui surgit brusquement : 

— Salue, dit-elle vivement à Marcelle. 

M""® Dampierre et sa fille inclinèrent la tête, entraînées par le 
salut de Marcelle; et la Louvain, à son tour, salua, avec un sou- 
rire, d'un beau geste qui plongeait. Et elle continua de dévaler, 
raide, sans plus détourner la tête. 

A la gare, M""® Louvain eut un mécompte. M""® Ravail ne fut 
pas éblouie, comme elle le pensait, ni de sa toilette, ni du récit 



ALLER ET RETOUK. 281 

de sa visite. Elle restait dolente, avec une face tirée, dans la dé- 
tresse de sa maternité prochaine. Elles allèrent dans le jardin de la 
station, et elles s'assirent à Tombre, devant les plates-bandes sa- 
blonneuses, d'une couleur de cendre, où des fleurs étiques s'étio- 
laient, étouffées sous le vol continu des poussières de charbon. 

Elles voyaient de là la station toute blanche, avec ses murs crépis, 
sa sécheresse de bâtiment administratif, sans fenêtres de ce côté. 
A gauche, la voie courait; les rails noirs luisaient sous le soleil, à 
des tournans. Plus loin, des w^agons en attente, comme abandonnés; 
se profilaient, l'air tout petits, pareils à des chariots d'enfant, sur la 
campagne lointaine. De temps à autre, on entendait le lourd reten- 
tissement de quelque porte vitrée. A drohe, elles apercevaient la 
place, avec, au-delà, l'auberge où s'étalait très haut, en lettres 
d'or, le nom de Thomassin. Tout à coup M""® Louvain sursauta. 
Son mari venait de franchir la porte. Elle ne quitta plus l'auberge 
des yeux, très intriguée. Et elle comprit, voyant Ravail et lui passer 
et repasser devant la fenêtre du premier étage, en manches de che- 
mises. Ils jouaient au billard. Son mécontentement s'accrut. C'était 
donc cela qu'elle ne savait jamais rien des événemens de la ville, 
des choses que se racontaient au cercle ces messieurs et que 
toutes ces dames connaissaient. Elle était restée interdite, tout à 
l'heure, chez M°^® Majusté, en entendant parler d'une dispute entre 
Morlaix et Marinval, et d'une folie de Pousset, dix louis perdus sur 
un coup de cartes. Elle avait l'air d'une bête, d'arriver on ne sa- 
vait d'où ! Dans sa colère, elle s'en prit à M^^ Ravail, lui repro- 
cha de ne pas tenir son mari à la maison. Elle avait de petits 
souffles, des froissemens énervés de sa robe, des gestes où son 
irritation se dépensait un peu, comme par des échappemens de 
soupape. Mais W^^ Ravail s'étant prise à parler de Marthe, disant 
son désespoir d'avoir été forcée de la retirer du couvent, une dis- 
cussion surgit, presque une querelle, à propos des prix qu'elle 
eût remportés cette année-là, de ceux qu'elle avait obtenus l'année 
précédente. Marcelle, par le départ de son amie, semblait devoir 
hériter de ses prix; et M™® Louvain, pincée, eut une aigreur subite: 

— Il fallait la laisser, on aurait bien vu ! 

— Mais je ne dis pas... 

— Mais si vous dites... A vousentendre, ma fille les volerait, ses prix! 
Les enfans les interrompirent, venant de la maison, où Marthe 

avait partagé les gâteaux entre les deux petites. 
Agacée, W^' Louvain ordonna à Marcelle : 

— Va chez Thomassin. Tu lui diras de faire descendre ton père 
tout de suite. Je l'attends. 

Les enfans partirent toutes quatre. Elles ramenèrent Louvain et 
Ravail. Ce dernier, justement, qui gardait pour la maison ses co- 



282 RËYDË DES DEUX MONDES. 

lères, se montra très bien, d'une politesse aisée; tandis que le 
régisseur, toujours gauche, disait bonjour à petits coups de tête 
réjouis. Le ventre de M""® Ravail l'effraya. Il trouva à dire : 

— Ah ! mâtin ! 

Puis il se tut, sous le regard de sa femme, se grattant l'oreille, 
d'un air d'écolier reconduit à l'école. Sa redingote était tachée de 
blanc par places ; sa cravate avait tourné, lui remontait dans le cou. 
Pourtant sa femme ajourna ses reproches à cause de Ravail ; elle 
se contenta de rectifier sa toilette, de l'épousseter de la main. Lui 
se laissait faire ; il cracha en se courbant, écrasa ensuite du dos de 
sa main ses lèvres rasées, par propreté ; puis il alla chercher la 
voiture. 

M""^ Louvain était, au départ, si irritée qu'elle ne prêta point 
d'attention au chemin qu'ils prenaient. Ce fut Marcelle, comme ils 
traversaient la place du Marché, qui reconnut la grand'mère, assise 
derrière sa brouette de légumes. La vieille, immobile, tordue 
comme un cep, n'ayant de vivant, en toute sa face, que la braise 
de ses yeux aigus, dévorait sa bru. Son regard s'agrippait à elle, 
la poursuivait. M"^® Louvain le sentait sur sa peau. Et elle retrou- 
vait ravivée, la blessure cuisante de son orgueil, la tare que traî- 
nait sa fortune, attachée à elle, ainsi qu'une lèpre, comme était 
attachée à la maison du procureur la masure où elle s'obstinait. 
Elle ne s'en irait jamais, cette vieille! C'était en fer, ces damnés 
paysans I Devenue féroce, elle imaginait que la baraque un jour 
pût s'écrouler sur elle et l'écraser. 

Sur la route, tandis que Louvain faisait le gros dos, bonassement 
attentif aux oreilles du cheval, dès la dernière maison, elle éclata : 

— Ainsi, tu es allé au cercle? 

— ■ Ben sûr! dit Louvain. Y avait personne! 
Mais elle poursuivait : 

— Si ce n'est pas honteux ! Chez Thomassin ! comme un paysan, 
en manches de chemise! 

— Puisque je te dis qu'on ne va pas au cercle à cette heure-là ! 
Une malice plissait sa figure. Il ajouta d'une voix drôle : 

— C'est pas bien porté d'y aller dans le tantôt. C'est pas comme 
il faut, pas distingué, là! 

Elle se redressa, percevant l'ironie, mais sa pensée était lancée. 
Elle continua avec de petits souffles de mépris. D'abord, tout cela 
allait finir! Les Ravail, elle en avait assez! Un ivrogne! Une femme 
si commune, si éhontée avec ses perpétuelles grossesses ! Et ça 
posait ! Ça se donnait des airs bien élevés. Qu'elle allât donc chez 
M'"^ Majusté! On la recevrait! Même chez les Jobé, ou les Cliquet! 
Non, non, on se devait à sa position. Ils garderaient leur quant à 
soi! Dieu merci! ils n'avaient besoin de personnel 



ALLER ET RETOUR. 283 

Des promeneurs les croisaient^ échelonnés le long de la route. 
Elle reprit une attitude digne. Louvain, ses regards aiguisés au 
ras des oreilles du cheval, scrutait la route, inquiet de découvrir 
peut-être quelque ancien ami, qu'il n'oserait pas saluer. 

De tout l'été, M""® Ravail ne vint pas au château, retenue par son 
état. Mais, aux vacances, Marthe accourut près de Marcelle. 

C'était une après-midi très chaude. Sachant l'absence du vicomte, 
l'isolement de Mersolles au fond de son pavillon, elles se risquèrent 
par les allées du parc. Et tout de suite elles allèrent, jusqu'à un 
bassin écarté, dans une éclaircie des arbres. Au milieu de l'herbe, 
avec sa bordure de marbre, l'eau, réfléchissant les branches, 
semblait un miroir serti en un cadre de peluche verte. Mais, du 
fond, deux cygnes voguant avec une majesté lente de voiliers firent 
onduler, parmi des vaguettes, l'image des hautes branches, fris- 
sonner le long des troncs des clartés montantes. 

Les souvenirs du couvent affluaient à leurs esprits. Marcelle ren- 
seigna Marthe sur les menus faits, les prix, les jeux, les jalousies, 
toute l'agitation de ce monde de petites femmes en pleine tran- 
sition entre l'enfance candide encore et la féminité perverse déjà. 
Puis elles se turent. Dans la grande paix des arbres séculaires, ces 
choses leur semblaient lointaines tout à coup. Un besoin de confi- 
dences montait au cœur de Marcelle, une poussée plus vive d'afïec- 
tion. La tristesse de la séparation survenue entre les deux enfans, 
cette année-là, prenait un retentissement nouveau ; et ce retentis- 
sement se prolongeait, évoquait la vie proche, l'avenir, le mariage. 
En leurs cerveaux, un rêve s'éveillait : 

— Moi, dit Marcelle, il me faudrait un mari très bon, très doux. 
Nous aurions autour de nous des bêtes, des fleurs, beaucoup de 
fleurs. Je veux seulement qu'il soit grand, afin de pouvoir être 
pour lui toute petite. Et, le soir, nous nous promènerions par les 
clairs de lune, moi peureuse et lui très brave. 

— Sotte! dit Marthe. 

Marcelle lui prit une main, et la frappant en une cadence 
qu'accompagnait le mouvement de sa tête, du rire ensoleillant ses 
grands yeux bleus : 

— Écoute, reprit-elle; il serait blond, avec une moustache... 
Mais Marthe haussa les épaules d'un geste net. 

— Où donc as-tu pris ces idées ? demanda-t-elle. 
Et, sèche : 

— Ma chère, la vie est toute autre I L'amour, est-ce que ça existe? 

— Oh ! protesta Marcelle en se levant. 
Elle s'agenouilla devant Marthe : 

— Alors, moi, je ne t'aime pas? 

— Ce n'est pas la même chose ! Es-tu bêtel 



28/1 REVUE DES DEUX MONDES. 

— Mais si; c'est un besoin d'affection, un besoin d'être aimée, 
protégée. Il me manque toujours quelqu'un ou quelque chose. Je 
suis comme un être incomplet, un être faible cherchant son appui. 
Là, en ce moment, je suis heureuse de t'aimer beaucoup et de te 
le dire. Tiens, tu sais, mon corbeau? Lui, je l'aime bien, mais ça, 
je le comprends, ce n'est pas la même chose. Je l'aime parce 
qu'il était malheureux, souffrant. Mais toi, Marthe, il me semble 
que tu es quelqu'un de plus fort que moi, et je t'aime aussi comme 
les fleurs, parce que tu es jolie comme elles. Près de toi, ma pensée 
est en repos. Tu penses et tu veux pour moi. C'est très doux ! c'est 
bon! 

— Es-tu enfant ! soupira Marthe. 

— C'est vrai ! reprit Marcelle subitement sérieuse, j e dis des bêtises. 
Elle ajouta : 

— C'est pour te faire sourire, parce que tu as du chagrin ! 
Elle s'assit près de son amie : 

— Voyons, à ton tour, dis-moi?.. 

Marthe leva les yeux vers le ciel , et la voix lente : 

— Le mariage, pour moi, c'est un homme qui s'enivre et vous 
bat, des marmots qui crèvent la faim. 

Puis elle déclara : 

— Moi, je n'ai pas de désirs. Ma vie est faite. J'aide maman. 

— N'aimeras- tu donc jamais? 

— Non ! dit Marthe gravement. 

— Oh! pauvre! oh! pauvre! éclata Marcelle. 

Elle se jeta à son cou d'un tel élan de tendresse souffrante qu'un 
ébranlement nerveux se communiqua à Marthe. Des larmes lui ve- 
naient à fleur des cils. Elle les refoula orgueilleusement, repoussa 
son amie de ses bras doucement tendus, en détournant la tête : 

— Laisse! dit- elle. 

Elle se leva, secoua la tête, d'un geste haut. Puis, brusquement : 

— Tiens ! fit-elle, regarde ! 

Marcelle, à côté d'elle, vint se pencher sur le bassin. L'eau lim- 
pide reflétait leurs deux visages, des blancheurs rosées qui se 
déformaient, immuables pourtant, d'un mouvement continu, dans 
l'ondulation des rides. Marthe admirait les grands cygnes, leur 
hauteur farouche, leur force consciente. Une couvée de canards 
aux becs ingénus, aux plumes semblables à des poils blonds, in- 
téressa Marcelle. Nulle trace de tristesse maintenant ne leur res- 
tait. Elles redevinrent gamines, retrouvèrent leurs bons rires d'en- 
fant, leurs yeux clairs. 

L'ambiance prenait Marcelle. Le vert des gazons, le vert des 
feuilles découpées au-dessus d'elles par le ciel bleu, empli de 
clartés larges d'une profondeur infinie, la tiédeur enveloppante 



1 



ALLER ET RETOUR. 285 

des souffles, la pénétraient d*une joie dont elle leur avait une 
reconnaissance. Venues des parterres du château, et des mas- 
sifs fleuris au loin, des senteurs traînaient ; un vol, un cri d'oiseau 
parfois traversait; puis, dans le soleil, sous les ombres très douces, 
au souffle des herbes et sous l'obscur des feuillages, la vie uni- 
verselle continuait sa rumeur indécise. C'était une expansion inin- 
terrompue de vie, qui fermentait ainsi qu'une création continue, 
de la vie heureuse qui s'épanouissait, montait comme une prière. 
Et cette prière la portait toute, elle aussi, comme sur des ailes, 
alanguissant sur ses yeux, rayonnans de bonté et d'amour, le 
mouvement de ses paupières. 

Mais Marthe lui montra le château. Le soleil le flambait, et cette 
façade donnant au midi, dorée d'une teinte de couchant, atténuait, 
sous ce flamboiement chaud, la froide majesté de ses pierres dor- 
mantes. Une vie, là aussi, s'épandait. Le soleil fondait le château 
avec ses grandes lignes , ses fenêtres étincelantes et son perron de 
marbre, aux bassins et aux statues des parterres, le liait aux fron- 
daisons majestueuses du parc, à la correction des longues allées 
droites. 

— Comme c'est beau! dit Marcelle. 

Ses yeux embrassaient d'une même admiration éblouie le châ- 
teau, les fleurs, les arbres et le ciel lumineux. 

— Oh! reprit-elle, comme j'aime toutes ces choses! 
D'insaisissables sensations aussi envahissaient Marthe. Elle laissa 

tomber, dans un rire noyé, montant des profondeurs encore inex- 
plorées de son être : 

— Moi, il me semble que toutes ces choses m'aiment I 

— Coquette ! dit Marcelle. 

Elles retournèrent, lentes, enlacées, rêveuses de nouveau. 

Les jours suivans, Marcelle revint au parc, cherchant la douceur 
des larges ombrages. Des sites alors la tentèrent. Le matin, pen- 
dant le sommeil du château, elle commença de s'installer à un 
chevalet, s'cssayant à peindre, à fixer sur d'étroites toiles le jail- 
lissement des arbres, à jeter vers de grands ciels clairs l'envolée 
de leurs branches, le frissonnement de leurs feuillages. 

Une timidité, une appréhension d'être indiscrète l'empêchait de 
s'attarder. Pourtant, ce jour-là, dans sa hâte de terminer son ta- 
bleau, elle oublia l'heure. Elle entendit marcher; elle tourna la 
tête, pensant que ce fût son père, et elle demeura confuse tout à 
coup en voyant le comte. Elle se leva, devenue très rose. Mais 
Mersolles la pria de ne pas se déranger ; et elle se remit, se sentit 
rassurée, confiante, devant l'air jamais vu qu'elle lui trouva, un 
air très doux, très bon, paternel. 11 s'intéressa, lui donna des con- 
seils. Elle écoutait, attentive et déférente, reconnaissante qu'il 



286 REVUE DES DEUX MONDES. 

daignât s'occuper d'elle, et saisissant très vite sa pensée. Mersolles 
resta un moment silencieux. Elle était étrange et naïve, cette pein- 
ture. Elle avait une gracilité singulière, un peu attendrissante, 
un caractère spécial, venu moins de l'inexpérience que de quelque 
particulière vision. C'était de la nature étrangement atténuée, 
idéalisée. Il y avait de l'enfance encore et du rêve déjà, une har- 
monie candide d'anciennes peintures mystiques, quelque chose 
d'autrefois, de très lointain. On eût dit, sur la toile et par le parc, 
la même nature, sans doute, comme Louvain et Marcelle sem- 
blaient le même être humain ; mais on eût dit les mêmes diffé- 
rences aussi, celles qui se retrouvaient entre la carrure robuste da 
régisseur et la sveltesse élancée de la jeune fille, entre la face 
rugueuse et vide du père et la pureté de vierge de vitrail du visage 
de l'enfant. 

De nouveau, il pria Marcelle de disposer du parc, de se regar- 
der là comme chez elle. Et il s'éloigna, pensif. 

Dès lors, Marcelle entra dans le parc à toute heure. Elle ne re- 
doutait plus d'être vue. Un instinct, au contraire, s'éveillait, qu'elle 
ne fût pas déplacée au milieu des arbres solennels, par les grandes 
allées ombreuses; comme si la joie qu'elle en ressentait eût 
rayonné autour d'elle, comme si un ensoleillement s'y fat épandu 
du charme de sa jeunesse et qu'elle symbolisât, peut-être, la grâce 
et le sourire de ces choses; et, grandissante, elle mettait vers les 
pelouses, et sous les feuillages sombres, la gaîté de ses bonheurs 
candides, la fraîcheur de son adolescence, en ses allures lentes 
déjà de grande personne. 

IX. 

L'été, puis l'hiver s'étaient achevés, dans la paix morne de la 
province, le château retombé à son sommeil. 

Ce matin-là, quand se leva le soleil, Mersolles ouvrit sa fenêtre, 
dominant, sur le parc, le nouvel essor du printemps. Les cimes des 
arbres se prolongeaient en une nappe qui rejoignait le moutonne- 
ment de la forêt lointaine. A droite, sur des coteaux découverts, 
éclataient le mur blanc d'une maison, des linges séchant dans 
le vent. Et le gris bleuâtre du ciel allait poudroyant dans une clarté 
plus haute, tandis que, montée du sol aux premiers rayons, une 
buée s'y mêlait, estompant en lignes imprécises les horizons per- 
dus. Le labeur de la terre s'éveillait, sous des souffles. 

En bas, par les terrasses, le soleil, avivant les couleurs chantantes 
des fleurs, allumait le scintillement gemmai des rosées; il rasait 
le sable des allées, épandant une clarté toujours plus large, une 
lumière d'or, qui faisait plus sombres, au-delà, les avenues ouvertes 



1 



ALLER ET RETOUR. 287 

SOUS le frissonnement des pousses aux branches des grands arbres. 
Mersolles soupira. C'était, de cet éveil lent, une impression de 
mélancolie douloureuse. Le printemps, brusquement, lui était 
cruel. Il regrettait l'hiver désolé, pareil à sa pensée, où les ver- 
dures étaient inertes, où les arbres morts, enveloppés comme lui 
de froid et de silence, comme lui, semblaient des géans vaincus 
dont les bras se sont croisés. 

La sensation très pure du renouveau, rayonnée par la terre, se 
changeait dans son cœur en une amertume. Une tristesse l'enva- 
hissait, poignante, indéfinissable. Dédaigneux, il se retira de la 
fenêtre, laissant tomber sur ces choses un mépris. Son image, vue 
dans une glace, sa barbe grisonnante, son front dégarni, creusé 
de rides, rendirent à ses lèvres l'effleurement d'un rire railleur. 

Il descendit, alla vers le pavillon, lentement. Il cessa de penser, 
pris malgré soi d'un bien-être, enveloppé d'une jouissance maté- 
rielle, sous les brises où traînait l'odeur des jeunes feuilles. Il errait; 
il s'attarda, au bassin, devant les cygnes hiératiques. Le parc était 
désert. Au loin, un jardinier, fendu d'un mouvement d'escrimeur, 
courbait sur une plate-bande la tache blanche de sa chemise. Et, 
dans cecadre, une vision surgit, celle de Marcelle, l'été précédent. 
De ne pas la voir, de ne pas la trouver là, le parc était plus 
vide, comme si cette silhouette, entrevue pareille à quelque fleur 
errante, eût fait partie du site, de l'ambiance coutumière du châ- 
teau. Il secoua les épaules. Mais la vision restait attachée à son es- 
prit. Elle se mêlait, se confondait avec les végétations nouvelles, 
dans le radieux de tout ce qui est jeune et de tout ce qui grandit. 
Une candeur l'effleurait ; il retrouvait, plus précis que tout à l'heure, 
des souvenirs décevans, des mirages douloureux d'impossibles joies. 
Le travail obscur et mystérieux des sèves, autour de lui, le pénétrait. 
D'un eflort, il se renferma en son dédain de la vie, la voulant voir 
s'arrêter à la surface de son être. Même aux heures de souffrance, 
il avait dédoublé son être; son esprit, en quelque sorte, avait 
plané au-dessus de son cœur ; il avait regardé, s'en détachant peu 
à peu, le ravage de son propre mal sans que sa volonté fût en- 
tamée. Maintenant que son cœur était mort, que lui importait 
l'œuvre indifférente de la nature, de l'imbécile nature toujours 
tournant sa roue d'un perpétuel mouvement d'écureuil en cage? 
Seule, pour lui, une vision d'art devait demeurer, une vision de 
lignes et de couleurs. L'art, la science, là étaient les deux seules 
laces de l'esprit humain. Tout le reste rentrait dans le côté pra- 
tique et matériel de la vie, dans la simplicité de ce qui est, dans 
l'immédiat, sans au-delà. 

Au pavillon, dans son cabinet de travail , il se ressaisit. Les 
armures debout à l'entrée, sous le poids desquelles des Mersolles 



288 REVUE DES DEUX MONDES. 

avaient combattu, évoquèrent le passé rude. Il revoyait les hommes 
de bronze, sans nerfs, qui avaient guerroyé par les campagnes et 
les villes, roulé les batailles, terrifié des contrées, violant les 
femmes, détroussant les couvens. Les armes des panoplies lui 
criaient l'inexorabilité de la vie, la brutalité implacable du fait; 
tandis que, du haut des rayons, les dos alignés des livres épan- 
daient la sérénité impassible de la science. L'effort aussi de l'es- 
prit humain disait son triomphe par les lumières électriques prêtes 
à jaillir à son appel, par les tapis d'Orient portés sur des navires, 
par le téléphone posé au bout de sa table de travail ; tandis que les 
bronzes et les tableaux et les meubles élargissaient l'apaisement 
de Tart consolateur. 

Le jour atténué, les colorations limpides des vitraux, l'isolaient, 
reléguant au loin les ciels bleus. La nature s'arrêtait là, à ce seuil. 

Depuis un temps, comme si tout ce qui germait en lui avait 
dû suivre quand même son développement normal, la politique, 
un moment rêvée, avait poursuivi chez Mersolles un travail la- 
tent. Hanté par les théories du docteur, il s'était plongé dans 
l'étude des sociétés disparues, des sociétés actuelles, cherchant, 
à leurs évolutions, l'application de quelque loi scientifique. Les 
humanités répétaient la vie, un cercle, un aboutissement au 
point de départ. Les peuples décrivaient des orbes, semblables 
aux orbes planétaires. Une grande loi cyclique les régissait. 
La ligne droite n'existait pas dans la nature , comme si la créa- 
tion se fût opérée par effluves centrifuges. La ligne droite ne se 
produisait que par des rencontres; elle était une résultante, un ac- 
cident. Encore pensait -il qu'elle fût une courbe, d'un rayon im- 
mense, parue rectiligne à cause de la brièveté de son arc. 

Donc, de même que la vieillesse de l'homme revenait à l'en- 
fance, de même le déclin des races touchait à leur éclosion. L'hu- 
manité, maintenant, lui apparaissait sur la courbe ascendante de 
son cycle, presque au zénith. Mais, dans l'humanité, chacune 
des races, de son côté, accomplissait son cycle particuUer; et, 
dans chaque race, chaque groupe. Pour la société actuelle, la 
noblesse, déjà, avait accompli le sien. Elle le refermait sur lui- 
même, finie, absorbée, fondue de nouveau dans le mouvement 
général. Le cycle du tiers-état avait atteint son apogée ; tandis que 
déjà se détachait la courbe montante du quatrième état, comme 
se lève la nuit la lune à l'horizon, lentement, mais d'une allure 
sûre, continue, implacable, que rien n'arrêterait. Et son orbe, 
jailli quelque jour dans l'avenir obscur, lui paraissait l'action dont 
l'équilibre serait rompu, la force qui emporterait définitivement 
sur la branche descendante le grand cycle de nos races. Avec le 
docteur, il pensait que la compression retardatrice n'était qu'une 



ALLER ET RETOUR. 289 

illusion, d'où son essor, contraint, par l'accumulation de sa ten- 
sion, à une poussée plus puissante, jaillirait d'un seul coup jusqu'au 
sommet. Sans doute, le temps était aboli des évolutions lentes, 
le temps des actions simples dont les aboutissemens étaient nor- 
maux. La lutte des forces, réagissant les unes contre les autres, sub- 
stituait aux périodes obscures des progressions insensibles, le ca- 
taclysme brutal, le déchirement formidable des révolutions. 

ïln le recul où il se plaçait, avec le détachement où il demeurait 
des événemens du monde, leur accomphssement en vertu de 
quelque loi mathématique lui offrait une séduction. Nul intérêt pour 
les êtres ne lui venait. La noblesse, puissante, avait été odieuse ; 
le tiers -état, pitoyable, dans sa misère antique, était, de son 
triomphe, devenu odieux à son tour, créant, dans sa vanité de 
parvenu, la souveraineté de l'argent ; logiquement, l'avènement du 
quatrième état élèverait une société plus abjecte encore ; il serait, 
une lois évadé de sa misère, le domestique enrichi, le soldat sorti 
du rang, plus impitoyable pour les autres. 

Mersolles cessa de penser, perdu au loin. Peu à peu, tandis que 
son esprit allait, franchissant les temps, une sensation inconsciente 
coulait sur lui. Elle s'épandait, inaperçue d'abord, ainsi que monte, 
sous une rumeur bruyante de cuivres, l'éveil d'une mélodie qui 
croît, s'enfle, domine toute l'harmonie. Du jour atténué que dé- 
coupait, en haut, la fantaisie des trèfles, des rosaces, des flammes 
ondulantes des meneaux gothiques de l'ancienne église, une rê- 
verie lente s'abaissait. Malgré i'étouflement des murs, le bleu du 
ciel et le printemps, vainement relégués au dehors, passaient aux 
sutures des vitraux, pénétraient dans son être comme par les 
fentes d'une armure. Les impressions extérieures lui arrivaient à 
nouveau, plus douces de lui échapper, de n'être pas analysées, 
poétisées en cette pénombre aux lueurs de prisme par le recueil- 
lement de cellule, par les œuvres d'art éparses dégageant de l'ir- 
réel et de l'infini. L'émotion des verdures naissantes, vues tout à 
l'heure, maintenant évoquait des bercemens vagues, des repose- 
mens sous des ombrages, des fuites dans de l'oubli. Il ne discutait 
pas ; il laissait tomber l'effort de sa raillerie ; il s'abandonnait, hors 
de son être, parmi des choses qui sont belles et qui peut-être étaient 
des fleurs et des oiseaux et de jeunes bêtes et des enfans. Elles 
se formulaient insensiblement en des visions confuses de joies, 
de bonheur, qui sans doute étaient possibles ; et de cela un chant 
très lointain retentissait, comme d'une lyre découverte sous des 
ruines, dont les cordes ont gardé le son d'harmonies primitives 
aujourd'hui oubliées. 

Un regret, presque, laissait une mélancoUe, la mélancolie d'un 
TOME GXII. — 1892. 19 



290 REVUE DES DEUX MONDES. 

chant très vieux dont une note, çà et là, appelle d'imprécisables 
échos, le regret de quelque chose qu'il n'eût pu dire, qu'il ne pou- 
vait savoir. Peut-être la paix de l'esprit, la paix du cœur, la simpli- 
cité des hommes sans passion, la sérénité de ceux qui ont autour 
de soi des enfans dont le rire est la source fraîche roulant sur des 
cailloux, dont le regard est du ciel vu à travers des branches, dans 
du soleil ? Un pavé posé sur son cœur lui semblait se déséquilibrer 
sous le gonflement de tendresses étouffées, vivaces encore, dou- 
loureuses de ne pouvoir se déverser. Il rêvait d'êtres qui seraient 
très bons, de joies qui seraient faites de la joie des autres. Des 
théories d' enfans allant aux processions, bouclés comme des anges, 
enrubannés et fleuris en des robes blanches, lui matérialisaient 
presque son rêve flottant; et de ces visages radieux, une res- 
semblance, lentement, commença de se dégager : Marcelle. Il la 
revoyait en son cadre, parmi les verdures; et il perçut un atten- 
drissement, une reconnaissance de ce qu'elle eût un moment 
fait revivre pour lui, du rayonnement de sa présence, les vieux 
arbres du parc, de ce qu'elle eût mis un moment, dans la nuit 
de sa tombe, la clarté rafraîchissante de son rire, la lumière 
rassérénante de ses yeux candides. C'était de là qu'aujourd'hui 
les feuilles nouvelles lui avaient jeté un émoi, que l'herbe avait 
émané jusqu'à lui la douceur pieuse des choses naissantes, que 
les ciels avaient éveillé des puretés ressouvenues, que des souffles 
avaient découvert, ainsi que du vol des cendres d'une ville ense- 
velie, le mirage des bonheurs abolis. C'était de l'avoir vue, d'avoir, 
près d'elle, inconsciemment souri et de ne la voir plus mainte- 
nant, que son cœur, oscillant dans du lointain, remuait, avec de 
confuses mélancoUes, comme un regret de paternités insatisfaites, 
d'affectivités indépensées. 

Il se semblait un voyageur qui se trompe de route et qui gravit 
des rocs et des précipices ardus, se meurtrissant les mains aux 
cailloux, parmi des frimas et des tempêtes, alors qu'à ses pieds 
s'étendent des prairies ensoleillées, couvertes de fleurs, de danses 
et de rires. Il voyait de plus en plus, vision surgissante comme la 
poussée des sèves et soulevant son effort lassé qui se décourageait, 
une vie nouvelle, non inconnue, plutôt ressouvenue, une vie de la- 
quelle, d'un coup de colère, il s'était détourné, fermé dans son 
orgueil, et qui, maintenant, l'enveloppait d'un charme mystérieux 
d'effluves troublans, rongeait ses vouloirs débilités, les sapait 
comme une onde un rocher branlant. 

Ces impressions allaient se précisant. De latentes, elles deve- 
naient réelles. 11 ne les repoussa plus. Il les reconnaissait. Elles 
étaient en lui depuis longtemps déjà. Il en marquait les étapes : 
l'histoire de François, d'abord, puis l'aventure du corbeau, la 



ALLER ET RETOUR. 291 

peinture de Marcelle. Elles étaient ainsi qu'une semence que la vie 
universelle, maintenant réveillée, fécondait. De la bonté avait 
surgi de ses doutes commençans, au contact de la bonté de Mar- 
celle. Cette bonté avait rayonné à lui par la joliesse Irêle et la beauté 
de ce visage pareil aux têtes des vierges des primitifs ; et elle s'était 
mêlée à ses instincts de l'art, à l'amour demeuré du beau dont sa 
vie avait été consolée. Il retrouvait, de l'enfant, la sensation même 
de l'art, mais plus douce, plus élevée, presque mystique. 

Les pensées de Mersolles, alors, redevinrent informulables, des 
lambeaux insaisissables, des échos rapides s'éveillant l'un l'autre ; 
et des souffles soulevèrent sa poitrine. 

Brusquement, un bruit le fit tressaillir. Un domestique annonça 
l'abbé Bourette. 

Le curé entra, en coup de vent, très rouge, son écharpe à demi 
dénouée. Et tout de suite il fit de grands bras, criant : 

— C'est insensé I c'est insensé ! 

— Quoi donc? demanda Mersolles, indiquant un siège. 

— Mais Rapet ! Cette fille est possédée ! 

11 conta les histoires de la ferme, la fille de chez les François 
ensorcelée par le docteur. 11 se désespérait dans sa responsabi- 
lité de pasteur, dénonçant un scandale, un danger pubHc. Mais, 
comme il parlait d'en référer à monseigneur, il s'arrêta, interdit 
par le sourire calme de Mersolles : 

— Vous le saviez? demanda- t-il. 

— Oui. Justement, j'attends le docteur. 
L'abbé balbutia : 

— Oh! alors, si monsieur le comte... 

Sa colère le reprit pourtant, comme si un instinct, dans son 
inquiétude des recherches de la pensée humaine, lui eût fait entre- 
voir le seul refuge possible près du seigneur incarnant le passé où 
les temps pour l'Église étaient glorieux. Il revint à la charge. M. le 
comte ne savait pas tout. Une nuit, il s'était levé, appelé par une 
malade; il avait aperçu dans le cabinet du docteur des lueurs 
étranges, des flammes rouges, des clartés vertes. 

Au Heu de la lueur blanche des lampes honnêtes, ces clartés 
vertes surtout l'effaraient, évoquaient du laboratoire du docteur 
une succursale de l'enfer. 

— Voyons ! voyons ! reprit Mersolles, vous connaissez aussi bien 
que moi les travaux de Rapet. Il a mené à bien de précieuses 
découvertes; il en cherche d'autres. 

— Mais c'est de l'alchimie, de la sorcellerie I 

— Non, de la science. 

— C'est la même chose ! 

Revenant au cas de la fille, il cita les Écritures. Il étudiait la 



292 REVUE DES DEUX MONDES. 

question ; il recherchait parmi les écrits des confesseurs du moyen 
âge, des juges ecclésiastiques, parmi les décrets des conciles et 
les sentimens de l'Église. Déjà, il avait nombre sept des démons 
qui étaient au corps de cette fille; il l'exorciserait! 

Il était tellement indigné, lancé à fond si furieusement, qu'il ne 
perçut pas d'abord l'entrée du docteur. En le voyant, il s'arrêta net, 
se leva pour partir, d'un mouvement de fuite. Rapet, qui avait com- 
pris, entendant les derniers mots, le regardait curieusement, l'air in- 
téressé, attentif à ses gestes. Une malice glissa sur ses lèvres rasées. 

— Curé, dit-il placidement, il faut soigner votre foie. Hypertro- 
phie, méfiez- vous. 

L'abbé Bourette restait immobile, indécis s'il devait se fâcher. 
Le docteur poursuivit, sur le ton d'une consultation. 

— Pas d'alcool; du lait! Mangez moins. Trop de bien-être. 
Vous aurez le diabète, vous aurez la goutte I Tiens! tiens! apo- 
plectique aussi, comme moi ! Défiez- vous de la colère, vous auriez 
une attaque. Là, qu'est-ce que je disais? 

En effet, l'abbé Bourette semblait devoir éclater, la face cramoisie. 

— Et vous, cria-t-il, vous irez en enfer! 
Mais Mersolles s'avançait entre eux : 

— Vous êtes incorrigibles tous les deux! C'est absurde, à la fin, 
ce malentendu! Voyons, asseyez-vous là et causons. 

— Eh bien ! c'est ça, dit Rapet, parlons-en de cette fille de Monsigny. 
L'abbé se rassit, inquiet pourtant de son foie, moins ferme 

maintenant dans sa malédiction de la science. Le docteur conta 
ses nouvelles expériences. 

La Louise était idoine à toutes les suggestions. Il avait pu noter 
sur elle, point par point, les phénomènes déjà signalés par ses 
prédécesseurs , obtenu des accomplissemens d'actes à des inter- 
valles de plusieurs jou^s. Il cherchait à pousser jusqu'à la limite 
extrême la persistance de la force suggestive. 

— Ah ! çà, demanda Mersolles, si vous lui suggériez de tuer 
quelqu'un ? 

— Elle le tuerait ! 

— C'est contraire au libre arbitre ! dit le curé. 

— Où donc est le libre arbitre des fous? demanda Rapet. Elle 
est irresponsable dans ces momens-là. C'est d'ailleurs l'explication 
de bien des fanatismes. La suggestion s'est exercée dans les so- 
ciétés secrètes. Par quels moyens? Je l'ignore. Qui sait si la science 
ne découvre pas simplement des choses déjà connues, trouvées 
par intuition, et tenues religieusement cachées par les adeptes? 

— Alors, d'après vous, un innocent peut commettre un crime. 
La justice devrait donc admettre des enquêtes dans cet ordre de faits. 

— Je le crois, affirma Rapet. 



ALLER ET RETOUR. 293 

Il y eut un silence, Mersolles pensif, l'abbé secouant la tête d'un 
geste lent. Puis le docteur repartit, emporté par d'autres idées. 
Comme toujours, au bout de ses théories, il trouvait l'électricité. 
Toutes les forces n'étaient que des modifications d'une force 
unique. Il cita la transformation du mouvement en chaleur par 
un arrêt brusque. Le mouvement, la chaleur étaient donc deux 
aspects d'une seule et même force. Et cette force, qu'il appelait 
l'Énergie était la fonction de l'atome électrique. Le principe de 
force était en lui, était son attribut, peut-être même son essence. 
Par cette hypothèse, il expliquait tout : la physique avec ses lois 
d'équilibre, de pesanteur, d'attractions ; la chimie avec ses mysté- 
rieuses affinités, la chimie organique vivante de la nature, depuis 
les plantes capables de sensations, de nutrition, de circulation et 
de reproduction, jusqu'aux animaux, jusqu'à la chimie cérébrale, 
par quoi s'élabore la pensée. Au fond de toutes les actions des 
corps, au fond de toutes leurs combinaisons, un courant élec- 
trique se rencontrait ayant produit, sans se dépenser, ou recréé à 
son tour par ses produits eux-mêmes, ce qui était l'éternelle créa- 
tion, la régénération continue de la matière indestructible. 

Puis, l'abbé Bourette ayant attiré son attention par ses regards 
effarés, le docteur conclut : 

— La force une, l'énergie, le jour où on l'aura prouvée, la science 
aura tout découvert. Cette force, c'est le mythe que nos cerveaux 
étroits, avides d'images sensibles, ont enveloppé d'une forme, 
doué d'une volonté, comme des sauvages animent un fusil ou une 
locomotive, comme les peuples primitifs animaient les forces de la 
nature. C'est ce que l'abbé appelle Dieu! 

Bourette eut un sourire. Le docteur, tout à coup, l'effrayait 
moins. La conclusion sortant de ces billevesées de savant, abou- 
tissant à ce mot, frappait seule son esprit simple. Il dit : 

— Parfaitement; c'est Dieu que la science finira par trouver au 
bout de sa route. 

Ces paroles glissèrent sur Rapet. De nouveau il s'enflammait à 
des visions d'avenir. Dans un siècle, la science aurait arraché tous 
les secrets, levé tous les voiles. Il voyait les mondes se dérouler 
enfin, ainsi qu'un livre ouvert ; tandis que l'homme, éclairé, de- 
venu bon, simple et juste, marchait vers le bonheur universel. 

Mersolles l'interrompit. Pour lui, la science ne servirait jamais 
au bonheur universel. Toujours le bonheur de l'un serait dans le 
malheur de l'autre. La lutte pour la vie, pour le bien-être, irait plus 
terrible, pourvue d'armes plus puissantes, les machines broyant 
les hommes. Il en serait de même que pour les guerres contem- 
poraines, où le seul résultat donné par le progrès avait été de faire 
tuer les combattans avec des engins plus perfectionnés. Nulle inven- 



294 REVUE DES DEUX MONDES. 

tion ne supprimerait la maladie. On déplaçait le mal ; on le ralen- 
tissait. On ne ferait jamais plus. Au contraire, les nouvelles décou- 
vertes créant, avec des besoins nouveaux, une avidité plus grande 
de jouissances, il résulterait une diminution plus rapide encore de 
la longueur moyenne de la vie humaine. 

— Seule, la religion, dit le prêtre, fera le bonheur universel. Ne 
concevez-vous pas que ce bonheur universel ne peut naître que de 
la pratique des vertus qu'elle enseigne ? 

Mersolles, un moment rêveur au fond de son fauteuil, émit : 

— Chose étrange! la science a créé pour l'art des facilités nou- 
velles. Nos statuaires, nos peintres, nos architectes n'ont plus à se 
battre avec les matériaux comme autrefois. Ce qu'on n'obtenait 
qu'au prix d'efforts et de difficultés sans nombre, ils en disposent 
aujourd'hui avec la plus grande facilité; et cependant les chefs- 
d'œuvre demeurent aussi rares, plus rares même; l'art est aussi 
inaccessible, peut-être davantage. Il en sera de même de votre 
bonheur, docteur ! 

— Du tout, protesta Rapet. D'abord, qu'appelez-vous l'art? Au 
fond, c'est l'effort vers l'idéal, vers le mythe, la recherche 
d'apaisement de la pensée inquiète que n'assouvit pas l'imperfec- 
tion de la science actuelle ! L'art, c'est la voie par laquelle cer- 
tains cerveaux abstraits, mais in scientifiques et non organisés pour 
l'activité, tentent d'arriver à cet inconnu mystérieux qui se dérobe 
au fond des choses. L'art, c'est la recherche de Dieu, ou du diable 
parfois, dans la désespérance de l'atteindre. La science parfaite, 
ce sera l'écroulement de l'art, justement I 

— Oh ! oh ! fit Mersolles. 

— Diable d'homme ! murmurait Bourette. 

— Tenez ! poursuivit Rapet, montrant les vitraux, les ogives 
gothiques, le voilà l'art. Partout il est éclos du sentiment religieux. 
C'est du rêve qui monte, de la prière qui s'élève. Où donc est 
l'art véritable, en dehors des époques de foi? Qui donc aujourd'hui 
construira une cathédrale sans copier les modèles du passé? Où 
est l'art à notre époque? La peinture? Mais, laissez donc! c'est une 
marchandise, c'est du commerce, comme l'architecture est de la 
bâtisse. La photographie en triomphera, de votre peinture I Je vois 
des métiers, des procédés, des ajustages mécaniques. On façonne 
des tableaux et des livres, on fait des pièces, ainsi qu'on fabrique 
tous les objets d'utilité courante. Mais il n'y a plus d'art. L'art 
est des peuples primitifs. Il est candide, il est naïf. C'est la nature 
vue à travers le rêve imprécis de l'éveil des races, portée dans un 
souffle d'au-delà. Et le coup de soleil de la science, sa lumière 
inondant tout, achèvera de dissiper le rêve brumeux des poètes. 
La foule va s'en éloignant chaque jour davantage. Çà et là, un 



ALLER ET RETOUR. 295 

fou, un déséquilibré, a d'ataviques réminiscences des conceptions 
antiques, conceptions qui, aux prises avec le sens pratique de la 
vie contemporaine, aboutissent au détraquement. Le génie est 
devenu une névrose ; il est tombé dans le domaine de la médecine. 
Rien de grand ne sortira plus, car le génie était fait de la collabo- 
ration de tout un peuple, des effluves rayonnes de toute la masse 
croyante. La masse ne veut plus aujourd'hui que des amuseurs 
ou des flatteurs. L'œuvre géniale restera incomprise, étant hors de 
son temps, étant incomplète, tourmentée, incohérente désormais. 
Il se tourna vers Mersolles : 

— L'art vous émeut, vous berce. Il vous donne d'exquises jouis- 
sances. Écoutez, le soir, le son des cloches, et vous verrez si 
quelque sentiment analogue ne s'empare pas de vous! 

Il marcha par la pièce, rejetant ses cheveux blancs d'un tour 
de tête. Son bras s'étendit vers l'espace : 

— Voyez les nuages, voyez le clair -obscur des grandes forêts 
avec le fourmillement mystérieux de leurs vies, la mer immense, 
le vague des nuits profondes où des choses pourraient surgir qui 
ne surgissent pas. Partout où l'esprit de l'homme pressent de l'in- 
connu passe un souffle inanalysable; et la puissance de rendre ce 
souffle, voilà l'art! Mais que tout s'éclaire, que les nuages se pré- 
cisent en vapeur d'eau, que la forêt se pénètre de soleil, que tout 
se déroule dans une simplicité claire de problème résolu, que devient 
le souffle? que devient le rêve? qu'est devenu l'art? Quel est l'essor 
de l'art chez les peuples dont la foi est faite de discussion et 
de positivisme? Quel est l'art, chez les peuples de croyances 
précises, étroites? Cherchez l'art des peuples neufs, des peuples 
savans, des peuples forts? Regardez l'Amérique. L'art, désormais, 
marche, lui aussi, vers le vrai, comme la science. C'est le dernier 
rêve qui s'atténue et qui s'envole. Quand il aura atteint le vrai, 
il ne sera plus, voilà tout ! 

— Peut-être, laissa tomber Mersolles, d'un geste découragé. 

— Qui sait? dit le prêtre, si la science et l'art ne sont pas les 
deux chemins parallèles menant également à Dieu, se rejoignant 
dans l'infini. 

Un moment, tous trois restèrent silencieux, chacun plongé dans 
une pensée différente. Puis Rapet, s'étant assis, revint à son rêve 
du bonheur universel par la lumière. 

Certes ce bonheur, il ne le voyait pas possible immédiatement. 
Il ne le voyait qu'après des crises, conquis en quelque sorte de 
haute lutte dans l'effort devenu plus aigu de la bataille humaine. 
De même que les races, toujours, s'étaient élevées sur les ruines 
les unes des autres, de même le bonheur des générations nou- 
velles s'élèverait sur l'anéantissement de celles qui les avaient 



296 REVUE DES DEUX MONDES. 

précédées. La science ne marchait que par à-coups; elle avait ses 
martyrs et ses ruines, comme l'art, ce condamné, avait ses con- 
vulsions et ses excès d'un extrême à l'autre, cherchant son in- 
trouvable voie chaque jour plus obscure; la politique, également, 
ne faisait un pas réel qu'à travers les révolutions. Le cataclysme 
était une loi de nature. L'idée, en effet, n'était pas assez forte 
par elle-même; il lui fallait la consécration du fait. Mais sa marche 
étant plus rapide que celle des faits, plus elle allait, plus l'écart 
devenait grand entre elle et la société. Elle traînait derrière soi un 
bagage toujours plus pesant de lois de conventions et de pré- 
jugés; et comme elle ne pouvait s'arrêter, ce poids même aug- 
mentait sa tension. C'était la tension énorme des deux pôles d'un 
courant, jusqu'à ce que jaillît l'étincelle, la révolution. Le qua- 
trième état ferait donc comme les autres, une révolution, plus 
violente encore et plus brutale, car plus était parfait le résultat qui 
devait sortir des œuvres de nature, plus le travail préparatoire en 
était colossal et plus rude était la fournaise où il se devait forger. 

Là, MersoUes retrouvait ses propres idées. Un moment, tous 
trois s'accordèrent sur le système des compressions par quoi se 
défendait la société actuelle. 

Le docteur reconnaissait absurde le système des concessions et 
des demi-mesures, lequel n'était qu'un déversement de forces 
dans le camp opposé. C'était un déplacement de l'équilibre trop 
lent pour aboutir, un rêve bâtard de bourgeois obtus, un rêve 
sans issue, car le point fixé pour l'arrêt des concessions serait dé- 
passé. 11 était plus logique d'empêcher une locomotive de dé- 
marrer que de lui donner du champ pour vouloir ensuite l'arrêter 
dans sa course. Le mouvement des masses, une fois commencé, 
était aveugle, immaîtrisable. Il allait jusqu'à son terme, jusqu'à 
l'usure de son énergie. 

— Peut-être, reprit- il, s'accoudant pour mieux concentrer sa 
pensée, y aurait-il quelque chose à tenter. Il est certain que le 
système actuel de représentation est une duperie. Comment voulez- 
vous, par exemple, que Davaut, un avocat, représente à la fois vos 
intérêts et les miens, ceux du cultivateur et de l'ouvrier? Il aurait 
fallu, au contraire, élargir le principe de l'assemblée nationale, 
arriver, de la représentation des trois ordres, à la représentation 
des corps d'État. Les cultivateurs auraient leurs délégués comme 
auraient les leurs les artisans, le commerce, l'industrie, les pro- 
fessions libérales. Les questions à résoudre trouveraient ainsi pour 
être élucidées des gens compétens; et lorsque des intérêts se 
montreraient contradictoires, chaque classe ayant un nombre de 
représentans proportionné à sa masse, l'intérêt du plus grand 
nombre l'emporterait. 



ALLER ET RETOUR. 297 

De là découlait, d'après le docteur, un système d'élections à 
plusieurs degrés. Et nulle corruption ne semblait à redouter; 
car, devant l'importance pour le bien public d'une semblable re- 
présentation, les délibérations seraient sérieuses. Chaque groupe 
choisirait dans son sein le plus intelligent, le meilleur. De ce sys- 
tème alors, les discussions de politique intérieure, d'intérêts locaux 
disparaissaient : droite, gauche, monarchie, république, deve- 
naient des mots ; et l'ambition de chaque représentant se bornait au 
triomphe de la cause dont il était chargé, au triomphe de sa classe. 
Dans le cas d'antagonisme entre deux classes, entre l'ouvrier et 
l'industriel, par exemple, si les ouvriers, se trouvant en plus grand 
nombre, penchaient à des mesures néfastes pour l'intérêt gé- 
néral, l'équilibre se trouverait rétabli par les représentans des 
autres classes, impartiaux dans la question. On aurait donc dans 
cette lutte des intérêts divers, par la rivalité même, la tension 
maxima de l'activité humaine; l'effet utile maximum des forces so- 
ciales serait produit par leur coordination, leur contention les uns 
par les autres, conformément aux lois des équilibres stables. 

— Je crois, poursuivit-il, qu'il y aurait là, pour un temps, une 
solution. Après? Ah! après? qui sait les idées et les besoins nou- 
veaux qui surgiront ? S'il était possible à notre esprit de concevoir 
l'état social de l'Europe dans des milliers d'années, notre éton- 
nement serait le même que celui que nous avons éprouvé de 
lire pour la première fois l'histoire des sociétés disparues. Sans 
doute, aux hommes des temps futurs, la période que nous traversons 
apparaîtra une immense barbarie dont la raison sera confondue! 

— Et aussi, ajouta Mersolles, qui sait sous l'invasion de quelles 
races notre race disparaîtra, comme ont disparu les anciennes ci- 
vilisations ? Qui sait sous quelles lois nos races, ayant accompli leur 
évolution, peut-être s'éteindront et s'useront, devenues caduques 
comme les débris des peuples antiques, comme les peuplades nè- 
gres, allant à la décrépitude, à l'oubli, au néant. 

Ces idées, depuis un moment, effrayaient de nouveau l'abbé Bou- 
rette. Toutes ses notions politiques se haussaient au regret du 
passé. Arraché du terrain de sa foi, il redevenait l'homme épeuré 
de la pensée, se ramassant en son fauteuil, dans un recul du siècle. 
Son bien-être de prêtre aisé le reprenait tout entier. Il secouait la 
tête en une dénégation instinctive de ces dangers, se résignant à 
l'état actuel, de crainte de pis. 11 retombait au terre-à- terre de sa 
vie, à la vision de sa cure. Il se leva : 

— Espérons, conclut-il, que tout cela n'arrivera qu'après nous. 

Il était redevenu l'abbé Bourette, avec sa haute taille, sa floris- 
sante santé, un brave homme que fatiguait l'effort prolongé de sa 
pensée vers des choses abstraites. Déjà il sentait, au dehors, le 



298 REVDE DES DEUX MONDES. 

bon soleil, la grande paix. De s'être penché comme sur des œuvres 
de ténèbres, il retrouvait, avec son inquiétude de la science, l'at- 
tirance des choses simples de la vie. Mais la pensée de son déjeu- 
ner lui était une joie dont il se rasséréna. Sur la défiance demeurée 
des recherches du docteur, une indulgence passait, tandis qu'il 
s'éloignait par le parc à grands pas. 

Le docteur aussi se leva. Il devait visiter un malade, par-delà la 
Gaudrée, un fermier de Mersolles. Sa voiture avait fait le tour, 
l'attendait à la porte du fond du parc. Il se plaignit de la fatigue, 
à cause de la campagne surtout, du continuel dérangement apporté 
dans ses travaux. 

— Quittez! dit Mersolles. 

— Oui, peut être! Il faudrait un autre médecin. Puis je dois 
songer à tout. Mes expériences me coûtent des sommes considé- 
rables. Alors j'hésite! 

— Ne suis-je pas là? dit Mersolles. 

Rapet le regarda, surpris. Mais il secoua la tête en riant. 

— Non, non! ce serait de l'argent perdu. Je mangerais tout, 
sans tirer jamais rien de mes travaux. 

— Que m'importe ? Je suis assez riche ! 

— Et votre fils? Non, non! Au revoir! 

Mersolles eut un geste ennuyé. L'image de Marcel, en ce mo- 
ment, l'importunait tout à coup. Il rentra lentement vers le châ- 
teau, par les allées que les ombres, accourcies de l'approche de 
midi, laissaient ensoleillées. De nouveau la mélancolie du matin 
le gagnait. Il sentait plus grand son éloignement du passé, le vide 
demeuré en lui de son détachement de la vie. Le miroir, où il s'était 
complu naguère à la contemplation de son œuvre, lui semblait 
embué. L'inquiétude, un instant éveillée, lui semblait s'être élargie 
à son insu. Aimait-il Marcel? Il ne savait plus. Sa paix lui parais- 
sait plus profonde de le savoir très loin. Son retour prochain 
ne lui causait nulle joie. Il avait satisfait une haine et un orgueil, 
sans doute. Il s'était dupé de l'illusion qu'il eût travaillé au 
bonheur de l'enfant. Il se sentait presque ébranlé. Il finit par s'en 
remettre au hasard, d'un geste fataliste. 

De la rapide passée de cette impression, alors, les théories du 
docteur contre l'art revinrent à son esprit. 

Il médita sur les origines de l'art et ses étapes. Il le voyait parti 
de l'impuissance nuageuse du rêve primitif, idéaliste par la pleine 
débauche de ce rêve, soit que ce rêve fût en l'homme et que l'homme 
n'eût pas éprouvé le besoin de chercher autour de lui, soit que 
la nature encore lui fût demeurée fermée. Peu à peu l'influence de 
la nature grandissait; l'art idéaliste, qui déformait les spectacles 
extérieurs pour la représentation matérielle de son rêve, allait se 



ALLER ET RETOUR. 299 

rapprochant des formes naturelles. Avec des lenteurs infinies, 
l'association obligée de l'idéal et du réel avait laissé à ce der- 
nier la place de plus en plus large, par un positivisme plus stable 
des esprits. Parmi les étranges naïvetés des primitifs fouillant déjà 
l'ossature et la musculature humaine, s'essayait la science géomé- 
trique de la perspective. Les animaux et la campagne gardaient 
l'imprécis de jouets d'enfans, la candeur d'une simple indication, 
de détails sacrifiés à la pensée principale. Mais le réalisme gagnait 
aussitôt, comme si l'on eût compris la nécessité que toute idée, 
que toute pensée, étant inséparable de sa matérialisation, prît 
sa force nécessaire et sa valeur véritable sur la base solide 
des exactes matérialités. Alors se continuaient les alternances des 
deux écoles, pareilles à des pas dont les membres tour à tour se 
devancent, s'entr'aidant d'une aide inconsciente, faisant chacun 
sa trouée dans l'inconnu, quand l'effort de l'autre est lassé ; deux 
labeurs distincts, qui se complétaient cependant, tendant vers le 
même invisible lîut. L'art ainsi se renouvelait , se régénérait , se 
rapprochant toujours, malgré l'irrégularité de son évolution, les 
écarts venus de l'illogisme du cerveau humain, reprenant toujours 
sa voie vers la vérité. Il allait à la nature ; il se fondait en elle. C'était 
la nature, pour Mersolles, plutôt que de la prière, qui vibrait dans 
le jaillissement énorme des cathédrales, la nature, réduite à des 
tracés géométriques, avec ses arbres rectifiés en colonnes, les 
voûtes de ses branches en cintres et en ogives. La nature était 
l'âme même de l'art, mais la nature vue par des intellectuels, la 
nature vue à travers le cœur de l'homme, la nature avec sa vie, 
sa pensée épandue, son frisson. 

Les avenirs scientifiques évoqués par le docteur jetaient sur 
son esprit comme une ombre menaçante. Peut-être l'art s'écrou- 
lerait'il à une époque de fer, sous le sens pratique, sous la vision 
droite et simple des générations nouvelles? Mais un instinct de 
réaction montait du fond de lui-même. L'art lui paraissait im- 
mortel. Il avait été le tempérament de sa douleur, pourquoi ne 
serait-il pas, au contraire, l'adoucissement des périodes scienti- 
fiques? Des doutes singuliers l'atteignaient. Le chemin où il s'était 
enfoncé volontairement, le côté matériel qu'il avait prétendu exister 
seul, gardait pourtant, de l'art même, un ensoleillement. Si ses 
vouloirs se débilitaient, si son orgueil de fer était comme ébréché, 
n'était-ce pas que l'art justement eût pris le dessus dans la lutte? 
Oui, peut-être, ce culte demeuré de l'ait avait été comme un dé- 
rivatif à ses affectivités déçues. C'était la soupape par où le vieil 
idéal comprimé avait continué de sourdre, le reliant au passé, 
unissant l'un à l'autre les deux hommes qu'il avait été, lui gar- 



300 REVUE DES DEUX MONDES. 

dant sa dualité. L'art, peut-être, avait été Tasile de son rêve. 
Gomme un moine relégué en une cellule et vivant par l'âme, lui 
s'était relégué, non parmi l'irréel et l'au-delà, mais, par l'art, dans 
une réalité si lointaine que presque elle cessait d'être réelle, en- 
veloppée de la poésie du passé. Il s'était réfugié, de la vie, dans de 
la vie transfigurée par le temps, vue à travers l'imagination, dans 
un mirage. Sa haine de la société actuelle s'était trouvée inerte 
devant les sociétés disparues; sa haine de l'homme, son mépris 
de la femme avaient dévié, s'étaient fondus en l'admiration des 
grands artistes ; et sans doute avait-il ainsi gardé un peu des sen- 
timens très purs d'où étaient écloses leurs conceptions; tandis 
que leurs œuvres mêmes et les figures qu'ils avaient créées lui 
peuplaient un monde nouveau, un monde ami. Peut-être avait-il 
souffert et aimé avec eux de leur rêve se heurtant à la pierre ou 
sanglotant sur la toile. Tour à tour, de l'enthousiasme avait pris 
son vol du fond de son être, aussi bien devant les chefs-d'œuvre 
que devant les épopées ressouvenues où les aïeux choquaient de 
rudes armures dans les batailles; et, tour à tour, de naïves en- 
luminures de missel l'avaient attendri d'une douceur infinie. 
N'était-ce pas de là qu'avait resurgi la détresse angoissante de 
l'inaccessible, de l'irréaUsable, cette détresse lentement éveillée par 
des mélancolies, révélée par une vision très chaste et très pure, 
par l'étrange peinture de Marcelle, par toute l'artistique figure de 
cette vierge en ce grand cadre du parc, par ses yeux reflétant la 
candeur infinie du ciel bleu? 

Son esprit oscillait. Qui savait, au contraire, si l'art justement 
n'aurait pas son aboutissement final et un définitif triomphe à 
l'époque scientifique elle-même, pour ramener la race, la retenir 
en arrière, comme lui-même se sentait retenu, l'empêcher d'abou- 
tir à l'immédiate destruction sous le développement suraigu des 
appétits brutaux? 

Tout à coup, la conscience de ses propres pensées le fit relever 
la tête. Devant lui, le château était clair dans le grand soleil. Il 
eut une rapide comparaison d'autrefois et d'à présent, fut accablé 
d'une impression singulière à voir l'étrange chemin qu'il avait 
inconsciemment accompli. Mais il montait le perron ; il courba la 
tête, revoyant la morte. La masse lourde des pierres pesait sur 
ses épaules, comme le poids du passé lui-même; une tristesse 
immense l'envahissait. 

Jean Reibrach. 

(La quatrième partie au prochain n".) 



PROPOS DU SOIR 



Le temps s'en va, le temps s'en va, madame; 
LasI le temps, non; mais nous nous en allons! 

(Ronsard). 



[. ■— VESPER. 



Il est une heure de la journée que je trouve douce entre toutes. 
Le ciel répand assez de clarté pour que l'on hésite à faire allumer 
les lampes, et cependant le soleil, disparu à l'horizon, l'ombre 
qui déjà se fait pressentir, invitent à cesser le travail. Le moment 
du repas n'est point venu, et il n'est pas temps de reprendre les 
occupations du soir. On se repose en cette heure indécise qui 
n'est plus le jour et qui n'est pas la nuit. Elle est propice aux rê- 
veries sur soi-même, aux évocations des faits que l'on a vécus, 
des pensées qui ont agité l'âme, des aspirations qui ont gonflé le 
cœur, des amis qui nous ont précédés sur le chemin des exis- 
tences futures. On se revoit tel que l'on était, on se voit tel que 
Ton est, et l'on a grand'peine à se reconnaître. — Qui vive? — 
Celui qui fut et qui n'est plus, celui qui est et qui s'étonne d'avoir 
été. 

Cette heure où tout se calme dans la nature, où le tumulte de 
l'esprit semble s'apaiser, c'est le crépuscule. 



302 REVUE DES DEUX MONDES. 

Bien souvent, enfoui dans mon fauteuil, immobile comme si je 
dormais, éveillé, mais silencieux, soustrait au monde extérieur, le 
regard fixe et les mains inertes, bien souvent je suis resté si pro- 
fondément absorbé par mes rêvasseries que je n'en sortais qu'avec 
un eflort douloureux, comme s'il m'avait fallu rompre un charme 
qui m'eût enchaîné. Que de chères voix parlent alors; qu'elles 
sont harmonieuses, malgré l'accent de tristesse dont elles sont voi- 
lées; qu'elles sont ingénieuses à faire vibrer l'écho du souvenir! 
Elles émeuvent, elles enchantent; on voudrait les écouter tou- 
jours. Elles ont la douceur des airs qui ont bercé le sommeil de 
notre petite enfance et que l'on ne peut entendre sans attendrisse- 
ment. 

Cette heure « de lumière douteuse, » comme le dit si bien 
Tétymologie de son nom, qui chaque jour se reproduit, apparaît 
aussi et se prolonge plus ou moins au cours de l'existence ; elle 
sonne entre la vieillesse et la caducité; elle conserve encore 
quelque reflet des lumières d'autrefois, mais elle annonce la nuit 
définitive que souvent elle précède de bien peu. Bientôt il con- 
viendra d'allumer la dernière lampe, la petite lampe sépulcrale 
qui doit éclairer l'obscurité permanente, sans astre, sans aurore 
et où peut-être elle s'éteindra. C'est le crépuscule de l'âge qui, 
lui aussi, a sa douceur, car il est fait d'apaisement, d'indulgence 
et de résignation. 

La vigueur fait défaut; mais la débilité venue graduellement 
est enveloppée d'une sorte de somnolence qui endort les forces 
corporelles et les maintient dans un état indécis que j'appellerais 
volontiers la rêverie de la matière. Une à une les joies physiques 
ont disparu et l'on se souvient, non sans regret, de l'activité 
autrefois dépensée. Rien ne fatiguait alors et tout lasse aujour- 
d'hui. Une nuit passée en wagon éreinte ceux qui, aux heures de 
la primevère, restaient juchés pendant des mois, sans défaillir, sur 
le dromadaire des caravanes. Au cours des années, les forces se 
sont épuisées par le seul fait du long usage ; l'élément vital qui 
les animait n'a plus l'énergie de les réparer ; tout effort leur est 
pénible, si pénible qu'il reste vain. « As-tu remarqué, me disait 
un de mes vieux camarades, que les architectes font maintenant 
les escaliers beaucoup plus raides qu'autrefois? — Oui, mon ami, 
je l'ai remarqué. » 

La guenille, chère au bonhomme Chrysale, a fait son temps; 
eUe ne rend plus que de faibles services, tout juste assez pour 
démontrer qu'elle n'est pas entièrement détruite; d'elle on n'exige 
plus rien, par prudence autant que par commisération; on ne la 
contraint pas, on se contente de ce qu'elle donne d'elle-même, en 



PROPOS DU SOIR. 303 

vertu de l'impulsion originelle dont les vibrations ondulent encore 
par habitude plus que par volonté. Dans cette matière devenue 
incomplète et trop souvent souffreteuse, l'esprit a conservé son 
acuité, du moins il le croit. Quand même ce serait une illusion, 
cette illusion est si bienfaisante, qu'il serait cruel de la contredire; 
vieille lanterne, mais vive lumière, que l'on ne saurait entretenir 
avec trop de soin. Du reste elle s'entretient d'elle-même et si par- 
lois, dans des heures de malaise, elle semble pâlir, elle se rallume 
promptement et reprend son éclat. 

Dans les vieux cerveaux la bataille des idées ne prend jamais 
fin ; les armes sont plus courtoises et moins acérées qu'au début 
de la virilité, mais elles sont solides encore et de bonne trempe. 
Les aspirations sont ardentes, la foi aux grands principes de jus- 
tice et de liberté est intacte, malgré les déceptions inhérentes à la 
vie ; l'horreur des prévarications ne s'est point attiédie, le mépris 
des ambitions vulgaires et des intrigues souterraines n'a rien 
perdu de sa probité. Si l'esprit garde le silence et se complaît en 
ses propres conceptions, s'il ne les émet pas et les soustrait aux 
curiosités d'autrui, c'est qu'il n'ignore pas que les discussions sont 
rarement fécondes. Les idées se sont simplifiées et par conséquent 
fortifiées. L'élimination s'est faite d'elle-même ; on dirait que l'âme 
s'est blutée au souffle des années ; elle a rejeté les scories, les 
parasites, les accessoires, les inutilités, les inconsistances : frivo- 
lités où se plaît la jeunesse et qu'emporte le vent de l'âge mtir. 
Reste un petit nombre d'idées primordiales, très nettes, très 
fermes, débarrassées de tout hors-d'œuvre: cela suffit à la vie 
intellectuelle. 

Cette lueur qui brille dans l'homme intérieur se projette avec 
prédilection vers le passé. C'est la lampe des vierges sages qui ne 
dépensent pas inutilement leur huile. A quoi bon en effet regarder 
vers l'avenir, se hausser pour voir les années qui se préparent? 
L'expérience ne nous a-t-elle pas enseigné que, pour le vieillard, 
comme pour l'adolescent, les ténèbres futures ne se déchirent 
jamais. Cette vérité est inscrite à toute page de l'histoire, car les 
événemens les plus savamment combinés pour parvenir à un ré- 
sultat déterminé conduisent infailHblement à un but opposé. 
L'homme n'est pas doué de prévision : nul n'est prophète, ni pour 
son pays, ni pour soi-même. Aujourd'hui serait horrible si l'on 
savait ce que demain tient en réserve; on l'ignore et c'est un 
bienfait de l'ignorer. L'espérance seule donne la force de vivre. 
Qu'elle est vraie, qu'elle est bonne conseillère, la devise des souf- 
fleurs du grand œuvre : dum spiro, spero! Sous ce rapport l'hu- 
manité entière appartient à Hermès : tant qu'elle respire, elle 



30i REVUE DES DEUX MONDES. 

espère. Elle a droit au bonheur puisqu'elle en a conçu l'idée ; ne 
pouvant le rencontrer en cette vie mortelle, tout au moins ne pou- 
vant l'y fixer, elle l'a placé au-delà, dans les régions célestes des 
compensations et de la justice. Ces régions, l'avenir les promet, 
mais le passé les a décrites en ses légendes sacrées ; elles ont été 
le berceau des premières créatures humaines; elles rayonnent d'un 
tel charme que l'on en a fait le séjour divin où seront admises les 
âmes sans tache ; c'est une sorte de patrie idéale qui sera rendue 
aux descendans du premier couple après le long exil de la 
terre. 

Tous, à des degrés divers, nous avons un paradis perdu ; pour 
les uns, c'est l'enfance; pour les autres, c'est la jeunesse; pour 
tous, c'est une période éloignée qu'embellissent les illusions du 
souvenir, où disparaissent les imperfections, les souffrances et les 
lassitudes. C'est comme un point lumineux d'où toute ombre se- 
rait écartée. Vu de loin et du haut des montagnes, le paysage est 
admirable : tout y est pondération des lignes, harmonie des cou- 
leurs, splendeur des formes, grâce et beauté. On s'extasie et l'on 
s'écrie : qu'il ferait bon vivre là ! Que de fois cette exclamation 
m'est échappée en ma vie de voyageur ! Je me hâtais pour aller 
regarder de près la merveille qui m'avait ébloui de loin. A mesure 
que j'approchais, la fantasmagorie s^évanouissait : marécages, sa- 
bles, landes arides, arbres rabougris, rochers rongés par la lèpre 
des lichens, tristesse et stériUté. Qui donc a tout changé ? Est-ce 
une fée perverse? Non pas ; la coupable, c'est la fée des lointains, 
la fée bienfaisante qui transmue les cailloux en pierres précieuses, 
les broussailles desséchées en buissons bordés d'azur pour la dé- 
lectation du sage resté à distance, jouissant de l'apparence et ne 
se souciant point de pénétrer dans la réalité. 

C'était le bon temps, dit l'homme ; c'était le bon vieux temps, 
dit l'histoire; Heux-communs que l'on répète parce qu'on les a 
reçus des ancêtres qui les tenaient de leurs aïeux. Ce n'est pas hier 
que Nestor, assis au milieu des chefs de l'armée grecque, raconte 
que de son temps, du bon temps de sa jeunesse, on était plus sa- 
gace, plus courageux, plus agile ; tout a dégénéré : les pierres 
sont lancées moins loin, les flèches frappent moins vigoureusement, 
la force humaine n'est plus ce qu'elle a été. C'est la manie des 
vieillards, c'est leur consolation peut-être de dénigrer le présent 
au détriment du passé qu'ils glorifient : 

Et les fils de nos fils qui sont moins grands que nous I 

dit le vieux Job dans les Bur graves. 



PROPOS DU SOIR. 



305 



Notre enfance personnelle a pu être heureuse, mais le temps de 
notre enfance n'a pas été plus heureux que le temps de notre vieil- 
lesse. C'est là ce qu'il faut savoir, car partout et toujours, les mi- 
sères, les déboires, les erreurs, ont été le lot de l'humanité. 
Apprendre à souffrir, c'est apprendre à vivre. Si par le caprice 
d'une divinité moraliste et railleuse nous étions tout à coup repor- 
tés à soixante-dix ans en arrière, au miUeu des rues boueuses, 
mal pavées, sans trottoirs et sans becs de gaz; dans une ville sans 
omnibus, sans tramways, parcourue par un nombre insuffisant de 
fiacres sordides ; dans un pays que ne traverse aucun chemin de 
fer et où les diligences se traînent paresseusement sur des routes 
effondrées ; si la censure comprimait la pensée, si une part infime 
de la population était seule appelée à désigner les mandataires 
législatifs qui votent le budget, approuvent les emprunts et parti- 
cipent au gouvernement du pays ; si les théâtres, les journaux 
n'existaient qu'en vertu de privilèges toujours révocables; si le 
transport des lettres était onéreux, si le système des communica- 
tions télégraphiques n'était même pas soupçonné, si le chloroforme 
n'avait point émoussé le bistouri, si Pasteur n'avait point muselé 
la rage, si l'hélice de nos navires ne tournait point sur les océans, 
si l'isthme de Suez était toujours le désert que les saint -si moniens 
voulaient percer dès 1832 ; si la police de sûreté était entre les 
mains d'un forçat libéré, si la chaîne des galériens voyageait en 
France à petites journées, nous serions en droit de nous écrier: 
Quelle horreur ! Qu'est-ce que cela ? — Cela, c'est le bon temps ! 
celui d'hier; jugez de celui des siècles passés. L'homme est injuste 
envers lui-même et semble s'ingénier à méconnaître les progrès 
qu'il accomplit. 

Ce regret des jours que nous avons vécus est sans inconvénient 
et ne peut rien aujourd'hui sur la marche ascensionnelle de l'esprit 
humain ; mais autrefois il n'en était point ainsi, et cet amour im- 
modéré d'un temps que l'on n'a pas connu a été de conséquence 
grave, car il en est résulté que des doctrines sans valeur ont été 
affublées, en vertu de leur caducité même, d'une autorité qui pa- 
raissait indiscutable et avait force de loi. « En tout les anciens sont 
nos maîtres : » c'est là un axiome par lequel, pendant longtemps, 
Tinitiative a été vaincue. Pour s'y être fortement attaché, le moyen 
âge a failli éteindre toute clarté et plonger le monde dans la nuit. 
Le progrès n'a pas été arrêté, — rien ne l'arrête, — mais il en a 
été ralenti. En matières scientifiques, tout ce qui ne se trouvait pas, 
au moins en germe, chez les anciens, était frappé d'exclusion ; eux 
seuls avaient découvert la vérité et l'avaient proclamée. C'était 
être imprudent et parfois hérétique que de la chercher ailleurs que 
TOME cxii. — 1892. 20 



306 REVUE DES DEUX MONDES. 

chez eux : médecine, astronomie, géométrie, mathématiques, ils 
avaient tout approfondi avec une telle perspicacité que, pour si peu 
que Ton s'en éloignât, on sombrait dans l'erreur: aux jours mêmes 
où un souffle de vitalité a passé sur l'Europe, où elle secoue sa 
torpeur, où l'Amérique est découverte, où l'imprimerie apporte à 
la réforme de Luther une force d'expansion extraordinaire, à l'heure 
où tant de voiles sont déjà déchirés, cette passion du « jadis » 
subsiste avec énergie; elle est le support de l'iniquité et provoque 
des niaiseries criminelles ; c'est sur la parole d'un ancien que Ga- 
lilée est condamné. Ce qui n'a pas empêché la cosmologie de faire 
les progrès que l'on sait, car, elle aussi, elle se meut. 

Le regret du passé, à tous les degrés, est instinctif à l'homme; 
je n'ai point la prétention d'échapper au sort commun, moi aussi 
je regarde avec émotion vers les jours écoulés; j'écoute leur mur- 
mure qui berce le crépuscule de ma vie, car je suis en plein cours 
de vieillesse; j'espère que l'arrêt sera subit et que je n'aurai point 
à descendre, échelon par échelon, jusqu'aux ténèbres de la cadu- 
cité; j'en ai assez de mon enfance, je n'y voudrais pas retourner. 
La mort enviable, c'est celle qui, en passant, a touché le général 
Ghanzy, que j'aimais d'une si haute affection et qui portait au cœur 
un prodigieux amour de la France. Un matin, on l'a retrouvé sou- 
riant, la tête sur l'oreiller : déjà il était froid. Il n'a eu ni le déclin, 
ni l'angoisse, ni les affres. On dirait que cette fin subite et calme 
a été la récompense de son admirable existence! Elle est odieuse, 
la mort, lorsqu'elle frappe certains êtres d'éUte que leurs qualités 
auraient dû rendre immortels; mais en elle-même, elle n'a rien de 
redoutable. Elle m'apparait sous forme d'une horizontalité blanche 
qui est la détente des efforts accumulés, le repos sans rêve, la séré- 
nité que rien ne troublera, ni le regret de la veille, ni l'inquiétude 
du lendemain. Les anciens ne semblent guère s'en être effrayés, 
eux qui ont dit : a Celui qui meurt jeune est aimé de Dieu. » On 
ne saurait trop se répéter la parole du Tasse mourant : « Si la mort 
n'était pas, il n'y aurait, au monde, rien de plus misérable que 
l'homme. » 

Ce qu'il y a de laid dans la mort, ce qu'il y a de malpropre, c'est 
l'appareil dont elle s'entoure, c'est le cortège qui l'accompagne. Ce 
n'est pas la fin qui est pour faire reculer, c'est ce qui la précède, 
c'est la lente décomposition de la matière, c'est la souffrance agis- 
sant comme un tortionnaire qui prolongerait le supplice pour se 
divertir; c'est l'agonie qui dure non-seulement pendant des heures, 
mais pendant des jours, parfois pendant des semaines. Là est l'ini- 
quité suprême : la physiologie l'explique, la science la commente, 
la raison se refuse à la comprendre et plus d'un cœur en est ré- 



PBOPOS DU SOIR. â07 

volté. Rien n*est resté intact dans le pauvre moribond, les senti- 
mens eux-mêmes ont été décomposés : de toutes les facultés qui 
avaient fait de lui un être complet et pondéré, la sensibilité de la 
chair seule subsiste ; la douleur physique s'en empare et en abuse 
jusqu'à l'exaspération. Pour les témoins de ces luttes sans merci, 
où l'immoralité de la nature se montre dans sa lâcheté supérieure, 
un soupir de soulagement se mêle au dernier soupir de la victime ; 
enfin, il ne souffre plus ! Certaines sectes annoncent le décès d'un 
des leurs par une phrase consacrée : notre frère est entré dans le 
repos. Cela rappelle l'exclamation de Luther dans le cimetière de 
Worms : Invideo quia quiescunt! je les envie parce qu'ils reposent. 

Nous avons la manie de chercher des causes morales à toute 
chose, même à des accidens exclusivement physiques. Com- 
bien de malades, de femmes dévorées par un cancer, d'hommes 
désarticulés par l'arthrite disent avec une conviction qui est tou- 
chante à force d'être naïve : — « Je ne sais pas pourquoi je 
souffre tant, car je n'ai jamais fait de mal à personne. » — En 
somme, ils ont raison de ne pas comprendre l'incompréhensible, 
de s'indigner contre l'injustice de la douleur, et de s'étonner de 
l'inaction de la Providence qu'on leur a enseigné à invoquer. Cesser 
de vivre devrait suffire : le reste est superflu, et, par conséquent, 
cruel. Cette souffrance de surcroît, qui semble l'œuvre d'une divi- 
nité malfaisante, explique les molochs dévorateurs altérés de sang, 
éclatant de joie aux supplices et que la crédulité enfantine des 
superstitions s'imaginait apaiser en les gorgeant de victimes 
humaines : — « Puisque tu ne te plais qu'aux gémissemens, aux 
sanglots, aux maux incurables, accepte en sacrifice les meilleurs, 
les plus purs, les plus innocens d'entre nous et que cela nous mé- 
rite d'être épargnés par Toi, ô Dieu de haine que rien n'apaise, 
maître de la guerre, générateur des pestes, protecteur des lentes 
agonies! Seigneur du meurtre, des ulcères et de la lèpre, dé- 
tourne ton souffle de nous et laisse-nous mourir en paix! » 

Les cultes sanguinaires ont fait leur temps et ne reviendront 
plus ; mais est-on bien certain que les créatures simples, lors- 
qu'elles souffrent, ne se tournent pas vers Dieu en l'accusant, en 
lui disant : — « Que t'ai-je donc fait pour tant souffrir? » — C'est 
le cri de la douleur, comme le cri du bonheur est : — « mon 
Dieul je te remercie! » — Cela prouve qu'en notre pauvre race 
les erreurs ont la vie dure, car faire remonter à la divinité, quelle 
qu'elle soit, la responsabilité des incidens de la vie humaine, c'est 
accepter la pensée qui semble naître avec le monde historique et 
que l'on trouve inscrite en tout chapitre des premiers livres de la 
Bible : l'homme est ici-bas récompensé ou puni selon ses mérites 



308 REVDE DES DEUX MONDES. 

OU ses fautes, non point par le groupe au milieu duquel il vit, mais 
par Celui auquel un mot a suffi pour créer le ciel et la terre. 
Cette conviction s'est emparée des esprits. Les croyans les plus 
convaincus d'une vie future et rémunératrice la subissent, s'y 
soumettent et font des actes de contrition et de charité, afin d'éloi- 
gner un malheur qu'ils redoutent ou de recevoir une faveur qui 
leur sera précieuse. Encore à cette heure, comme au temps de 
Jérémie, les plaies dont sont frappés les peuples ne sont que l'ex- 
piation de leurs péchés. Je me rappelle qu'en 1849, pendant que le 
choléra multipUait ses meurtres à Paris, on a prêché que l'épidémie 
était la punition de la révolution de février. Couramment on disait : 
C'est la main de la Providence ! 

Pour ce qui lui paraît inexplicable, l'homme fait intervenir la puis- 
sance mystérieuse d'où tout émane, c'est pourquoi il a sans cesse 
le nom de Dieu sur les lèvres et c'est pourquoi de toute région, en 
tout idiome, à tout instant, un flot de prières monte vers le ciel. 
Prières vaines, a-t-on dit ; il se peut ; la question est redoutable et 
je ne me permettrai point de la traiter. Il m'est indifïérent de passer 
pour un esprit faible, mais j'estime que si la prière n'atteint pas 
celui à qui elle s'adresse, elle n'en est pas moins bienfaisante pour 
celui qui prie ; ne serait-elle que le moteur de l'espérance, elle est 
respectable et c'est être cruel que d'en démontrer l'inefficacité. 
La bonne femme qui fait brûler un cierge et s^agenouille devant 
l'autel se relève plus vaillante et rassérénée. L'existence est si fer- 
tile en infortunes qu'il faut conserver à l'homme tout ce qui peut 
Taider à la supporter, fût-ce une insoutenable superstition. Les 
simagrées des derviches à Constantinople et au Caire ne m'ont 
point fait sourire; à Jérusalem, les lamentations des Juifs pleurant 
la tête appuyée sur les substructions du temple m'ont attendri, et, 
dans le désert, je cessais de fumer lorsque mes chameliers priaient, 
prosternés dans la direction de la Caaba. 

Tout ce qui fait du bien à la créature humaine, tout ce qui la 
soulage en ses misères, tout ce qui est comme une étape de repos 
sur son dur chemin est digne de respect et ne doit jamais être 
raillé. Il est facile de nier Dieu, mais on ne Ta pas encore remplacé 
dans les cœurs de ceux qui ont besoin d'y croire ; la raison ne 
satisfait que le raisonnement et le raisonnement est impuissant 
contre la souffrance et le désespoir. De telles opinions ne sont 
point celles d'un philosophe, je m'en doute bien et ne saurais m'en 
affliger, car la philosophie n'est peut-être qu'un exercice agréable 
à ceux qui en ont le goût. Apprend-elle à vivre, apprend elle à 
mourir? Je ne sais ; à coup sûr elle apprend à discuter, ce qui est 
une bonne ressource le soir, en hiver, au coin du feu. 



PROPOS DU SOIR. 3C9 

Ne sachant pas pourquoi il naît, pourquoi il existe, pourquoi il 
meurt, l'homme a inventé des hypothèses qui satisfont plus ou 
moins sa tendance au surnaturel et son besoin de croyance, mais 
qui n'expliquent rien. A voir la quantité prodigieuse de dieux qui 
ont régné depuis que le monde est sorti du chaos, on est étonné 
de la lécondité des imaginations, mais on peut reconnaître que 
chacune de ces divinités a été, en son heure, un stimulant et un 
point d'appui pour l'âme humaine. 11 est possible que tout ce que 
l'on nous a enseigné n'existe pas, il n'en faut pas moins conduire 
sa vie comme si tout cela existait. Dans la crainte d'un châtiment, 
dans l'attente d'une rémunération ? Non pas ; dans le seul intérêt 
de sa conscience, par devoir envers soi-même; je dirai le mot bru- 
tal : par propreté. Cette pensée est irréductible en moi ; elle me 
vaudra, j'espère, l'indulgence des « esprits forts » qui professent 
ce que Montaigne appelait « l'opinion si rare et incivile de la mor- 
talité des âmes, » opinion qu'il m'est impossible d'admettre. Sans 
essayer de discuter des théories et des dogmes, je m'en tiens à 
la formule d'Épicure que Lucrèce a interprétée, disant : 

Ex nihilo nihil, in nihilum nil posse reverti, 

mot pour mot, on peut traduire le vers latin en un vers français : . 

Rien ne vient du néant, rien n'y peut retourner. 

Quand même la race humaine, rejetant toute doctrine spiritua- 
liste, s'abîmerait dans les bestialités du matérialisme, l'homme 
individuel, en toute circonstance grave de sa vie, ne pourrait s'em- 
pêcher de prier, ne serait-ce que par une involontaire exclamation. 
Une parole, une seule , est souvent une oraison complète , une 
invocation à une puissance supérieure et infaiUible. Où vont-elles, 
ces prières qui, comme l'encens des souffrances et des félicités 
de la terre, s'élancent vers les régions espérées par la ferveur et 
entrevues par la foi? Voilà bien des années que j'ai reçu réponse 
à cette question en des termes qui sont plus d'un poète mystique 
que d'un savant, mais que je n'ai pas oubUés. J'étais à bord d'un 
bateau à vapeur faisant le trajet de Malte à Syra. Nous avions dou- 
blé le cap Matapan, la nuit était venue, une nuit claire et douce, 
éclatante d'étoiles qui se reflétaient dans les eaux tranquilles. 
J'étais assis sur le pont à côté d'un jeune prêtre missionnaire, né 
à Venise, à la fois enthousiaste et ascète, qui rêvait le martyre et 
allait le chercher dans le Béloutchistan. 



310 REVDE DES DEUX MONDES. 

Nous restions silencieux, la tête renversée, absorbés dans la con- 
templation du ciel où la voie lactée se répandait comme un fleuve 
de lumière. Je la montrai à mon compagnon de hasard et je lui 
dis : a Qu'est-ce que cela peut être? — Il me répondit : ce sont 
les limbes célestes ; c'est le séjour que Dieu a réservé dans l'im- 
mensité aux espérances déçues et aux prières inexaucées ; il y en 
a tant que nul calculateur n'a pu les dénombrer, elles sont si haut 
que nul télescope ne les peut apercevoir ; elles sont hors de la 
portée des hommes ; heureusement, car il en sort de telles lamen- 
tations que si la terre les entendait, elle mourrait de tristesse ; si 
elles tombaient des profondeurs de l'empyrée, où elles sont recueil- 
lies sous forme d'étoiles imperceptibles, le monde serait écrasé 
sous leur masse !» — Je lui dis : « Êtes-vous astronome? » Il se 
mit à rire et répondit : non! je ripostai : « Ni moi non plus! » — 
C'est ce qui me permet de reproduire son opinion qui, malgré 
mon ignorance, ne me parait pas avoir une base scientifique sé- 
rieuse. 



n. — LA VANITÉ. 

Lorsqu'un vieillard a failli être appelé aux destinées d'outre- 
lombe, lorsqu'il a traversé une crise que l'on avait cru mortelle et 
que, revenu à la santé, il parle des images qui s'évoquaient spon- 
tanément en lui, on constate presque toujours le même phéno- 
mène : ce qu'il a revu dans les heures où il avait perdu sa propre 
direction, c'est son enfance, c'est sa prime jeunesse, celle de l'ini- 
tiation, de l'entrée impétueuse dans le tumulte de la vie. Est-ce 
donc là ce qui a laissé dans l'âme l'empreinte ineffaçable puisque 
l'homme, dès qu'il n'est plus en possession de soi-même, est hanté 
par les visions des exubérances de la vingtième année. On dirait 
que la maladie en exaspère l'impression ; mais plus d'un sexagé- 
naire solide encore et bien portant s'y reporte avec une sorte d'at- 
tendrissement et seul, au coin du feu, souriant et soupirant, se 
raconte ses anciennes aventures. Peut-être ces plaisirs ne valent- 
ils que par le souvenir amplifié que l'on en conserve ; et cepen- 
dant, il faut bien admettre qu'à une heure donnée, ils aient une 
importance en quelque sorte vitale, car on leur a fait plus d'un 
sacrifice, car on les a célébrés sur tous les tons. Pour les avoir mis 
en vers, des poètes ont été illustres. Aux jours de mon enfance, 
ces fredaines juvéniles ont eu leur chantre attitré qui les a exal- 
tées sans rien leur enlever de leur médiocrité. Comme elle passe la 
gloire de ce monde et comme l'âge mûr dédaigne les enthousiasmes 



PROPOS DU SOIR. 311 

de sa jeunesse! Je suis étonné, et depuis longtemps déjà, de la 
hauteur du piédestal sur lequel on avait juché l'idole que nul au- 
trefois n'eût osé ne pas encenser. 

Pindare, Anacréon, Horace, Tibulle : il ne fallait alors rien de 
moins pour symboliser Béranger. J'imagine qu'aujourd'hui les com- 
paraisons sont moins pharamineuses et que l'auteur du Dieu des 
homies gens, de la Cantharide et de la Bacchante n'est plus en si 
glorieuse compagnie. Parmi tant de choses qu'il a flonflonnées sur 
son luth, qui parfois sonnait un peu comme une guimbarde, il a 
placé en vedette « les plaisirs de son jeune âge, que d'un coup 
d'aile a fustigé le temps. » Il regrette le grenier où il a vécu en 
son avril, car c'est là que l'on est bien « pour rêver gloire, amour, 
plaisir, folie ; » en y songeant, « sa raison s'enivre » et « il donne- 
rait ce qui lui reste à vivre pour un des mois du temps où, leste et 
joyeux, il grimpait six étages. » Efïet d'optique. C'est encore la fée 
des lointains, celle-là même qui embellit les paysages, qui pare 
aussi les mansardes, en les cachant si bien sous les brumes de 
l'imagination qu'on ne les reconnaît plus. 

Elïet d'optique, effet de crépuscule, souvent c'est tout un; c'est 
peut-être plaisant en couplets avec reh^ain, mais dans la réalité 
c'est abominable. J'ai connu des hommes aujourd'hui célèbres qui, 
à la sortie du collège, ont connu les heures du dénûment et du 
jeûne. Ils n'estimaient pas que « dans un grenier l'on est bien à 
vingt ans ; » ils ne parlaient qu'avec indignation de cette époque 
de leur vie, et quelques-uns en ont conservé je ne sais quoi de 
morose qui a pesé sur leur existence. L'un d'eux, dont le nom 
est retentissant, me disait : « Là, j'ai eu une variole morale dont je 
suis resté marqué. » Je dois ajouter que ses visées étaient hautes 
et qu'il n'en était détourné ni par la grisette près de qui l'amour 
est un Dieu, ni par la gaudriole, ni par le bruit des verres, ni 
même par l'archet de la folie. 

Ils sont respectables, entre tous, ceux qui ont traversé l'enfer de 
la jeunesse, de la misère, de la déception quotidienne et qui en 
sont sortis entiers, n'ayant rien sacrifié de leur foi en eux-mêmes, 
n'écoutant que la parole du Dieu intérieur et marchant par-dessus 
tout obstacle vers le but où leur vocation les guidait. Pour ne point 
mourir de faim, je parle sans hyperbole, ils ont accepté l'humilia- 
tion des métiers infimes, des métiers qui répugnaient le plus à 
leur nature d'artiste. Ils ont été expéditionnaires dans des admi- 
nistrations, ils ont copié les adresses sur des bandes destinées à 
des prospectus ; bien plus, ils ont couru le cachet et donné des 
leçons à des enfans rétifs; j'en ai connu un qui surveillait le tra- 
vail nocturne des ouvriers de la salubrité et qui faisait des vers cr 



312 REVUE DES DEUX MONDES. 

escortant, par fonction, les lourds tonneaux qui s'en allaient du 
côté de Pantin ou de Montfaucon. Il faut avoir une âme singulière- 
ment énergique et une robuste conviction pour résister à de telles 
épreuves. 

Nous savons ceux qui ont triomphé des avanies du sort, nous 
avons entendu proclamer leur nom au milieu des applaudisse- 
mens, nous avons joui de leur gloire qui accroît celle de la France; 
nous les saluons parce qu'ils sont illustres et que leur illustration 
rejaillit sur le pays ; mais ceux qui ont succombé en route, ceux 
que leur débilité physique, aggravée par les privations, a vaincus, 
ceux qui sont morts à la peine en disant, comme André Ghénier : 
« J'avais quelque chose là ; » ceux qui ont été détruits avant de 
pouvoir se manifester et qui ont emporté, dans leur tombe igno- 
rée, le secret de leur talent, peut-être même de leur génie, nous 
ne les connaissons pas. Ils ont disparu avant l'heure propice, tom- 
bés dans la bataille inhumaine, faits pour la lumière, ensevelis 
dans l'obscurité, semblables à ces soldats du premier empire aptes 
à devenir des maréchaux de France, des dompteurs de nations, 
des improvisateurs de victoires, et qu'une balle perdue a tués 
alors qu'ils étaient lieutenans ou capitaines. A plus d'un l'on pour- 
rait appliquer la vieille citation : 

. . . . et si fata aspera rumpas 
Tu Marcellus eris ! 

Ils n'ont pu briser les destins contraires et n'ont pas été. Qui 
doit-on accuser de la déconvenue? L'homme lui-même, ou l'état 
social dans lequel il a vécu? En vérité, je ne sais que répondre. 

Ces jours d'angoisse, où l'on vit au hasard des heures et à la 
fortune des minutes, ces jours de délabrement m'ont été épar- 
gnés. Je doute fort que je les eusse supportés; la misère et ce 
qu'elle comporte m'a toujours fait horreur. Les fatigues et la vie 
brutale n'étaient point pour m'efïrayer lorsque j'étais jeune. Je 
serais probablement parti pour l'Algérie, j'aurais endossé le bur- 
nous rouge des spahis et j'aurais fait les chevauchées de la guerre. 
Plus d'un de mes camarades de collège, dégoûtés de la médio- 
crité de leur existence ou de la fonction qu'on voulait leur impo- 
ser, en ont fait autant, et, malgré quelques coups de sabre ou 
quelques coups de feu, n'ont pas eu à s'en plaindre, c'est le reve- 
nant bon du métier. Aujourd'hui, lorsque je les rencontre, je puis 
leur dire, en leur serrant la main : « Bonjour, mon général, com- 
ment vas-tu? )) Plusieurs sont tombés en Crimée, en Italie, en Lor- 
raine, et n'ont point vécu sans gloire. 



PROPOS DU SOIR. 313 

Ma jeunesse n'a point connu la gêne : dès que je fus majeur, 
j'ai vécu à ma guise, car j'étais orphelin et de situation indépen- 
dante. J'ai toujours aimé passionnément les lettres; mais, si dès 
le début il m'avait fallu en exiger le pain quotidien, je suis per- 
suadé que j'y aurais renoncé sans esprit de retour. 11 m'a été 
donné de pouvoir attendre, c'est là une bonne fortune dont j'ai 
gardé une gratitude inaltérable envers la destinée. Je n'ai pas hé- 
sité à refaire mon instruction, sur laquelle je ne me faisais aucune 
illusion, malgré le diplôme de bachelier que j'avais enlevé d'em- 
blée, mais qui ne me rassurait pas sur mon ignorance. Que de 
choses on pourrait dire à cet égard, si ce n'était peine perdue ! 
Je me contenterai de rappeler que Beaumarchais retrouvant, dans 
sa vieillesse, une lettre, prose et vers, écrite par lui lorsqu'il était 
jeune, a dit : « Il a toujours fallu retaire son éducation en sortant 
des mains des pédans. » J'ai pu lire Virgile en Italie, Homère en 
Troade, Pausanias en Grèce, Ghampollion en Egypte et la Bible en 
Palestine; c'est là un bon complément pour les humanités ; je le 
recommande à ceux qui seront de loibir, qui auront un peu de 
curiosité dans l'esprit et quelques écus en poche. 

Ce n'est pas la seule grâce dont je suis redevable envers le pou- 
voir mystérieux qui distribue les dons au jour de la naissance. J'ai 
été naturellement exempt des deux passions qui, entre toutes, 
dépriment l'homme, le poussent à l'abîme et l'abrutissent. J'ai eu 
ce bonheur que le jeu m'ennuie; il en résulte que je n'ai jamais 
joué, si ce n'est à la bataille, quand j'avais six ans, avec « ma 
bonne, » qui me trichait. Je n'y ai aucun mérite, car je n'ai pas eu 
à lutter contre de mauvaises suggestions. Que de fois, recevant 
les confidences, écoutant les lamentations de quelque camarade 
efiaré, j'ai eu pitié des pauvres gens qui ne savaient point se 
résister et succombaient à des tentations plus fortes que leur vo- 
lonté! On m!a dit souvent : « Je vous plains de ne point connaître 
ces émotions qui centuplent la vie. » Si elles centuplent la vie, 
elles l'empoisonnent, et je n'en avais que faire. Par une double 
bonne toriune, je n'ai pas plus de goût pour la boisson que d'at- 
trait pour le jeu. 

Que l'on ne se récrie pas et qu'on ne vienne pas hypocrite- 
ment dire: fi donc! c'est là un vice populacier. C'est un vice hu- 
main. Nulle classe sociale n'y a échappé d'une façon absolue; la 
qualité des boissons peut différer, mais le résultat est le même : 
vin d'Argenteuil, nectar olympien retour des Indes, c'est tout un 
quant à l'effet, c'est tout un quant à la cause. La science commence 
à reconnaître que c'est une maladie: l'alcoolisme. Je crois que la 
science a raison. Quelle maladie digne de commisération et quel 



31 A REVUE DES DEUX MONDES. 

homme de génie que celui qui en découvrira le remède ! Si jusqu'à 
un certain point on l'excuse chez le malheureux qui n'a d'autre 
joie que de « s'étourdir » en buvant une gaîté factice ; que penser 
des gens bien nés, instruits, auxquels nul honnête plaisir n'est 
interdit et qui trouvent là je ne sais quelle jouissance suprême 
qu'ils recherchent au lieu de la rejeter avec dégoût? 

Ni le rang, ni la fortune, ni l'éducation n'y échappent et de 
hautes intelligentes y ont sombré. J'ai connu le descendant d'une 
de nos grandes familles historiques qui roulait volontiers sous la 
table; je pourrais nommer un millionnaire qui se grise, — pour 
être exact, — qui se soûle avec ses palefreniers; il est telle femme 
du monde, correcte d'allures et distinguée, qui s'enferme et boit 
jusqu'à ce que sa femme de chambre la ramasse et la couche. 
vous qui jamais n'avez bu plus que de raison, bénissez les Dieux 
immortels, ils ont tourné vers vous des yeux bienveillans 1 J'ai 
toujours eu un dédain peu déguisé peur les chansonniers dont la 
muse titubante célèbre le jus divin, le sang de la treille, les dons 
de Bacchus et les hoquets de Silène. Ils sont nombreux, en toute 
langue, les couplets rimes à la gloire de ceux que Rabelais nom- 
mait : les humeurs de piots; ce n'est point à l'honneur de la poésie 
cosmopolite. Il serait mieux de reconnaître que toute ivrognerie 
est crapuleuse et qu'elle met l'homme de plain-pied avec la brute. 
Des races entières périssent du mal d'eau-de-vie: regardez du 
côté des Peaux-Rouges, bientôt ils ne seront plus. 

Dans un couvent situé non loin d'Agré-Dagh qui est le mont 
Ararat, un moine arménien m'a raconté une légende qui peut n'être 
pas déplacée ici. Lorsqu'Ève et Adam eurent détaché et mangé la 
pomme, ils furent subitement doués de connaissances qu'ils 
n'avaient point soupçonnées et dont le Seigneur Dieu fut inquiet. 
Au vingt-deuxième verset du troisième chapitre, la Genèse nous 
enseigne qu'il a dit : « L'homme est devenu comme l'un de nous, 
sachant le bien et le mal. » Craignant que l'homme ne fût sem- 
blable aux Dieux, ainsi que le serpent l'avait promis, l'Éternel créa 
la vigne afin qu'il devînt semblable aux bêtes. Le bon moine, ca- 
ressant sa longue barbe noire et faisant ronfler son narghilé, me 
regarda avec malice et ajouta : « Dieu était en cas de légitime dé- 
fense, je le reconnais, mais je crains qu'il n'ait dépassé le but, 
car, malgré sa prescience, il n'a pu deviner que l'on mettrait la 
iureur et la folie en bouteille. » Ayant dit cela, il avala un verre de 
raki et fit claquer sa langue. 

Ces deux vices, ces deux maladies dont le remède pourrait bien 
être simplement un effort de volonté persistant, n'ont point en- 
laidi « les plaisirs de mon jeune âge » qui se sont traînés «entre 



PROPOS DU SOIR. 315 

la médiocrité des choses et la banalité des relations. Ce qui a été 
plaisirs proprement dits, aux heures de mon printemps, ne m'a 
point laissé de bons souvenirs et ma mémoire n'aime pas à les 
évoquer, car je sais aujourd'hui ce que j'ignorais alors. Dans ma 
bonne foi encore imberbe, j'étais persuadé que je ne cherchais 
qu'à me divertir; mais à cette heure où l'ensemble de ma vie 
m'apparaît, où j'en puis relever les étapes et compter les relais, je 
reconnais que, pendant l'époque qui suivit la fin de mes classes 
et précéda mon entrée dans l'existence réelle, mes plaisirs, ou ce 
que l'on appelait ainsi, eurent surtout pour mobile un sentiment 
peu recommandable : la vanité. La vanité irraisonnée du jeune 
homme qui ne s'est pas encore complètement débarrassé des gan- 
gues de l'enfance, qui ne sait rien de la vie, n'en apprécie que la 
surlace et se prend aux apparences où il voit des modèles qu'il 
brûle d'imiter. 

L'écueil est périlleux; je n'y ai pas sombré, mais je m'y suis 
heurté et j'en ai conservé quelque rancœur contre moi-même. 
S'afficher en certaines compagnies, non point parce que l'on s'y 
plaît, mais parce qu'elles sont suffisamment mauvaises pour flatter 
l'amour-propre des novices et des niais ; rivaliser de sottises avec 
les plus futiles et d'extravagances avec les plus frivoles; outrer 
les modes, par conséquent, les ridicules de son temps ; s'astreindre 
à des lieux de promenade, à des spectacles, à des façons d'être ré- 
glés, déterminés par un engouement inexplicable; ne vouloir dîner 
qu'en tel endroit, parce que c'est de bon ton; ne consentir à 
occuper que telle place au théâtre, parce que «c'est bien porté; » 
en vérité, ce n'est pas là « s'amuser, » comme il convient à la 
franche jeunesse; c'est jouer un personnage, c'est faire l'impor- 
tant au détriment de sa propre satisfaction, c'est exciter les quo- 
libets de ceux dont on cherche à se faire admirer, c'est être un sot. 
Je l'ai été, pas bien longtemps, mais assez pour m'en vitupérer 
lorsque j'y pense. 

Plus d'une fois je me suis senti subitement rougir, lorsqu'un 
soubresaut de ma mémoire me rappelle quelque sottise de ma ving- 
tième année. Il m'arrive d'en sourire, le plus souvent j'en reste 
confus et mal à l'aise : est-il possible que j'aie été aussi nigaud? 
Toute cette période m'apparaît alors, comme une sorte de bal 
masqué que j'aurais traversé avec un faux costume, un faux nez, 
de faux sentimens et surtout de fausses sensations. A cet âge 
l'équilibre mental est-il complet? Pour beaucoup Ton en peut 
douter. Dans l'exubérance même de la jeunesse il y a souvent 
plus qu'un grain de déraison. Et cependant est- il donc si digne 
de blâmer le bachelier qui, son diplôme en poche, s'imagine qu'il 



316 REVUE DES DEUX MONDES. 

en a fini avec tout apprentissage, qu'il a droit à la vie et que le 
monde va lui faire place. Il a passé huit ou neuf ans au collège, 
dans un milieu qui, de 1830 à 1840, participait de la caserne 
et du couvent; il a vécu forclos de l'existence sociale; on lui a 
enseigné beaucoup de belles choses qui ne lui seront d'aucune 
utilité pratique au cours de sa vie, mais il n'a rien appris des 
usages du monde et pour cause; il ne saura point se protéger, 
car on ne lui a pas indiqué les périls : non-seulement on ne l'a pas 
armé pour le combat, mais on ne l'a même pas averti qu'il aurait 
à combattre. Il est sans défense et sans défiance. 

Tout le monde, pédagogues et parens, semble s'être donné le 
mot pour lui cacher la vie. Le plus souvent à ses questions on a 
répondu : tu sauras cela plus tard. Non -seulement il ignore la vie, 
mais, — et ceci est plus grave, — il se la figure, pour mieux dire, 
il la défigure, car celle qu'il imagine ne ressemble en rien à celle 
qui est. Lecteurs, souvenez- vous de vos dernières années de classes 
et dites si la vie a répondu à l'image que vous vous en étiez laite et 
que l'on s'était complu à vous en faire, sous prétexte qu'il ne faut 
pas porter atteinte aux illusions de la jeunesse. C'est charmant, la 
Toix des illusions; mais déjà au temps d'Homère, c'était le chant des 
Syrènes. Donc le garçon, frotté de grec, bourré de latin, badigeonné 
de philosophie, orné de rhétorique, muni d'histoire et verni de 
quelque science arrive en Sorbonne, le cœur battant. Ému jus- 
qu'à l'angoisse, il s'assoit devant quatre honnêtes gens qui n'ont 
jamais causé préjudice à personne et qui cependant ont fait bien des 
malheureux. On l'interroge; il traduit trois vers de Sophocle, six 
hgnes de Tacite, il ne confond pas Molière et Corneille, il recon- 
naît, avec bonne foi, que Louis XIV est mort en 1715, il fait une 
règle de trois et démontre qu'une sécante est une ligne droite qui 
coupe une circonférence en deux points. Il n'a commis qu'un 
nombre toléré d'erreurs; il est reçu: dignus, dignus est entrave! 
on lui délivre un parchemin embelli de sceaux et de signatures : 
coût : cent francs ! 

Il est libre. De l'obscurité scolaire, il passe subitement au plein 
soleil et reste ébloui. S'il fait quelques écoles, ce n'est peut-être 
pas lui qu'il convient d'en accuser, mais le système d^enseigne- 
ment, c'est-à-dire l'absence d'éducation qu'il a dû subir.* En une 
seule année, en moins d'une année souvent, il la fait, cette éduca- 
tion, dont on s'était ingénié à lui cacher les ressorts ; mais toute 
expérience se paie, il l'apprend à ses dépens et constate qu'Emile 
Augier a eu raison de dire dans le^ Lionnes pauvres: « On fait ses 
classes au collège, on ne fait ses humanités que dans le monde. » Et 
il en sera ainsi tant que la paternité et la maternité, pour mieux sau- 



à 



PROPOS DU SOIR. 317 

vegarder la liberté de leurs allures, procéderont par délégation : ça 
commence par la nourrice, ça continue par la bonne, ça se pro- 
longe par l'institutrice, ça se termine par l'internat ; en somme, ça 
ne dure guère que dix-neuf ans. Ai-je besoin de dire que ce re- 
proche ne s'adresse qu'aux gens dont la fortune et la situation 
permettent les sacrifices en faveur et pour le plus grand bien de 
l'enfant. Il ne manque pas de jeunes hommes instruits et vaillans 
dont on ferait d'excellens répétiteurs pour l'écolier qui, suivant en 
externe les cours d'un lycée, resterait en contact permanent avec 
la famille où il prendrait des habitudes correctes et épellerait au 
moins la préface de la vie. Je crois que de cette façon bien des 
sottises et bien des déceptions pourraient être évitées. 

Ces sottises, j'en ai commis quelques-unes et j'en ai vu com- 
mettre beaucoup ; je me hâte de dire qu'elles ne tiraient point à 
conséquence et que plus d'un viveur en aurait ri de pitié. Elles 
n'en sont pas moins restées désagréables à mon souvenir, parce 
qu'elles étaient bêtes et, je le répète, entachées de vanité. Ce 
sont, en quelque sorte, de petites maladies morales auxquelles on 
n'échappe que bien rarement et qui sont à la jeunesse ce que la 
rougeole est à l'enfance. Une locution vulgaire exprime bien cet 
état de l'éphèbe longtemps comprimé par la claustration scolaire 
et tout à coup délivré ; on dit : il jette ses gourmes. S'il les jette^ 
c'est au mieux, à la condition qu'elles ne reparaîtront plus ; mais 
s'il les garde, quelle misère et quelle dérision! Lorsque, par mal- 
heur, il a pris le goût de ces plaisirs médiocres où les sens et un 
amour-propre peu exigeant trouvent leur pâture, si l'habitude dé- 
génère en besoin, il est perdu ou bien près de l'être. S'il n'est 
qu'inutile, ce sera demi-mal; en tout cas, et c'est déjà trop, 
l'exemple qu'il donne sera nuisible. 

Il restera prisonnier des futilités qui constituent le fond même 
de ce qu'un singulier euphémisme appelle la vie élégante, et s^il 
veut par hasard s'en échapper pour regarder vers une chose sé- 
rieuse, il s'apercevra que ses facultés atrophiées n'ont plus la com- 
préhension. A défaut de la jeunesse promptement disparue, car 
elle ne s'attarde pas près de ceux qui ont abusé d'elle, il en vou- 
dra simuler les apparences et se vieilUra d'autant plus qu'il fera son 
visage, teindra sa barbe et exagérera la juvéniUté de son costume. 
Qui de nous n'a pas réprimé un sourire en voyant les fioritures 
dont un vieux beau peut orner son visage! Le type même de ces 
Jézabels mâles a réjoui Paris pendant la durée du second empire : 
mes contemporains n'ont point oublié ce duc de Brunswick, ses 
perruques, son fard et le trait d'antimoine dont il bordait ses yeux. 
Il ressemblait à un des convives du festin de Trimai cion. 



318 REVUE DES DEUX MONDES. 

Aucun des jeunes hommes que j'ai côtoyés à l'heure des plaisirs 
faciles n'est descendu à ce degré de ridicule ; ceux qui résistent 
encore, et que je rencontre aujourd'hui, s'appuient volontiers sur 
une canne qui n'est point une badine, ils ont de belles barbes blan- 
ches et ne cherchent point à dissimuler leur calvitie ; ils ont com- 
pris qu'il était sage d'aller au-devant de la vieillesse et de lui faire 
bon accueil. C'étaient des garçons d'entrain, mais ils n'étaient ni 
vicieux, ni bêtes, tant s'en faut, et la plupart avaient des quaUtés 
maîtresses qui leur ont permis de faire bon chemin dans la vie par 
la diplomatie, par la politique, par le ministère des finances et par 
l'épaulette. En traversant le ruisselet de la première jeunesse, ils 
n'ont jamais perdu pied et le terrain sur lequel ils ont marché a été 
un terrain solide fait pour porter des gens d'esprit droit et de cœur 
honnête. Lorsque le hasard nous met en présence, nous causons 
volontiers des choses du passé ; nous sourions avec quelque indul- 
gence au souvenir des vieilles fredaines, mais je remarque que 
ceux qui ont des enfans sont plus sévères pour leurs fils qu'ils ne 
l'ont été pour eux-mêmes. 

Il est un de nos anciens compagnons, qui n'est plus de ce monde, 
dont nous parlons avec regret, car il était digne d'affection, et avec 
d'inévitables éclats de rire, car il était doué d'une vanité qu'il éleva 
jusqu'au comique, quoiqu'il ait joué souvent sa vie pour la défendre 
ou pour la faire respecter. Je ne le nommerai pas, mais comme 
pour en parler, je dois lui donner un nom, je le baptiserai à l'aide 
du calendrier de la Nouvelle Héloïse;]Q dirai donc qu'il se faisait 
appeler Saint-Preux. Il était d'extraction fort ordinaire, issu d'ho- 
norable petite bourgeoisie, mi-partie négoce, mi-partie robe et 
devait à son acte de naissance un nom d'une rare vulgarité. Dès 
qu'il fut hors du collège, il rejeta avec humeur ce nom qui lui dé- 
plaisait, quoiqu'il l'eût entendu proclamer à la distribution des prix 
du concours général et il en changea. Il n'y mit point de mystère 
et un soir que nous descendions de cheval, en revenant du bois de 
Boulogne, il nous dit : « Je vous préviens que dorénavant je m'ap- 
pelle M. Saint-Preux. » Six semaines après il était M. de Saint-Preux. 
En goguenardant, nous le félicitâmes de sa promotion ; il fut bon 
prince et nous répondit : « La particule est plus convenable; » 
ce n'était que pour se mettre en goût, car il ne devait pas s'arrê- 
ter là. 

Quelques mois plus tard, il arriva chez moi un matin avec l'air 
d'un homme préoccupé d'une idée grave. Gomme il était assez 
prompt de l'épée, je crus qu'il avait eu quelque querelle et qu'il 
venait me demander de lui servir de témoin. Je me trompais : qui 
ne se serait trompé ? 11 s'assit et sans sourciller, il me dit : « Vous 



J 



PROPOS DU SOIR. 319 

êtes de bon conseil et je désire vous consulter sur une résolution 
que je vais adopter et sur la forme que je dois lui donner, car je 
suis encore indécis. Veuillez m'écouter, la chose en vaut la peine. 
Je suis M. de Saint-Preux, mais cela ne me suffit pas. Il n'est au- 
jourd'hui si mince croquant qui n'ajoute un de à son nom; il m'est 
désagréable d'être confondu avec ces espèces. Je vais prendre un 
titre, mais lequel? Je vous avouerai quotmon embarras est extrême, 
j'hésite, conseillez-moi. Le marquis de Saint-Preux, c'est bien; le 
comte de Saint-Preux, ce n'est pas mal ; je vous prie, tirez-moi de 
perplexité, à ma place que feriez-vous? » Je répondis: « L'un et 
l'autre sont de résonance sérieuse et l'on peut en être satisfait; 
mais tous deux offrent un inconvénient qui n'est pas sans gravité : 
la restauration a fait des marquis, l'empire a créé des comtes : ne 
craignez-vous pas que, si vous choisissez un de ces deux titres, on 
ne s'imagine que vous êtes de noblesse récente? — Eh ! parbleu! 
s'écria-t-il, je sais bien que c'est là l'objection; mais on peut 
l'adresser à presque tous les titres; il est certain que je préfère- 
rais être sénéchal, mais il n'y a pas à y songer. Voyons, faisons une 
répétition, cela nous aidera peut-être à bien choisir. » Il sortit, 
ferma la porte, la rouvrit et annonça : « M. le marquis de Saint- 
Preux î » Je dis : « L'impression est favorable. » Il recommença le 
même manège : « M. le comte de Saint-Preux. » Je dis : « Ma foi, 
j'opine pour le comte, c'est du reste un titre de noblesse d'épée 
et que le théâtre a moins raillé que celui de marquis. — Vous avez 
raison, me répondit-il, adieu et merci; je vais commander mes 
cartes de visite. » 

Il vivait dans un milieu ironique et batailleur, on se moqua de 
lui, il se fâcha ; après son troisième duel on le laissa tranquille et 
le titre lui fut acquis, si bien qu'il le porta pendant la durée de 
son existence et qu'on le peut lire sur son tombeau. J'ajouterai que 
c'était un homme de courage, d'esprit et d'un grand talent. Est-il 
le seul, dans le monde parisien, qui ait reçu des lettres de no- 
blesse de sa propre chancellerie ? De ces vanités de la jeunesse en 
son aurore subsiste-t-il quelque chose aux heures du crépuscule ? 
J'espère que non, mais je n'en répondrais pas. 



ni. ~ L'ANTAGONISME. 

Lorsque j'avais vingt ans, les vieillards étaient unanimes à re- 
connaître que les hommes de mon âge étaient fous ; à l'heure qu'il 
est, mes contemporains proclament que les jeunes gens n'ont pas 
le sens commun. Refrain suranné que chaque génération entend 



320 REVUE DES DEUX MONDES. 

chanter sur le même air; cela ne change rien à Tordre des choses, 
surtout dans notre pays de France où le paradoxe du matin est 
souvent le lieu-commun de la soirée. Je crois que les vieillards 
d'aujourd'hui ne sont pas plus clairvoyans que les vieillards d'au- 
trefois et que les regrets du temps passé ne justifient pas le déni- 
grement du temps présent. Je me souviens d'un ami de ma famille, 
excellent homme, pris en Russie avec la division Partouneaux dont 
il commandait une brigade, grand ergoteur, détestant l'odeur du 
tabac et déclarant que s'il était « gouvernement, » il enverrait les 
jeunes fumeurs aux compagnies de discipline. 11 parlait de tout 
avec autorité, comme s'il eût commandé une marche en échelon 
pour enlever une position. En matière d'art, de littérature et même 
d'histoire, il lâchait des hérésies contre lesquelles je me hérissais, 
car alors je n'avais point la riposte lente. Il me regardait^ levait 
doucement les épaules, souriait avec quelque commisération et me 
répondait: « Mon garçon, attends que tu aies lait la guerre pen- 
dant vingt ans, avant de te permettre d'avoir une opinion. » Je 
n'ai pu en tirer d'autre argument. Ce vieux brave, — je n'ose dire 
cette vieille culotte, — se satisfaisait de peu, car bien souvent il 
m'a dit : « Si je redresse tes idées, c'est parce que je t'aime beau- 
coup : quand tu auras fait vingt ans la guerre... )> Vide supra. 

Les hommes d'intelligence supérieure n'échappent point à ce 
travers qui semble être le produit même de l'âge. « Je meurs avec 
l'Europe, » écrivait Joseph de Maistre, en 1821. Bah! petit bon- 
homme vit encore; Joseph de Maistre ignorait-il donc que décès 
et transformation sont choses différentes. Croire que tout meurt 
parce que Ton va mourir, c'est vraiment s'attribuer trop d'impor- 
tance et c'est se diviniser plus qu'il ne convient. Faire de son De 
profundis individuel un De profundis général est peut-être 
excessif, quelles que soient les illusions que l'on se soit faites sur 
soi-même ; nul n'est la clé de voûte d'un monde, et le monument 
n'est point compromis parce qu'une pierre s'en détache. Il y a 
quelque chose de maladif dans ce besoin de rapporter tout à soi- 
même et d'absorber la destinée. Ce fut la manie de Chateaubriand. 
Il sonne le glas de son temps et de son pays : il prophétise les des- 
tructions; sur tous les murs il écrit Mane, Thecel, Phares; du 
haut de ses déceptions, il hulule, il se lamente, il se cantonne dans 
les ruines du petit coin de l'histoire à laquelle il a été mêlé et 
s'imagine que tout est détruit, que tout est pulvérisé parce que 
sa tête branle de vieillesse et qu'il a des rhumatismes. La note 
lugubre de ces nénies assombrit son œuvre ; elle donne à son 
talent quelque chose de monotone et d'emphatique qui en atténue 
la valeur. 



PROPOS DU SOIR. 321 

Il a écrit: « A Tépoque actuelle tout est décrépit en un jour; 
qui vit trop meurt vivant. » Oui, certes, mais pour celui-là seul qui 
ne vit que de soi-même, qui compte les pulsations de son cœur 
en se figurant que c'çst celui de Thumanité ; qui, semblable aux 
solitaires de l'Hindoustan, s'hypnotise dans la contemplation de 
son nombril ; qui s'adore et ne daigne pas abaisser les yeux sur le 
reste des mortels. Cette maladie de la sénilité, on peut la guérir. 
Gomme la Voie Appienne la route de la vie est bordée de tom- 
beaux, je le sais autant que personne; mais jetez les yeux plus 
loin, sur les terrains qui vont être cultivés, et comptez les ber- 
ceaux où vagit l'avenir. Il faut avoir le courage de rompre le 
charme qui retient attaché à la préoccupation de soi-même ; au 
lieu de n'avoir pour souci que de se regarder mourir, il faut re- 
garder vivre les autres. Le spectacle en vaut la peine; il est d'en- 
seignement fécond, car il constate la marche incessante du progrès, 
— ô pessimistes, ne me lapidez pas! — et de l'amélioration. Je 
prends pour point de départ la date de ma naissance : 1822. 
Énumérez les découvertes, les grandes œuvres, les grands 
hommes ; calculez le prodigieux effort accompli ; la face et le cœur 
du monde en ont été renouvelés, tellement que si un homme, 
mort le jour où je suis né, revenait tout à coup sur terre, il mour- 
rait de surprise ou deviendrait lou en présence du spectacle qu'il 
aurait sous les yeux. Nous y sommes accoutumés et n'y faisons 
pas attention ; nous vivons au milieu de notre propre histoire et 
nous la dédaignons; mais cette histoire, si nous en lisions un récit 
d'ensemble au lieu de la voir se composer devant nous, détail par 
détail, cette histoire nous arracherait un cri d'enthousiasme. Nous 
admirons le xvi® siècle, nous célébrons la grandeur du siècle de 
Louis XIV; ce sont deux siècles enfantins si, sans opinions précon- 
çues et sans esprit rétrograde, nous les comparons au nôtre. 

Je sais bien que j'ai vieilli, pendant qu'éclataient toutes ces 
merveilles dont je profiterai jusqu'à mon heure dernière. Eh bieni 
qu'est-ce que cela lait? Le jour où je disparaîtrai, il y aura un 
vieil homme de moins, voilà tout; ce n'est pas le cas de se 
lamenter, de prendre les dieux à témoin et de s'imaginer que 
« tout est décrépit en un jour, » ni que je meure avec ou sans 
l'Europe. Phraséologie de Narcisses littéraires, éperdus d'amour pour 
eux-mêmes et qui ne s'aperçoivent pas qu'en croyant faire l'orai- 
son funèbre d'une société, d'une civilisation, d'un monde, c'est la 
leur qu'ils prononcent. Ils invectivent leur époque, parce qu'ils 
sont désespérés d'en être éliminés par l'âge, parce qu'ils ont hor- 
reur des ténèbres où ils vont entrer et où ils n'apercevront plus le 
TOME cxii. — 1892. 21 



322 REVUE DES DEUX MONDES. 

rayonnement de leur amour-propre. Si, au lieu de ne songer qu'à 
eux, ils avaient pu s'oublier et penser aux autres, ils auraient 
moins soufïert et auraient compris la grandeur de leur temps ; ils 
n'auraient point douté des jeunes générations et auraient envisagé 
avec sécurité l'avenir dont ils ne feront point partie. 

Ce n est pas une des moindres infirmités de la vieillesse que 
cette myopie égoïste qui empêche de voir autour de soi ; on en 
souffre et l'on en fait soufïrir les autres. Gomme tout ce qui est 
injuste, la négation systématique est douloureuse et lorsque^ sous 
prétexte de regrets, elle englobe toute une période, elle devient 
absurde. Les bonnes gens qui, ayant outrepassé la soixantaine, 
ferment résolument les yeux aux œuvres d'aujourd'hui, se voilent 
la face, lèvent les bras au ciel et crient o tempora, o mores ! ces 
bonnes gens, à force de se tourner vers les choses d'autrefois, en 
ont contracté je ne sais quelle raideur qui les empêche de se pen- 
cher vers les spectacles immédiats : c'est le torticoUs du souvenir. 
Us sont sincères dans leur erreur, et c'est de bonne foi qu'ils accu- 
sent la jeune race encore grandissante d'être dégénérée, pour ne pas 
dire déjà décrépite. Ils oubhent, ces prophètes de la désespérance, 
qu'aux environs de leur majorité, alors qu'ils étaient joyeux et 
tout en éclosion de leurs passions nouvelles, à table, au dessert, à 
côté de camarades trop désaltérés et de jeunes personnes peu fa- 
rouches, ils oublient qu'ils ont chanté la vieille chanson : 



Les enfans de nos enfans 
Auront de fichus grands-pères; 



ils oublient surtout que ces grands-pères ne sont autres qu'eux- 
mêmes. On peut conclure qu'il convient, lorsque l'on est vieux, 
de se rappeler que l'on a été jeune; pour plus d'un cela n'est pas 
facile. 

Chaque époque a sa grandeur, sa gloire et ses joies; il ne sufTit 
pas de ne pouvoir en jouir pour s'arroger le droit de les nier. 
J'imagine qu'ils étaient succulens, les raisins que le renard trouvait 
trop verts. Les dyspeptiques ont coutume de prêcher la sobriété. 
Quelle est la vieille femme qui n'ait dit, qui n'ait cru que les jeunes 
gens ont perdu toute habitude de galanterie. S'accommoder du 
temps où l'on vit, c'est un grand art ; s'accommoder de son âge, 
c'est preuve de sagesse. 11 n'est période si terne qui n'ait sa lu- 
mière ; il n'est vieillesse si lourde que ne puisse soulever quelque 
contentement qui ranime l'esprit et réchauffe le cœur. Plus que 
les jeunes gens, les vieillards tiennent à l'existence; ils ne la trou- 



PROPOS DU SOIR. 323 

vent donc point trop stérile ; pourquoi donc essaient-ils souvent 
de le laisser croire? Qu'ils déplorent d'avoir vu fuir leurs jours 
d'énergie et d'amour-propre satisfait, cela se conçoit et je n'y trouve 
pas à redire; mais se figurer que l'on ne sait plus vivre, aimer, 
combattre et travailler, comme jadis ils ont travaillé, combattu, 
aimé, vécu, c'est une aberration qui démontre simplement qu'ils 
sont devenus incapables de faire ce qu'ils faisaient dans « le bon 
temps. » S'ils peuvent s'abstraire de leurs réflexions grognonnes, 
ils reconnaîtront que le parfum des roses est toujours exquis, que 
le soleil est toujours le bienfait de la nature et que toujours il est 
bon d'aimer. Ils reconnaîtront également que le déclin d'un indi- 
vidu ne touche en rien à la vitalité d'une époque. Au lieu de mori- 
géner les jeunes gens et de leur dire : « de mon temps ça n'était 
pas comme ça ! » ils leur diront : a courage à la vie et, si vous le 
pouvez, faites mieux que nous n'avons fait. » 

Qu'ils écartent le bandeau que l'âge rancunier a mis sur leurs 
yeux, et l'éloge leur viendra naturellement aux lèvres, car jamais 
on n'a plus, on n'a mieux travaillé que maintenant ; jamais l'ému- 
lation n'a été plus active, jamais la haute ambition de bien faire 
n'a été plus puissante. Comptez les élèves qui se pressent dans 
l'amphithéâtre des écoles spéciales, vous serez étonné de leur 
nombre et de leur assiduité. C'est une foule. Sous peine d'encom- 
brement, il faut la tenir à distance, et c'est pourquoi les pro- 
grammes d'examen se chargent tous les jours de matières nou- 
velles, de façon à former obstacle devant des carrières que l'on ne 
peut laisser envahir et auxquelles on est contraint de parvenir par 
la plus sévère des sélections. Cours libres et cours obligatoires sont 
aussi suivis les uns que les autres ; les étudians s'associent pour 
multiplier leurs moyens de travail; les bibliothèques pubhques 
sont assaillies; les journées ne suffisant plus aux lecteurs, on a été 
contraint d'y ajouter les soirées. 

Non, il n'est pas juste de médire de la jeune génération; elle 
semble ne rien répudier des tâches de la vie, elle ne boude pas 
devant le devoir de la culture intellectuelle et, sans défaillance, 
elle accepte la lourde charge du service militaire qui recule de 
plusieurs années l'instant où le labeur rémunéré pourvoira aux 
besoins de l'existence; d'un cœur vaillant elle s'offre aux sacri- 
fices, et se tient prête à répondre : Me voilà! lorsqu'elle sera 
appelée. Les grands-pères se sont acheté un homme, jadis, lors- 
qu'ils ont été pris par la conscription, j'en sais quelque chose, ce 
qui ne les empêche pas de trouver que la jeunesse est molle au 
travail et trop encline au plaisir. La jeunesse s'amuse et elle a 
raison de s'amuser ; elle se trémousse dans certains bals, comme 



324 REVUE DES DEUX MONDES. 

on se trémoussait à la Grande-Chaumière, au bal Mabille, au Ra- 
nelagh; elle fait des monômes, nous en faisions; elle est tapageuse, 
turbulente, parfois agressive, nous Tétions tout autant; elle turlu- 
pine ses maîtres, nous respections bien peu les nôtres; si je citais 
le nom des professeurs que l'on a fait « sauter » en Sorbonne, au 
Collège de France, à l'École de médecine, je n'en finirais pas. Quel- 
ques-uns, comme Hippolyte Royer-Collard, prenaient leur mésaven- 
ture avec esprit; d'autres, comme Sainte-Beuve, ne s'en sont point 
consolés. Un des meneurs du « boucan » qui força l'auteur des 
Rayons jaunes à descendre de sa chaire est en ce moment l'un de 
nos plus laborieux députés et l'un de nos plus alertes écrivains. 
Non, la jeunesse qui fleurit aujourd'hui ne fait rien que nous 
n'ayons fait autrefois, car pas plus qu'elle nous n'étions nés poda- 
gres, sourds et rhumatisans. Elle est souvent excentrique, baroque, 
dévergondée dans ses allures : laissez faire, les années suffiront à 
la dépouiller de toute originalité et à lui infliger l'aspect uniforme 
qui réjouit les âmes bien pensantes. N'ayez souci, elle ne durera 
pas, elle se modifiera, elle aussi elle vieillira et alors elle aura 
tout loisir, à son tour, pour vitupérer les jeunes gens. 

Vieillesse et jeunesse n'ont, du reste, rien à s'envier, elles peu- 
vent, sans compromettre leur dignité, se donner la main; elles se 
valent et sont aussi injustes l'une que l'autre. Si les aînés doutent 
de la valeur des cadets, les cadets ne se gênent point pour faire 
des gorges chaudes de leurs aînés : — « Jeunes infatués, disent les 
premiers ; vieilles perruques, répondent les seconds. » — Les sous- 
lieutenans estiment que le colonel est « une baderne » et les aspi- 
rans de marine affirment que l'amiral est « un pot à tabac. » — 
Ainsi va le monde, ainsi il a été, ainsi il ira, et, en vérité, il n'en va 
pas plus mal. Si le travers des vieillards est de dédaigner les jeunes 
gens, le travers des jeunes gens est de nier les vieillards ; chacun 
semble s'imaginer que le monde a été créé pour lui et peut-être 
par lui. 

Lorsque nous avions vingt ans et que nous venions de sauter 
sur la croupe déjà fatiguée du Pégase romantique, tout ce qui avait 
précédé l'avènement de la nouvelle école nous paraissait à peine 
digne d'être cité ; quelques rares exceptions admises avec réserve 
en faveur de Ronsard, de Philippe Desportes, n'étaient point pour 
nous faire accuser de trop d'indulgence; depuis lors, nous en avons 
appelé, et cependant j'ai connu des fanatiques impénitens qui sont 
morts avant d'avoir pu pardonner à Racine et à Boileau. Nous étions 
fort ridicules, j'en conviens, mais nous n'y regardions pas de si 
près et nos convictions ne nous permettaient point d'être miséri- 
cordieux. L'intolérance dont nous étions animés pour tout ce qui 



PROPOS DU SOIR. 325 

touchait aux choses de l'art quel qu'il lût, je la retrouve chez les 
jeunes gens de nos jours. Les vers qui nous ont fait pleurer les 
font sourire et ils haussent les épaules devant des tableaux que 
nous avons acclamés : « C'est bien poncif I » disions-nous en par- 
lant des œuvres que nos pères avaient admirées ; c'est ainsi qu'au- 
jourd'hui on qualifie les œuvres que nous aidmirions, H odie mihi^ 
cras tibi; c'est la loi, et cela se renouvelle jusqu'à ce que la pos- 
térité désigne les places et donne un numéro d'ordre dans son 
impartial Panthéon. 

Bien des fois, en écoutant les jeunes gens discuter, en constatant 
la raideur, on peut dire l'intransigeance de leurs opinions, en voyant 
avec quelle cruauté jacobine ils décapitent les réputations que 
notre enthousiasme avait saluées , bien des fois je me suis rappelé 
les controverses de nos vingt ans, alors que l'on rugissait en en- 
tendant prononcer certains noms illustres, alors que l'on renvoyait 
au musée Gurtius les grands hommes célébrés avant notre naissance 
et que nous les traitions de bonshommes de cire. Ars longa, vita 
hrevis ; celui qui a prononcé cette parole a dompté le temps et 
reste immortel; j'ajouterai : Fama hrevis. La réputation a peu de 
durée et pour beaucoup la trompette de la renommée a l'haleine 
courte. Le terrain de l'Olympe est glissant, il faut le croire, car on 
en tombe fréquemment. Que de chutes j'ai déjà vues! que de Phaé- 
tons précipités ! Je ne parle point des hommes politiques pour qui 
le jeu de la bascule est le jeu même de la vie. 

J'ai connu des triomphateurs dont le nom est maintenant ignoré; 
j'ai assisté à des succès éclatans qui présagèrent un renom uni- 
versel et qui n'ont pas eu de lendemain. Aux heures de mon en- 
fance, un homme fut célèbre, il mettait les foules en rumeur, son 
nom était sur toutes les lèvres, tout applaudissement l'accueillait, 
on s'effaçait pour le laisser passer et l'on souriait d'aise rien qu'à 
l'apercevoir. Il vécut très vieux, persistant plus que sa notoriété. 
Il disparut de la mémoire des hommes et rentra dans l'ombre. Je 
le rencontrai voilà une vingtaine d'années ; il marchait comme un 
revenant qui a peur de la lumière. Je l'accostai avec le respect 
que l'on doit aux fantômes. Il s'arrêta, parut étonné d'être reconnu 
et me dit : « Gomment, vous savez que je suis encore de ce monde? 
c'est d'un bon cœur et je vous en remercie, mais vous êtes le seul! » 
Le pauvre homme m'affligea. Je pensai à ceux qui font un peu de 
bruit de leur vivant et je conclus qu'ils n'auraient pas tort d'être 
modestes. 

Cette déchéance de renommée qui n'attend pas le départ définitif 
pour se manifester est souvent proclamée prématurément par la 
jeunesse que son insouciance naturelle ne rend pas discrète et 



326 REVUE DES DEUX MONDES. 

qu'éclaire, en certains cas, une intuition qu'il n'est pas facile de 
définir. L'homme que nous avons juché trop haut, elle le place 
généralement trop bas, par esprit de réaction; le niveau se fait de 
lui-même et semble établir une transaction justifiée entre deux 
opinions extrêmes. En fait de réputation, la moyenne est encore 
ce qu'il y a de plus prudent et, dans cette œuvre d'équité, la jeu- 
nesse a une part considérable. Pour ne citer qu'un exemple et 
répéter un nom que j'ai déjà prononcé, c'est la jeunesse de mon 
temps qui a mis en place Béranger que la jeunesse de la Restau- 
ration avait installé précisément au milieu du soleil : à vouloir le 
regarder, on était aveuglé. La jeunesse actuelle est sévère pour 
des hommes auxquels nous n'avons rien ménagé, ni la gloire, ni 
les promesses d'immortalité : je crains que l'avenir ne ratifie quel- 
ques-uns de ses jugemens. 

Entre des hommes éloignés les uns des autres par un grand 
nombre d'années, l'entente est souvent difficile, car nul malen- 
tendu ne les sépare. Ils appartiennent à des ordres d'idées difïé- 
rens; ils ne parlent point le même langage ou, du moins, les mots 
n'ont pas toujours la même signification. Cela tient à ce que la 
culture de l'esprit n'a pas été, n'a pu être analogue. Lorsque se 
produisent des œuvres nouvelles, contradictoires aux œuvres pas- 
sées, le cerveau vierge de la jeunesse les reçoit avec curiosité, 
les cultive avec plaisir et les fait fleurir par son enthousiasme* Le 
cerveau de la vieillesse y reste réfractaire, car il est saturé : par 
habitude, par sélection, peut-être par tendresse du souvenir, les 
œuvres anciennes y tiennent toute la place. Où caser des admira- 
tions supplémentaires lorsque déjà l'esprit est encombré des admi- 
rations d'autrefois. Je suis d'âge à l'avoir souvent constaté ; on 
dirait que la réplétion intellectuelle est telle que nul aliment ne 
peut plus être accepté. Un aliéniste, physiologiste et psychologue, 
m'a dit : — « Vers la cinquante-cinquième année, le cerveau de 
l'homme devient ruminant. » — Ce qui tendrait à prouver qu'il y 
a quelque vérité en cet aphorisme, c'est que le goût pour les pro- 
ductions de l'art se modifie d'une façon très sensible selon les géné- 
rations qui se succèdent. J'ai vu cela pour la musique et j'ai assisté 
à des transformations qui ont renversé une à une les statues dres- 
sées autrefois. Au plus vieux qu'il me souvienne, je retrouve 
Spontini et Weber ; Rossini apparaît et tout semble rentrer dans le 
silence pour mieux permettre de l'écouter; Boïeldieu, Auber gra- 
vitent autour de lui comme les satellites d'une planète ; l'engoue- 
ment est aux Italiens ; il faut l'énergie, l'entêtement de Habeneck 
pour faire accepter Beethoven : musique savante ; on veut donner 
bonne opinion de soi et l'on applaudit, mais le cœur n'y est pas et 



PROPOS DU SOIR. 327 

l'on court se pâmer aux accens de Bellini, de Donizetti qui se tai- 
sent à leur tour aux éclats de Verdi. Les Italiens, qui ont soulevé 
tant d'émotion, baissent la voix devant Meyerbeer, que ma généra- 
tion a déifié et auquel, pour ma part, je suis resté fidèle. Arrive 
Wagner; on le discute; des questions étrangères à l'art intervien- 
nent sottement et retardent, chez nous, l'heure de l'apothéose qui 
va sonner. 

Les jeunes gens s'éprennent de ces formes nouvelles où l'art, 
dit-on, va se régénérer. Tout ce que les hommes de mon âge ont 
aimé est conspué, on ne veut plus rien entendre des mélodies qui 
nous ont charmé ; nos dieux sont détrônés et on les remplace par 
un Jupiter dont le langage est certainement admirable, mais ce 
langage, nous n'en avons qu'une intelligence incomplète, car nous 
ne l'avons jamais appris. Lorsqu'il se fit entendre pour la première 
fois, au milieu des éclats de tonnerre, afin de mieux promulguer 
la loi des sonorités, nous étions déjà saturés. Faut -il donc nier? 
Nullement, nous ne pouvons que confesser notre impuissance. Après 
la soirée du 16 avril 1849, j'ai failh me brouiller avec un de mes 
amis, qui avait une trentaine d'années de plus que moi, parce qu'il 
refusait de reconnaître que le Prophète est un chef-d'œuvre. Au 
cours de l'hiver dernier, j'ai été sévèrement admonesté par un 
jeune homme qui estimait que j'avais parlé du Tannhauser avec 
trop de réserve. Juste retour des choses d'ici-bas. J'ai fait la part 
de la différence des âges, je me suis rappelé mon indignation 
parce que l'on contestait un opéra de Meyerbeer et je n'ai soufflé 
mot. 

Cette divergence d'opinions entre ceux que l'on pourrait appeler : 
les pères et les enfans, est une forme de regret et c'est aussi une 
manifestation de l'antagonisme qui semble être un besoin , sinon 
une fonction de la créature humaine. On dirait qu'il est dans sa 
nature d'inventer toujours quelque chose qui lui permette d'être 
l'adversaire de quelqu'un. La reUgion, la politique, la philosophie, 
l'art, la littérature, tout en un mot semble créé pour engendrer 
des conflits où les hommes trouvent incessamment prétexte à leur 
esprit de discorde et satisfaction à leur goût des querelles. Diderot 
a dit : — « Dans la nature, les espèces se dévorent, dans la société, 
les conditions s'entre-détruisent. » — Je n'affirme que l'esprit et non 
la lettre, je cite de mémoire. Gela est tristement vrai. Dans l'ani- 
malité, depuis le ciron jusqu'à l'homme, tout être paraît né pour 
le combat. Dans le monde civilisé, la lutte entre les âges comme 
entre les conditions est permanente. Le mot de Hernani, de Her- 
nani qui a vingt ans, n'a rien d'excessif : 

Vieillard, va-t'en donner mesure au fossoyeur. 



328 REVUE DES DEUX MONDES. 

Le vieillard regimbe, on ne peut l'en blâmer. Bien souvent la cla- 
meur est venue jusqu'à nous : « Place aux jeunes ! » Et l'on entend 
des voix affaiblies qui répondent : « Ayez quelque patience, et 
laissez-nous mourir en paix, ça ne va pas tarder. » C'est par poli- 
tesse que les impatiens ne répliquent pas : « Soit ! mais dépê- 
chez-vous! » On doit croire qu'il en a toujours été ainsi, car ce 
n'est pas hier qu'Hésiode a dit : « Le potier porte envie au potier, 
le poète porte envie au poète. » 

Cet antagonisme, il est partout, inoffensif dans notre sujet, ter- 
rible et vraiment diabolique dans l'ensemble des faits qui consti- 
tuent la vie de l'humanité. Il existe et parfois fait rage, de conti- 
nent à continent, de nations à nations, de villes à villes, de villages 
à villages, de familles à familles. Si l'on regarde dans celles-ci, on 
sera parfois effrayé de ce que l'on y peut découvrir; j'en vois de 
race et de prétentions souveraines, qui ont donné de lamentables 
exemples. Tout sert de prétexte à l'acharnement des compétitions 
et des violences. La religion, qui aurait dû être la pacificatrice des 
âmes et la tutrice des cœurs, n'a pas échappé à la loi commune ; 
quelle est la secte qui peut lever les mains et dire : « Elles sont 
vierges de sang. » Les annales humaines ne sont qu'un long gé- 
missement poussé à travers les incendies, les massacres et les 
ruines. Si l'homme vieilli, rendu sage par Texpérience, devenu 
juste à force d'avoir vu souffrir, monte sur la plate-forme de l'his- 
toire, jusqu'au sommet d'où l'on peut contempler les siècles, il est 
désespéré et recule d'épouvante. 

Il assiste au défilé des nations ; il ne voit que guerre, il ne voit 
qu'antagonisme. Depuis le barbare vêtu de peaux de bêtes qui 
lance des pierres jusqu'au soldat pimpant qui marche en bon ordre 
et tue à distance, il n'aperçoit que des combattans. L'outillage est 
modifié, mais non pas le mobile; l'action est identique. Le fusil a 
remplacé la fronde, la catapulte a disparu devant la dynamite; 
c'est là tout le progrès : on extermine mieux, plus rapidement, en 
plus grand nombre. Dans cette danse macabre, que sa cruauté 
empêche d'être grotesque, et qui se renouvelle partout et tou- 
jours, les masques sont différens, l'acteur est le même : c'est 
l'homme, homo homini lupus. Ne dirait-on pas qu'il obéit à une 
force d'impulsion supérieure qu'il ne peut dompter et qu'il subit 
comme une fatalité de l'espèce. Voilà longtemps qu'il dure, cet 
antagonisme que rien n'a pu lasser; il date de la naissance du 
monde ; il se dresse au seuil de la Genèse. Après chaque bataille, 
— et il n'en a point manqué dans notre siècle, — on peut croire 
que la voix qui parle dans la nuée va se faire entendre encore, 
comme au jour où le premier meurtre ensanglanta le monde : 
« Qu'as-tu fait de ton frère? » 



PROPOS DU SOIR. 329 



IV. — LES PAYSAGES. 



Cet antagonisme existe chez rhomme, en chaque individu. La 
cervelle est un champ clos où se heurtent des idées contraires; 
lorsque les pensées ne se combattent pas, elles se boudent, et sou- 
vent il est malaisé de les mettre d'accord. L'homme n'est pas 
maître de ses pensées; ce sont ses pensées qui sont maîtresses 
de lui; de là tant de sottises, tant de fautes, tout au moins tant 
d'inconséquences dont on porte la peine sans l'avoir toujours mé- 
ritée. Le présent est pénible, sinon odieux; il opprime les idées 
qui font effort pour lui échapper en s'élançant vers l'avenir ou en 
se réfugiant dans le passé ; c'est pourquoi il est dans la destinée 
de l'homme d'être la proie des regrets et le jouet de l'espérance. 
Question d'âge : le jeune homme aspire à son propre futur, qui lui 
apparaît tout brillant de lumière; le vieillard s'enivre de ses sou- 
venirs, qui ont oublié les mécomptes d'autrefois. 

Si le vieillard est sage, il bannira de son cœur tout regret géné- 
ral , le regret « en bloc, » qui est injurieux et qui est aveugle ; 
tandis que le regret individuel , le regret spécialisé, pour ainsi 
dire, le regret enseveU dans les cryptes de la mémoire, me paraît 
légitime et sacré. Qui donc ne conserve pas avec dévotion la re- 
lique du jour, de l'instant, de la minute où il fut heureux ? Qui 
donc n'a pas tressailli, n'a pas eu un choc au cœur en entendant 
tout à coup un air, en sentant un parfum par lequel un cher sou- 
venir secoue sa torpeur et vous rend, ne lût-ce que pendant une 
seconde, la caresse d'une impression dont l'âme a été remuée au- 
trefois ? Un flot de sang rajeuni gonfle les veines, on se sent triste 
alors, mais d'une tristesse si tendre et si douce que l'on voudrait 
ne s'en séparer jamais. 

Vous souvient-il d'une admirable estampe de Daumier? Dans une 
chambrette de médiocre aspect, un vieil homme, — quelque vieux 
célibataire, — vient de sortir du lit ; le bonnet de coton à la tête, 
les pantoufles aux pieds, les cordons du caleçon flottant sur les 
maigres mollets, il est devant la croisée ouverte et respire une 
bouffée de la brise matinale. Sur le rebord de la fenêtre, un petit 
pot de fleur est posé, car le pauvre homme est sentimental et 
aime les choses de la nature. Au loin, on aperçoit la campagne, où 
seule, cambrant sa taille, serrant son châle contre sa poitrine, une 
petite femme marche rapidement. Où va-t-elle de si bonne heure 
et si vite? On s'en doute. Le vieil homme la suit des yeux, la 



330 ftEVD£ DES JOEOX MONDES. 

contemple avec une sorte d'anxiété qu'accusent la désolation du 
regard et Taffaissement des traits. 11 a le cœur gros, et le soupir 
qu'il exhale ressemble à une plainte. On dirait qu'il comprime un 
sanglot et qu'il murmure l'air du Tableau parlant : 

Ils sont passés, ces jours de fête, 

Ils sont passés et ne reviendront plus. 

Cela est intitulé : Regrets. Cette lithographie est une des plus 
fortes de l'œuvre de Daumier, et je n'ai jamais pu la voir sans 
quelque émotion, car elle exprime, sous une forme concrète, les 
chagrins qui rendent les vieillards moroses pour leurs années 
séniles, et parfois peu équitables envers les jeunes gens. 

Les années de ma première jeunesse ne m'ont point légué de 
tels regrets ; j'ai dit pourquoi : lorsque la vanité a pris la plus 
grosse part, le souvenir s'en détourne avec déplaisance. Sur quoi 
s'appuierait-il, là où n'existe rien de solide? En revanche, ma mé- 
moire n'a rien oublié des courses que j'ai faites à travers le 
monde entre ma vingt-deuxième et ma vingt-neuvième année. Là 
furent mes années d'apprentissage les meilleures, peut-être les 
plus fécondes, à coup sûr les plus regrettées. Je ne sais quel 
oiseau voyageur battait de l'aile en moi, mais le besoin des migra- 
tions me tourmentait jusqu'à la soufïrance. Lorsque le vent du Sud 
soufflait, je tombais en langueur, semblable à un exilé qui se 
désespère en pensant à la patrie absente; car ce n'est jamais 
qu'aux pays d'Orient que ma rêverie m'emportait. On eût dit que 
je ne sais quelle nostalgie me tirait vers la contrée des palmiers. 
Dès l'heure même de ma majorité, j'avais failli tourner résolu- 
ment le dos à la civilisation, comme si j'eusse été appelé par la 
vie sauvage. 

J'avais lu et relu les voyages de Levaillant , j'en avais eu le cœur 
soulevé. Le jargon du temps : « les âmes sensibles, les lambris 
dorés de l'opulence et de l'oisiveté, » la niaiserie de certains épi- 
sodes de galanterie n'avaient point diminué le charme dont j'étais 
saisi. J'en avais l'imagination éperdue, je ne rêvais que de Nama- 
quas et de Gonaquas ; leur pays m'apparaissait comme une patrie 
idéale où toute aspiration serait satisfaite. Par suite d'un hasard, 
que ma mémoire ne peut plus préciser, je fis la connaissance d'un 
petit-neveu de Levaillant. C'était un homme de trente-cinq à qua- 
rante ans qui, si je ne me trompe, avait été officier d'infanterie. 
Tourmenté, lui aussi, par la passion qui avait entraîné son oncle, 
il avait donné sa démission et s'était fait chasseur naturaliste. Il 
prenait les commandes des principaux musées d'histoire naturelle 



PROPOS DU SOIR. SH 

d'Europe pour ce qui concernait la faune, la flore et la géologie des 
contrées situées au nord du cap de Bonne-Espérance ; puis il par- 
tait, accomplissait sa mission en conscience, tuant, empaillant, 
alcoolisant, herborisant, minéralisant ; revenait, recevait de nou- 
velles instructions et retournait vers les régions que les géogra- 
phes appelaient encore terrœ incognitœ. 

Il avait déjà fait deux voyages ; il préparait le troisième , qui 
devait durer sept ans. Il me parlait de ses chariots traînés par 
des bœufs, de ses armes, de ses munitions, de ses campemens, 
de ses chasses, de son existence errante à travers des tribus em- 
pressées à l'accueillir, du retour à la vie primitive, qui est une 
sorte d'enivrement et développe une surabondance d'énergie in- 
connue aux sociétés de la vieille Europe; il me rendait fou et me 
proposa de l'accompagner. Quelle tentation! La lutte que j'ai sou- 
tenue contre moi-même, sans la laisser soupçonner, fut violente, 
mais j'eus la force de résister à une des impulsions les plus impé- 
rieuses que j'aie jamais subies. Sept années d'absence, c'était trop 
long; j'adorais ma grand'mère, près de laquelle je vivais, je ne 
me résignai pas à l'idée que je pourrais ne plus la retrouver au 
retour. Ce n'est que lorsqu'elle m'eut quitté pour toujours que 
j'entrepris mes longs voyages, 

« Nous parlons souvent dans notre âme avec la populace des 
passions, » écrivait M"® de Montespan dans une de ses lettres fami- 
lières. 11 m'a semblé que cette populace se taisait lorsque j'étais 
en voyage, du moins elle m'a parlé si bas que je ne l'ai guère en- 
tendue. Gela tient peut-être à ce que, pendant la période de mes 
pérégrinations, j'ai moins cherché le séjour des villes, dont les 
distractions me laissaient indifférent, que les aspects de la nature, 
qui me causaient une véritable ivresse. J'ai été littéralement amou- 
reux de certains paysages ; aucune ville ne m'a retenu ; de toutes 
celles où j'ai fait halte, je suis parti avec plaisir, avec une sensation 
d'allégement qui me faisait la respiration plus large et l'esprit plus 
alerte. Ce qui est resté cher à mon souvenir, ce que j'enveloppe 
de mon regret, ce n'est ni Le Caire, ni Damas, ni Gonstantinople, 
ni Smyme, où les jeunes filles ont tant de beauté ; ni Athènes, 
dont l'Acropole est la joie des yeux ; ni la Rome de Grégoire XVI, 
où j'ai vécu, ni même Venise, qui est le plus émouvant des débris 
de l'histoire. Non, ce n'est pas là ce que j'évoque lorsque, m'at- 
tardant à mon propre passé, je me reporte aux époques heureuses 
de mon existence. 

Dans ces souvenirs qui me hantent, comme la vision d'un monde 
merveilleux que j'ai traversé jadis et où jamais plus je ne retour- 
nerai, l'homme et les agglomérations humaines tiennent peu de 



332 REVUE DES DEUX MONDES. 

place, les œuvres d'art même, devant lesquelles je suis si souvent, 
si longtemps resté en contemplation, reculent à Tarrière-plan et 
semblent s'effacer de ma mémoire pour laisser toute ampleur à 
des images qui la charment encore après tant d'années écoulées. 
Est-ce à dire que je voudrais, si j'en avais la force, chausser de 
nouveau la sandale du voyageur et refaire les routes où ma jeu- 
nesse a savouré tant de jouissances? Non pas; les impressions ne 
seraient plus les mêmes, les yeux qui ont regardé autrefois ne sont 
plus ceux qui regarderaient aujourd'hui ; le cerveau si rapide aux 
impressions s'est induré au choc multiplié des jours et s'étonnerait 
peut-être de ses émotions d'antan. Il est cependant des tableaux 
que je voudrais voir surgir sous mes yeux, pour éprouver cette 
sensation à la fois exquise et douloureuse que produisent certains 
rêves, en nous transportant au milieu des plus précieux incidans 
de la jeunesse. Oui, je serais heureux de pouvoir contempler, 
ainsi que dans un diorama dont les images se succèdent, certains 
spectacles dont je fus attendri au temps de mes grandes courses. 

L'île de Chio éblouissante dans les rayons du soleil levant, avec 
ses forêts d'orangers et ses petits palais génois suspendus aux 
flancs roses de la montagne ; la plaine de Cœlé-Syrie où paissent 
les troupeaux de dromadaires mêlés aux bandes de cigognes ; les 
cimes blanches du Liban apparaissent au-dessus des cèdres et 
à l'horizon l'on aperçoit les ruines de Baalbeck noyées dans les 
brumes nacrées. De mon long voyage sur le Nil, dont j'ai gardé 
tant de chers souvenirs, ce qui s'évoque de soi-même le plus 
fréquemment, c'est un petit coin de la rive arabique, au-delà 
de Cheikh- Abadeh, qui fut la ville d'Antinoé bâtie par Hadrien, 
en commémoration de son Antinous. Sous bon vent, toutes voiles 
déployées, ma cange remonte le fleuve, les matelots sont joyeux et 
chantent en s'accompagnant du darabouck; au fond d'une anse 
creusée sur la grève, au pied d'une montagne qui semble être de 
miel, à l'ombre d'un mimosa, s'arrondit une basse coupole lavée 
au lait de chaux, autour de laquelle volent les blanches hirondelles 
de mer : c'est Gheick-Saïd, le tombeau de quelque derviche men- 
diant. Certes, le paysage n'a rien de grandiose, mais il est si doux 
qu'il m'a été impossible de ne le pas aimer et que j'y pense tou- 
jours avec tendresse. 

Le 18 août 1850, lête de Sainte-Hélène, je ne l'ai pas oublié, je 
suis resté assis, du matin jusqu'au soir, sur une des collines 
lépreuses qui bordent le lac Asphaltite, au-dessus du ravin par où 
l'on va vers le couvent de Mar-Sabah. A mes pieds, dans la coupe 
qui n'est peut-être qu'un immense cratère envahi par les eaux, la 
Mer-Morte, lourde et luisante, ressemblait à un lac d'étain en 



PROPOS DU SOIR. 333 

fusion ; au-delà s'élevait le pays du Hauran où furent les villes 
maudites, la terre de Moab et la tribu de Ruben. Les montagnes 
découpent sur le ciel des lignes si belles et si pures qu'elles en ont 
quelque chose de féminin. Là seulement, par une chaleur torride 
et une impitoyable clarté, j'ai compris la puissance de la lumière. 
En quoi est-il, le paysage qui se déroulait sous mes yeux émer- 
veillés? A coup sûr en pierres précieuses transparentes qui, selon 
les heures de la journée, se superposent les unes aux autres, mais 
sans détruire leurs teintes particulières, sans en atténuer la vigueur 
et en se faisant valoir mutuellement : coteaux de rubis, anfrac- 
tuosités d'améthyste, ciel de saphir, grève de topaze; jamais 
écrin plus splendide ne fut étalé aux regards de l'homme. J'en fus 
et j'en suis resté ébloui. C'est le chef-d'œuvre de la fée des Loin- 
tains; n'en approchez pas! La vieille malédiction du Dieu de la 
Genèse pèse toujours sur ce sol de prévarication. Gomme à l'époque 
légendaire, alors que Loth s'enfuyait vers la caverne du double 
inceste, elle est encore stérile, desséchée, faite de pierres sans 
verdure, de sables sans eau, inhospitalière et repoussante. Je le 
sais, car j'y ai mis le pied. A distance, elle est incomparable; c'est 
ainsi que je la vois dans mon souvenir et c'est ainsi que je la vou- 
drais revoir. 

Par un singulier caprice de mon esprit, je pense rarement à deux 
endroits où j'eus la tentation de m'arrêter pour toujours, renon- 
çant à la vie civilisée, acceptant l'existence d'un moine laïque 
perdu dans la contemplation de la nature. Le désir fut violent et 
je ne pourrais dire quels motifs m'y firent renoncer, car ces motifs 
furent confus, plus semblables à une intuition qu'à un raisonne- 
ment. Rien, du reste, alors ne me rappelait dans mon pays ; la 
mort avait fait son œuvre autour de moi, et lorsque je dînais en 
famille, j'étais seul à ma table. Il est possible que ce soit cet isole- 
ment qui m'ait poussé vers la solitude ; il est également possible 
que ce soit l'idée vague d'un devoir à remplir qui m'en ait éloigné. 
Il s'en fallut de peu que je n'achetasse l'île d'Éléphantine, ce qui 
n'eût pas été ruineux. C'est un bouquet de palmiers sur le Nil, 
aux confms de la haute I^gypte et de la Nubie inférieure, à l'en- 
trée de la première cataracte. J'ai rêvé pendant plus d'un jour d'y 
planter ma tente pour jamais, et d'arrêter brusquement le pèle- 
rinage de ce bas monde. Pendant le temps que j'employai à des- 
cendre et à remonter le fleuve, cette pensée m'obséda. Une triste 
nouvelle qui m'attendait au Caire m'en détourna et me prouva que 
je n'étais pas encore assez désintéressé de la vie pour me rési- 
gner à l'exil définitif. Il faut tant de choses à notre cœur pour l'as- 
souvir, qu'il n'est jamais satisfait ni paisible. 



334 REVUE DES DEUX MONDES. 

Ce rêve de tout quitter et de m' ensevelir dans une retraite de 
choix me saisit de nouveau à Beyrouth, avec intensité. J'y cherchai 
l'emplacement de ma future maison, et je le trouvai sans peine. 
Sur les collines, au milieu des verdures, à l'ombre des pins para- 
sols, j'ai vu là de petites villas blanches qui m'invitaient au repos 
et qui me faisaient des promesses, que sans doute elles n'auraient 
point tenues. Rien n'est menteur comme un paysage, car il n'est 
fait que pour le plaisir des yeux et ne se soucie guère des besoms 
de l'intelligence. Contemplation, paresse, abrutissement : j'ai peur 
que cela ne se ressemble beaucoup. Jamais, malgré des incidens, 
qui parfois ont été douloureux, jamais je n'ai regretté d'avoir 
vaincu la tentation et d'être venu prendre ma part, ma toute petite 
part aux luttes de la vie moderne. Je comprends maintenant que 
si j'avais déserté l'activité de l'existence pour m'enfouir aux pays 
d'Orient, dans quelque nid de prédilection, j'y serais mort de dé- 
sœuvrement et d'ennui, dévoré par l'oisiveté, qui est le plus grand 
ennemi individuel et social que l'homme ait ici-bas. 

Chercher à faire renaître des sensations qui semblent devoir 
être d'autant plus belles qu'elles apparaissent à travers les mirages 
du regret, c'est s'exposer aux déconvenues, car on trouve les 
choses telles qu'elles sont et non telles qu'on se les figurait. Deux 
fois, sur le point de commettre l'imprudence de retourner vers 
des impressions dont mon souvenir faisait un enchantement, je 
me suis arrêté et je crois que je n'ai pas à m'en repentir. J'avoue 
qu'il y avait plus qu'un aspect de paysage qui me sollicitait. Au 
mois de juin 1844, revenant de Magnésie, et me dirigeant sur 
Smyrne, je fis halte pour passer la nuit au village d'Iakakeui, 
triste hameau dont le cimetière est un admirable fouilUs de myrtes, 
de jasmins et de grenadiers. J'avais pris logement chez une femme 
veuve ; la seule pièce habitable de la maison était la terrasse, je 
m'y installai sous la voûte du ciel éclairé par la lune. La fille de 
mon hôtesse avait environ quatorze ans, elle s'empressait à me 
servir, sans obséquiosité, avec cette sorte de dignité extérieure 
qui semble un don de la race orientale, même dans ses conditions 
les plus humbles. Pieds nus, vêtue d'une robe qui n'était plus 
neuve depuis longtemps, le front couvert de cheveux noirs cres- 
pelés, elle marchait par ondulations, élégante sans le soupçonner, 
avec des attitudes de déesse ; elle se tenait debout devant moi, 
les mains placées sur les bras; elle n'était plus enfant, elle 
n'était pas encore jeune fille; en la regardant je pensais à la 
Mignon de Goethe. L'expression naturellement triste de son visage 
était augmentée par une cicatrice que la peste avait tracée au- 
dessous d'un de ses yeux et qui tirait un peu la paupière, comme 



PROPOS DD SOIR. 335 

on le remarque chez la Vierge de Jean Belin, provenant de la ga- 
lerie Gontarini, et que Ton voit au musée de Venise. 

Le lendemain matin lorsque je montai à cheval, elle m'apporta 
le verre d'eau du départ, je lui remis un foulard que je portais au 
cou et qu'elle avait admiré ; selon l'usage, elle me baisa la main. 
Je partis, plusieurs fois je me retournai, elle était restée immobile 
au seuil de sa maison, et, de la main, me faisait un signe d'adieu. 
J'étais fort ému. Je retrouve la note écrite à l'heure même : 
(( Qu'est-ce donc que cette mélancolie, qui parfois nous saisit en 
quittant des êtres à peine entrevus ? Est-ce un mystérieux avertis- 
sement que nous touchons au bonheur de notre existence ? Est-ce la 
réminiscence d'une création antérieure ; est-ce une promesse pour 
la vie future? » Six ans après, en 1850, je passai de nouveau à 
Smyrne. Le lendemain de mon arrivée, j'étais en selle et je traver- 
sai la plaine, où les troncs des oliviers séculaires semblent avoir été 
tordus par les mains de quelque Briarée. Le cœur me battait un peu. 
Je n'étais plus l'éphèbe à peine majeur, soumis aux impressions 
subites, mais je n'avais que vingt-huit ans et tout en chevauchant 
vers le point que je connaissais bien, je récitais les strophes de la 
Tristesse d'Olympio. Lorsque j'aperçus le village d'Iakakeui, dis- 
séminé sur le coteau où ses maisons grises se confondent avec les 
terrains gris, je m'arrêtai; longtemps je le contemplai, triste, hé- 
sitant, n'étouffant point un soupir de regret ; puis brusquement je 
tournai bride; je franchis l'ancienne voie romaine qui va vers 
Magnésie, je cherchai, je retrouvai un caroubier à l'ombre duquel 
j'avais dormi lors de mon premier voyage, et j'eus plaisir à le 
revoir. Lorsque je revins à Smyrne, mon compagnon m'interro- 
gea : « Comment est-elle ? » Il écouta mon récit, et s'écria : « Es-tu 
fou? » — Non pas; je crois avoir été sage. 

L'autre pays, — l'autre maison, — que je voulus aller revoir 
n'est point aux environs du Mélèze et du mont Pagus; nul champ 
des morts ne l'ombrage de ses cyprès. 11 est situé en plein cœur de 
France, dans le Maine, dans la vieille contrée de chouannerie, 
où les bleus et les blancs ne se ménagèrent, ni les embuscades, ni 
les assassinats. C'est là, dans une ancienne commanderie de tem- 
pliers, qui avait apparence d'un repaire de malandrins perdu au 
milieu des bois que, jusqu'à l'année 1836, je passais mes vacances 
d'écoher. Il était moins ample qu'aujourd'hui, le congé d'automne 
qui coupait en deux l'année scolaire ; mes cinq semaines de libéra- 
tion étaient rapidement écoulées. J'en jouissais avec frénésie, me 
levant tôt, me couchant tard pour tâcher d'en augmenter la durée. 
Comme ils fuyaient, ces jours heureux, et avec quelle amertume 
je les effaçais chaque soir de mon calendrier! J'avais beau les 
compter et les recompter, leur nombre allait en diminuant et 



336 REVUE DES DEUX MONDES. 

semblait se hâter de ramener le l^'^ octobre où la « rentrée » re- 
fermerait sur moi des portes détestées. De ces vacances, si courtes 
pour une si longue claustration, je puis vraiment dire comme 
Martial de Paris: « Hélas! le bon temps que j'avoye! » 

Était-ce parce que là je trouvais abondance de plaisirs,, de jeux, 
d'amis et l'entrain des joies partagées? Non pas, j'y étais seul, je 
veux dire sans compagnon de mon âge pour faire partie avec moi. 
Je m'en accommodais sans peine, car à défaut de camarades, 
j'avais les champs, les bois où je m'étais construit une hutte de 
feuillage, les prés où je faisais la chasse aux capricornes musqués ; 
j'avais mon poney que je coiffais de grappes de sorbier et sur 
lequel je faisais des galopades jusqu'aux étangs de la forêt de 
Sillé. J'avais la liberté sans limite; le monde m'appartenait; à trois 
lieues à la ronde, les paysans me connaissaient. Si, au cours de 
mes excursions, j'avais faim, j'entrais dans la première ferme qui 
se rencontrait sur ma route; on m'y servait une « miottée » de 
lait et de pain de seigle que j'avalais avec délice et qu'aujourd'hui 
sans doute je trouverais exécrable. C'était mon domaine, j'en 
connaissais tous les coins, tous les sentiers, tous les arbres. 
« Hélas î hélas! le bon temps que j'avoye! » 

Certes j'aimais tout cela, mais bien plus encore j'aimais Jean- 
nette, la fille d'un des fermiers, plus âgée que moi de trois ou 
quatre ans, paysanne avisée, éprise de cadeaux, sachant les pro- 
voquer, très déférente envers le « jeune maître, » et s'en moquant 
avec sérénité. Le « jeune maître, » c'était moi, romantique, trouba- 
dour et rêvant aux étoiles. Ah! qu'elle était jolie avec ses yeux bleus 
qui s'efforçaient d'avoir un regard modeste, avec ses cheveux blonds 
échappés de la coiffe empesée, avec son air futé qui ne parvenait 
pas à paraître innocent; qu'elle était jolie malgré ses mains noirâ- 
tres, ses sabots cassés et les jurons qu'elle lâchait contre les vaches 
qui entraient dans le jardin pour marauder les choux. J'étais amou- 
reux d'elle, en tout bien tout honneur : je multipliais les gages de 
ma tendresse: fichus, croix d'or, anneaux d'oreilles, robe de drap; 
c'est à cela que mon amour bornait ses témoignages qui n'étaient 
point découragés : « Jeannette, je suis décidé à t'épouser ! — Ça, 
notre jeune maître, c'est une bonne idée, mais vous êtes encore 
trop mièvre, il faut attendre que vous soyez assez robuste pour 
enjouguer une paire de bœufs. — Oui, Jeannette, j'aurai le cou- 
rage d'attendre, mais je veux dès à présent te faire le cadeau des 
fiançailles. — Ça, je veux bien, j'ai justement besoin d'une couverte 
pour l'hiver, sauf votre respect, la mienne est si tellement con- 
fondue par l'usé, que mes pieds passent à travers. » Je donnais la 
couverture et je n'en étais pas plus fiancé pour cela. Je faisais office 
de paravent; comment aurais -je pu m'en douter? Les niaiseries pla- 



PROPOS DU SOIR. 337 

toniques d'un enfant de quatorze ans servaient à masquer les pré- 
tentions plus sérieuses d'un solide gars de la ferme. Il fut vain- 
queur. Un beau jour, pendant que j'étais au collège ânonnant la 
grammaire grecque de Burnouf, il conduisit sa victime à l'autel et 
immédiatement après aux fonts baptismaux, ce qui fut une économie 
de temps. A cette époque et sans qu'il y eût aucune corrélation 
entre les faits, je cessai d'aller dans le pays de mes belles vacances. 

Les années s'accumulèrent si bien que déjà elles avaient fait de 
moi un vieil homme, lorsque je ressentis le désir d'aller revoir ces 
témoins de mon enfance, et les arbres et la mare aux Bleus et le 
manoir et même Jeannette qui vit toujours. Pendant une semaine je 
ruminai ce projet, j'étudiai avec soin l'itinéraire que je comptais 
suivre, car je voulais procéder méthodiquement et visiter les uns 
après les autres tous les endroits où quelques-uns de mes meilleurs 
regrets étaient restés attachés. J'écrivis à Alençon afin d'y retenir 
une voiture qui pendant deux ou trois journées me promènerait là 
où mes souvenirs me conduiraient. Un matin, muni de mon sac 
de voyage, je montai en fiacre ; le chemin est long de chez moi à 
la gare de l'Ouest, rive gauche, où je devais prendre le train de re- 
tour vers les jeunes années. Entre la coupe et les lèvres, il y a 
place pour un malheur : entre le boulevard Haussmann et le bou- 
levard Montparnasse, il y a place pour la réflexion. 

Au lieu du pays charmant qui rayonne dans ma mémoire abusée 
par la perspective du temps écoule, que vais-je trouver? La plar 
titude des champs en culture, le coteau rocailleux où s'étiolent les 
maigres taillis ; la maison avec ses fortes murailles et sa tourelle ? 
La maison est à d'autres, on ne m'y connaît plus. Et Jeannette, elle 
est plus âgée que moi; le soleil, la pluie, les travaux de la ferme 
ne l'ont point épargnée; elle est aujourd'hui une de ces vieilles 
sempiterneuses dont a parlé Rabelais. Je me répétais une phrase de 
Voltaire : « Candide, en voyant sa belle Gunégonde rembrunie, les 
yeux éraillés, la gorge sèche, les joues ridées, les bras rouges et 
écaillés, recula de trois pas, saisi d'horreur, et avança ensuite par 
bon procédé. » Gardons la chère image et ne la détruisons pas. 
Comme autrefois près d'Iakakeui, je tournai bride et je rentrai 
chez moi. C'est chose si heureuse et si rare de posséder un bon 
souvenir qu'il convient de ne le point exposer à des mésaven- 
tures. 

Vieilles amours, vieilles demeures, il n'y faut point retourner. 

Maxime Du Camp. 
TOME cxii. — 1892. 22 



LA RÉFORME 



DE 



L'ÉDUCATION PHYSIQUE 



I. 

Il fut une époque où réducation de Tenfant et du jeune homme 
était purement physique, même dans les classes élevées de la 
société. Un homme bien né apprenait l'équitation, le maniement 
des armes et les divers exercices du corps, sans avoir autrement 
souci de l'instruction scientifique et littéraire. C'était le temps où 
le noble chevalier, ne sachant pas même écrire son nom, signait 
les actes et les contrats en égratignant le vélin de la pointe de son 
poignard. Mais, à mesure que diminua le rôle social de la force 
musculaire, on vit décroître aussi l'importance des exercices cor- 
porels, et l'éducation intellectuelle commença à prendre le pas sur 
l'éducation physique. Enfin, grâce au progrès incessant des sciences 
et de leur application pratique, le rôle des aptitudes physiques de- 
vint tellement secondaire, que la force et l'adresse ne furent plus 
que des quaUtés de luxe, même au point de vue de la sécurité 
personnelle et de la défense du pays. Ces qualités, — comme il 
arrive de toutes les choses superflues, — ne furent, dès lors, 
recherchées que par un nombre restreint d'individus; puis, peu à 



LA RÉFORME DE l'ÉDUCATION PHYSIQUE. 339 

peu, on en vint à considérer tous les exercices de force et d'adresse 
comme de simples distractions, voire même comme des passe- 
temps futiles, des prétextes à faire parade d'une supériorité corpo- 
relle à laquelle un homme sérieux ne pouvait attacher aucun prix. 
Ce dédain, très accentué dans la génération qui a précédé la 
nôtre, n'avait, à tout prendre, rien que de parfaitement logique à 
une époque où l'on se piquait d'avoir l'esprit « pratique, » et en 
présence de résultats dont on ne voyait pas TappUcation ni l'uti- 
lité. 

Ce n'est pas sans intention que nous rappelons ici des faits de 
notoriété si banale. Ce coup d'oeil en arrière a pour but de mon- 
trer une fois de plus le lien étroit et nécessaire qui rattache tou- 
jours nos institutions et nos coutumes à la notion que nous avons, 
ou que nous croyons avoir, de nos besoins, et d'expliquer com- 
ment les tentatives faites en France, depuis le commencement du 
siècle, pour remettre en honneur les exercices corporels, ont tou- 
jours échoué, jusqu'au moment où s'est enfin imposée à l'esprit 
pubUc la notion exacte de leur utilité pratique. 

En 1820, M. de Chabrol, préfet de la Seine, appuya de tout son 
pouvoir les tentatives faites par Amoros pour introduire la gym- 
nastique à Paris, et créa un gymnase « normal » civil. Mais sa ten- 
tative n'eut aucun succès. La gymnastique fut promptement dé- 
laissée, et nous n'avons pas même aujourd'hui une institution 
analogue à celle dont M. de Chabrol avait doté Paris : il n'existe 
pas en France d'école normale civile de gymnastique. En 1845, 
une commission fut nommée pour mettre à l'étude l'introduction 
de la gymnastique dans nos maisons d'éducation. Cette commis- 
sion se sépara sans avoir rien fait. En 1854, M. Fortoul, ministre 
de l'instruction publique, réunit une nouvelle commission dont fut 
rapporteur le docteur Bérard, professeur agrégé de la faculté de 
médecine. On décida que la gymnastique serait obligatoire dans 
les lycées. Déjà, deux ans plus tôt, avait été fondée l'école mili- 
taire de gymnastique de Joinville. A partir de ce moment, on put 
croire que l'éducation physique imposée à la fois à la population 
civile et à l'armée allait progresser rapidement et pénétrer par- 
tout : mais on sait avec quelle froideur furent accueillis les exer- 
cices gymn astiques pendant les vingt années qui suivirent le décret 
de M. Fortoul. C'est qu'il ne suffit pas, pour qu'une institution 
prospère, qu'elle soit décrétée d'utilité publique : il faut que le 
pays comprenne bien qu'elle peut rendre des services. Et le public 
français ne comprit pas l'utilité de la gymnastique. Le décret de 
M. Fortoul n'excita que les railleries de la presse. On ne vit dans 
la sanction donnée aux exercices physiques qu'une sorte de glori- 



340 REVUE DES DEUX MONDES. 

fication de la force corporelle universellement dédaignée. Les 
journaux ne trouvaient pas assez d'épigrammes et de caricatures 
pour les prix de gymnastique. 

Amoros et ceux qui le suivirent eurent le tort d'insister trop 
sur la supériorité même des résultats de leur méthode d'éducation 
physique. La gymnastique telle qu'ils l'ont instituée, et telle que 
l'Université l'adopta, était présentée comme une série de procédés 
tendant à porter au maximum la force musculaire, l'adresse et 
Tagilité des enfans et des jeunes gens. Cette gymnastique devait 
doter les initiés de merveilleuses facultés physiques : elle allait 
les rendre capables de rivaliser avec les athlètes et les acrobates. 
L'accueil plus que froid lait pendant tant d'années par les familles 
à cette forme d'exercice a démontré une fois de plus la vérité du 
vieil adage : « Qui veut trop prouver ne prouve rien. » Gomment 
les parens auraient-ils pu comprendre l'utilité d'un système qui 
semblait vouloir faire de leurs enfans les émules des gymnastes de 
cirque? Que leur importait la recherche des qualités physiques 
dont il était question de les doter, quand les portes d'entrée des 
carrières de la vie étaient des examens ou des concours où les 
aptitudes corporelles ne comptaient pour rien ! 

Quand vinrent nos malheurs de la dernière guerre, une notion 
plus nette de la portée des exercices physiques tendit à pénétrer 
dans les masses. Notre